vendredi 24 avril 2015

Senza parole


« Nul plaisir n’a saveur pour moi sans communication » disait Montaigne quand il évoquait son voyage en Italie au livre III des Essais. « L’allégresse du cœur s’augmente à la répandre », renchérissait Molière, qui ajoutait encore ceci : « Et goûtât-on cent fois un bonheur tout parfait, on n’en est point content si quelqu’un ne le sait. » De là les nombreux blogs et l’empressement à partager les joies répétées que l’on vit : déguster des arancine (comme hier à Catane), se délecter du chant de Cecilia Bartoli (comme demain à Londres), se retrouver au sommet du San Pedrone… comme aujourd’hui en Corse ! Il y a toutefois un danger et Molière, avec doigté, insistait là-dessus : à trop se confier, on finit par faire des envieux, comme Horace lui-même en fait l’amère expérience dans L’École des femmes… 

Allons plus loin. Un bien précieux conserve-t-il encore tout son attrait si le monde entier vous le dispute ? Que serait le San Pedrone sil était envahi, du matin au soir, par des colonies de touristes ? La question mérite d’être examinée… 

Je l’ai souvent constaté, ma rage communicative laisse perplexe beaucoup de mes proches, à commencer par ma belle-mère qui a déjà eu l’occasion de me mettre sérieusement en garde. Ainsi, au sujet de Venise, tempête-t-elle parfois : « Ne divulgue pas tes petits secrets, ne dis pas où se trouve cette église, cette jolie cour… » J’ai beau me récrier et lui dire que c’est impossible, elle reste ferme : « Contente-toi si tu veux de l’évoquer, mais sans être trop précis… » En somme, elle voudrait que je reste flou et mystérieux, comme le Dieu de Delphes, qui ne dit, ni ne cache, mais indique…

Après ma dernière excursion au San Pedrone, j’aurais tendance à lui donner un peu raison. On sait combien cette roche m’est chère, combien j’y suis charnellement attaché, je la contemple chaque été de mon balcon depuis que je suis enfant. C’est aussi un peu mon Solutré : le lieu d’une ascension rituelle à laquelle je ne saurais me dérober ! Chaque fois que je remets les pieds au village, j’ai toujours pour objectif de gravir ces masses rocheuses impressionnantes qui se dressent au milieu de la Castagniccia. La vue y est si belle et le regard, comme on s’en est déjà rendu compte, embrasse toute la vallée d’Ampugnani, la Casinca, la plaine orientale, la mer, ainsi que l’ensemble de la chaîne montagneuse qui s’étend du Monte Cinto au Monte Rotondo ! Or, à la différence de l’ancien président, rien ne serait plus pénible que de partager cette aventure avec une cohorte de fidèles. Telle fut pourtant mon infortune ce jour-là : à peine étais-je arrivé au sommet de cette montagne que je fus accueilli par trois Hollandais qui me lancèrent un très élégant : Fuck ! 

J’étais pourtant parti à une heure tardive qui aurait dû me mettre à l’abri de ces barbares. Les gens du village insistent toujours sur la nécessité de partir dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, pour éviter que le temps ne se gâte, comme cela se produit souvent dans le courant de l’après-midi. Et les randonneurs suivent toujours leurs conseils plein de sagesse. Or, je savais qu’en montant à contretemps, j’augmentais mes chances de me retrouver seul, et j’en avais d’ailleurs fait la démonstration tout le long de mon chemin en croisant des couples de randonneurs qui redescendaient en direction du col de Prato, tout en s’étonnant de mon hardiesse à poursuivre un but inverse  ! Au cinquième couple, j’étais enfin soulagé ! Cinq, c’était exactement le nombre de voitures qui stationnaient sur le parking du col de Prato, au moment où j’avais débuté mon circuit.

Un signe cependant aurait dû nous alerter : au moment de casser la croûte dans la clairière, de gros cumulus commençaient à s’entrechoquer au-dessus de nos têtes, lesquels étaient infiniment plus menaçants ou périlleux que les blocs de neige qu’il nous restait encore à enjamber pour parvenir à notre point d’arrivée. On aurait dû faire marche arrière… Mais on poursuivit notre but sans ciller. Une fois sur place, on se retrouvait la tête dans les nuages et l’on ne voyait plus rien de la vallée et des petits villages de la Castagniccia qui étaient dissimulés sous les brumes. Rien, mis à part ces trois Hollandais, bien épais, qui tambourinaient. Seul l’autre versant de la roche du San Pedrone restait miraculeusement préservé. D’un côté, donc, un grand monochrome blanc, avec quelques nuances de gris clair par-ci par là, de l’autre les plus beaux sommets enneigés de la chaîne alpine. Maigre pitance, me direz-vous ! Pas du tout ! À ces grosses masses blanches éblouissantes, qui s’enroulaient voluptueusement aux montagnes, on finit par trouver une vertu insoupçonnée, celle de camoufler ces fâcheux qui, en quelques minutes, avaient miraculeusement disparu de notre vue ! Prirent-ils peur ? Il se sauvèrent sans plus tarder. Parvenus alors au terme de notre ascension, on put sadonner, comme les prisonniers de la caverne libérés, aux joies secrètes de la contemplation muette et aveugle.
 

1. Le San Pedrone vu depuis le hameau dEzao. 2. Le col de Prato. 3-6. Lascension du San Pedrone. 7-8. La pause dans la clairière. 9. La reprise de la marche. 10. Le sommet du San Pedrone. 11. Les crocus du printemps. 12-14. La vue partiellement bouchée par les nuages. 15. Les pentes enneigées du San Pedrone.

jeudi 23 avril 2015

Conte de printemps (corse)

1. La plaine orientale vue de Penta di Casinca. 2. Morosaglia et le Monte Cinto enneigé. 3. Figuier bourgeonnant à la lisière du désert des Agriates. 4. La Castagniccia et ses cerisiers en fleurs. 5. Murato, église Saint-Michel. 6. La plage de lOstriconi. 7. Penta di Casinca. 8. Saint-Florent, la citadelle. 9. Létang de Biguglia, vu depuis le col de Teghime. 10. Cerisier en fleurs à Poggio dOletta. 11. Chèvres corses en liberté à lembranchement entre Ficaja, Croce et La Porta. 12. Ezao. 13. Le lieu favori de Cecilia Bartoli (voir Elle, 12 décembre 2014).



ELLE : Que faites-vous quand vous ne chantez pas?

Cecilia Bartoli : Globalement, j’ai un rapport compliqué au temps libre. Surtout pendant les vacances qui sont pourtant essentielles au bien-être de ma voix. Au bout de trois jours en Corse, où on séjourne souvent, j’ai l’impression d’être une lionne en cage, tellement j’ai le rythme des tournées dans le sang. Puis ça me calme doucement, je dors, je nage, je me balade jusqu’au cimetière de Bonifacio, mon lieu favori... Quelle chance ont les morts d’être enterrés face à un tel paysage!

lundi 20 avril 2015

Bastia

Bon, d’accord, ce nest pas lescalier Denis Papin de Blois, mais avec un olivier en plein centre, c’est diablement aussi éloquent, non ?