dimanche 10 janvier 2016

La fauvette et le crapaud

Bonne année 2016 à vous, mes fidèles lecteurs et lectrices, que je remercie pour votre patience ! Oublions vite 2015 et ses sinistres malheurs. Mon silence ces derniers temps n’a pas seulement été lié au climat anxiogène post 13 novembre, mais à un manque global d’énergie s’expliquant par un voyage très mouvementé en Sicile et, à mon retour à Paris, par des va-et-vient éprouvants à l’hôpital – mon père ayant dû subir une très délicate opération. J’espérais terminer l’année mieux en tout cas qu’elle n’avait commencé, avec le concert tant attendu de Cecilia… Mais là encore, patatra : le rêve s’est instantanément transformé en cauchemar. Parlons donc de ce dernier concert comme pour mieux l’exorciser – je reviendrai, dans un autre billet, sur mes mésaventures siciliennes !

À tous ceux qui s’étaient demandé pourquoi je courais à Londres juste avant les fêtes, j’avais dû en effet me justifier… Non, je n’étais pas en train de renier l’Italie et de jeter mon dévolu sur les dindes au cheddar, les haricots au ketchup et autres soupes à la menthe…. J’allais juste retrouver ma chérie que je n’avais pas revue depuis plus d’un an. Au lendemain des attentats de novembre, ce concert revêtait un caractère hautement thérapeutique : j’avais besoin de capter quelque chose de la prodigieuse énergie émanant du sourire et du regard de Cecilia, de me shooter à Rossini, dont la musique, on le sait, a « un petit côté dingo assumé » comme le dit Speedy Spinosi. Mais je savais qu’il y aurait un petit « hic » et que la Belle serait accompagnée de la Bête… La Bête : ce fameux ténor, qui s’est brûlé la voix, comme Icare les ailes, pour avoir chanté trop haut, trop fort et, surtout, trop souvent ! Comme Natalie Dessay, il a défrayé la chronique musicale pendant des années pour ses multiples opérations chirurgicales, si bien qu’il fait partie de ces chanteurs dont on ne peut évoquer le nom sans faire allusion, à un moment donné, à tous ces malheureux kystes qui ont fleuri sur ses cordes vocales… Mais allez savoir pourquoi, Cecilia, qui est une vraie mère pour lui, l’a toujours encouragé, jusqu’à lui faire un magnifique cadeau en l’associant à plusieurs de ses concerts… Quand j’avais pris mes places au mois de février, j’étais encore confiant : j’osais espérer que son retour dans l’Iphigénie de Gluck au Festival de Salzbourg, et la sortie programmée d’un nouvel album à la rentrée, étaient l’indice d’une vitalité retrouvée. Et puis, surtout, je m’étais fié à ma grande amie Agnès, qui s’était toujours fait le chantre du rossignol de Mexico et qui avait combattu, avec la foi d’une pasionaria, toutes les réserves que j’avais jusqu’alors manifestées. Hélas, toute cette propagande a été anéantie quelques jours plus tôt par mon amie Valérie qui, au lendemain du concert de Berlin, m’avait envoyé un mail inquiétant pour me dire que Villazon n’y arrivait plus !...
 

Le soir du concert, le chanteur était souffrant, comme une voix l’annonça. Déterminé malgré tout à ne pas annuler son rendez-vous, Villazon a tenu être présent et a alors ouvert les festivités avec Si mostra la sorte, un air de concert de Mozart, péniblement exécuté. Les quelques gesticulations sur scène, coups de mentons et œillades destinés à s’attirer la connivence du public ne masquaient pourtant pas l’essentiel : la voix était terne, les aigus dardés et le style complètement suranné ! Quel terrible contraste avec la Bartoli qui, portée juste après par un public hystérique et tout entier acquis à elle, n’a fait qu’une bouchée du Chi sà, chi sà, qual sia, un autre air de concert de Mozart, qui formait comme un pendant à celui de Villazon. On aurait voulu exposer au grand jour les faiblesses de l’un et porter au pinacle le génie de l’autre qu’on n’aurait pas pu s’y prendre autrement ! Avec une supériorité incontestable, une maîtrise parfaite du style mozartien et de prodigieuses coloratures, elle éclipsait son partenaire, dont les carences vocales n’en étaient, à chacune de ses apparitions, que plus cruellement soulignées. En effet, Cecilia succédait à Rolando ou chantait à ses côtés, dans un programme qui alternait airs solo et duos. Et le couple formé par les deux chanteurs dans Là ci darem la mano de Mozart me faisait penser à l’alouette et au corbeau de Thomas a Kempis : « Si vous ne pouvez chanter comme le rossignol et l’alouette, chantez comme les corbeaux et les grenouilles dans la mare, qui chantent comme Dieu leur a donné de chanter. » On sait quelle prodigieuse impression fit ce sermon sur Louis-Ferdinand Céline qui, dans la postface au Voyage au bout de la nuit, transfigura les corbeaux et les grenouilles du moine allemand en un « crapaud » : « N’essayez pas d’imiter la fauvette ou le rossignol si vous ne pouvez pas ! Mais si c’est votre destin de chanter comme un crapaud, alors allez-y ! Et de toutes vos forces ! Et qu’on vous entende ! » Il est certain qu’on l’entendait le petit Rolando : il n’y avait qu’à voir comment il « forcenait » sa voix ! Jamais couple sur scène ne fut en effet plus mal assorti !
 

Et de la même façon que, dans champ physique, des effets magnétiques persistent alors que la cause gravitationnelle a disparu, quand le ténor disparaissait en coulisse, on sentait encore tout le stress peser sur la mezzo. C’est ma moitié qui me fit remarquer, à l’issue du Non più mesta de la Cenerentola, un air qu’elle a égrainé des milliers de fois sur toutes les scènes du monde, combien les vocalises de la chanteuse était moins précises, et le chant légèrement en retard sur la musique – ce qui ne m’empêcha pas, bien sûr, de saluer la géniale interprète par un tonitruant brava !

Mais c’est dans Una furtiva lagrima que les limites vocales de Villazon furent exposées au grand jour : se raclant la gorge en permanence, forçant ses aigus, suant à grosses gouttes, le chanteur faisait peine à voir, malgré un jeu théâtral histrionique. C’était un sentiment de compassion qui dominait dans les rangs : tous les spectateurs souffraient, moi le premier. Ils se contractaient, se recroquevillaient dans leur fauteuil. Et personne n’était dupe des simagrées de Cecilia et Rolando à la fin de chaque air qui sachevaient presque toujours par les mêmes embrassades et les mêmes baise-mains forcés.
 

L’entracte, qui dura quarante minutes, au lieu des vingt minutes prévues, fut l’objet de grandes réflexions. Certains pensaient qu’on ne reverrait plus Rolando et que Cecilia finirait seule le récital. D’autres étaient trop anéantis pour avoir un avis, à l’instar de Gil dont je croisais le regard déconfit : tant de kilomètres parcourus pour un résultat aussi médiocre, comment ne pas être effondré en effet !

Cependant, la seconde partie du concert, tout entière consacrée au troisième acte d’Otello, fut de bien meilleure tenue. Est-ce parce que Villazon était « cadré » par la mise en espace et « tenu » par ce rôle très sombre excluant toute pitrerie que le résultat fut meilleur ? On peut le supposer… Toujours est-il que, de la romance du saule, Assisa a’ piè d’un salice, jusqu’au bain de sang final, Notte per me funesta, en passant par l’orage et les beaux effets de lumière dans la salle, cette seconde partie de concert releva un peu le niveau…
 

Hélas, cet instant de grâce fut de courte durée car, au cours des trois bis offerts, le naturel revint au galop… Tambourin en main, ils chantèrent à deux La Danza de Rossini : une occasion pour Villazon de se déhancher comme un clown. Ils revinrent dans La Veuve joyeuse de Lehar pour chanter Lippen Schweigen et danser sur une valse plus retenue. Puis ce fut le coup de grâce avec le célébrissime Libiamo ne’ lieti calici de Verdi où l’on vit Rolando délaisser sa coupe de champagne, à la grande surprise de Cecilia, et se siffler une bouteille de bière en un éclair.
 

Il s’en fallut de peu qu’il nous rotât à la gueule !

Si on résume : un programme sans aucune cohérence, agrémenté par-ci par-là d’ouvertures de Mozart et de Rossini, et plus propre à satisfaire la logique du tiroir-caisse que l’exigence artistique ; un chanteur d’une grande vulgarité, à la voix en lambeaux et tout dégoulinant de sueur, une cantatrice indulgente et débonnaire, ne laissant rien paraître de son agacement, trois bis assénés ne brillant pas par leur originalité – il n’en fallait pas plus pour me déprimer ! Alors que certains admirateurs se pressaient à la sortie des artistes pour traquer un autographe, je n’avais pas le cœur à aller saluer Cecilia et je passais le reste de la soirée à m’épancher auprès de Gil puis à crapahuter dans les rues de la City, à la découverte de nouveaux gratte-ciels.

Le lendemain, Pierre me dit : « Il n’est pas question que j’aille de nouveau revoir ça ! » Je me mis en peine de revendre sa place sur Twitter qui trouva un acheteur en moins de dix minutes ! Pendant ce temps, j’avisais Nicole et Monika de mes déboires londoniens. Je leur relatais que je n’avais jamais assisté à un tel naufrage ! Tentées de revendre leur place, hésitant à se déplacer, je les en dissuadais quand même un peu : j’avais l’espoir que Cecilia chanterait seule et qu’elle parviendrait à se débarrasser de son partenaire ! Il n’en fut rien et le dimanche à la Philharmonie, Villazon fut maintenu, quoiqu’annoncé « légèrement souffrant ». Coup de théâtre, le chanteur fut méconnaissable vocalement et l’air de concert de Mozart incomparablement mieux défendu à Paris qu’à Londres. Nicole et Monika me regardèrent d’un air de dire : « Tu as encore exagéré ! » Je me tournais vers Catherine, mon témoin londonien, qui n’en revenait pas elle non plus d’une telle métamorphose : on resta tous deux médusés. À l’évidence, Villazon s’était shooté à la cortisone. Et l’on sentait Cecilia soulagée d’un poids. Le rondo final de La Cenerentola, Naqui all’affano, fut pour ainsi dire le clou du spectacle : multipliant trilles et ornements d’un raffinement inouï, elle parvint à faire de cet air ô combien ressassé un véritable feu d’artifice vocal. Mon voisin de concert, à qui j’avais revendu la place de Pierre, fut comblé : c’était la première fois qu’il voyait Bartoli et il n’était pas loin de me considérer comme son Messie. J’évitai toutefois de lui préciser les motifs qui m’avaient conduit à lui refourguer sa place. Je me contentais d’observer sa joie et ne voulais pas jouer les trouble-fêtes ! Dans la deuxième partie, Rolando alla déclinant : je suppose que les limites de la cortisone commencèrent à se faire sentir. Mais globalement pour cette première à la Philharmonie, les meubles furent sauvés. Et dans le bis final de Verdi, la vulgarité évitée, puisque les deux interprètes firent trinquer leurs deux coupes de champagne au succès de la nouvelle Philharmonie. Ce n’est qu’à la dernière étape de la tournée (Paris étant l’avant-dernière) que Villazon fut définitivement écarté et que Cecilia, après avoir modifié son programme, chanta seule à Luxembourg.
 

Rétrospectivement, je me dis c’eût été une erreur de revendre ma place : je serais resté comme Gil, comme Pierre, sur une énorme et amère déception. Et puis je n’aurais pas réalisé, du premier rang où je me trouvais, d’aussi belles photos. Cerise sur le gâteau, je trouvai ce soir-là un moyen de me frayer un chemin jusqu’à la loge de Cecilia, dans ces locaux flambant neufs, inhospitaliers et blafards de la Philharmonie : une occasion d’échanger quelques mots avec la chanteuse, qui avait entre-temps troqué sa kitchissime robe à volants pour un tailleur noir, de recueillir ses impressions sur cette nouvelle salle et de lui faire remarquer que, pendant la scène du sommeil d’Otello, je voyais du premier rang sa chaussure à paillettes battre la mesure ! Je la vis se plier de rire et me supplier de ne surtout pas faire attention à ce genre de détails : « Je veillerai à cacher mon pied la prochaine fois ! »
 

On fit la photo de groupe comme l’usage le veut et on se sépara non sans s’embrasser et se promettre de nous revoir en février pour Norma.
 

Photo de groupe qui dut être refaite à cause de Nicole qui a toujours soit un temps davance (rappelez-vous la Vienne classique à Pleyel), soit un temps de retard, comme ici...
 

On peut quand même, pour terminer, s’étonner du choix des partenaires de Cecilia. Quelle mouche l’a piquée de former pareil attelage avec un chanteur aussi détestable et répugnant. Je me demande parfois si ce n’est pas machiavéliquement pour se mettre en valeur. Faisons le compte : concert après concert, Cecilia a le chic pour s’entourer de vieilles casseroles : Andreas Scholl et Ann-Sofie von Otter dans Giulio Cesare, Charles Workmann et Hilary Summers dans Semele, Villazon dans ses récitals… J’espère que le Pollione de Christoph Strehl le mois prochain à Monaco brisera ce cercle vicieux…