mercredi 10 juin 2015

De Serse à Don Giovanni : du théâtre avant toute chose !

J’ai beau être submergé de travail depuis plus dun mois, et laisser ce blog vacant, il m’arrive quand même de sacrifier à quelques moments de détente. Tel fut le cas lors de mon dernier week-end, avec pas moins de deux opéras à se mettre sous la dent, mais non des moindres : Serse de Haendel et Don Giovanni de Mozart. Commençons par le premier. L’opéra était donné dans ce lieu magique, malgré son public hyper bècebège, qu’est l’opéra de Versailles. À la baguette, le fougueux Jean-Christophe Spinosi et son ensemble Matheus. Lorsqu’on arrive dans la salle, c’est tout de suite la surprise : la scène est recouverte de palettes montées en forme de vagues géantes avec au fond un arbre, celui d’Ombra mai fu. Ce décor tout simple et en même temps très inhabituel fournit le contexte de tout l’opéra. C’est une idée astucieuse : cela permet de donner perpétuellement du mouvement à la mise en scène, sans avoir besoin de recourir à un luxe de décors mobiles. Du coup, les chanteurs doivent prendre garde à ne pas tomber et, de ce côté-là, rien de catastrophique n’est arrivé ! Côté gosiers, que du beau linge ! Retenons les plus notables. David DQ Lee, dans le rôle d’Arsamene, prend de plus en plus d’épaisseur avec le temps. Sa voix se charpente et son articulation des registres, quand elle est nécessaire, est de mieux en mieux maîtrisée. La mezzo-soprano allemande Ivonne Fuchs, dans le rôle d’Amastre, impressionne par sa personnalité et sa présence scénique. La voix est chaude et les couleurs superbes. Presque tout le reste de la distribution vient de Suède et nous rappelle que le spectacle est né sur les planches d’un lieu d’art somptueux, Artipelag, dans l’archipel de Stockholm en septembre dernier. Il y a d’abord la soprano Hanna Husáhr, tout à fait idoine dans le rôle de Romilda et surtout la soprano Kerstin Avemo, qui campe une Atalanta brillante, à la voix ductile et précise et au jeu de scène stupéfiant. Mais c’est bien sûr Malena Ernman qui constitue le cœur névralgique de tout l’opéra dont elle assure le rôle-titre. Et là il faut bien reconnaître que sa prestation a tout simplement été extraordinaire. La dernière fois que je l’avais vue sur scène, c’était dans ce même opéra, que Spinosi avait donné à l’Opéra Royal en 2012, mais en version concert. J’avais déjà été soufflé par sa prestation, mais là, je dois dire qu’elle a mis le feu à Versailles. Pas tant par sa voix, dont on connaît les qualités, que par sa prestation de comédienne qui a été tout simplement époustouflante. Le challenge était d’autant plus difficile que j’avais très nettement en tête la superbe prestation de cette autre grande suédoise qu’est Anne-Sofie von Otter que j’avais vue dans ce même rôle sous la baguette de William Christie au Théâtre des Champs-Élysées en 2003. Il est assez rare à l’opéra de voir un chanteur ou une chanteuse s’investir scéniquement d’une manière aussi forte dans chaque minute de son rôle et avec autant de bonheur. Je crois qu’on peut dire qu’elle a été le centre de gravité de la soirée, tant chacune de ses apparitions faisait événement. Ceci est d’autant plus remarquable que les bons chanteurs ne sont pas nécessairement de bons comédiens, voire en sont souvent de bien mauvais. On comprend tout de suite en la voyant pourquoi Ernman est une superstar en Suède et pourquoi les gens l’adorent. Il y a de quoi. J’ai pu voir de près ce prodige car, dans la deuxième partie de la soirée, une place au premier plan s’étant libérée, j’ai pu ainsi me faufiler et observer le phénomène à la loupe. C’était énorme. Chacun des traits de son visage était en action et son corps athlétique était tout entier dédié à l’exercice d’un jeu parfaitement maîtrisé et inventif. En outre, la mise en scène de Lars Rudolfson ne gêne jamais les chanteurs. Tout au contraire, elle les met en valeur en ne les obligeant pas à des contorsions qui si souvent compliquent l’émission. On voit là qu’il s’agit d’un musicien : il comprend ce que chanter veut dire, avec tout ce que cela implique. Et c’est aussi sans doute une idée de musicien que d’avoir fait monter sur la scène l’orchestre debout et dansant pour jouer l’ouverture : quelle somptueuse idée ! C’était quelque chose de prodigieusement beau et tout à fait saisissant visuellement (à tel point que j’ai dû sermonner ma voisine qui filmait la scène avec son smartphone) ! Spinosi donne à tout cet ensemble l’énergie qu’il faut, en prenant parfois des libertés, comme avec ces petites allusions à Michael Jackson dans un récitatif qui déclenche l’hilarité générale, surtout lorsque Ernman improvise dessus un savoureux Moonwalk avec ce balancement de bassin si caractéristique du chanteur planétaire. Plus intéressante encore est la vision du chef qui tire cet opera seria vers le buffa : cela tient parfaitement la route ! Je pense à l’inénarrable scène qui s’engage au début du 2e acte, quand Elviro se déguise en jardinière, scène restituée avec un grand sens du théâtre et une délicatesse de timbres. C’est là la Spinosi’s touch : la fantaisie et la liberté – on se souvient de son Roi pasteur de Mozart au Châtelet avec son esthétique manga et ses bruitages électroniques rigolos sont de la partie et c’est tant mieux. Bref, les trois heures et demie du spectacle passent comme un rien, au point qu’on s’interroge sur la nécessité de sacrifier ici et là quelques da capo (en particulier le si beau Più che penso alle fiamme). Les chefs, sous la pression des directeurs de théâtre, pensent peut-être que le public est incapable de supporter un spectacle d’une certaine durée ? Ce n’est pas vrai ! La longueur d’un opéra n’est en rien un problème et un bon spectacle peut bien durer cinq heures, s’il est de qualité. À Berlin, en mai dernier au Schiller Theater, René Jacobs avait lui aussi fait des coupes dans Emma und Eginhard de Telemann. Optimisation de la dramaturgie ? Dynamisation de l’intrigue ? Lassitude des musiciens à jouer pendant autant de temps ? Je dois dire que ces coups de sécateur me laissent perplexes et si un chef lit ces lignes, je tiens à lui dire que les spectateurs sont non seulement capables d’écouter des opéras de valeur pendant des heures et des heures mais qu’il y a aussi une curiosité et un souci philologique chez eux : ils ont envie de voir une œuvre dans son intégralité, quitte, pourquoi pas, à endurer des longueurs éventuelles. Après tout, il ne viendrait à l’idée de personne de couper le Sacre de Napoléon en deux ou de remonter le film Route One de Robert Kramer (près de cinq heures) pour qu’on puisse les regarder plus vite… Il ne s’agit pas bien sûr de tomber dans le fétichisme de l’Urtext – un fétichisme que les artistes de l’époque n’avaient certes en aucune manière pour leurs productions mais de saisir un art dans toutes ses dimensions, même si celles-ci impliquent une certaine durée, voire une durée certaine.


Justement, à propos de René Jacobs, voilà qu’il donnait ce dimanche aussi Don Giovanni à la Philharmonie. C’était la première fois que le Freiburger officiait dans la salle de Jean Nouvel. Au risque de lasser, je dois dire que c’était là une production d’une très grande valeur. Le chef gantois arrive à faire de chaque représentation un événement musical exceptionnel. Depuis plus de vingt ans que je le suis, je n’ai absolument jamais été déçu par un de ses spectacles. Tout se situe toujours au plus haut niveau avec la plus grande exigence artistique. Bien sûr, Jacobs n’est pas seul. Il peut compter sur un superbe orchestre au son aussi transparent que dynamique, un son que seuls les Allemands arrivent à produire. Le raffinement extrême de ses cordes, dirigées de main de maître par Petra Müllejans, n’est jamais pris en défaut : il constitue la singularité de cet orchestre. Bienvenue au top level ! Avec Jacobs, jamais de routine : le travail du détail ressortit à l’orfèvrerie et l’on est surpris à chaque petit changement que le chef introduit dans l’exécution, en tout cas par rapport à la représentation qui avait eu lieu à la salle Pleyel à Paris, voici déjà presque dix ans (2006). Certains chanteurs sont d’ailleurs toujours de la partie, à commencer par le rôle-titre, Johannes Weisser, belle-voix-beau-mec parfaitement ajusté à ce rôle, et bien sûr, les deux piliers du Jacobsland canal historique : la coréenne Sunhae Im, en Zerlina, et Alex Penda, en Elvira. Rien à redire, on est en terrain connu : elles sont le bras armé du Roi René. Le reste de la distribution, en revanche, est changé. Donna Anna est campée par Birgitte Christensen, une soprano norvégienne, assez impersonnelle. Jeremy Ovenden est aussi de la partie et fait un parfait Ottavio. Leporello monte en gamme : c’est désormais Marco Fink – le frère de Bernarda ‑ qui s’y colle. Il est juste parfait. Beau timbre, grande personnalité, excellent comédien, chose indispensable pour un rôle buffa qui exige qu’on soit drôle. Tarek Nazmi était à la fois Masetto et le Commandeur. Jeune chanteur très talentueux, il a fait vive impression dans les deux rôles. Très grand, il en impose en descendant très bas sans jamais forcer. Cette production fut l’occasion d’une tournée géante : Paris, Toulouse, Barcelone, Oviedo, Prague, Shanghai, Pékin et Hong Kong. Jacobs avait les traits tirés. Et pour cause : trois jours plutôt, il faisait un triomphe en Chine. Pourtant, rien de cette fatigue physique ne s’entendait : Jacobs fait comme si c’était le dernier concert et se donne à fond sans compter. Espérons que Lissner saura faire à l’opéra de Paris toute la place qu’il mérite à ce chef qui est une star mondiale réclamée partout, sauf peut-être à Paris, où l’on ne l’a pas vu donner une représentation en scénique depuis des lustres, alors que tant de chefs médiocres encombrent de leurs productions insignifiantes la place parisienne depuis de si nombreuses années.

1. Serse, quelques minutes avant le début du spectacle. 2. Malena Ernman. 3. Curtain call. 4. David DQ Lee. 5. Jean-Christophe Spinosi à lOpéra Royal. 6. René Jacobs à la Philharmonie. 7. Markos Fink, Johannes Weisser et Sunhae Im. 8. Sunhae Im et Alex Panda. 9. Petra Müllejans. 10. Affiche de Don Giovanni au théâtre de Shanghaï (Photo prélevée sur le compte Facebook du Freiburger Barockorchester)