samedi 17 octobre 2015

Sans voix

1-7. Le cimetière de Galeria. 8. Le golfe et la plage de Galeria avec au loin le feu de broussailles dans le cimetière. 9-11. La presquîle de la Revelleta au large de Calvi.

Je ne connais pas de plus beau cimetière que celui de Galeria. Celui de Bonifacio, avec ses austères mausolées parfaitement alignés, ne possède pas tout à fait le même charme, bien que Cecilia aime, comme elle le dit, sy promener tous les étés. Je préfère les petits cimetières de village, envahis dherbes folles et de pin parasols, à l’instar de celui de Galeria, patrie des Spinosi, situé au bord de la mer. Quelle chance ont les morts de ce village dêtre enterrés face à un si beau paysage ! Nul bruit ici, si ce nest celui du ressac et des lézards qui se faufilent dans les broussailles calcinées par le soleil... Si lon admet quil existe des vies ratées, on devrait reconnaître aussi linverse : quil existe des morts réussies. Je veux dire par là : des gens qui parviennent à faire de leur mort quelque chose de sublime et enviable. Antoine Spinosi, Darius Spinosi, François Spinosi, Françoise Albertni née Spinosi, Elizabeth Colbert née Spinosi, etc., comme j’aimerais être à leur place ! En effet, c’est peut-être ce qu’il peut arriver de plus beau à un homme : mourir en Corse et être enterré au pied de ces montagnes. Ne trouvez-vous pas que la trajectoire biographique résumée par ces deux phrases : “Né à Paris, mort à Galeria” (je me projette) a autant de classe que celle-ci : “Né à Selichtchi, mort à Venise” (je pense à Diaghilev) ? Si je parviens un jour à décrocher une concession dans ce lieu si beau et si paisible, je pourrais alors me vanter peut-être pas d’avoir réussi ma vie, mais à coup sûr le terme de celle-ci. Car oui, c’est un fait, il n’y a pas de plus bel endroit pour devenir “le déjeuner dun petit ver”, comme disait Montaigne au sujet du “grand et triumphant” Sylla...

Delta du Fangu


Samedi 17 octobre. Il est 9h00 du matin, j'ouvre les volets, il fait un temps superbe. J'ai la journée devant moi, j'hésite encore entre la mer et la montagne. Vezzani, dans le massif du Renoso, me tente assez... Mais je choisis finalement la mer et la Balagne. Cap, donc, sur Galeria et le delta du Fangu que je ne connais pas. Je fonce auparavant dans la chambre de ma grand-mère, j'ouvre une vieille armoire qui couine et je saisis la première serviette qui me vient. Je suis pressé, je ne fais pas attention, je mets tout ça dans un sac. Tout ça, c'est-à-dire, en vrac : un casse-croûte au fromage de brebis frais, une carte de Corse, le bouquin que je lis en ce moment, une pomme, quelques carrés de chocolat et la fameuse serviette. C'est lorsque je l'étale sur les galets roses de la plage que je découvre ma bévue et que je rigole comme un bossu! Un monde ressurgit. C'est la serviette que mon cousin, aujourd'hui marié et père de trois enfants, utilisait quand il était ado. On se chamaillait toujours parce que j'étais jaloux de cette dernière qui était plus longue et plus épaisse que la mienne ! Elle est maintenant toute rêche et je m'en passerais bien aujourd'hui... Mais heureusement il n'y a personne dans les alentours pour s'étouffer d'indignation devant ce vestige des années 80' tout juste bon à enrichir le musée des horreurs misogynes! Je pose délicatement mon exemplaire de l'Iliade et l'Odyssée histoire de relever le niveau, au cas où, sait-on jamais, un badaud passerait pendant que je barbote dans l'eau... Peine inutile : il a beau faire un temps splendide, et nous avons beau être le premier jour des vacances scolaires de la Toussaint, les plages restent désertes en cette époque de l'année... Je me déshabille et je cours alors me jeter dans la mer sonore, comme dirait Homère... avant de m'arrêter tout net... l'eau est glacée et prompte à me tenailler l'orteil. Tout cela me rappelle mes aventures normandes, du temps où j'allais au festival d'Arques-la-Bataille écouter Jaroussky et que j'en profitais pour me baigner dans la Manche... C'est la même sensation de froid qui parcourt tout mon être et me fait hérisser le poil...  (je m'amuse comme je peux dans ce photo-montage, mais oui, je l'affirme, la photo a pile dix ans, elle a été prise par ma moitié, dont on voit un pan de genoux, fin août 2005!). Il y a malheureusement entre ces deux mondes des couches de pâté de tête, de foie gras d'Agnès, de fromages corses et de mille-feuilles de Jacques Genin, qui font de l'ancien et actuel Georg-Friedrich deux entités tristement distinctes et non superposables !

lundi 5 octobre 2015

Strike a pose !


Révolution à lOpéra de Paris. Pour marquer louverture de la saison de la danse, le nouveau et fringant directeur de la Danse, Benjamin Millepied, a invité le chorégraphe Boris Charmatz à occuper les espaces du Palais Garnier. Ce dernier a alors proposé à une vingtaine de danseurs du corps de ballet, toutes catégories confondues, desquisser un large panorama de la danse au XXe siècle autour dun programme intitulé : 20 danseurs pour le XXe siècle. Lidée, déjà mise en œuvre au MoMA de New York ou au Festival Foreign Affairs de Berlin, est de rapprocher les artistes et le public et de les faire communier dans une plus grande proximité, en abolissant provisoirement la frontière de la scène. Ainsi, jusquau 11 octobre, le spectateur qui déambule dans le grand escalier ou la rotonde des abonnés peut assister, chaque soir avant les représentations, à plusieurs happening chorégraphiques autour de lhistoire de la danse. Si létoile Benjamin Pech sillustre à merveille dans L'Après-midi dun faune, Francesco Vantaggio, torse nu, revisite Le Sacre du Printemps de Pina Baush, dans la galerie des mois. Et tandis que Sofia Percen, dans la rotonde du jour, rend hommage à Joséphine Baker ainsi quaux Temps modernes de Chaplin, Yann Saïz, dans le Grand Foyer, électrise le public sur une chorégraphie de Carolyn Carlson. 

Coup de projecteur aujourdhui sur Caroline Osmont et Marion Gautier de Charnacé qui se relaient dans la loggia au son du hip-hop et du voguing. Prenant le public à témoin, nos deux ballerines expliquent l’origine de ces deux danses : si la première s’est développée dans les ghettos du Bronx au début des années 1970, la seconde a été inventée au même moment par des prisonniers gays, à qui on donnait à lire des magazines de mode et qui, sur des talons aiguilles, se hasardaient à reproduire la pose mannequin des défilés de mode. Cest à cette fameuse danse, popularisée une génération plus tard par le planétaire Vogue de Madonna, que nos deux danseuses classique, en short et en basket, rendent justice ce soir.

 
En cas de blizzard, comme hier, repli stratégique dans la bibliothèque de l'Opéra, où nos deux danseuses, prêtes à se lancer dans une scène de krump (une variante du hip-hop), sont accueillies par votre serviteur krumponné à sa rampe...


Mais sil y en a un qui me harponne le regard, cest bien Jean-Baptiste Chavignier, merveilleux éphèbe, s’il en est, du corps de ballet, qui rend hommage ce soir à une chorégraphie dAlain Buffard, Good boy (1998), qui n’est pas sans mévoquer Matthew Modine dans Birdy. Je ne sais pas pourquoi, j’y vois les ailes ou les rêves brisés d’un pathétique volatile englué dans son situs.