lundi 23 mars 2015

Naples allegro con fuoco : entretien avec Véronique Bruez

Il y a deux mois, alors que je revenais tout juste de Sicile, je découvrais sur mon bureau un curieux paquet contenant un livre : Naples allegro con fuoco. Celle qui avait songé à ce cadeau – une fidèle lectrice que je remercie à nouveau – ne pouvait pas mieux s’y prendre pour amadouer l’italomaniac blogtrotter que je suis. Dès le lendemain, en effet, j’étais enchaîné à ce livre, dans le métro, à la cantine, en salle de lecture… jusque dans mon lit, que je ne quittais plus.
Avant de composer ce texte, assurément l’un des plus jouissifs écrits sur Naples, Véronique Bruez a travaillé pendant cinq ans à l’Institut français où elle a été, comme on le dit dans le jargon administratif, « détachée » : un mot qui résume très bien la situation des expatriés, tant il est vrai que cette ville a d’abord été, comme elle le dit, « une école de détachement » ! En effet, l’arrivée à Naples n’a pas été qu’un chemin de roses pour cette jeune Française : ne comprenant rien à la langue des Napolitains, n’arrivant pas non plus à se faire comprendre d’eux, il lui a fallu déployer des trésors d’endurance et d’ingéniosité pour se couler dans cet univers hostile et se faire accepter de son entourage… Patiente, rouée, solide, tenace, mais aussi souriante, attachante, sympathique, Véronique Bruez s’est alors familiarisée avec tous les codes en vigueur dans son nouveau milieu. Et a dû faire des efforts inouïs pour ne plus s’étonner de la désorganisation complète qui règne dans les transports en commun ou ne pas pester chaque fois qu’un collègue lui posait un lapin : la ponctualité à Naples est, comme les feux rouges, une notion sujette à interprétation… Installée dans un des plus beaux palais baroques du centre ville, le Palazzo Serra di Cassano, elle a vécu au plus près des Napolitains, dans ces ruelles féroces et grouillantes de vie, allant faire ses courses chez les commerçants du coin, non sans susciter au passage l’étonnement, la compassion des mamme qui se sont prises d’affection pour cette Française qui avait l’aplomb de vivre toute seule à Naples ! Calepin en main, elle a exploré cette ville-monde dans tous ses recoins, avec la rigueur d’une anthropologue qui aurait eu le désir acharné d’en comprendre sa loi, d’en dégager son nomos. Voilà pourquoi, pendant toutes ces années, elle n’a eu de cesse de noter tout ce qui lui paraissait incongru, savoureux, inédit : une expression saisie au vol dans une conversation, une situation tragi-comique dans la rue, un élan spontané de générosité entre voisins, etc. Ce sont ces fameuses notes consignées dans ses carnets, des « miettes de pensée » dit-elle, qui ont fourni la matière de ce livre qui recouvre ainsi la totalité des cinq années qu’elle a passées là-bas. 
Aussi utile, précieuse et joyeuse qu’en soit sa lecture, Naples allegro con fuoco n’est cependant pas qu’un carnet de voyage ou un manuel de survie, c’est aussi un certain regard posé sur la ville de Naples et ses habitants, un regard drôle, facétieux, mais toujours d’une profonde justesse. Il y a à la fois du Daumier et du La Bruyère chez Véronique Bruez : quand elle croque en un trait ces bourgeoises du San Carlo qui exhibent leurs perlouzes une fois rentrées dans le théâtre, quand elle relaie la question de cette Milanaise hébétée qui, demandant s’il y a des horaires, déclenche à son insu un fou rire général dans le bus, ou quand elle ramène à la netteté d’une maxime la faconde légendaire de ces Napolitains qui « disent toujours n’importe quoi par leur art de l’improvisation qui confine au chef-d’œuvre ». En lisant ce livre, le lecteur se trouvera immédiatement transporté au cœur de ce véritable théâtre qu’est Naples, où tant de passions, heureuses et malheureuses, se mêlent.
Désirant en savoir plus sur la relation de Véronique Bruez à l’Italie en général, et à Naples en particulier, je suis allé à sa rencontre. Cette dernière, qui a gentiment accepté de répondre à mes questions, nous parle de cette ville et de ce pays qu’elle chérit tant.

Georg-Friedrich : Pouvez-vous rappeler à nos lecteurs comment l’Italie est entrée dans votre vie ?
Véronique Bruez : L’Italie est pour moi indissociable du grand amour ; la littérature s’en est mêlée ou s’y est emmêlée ; amour, Italie et littérature se confondent, et, je dois dire aussi, une langue : j’ai appris l’italien à Venise, que j’ai découverte tard, comme un rêve qu’on repousse sans cesse. Je faisais aussi, durant mes études à la Sorbonne, une chasse aux trésors dans les bibliothèques italiennes, des textes encore inédits (et il y en a pas mal) écrits en latin de la Renaissance. Je me suis passionnée pour les chercheurs de manuscrits antiques qui sacrifiaient leur temps et leur fortune pour quelques pages d’Ovide ou de Lucrèce. J’ai à mon tour recherché leurs écrits, éparpillés de la Marciana à la Vaticane, de la Laurentienne à la Querini Stampalia dont je suis une fervente habituée à Venise. Mon voyage italien a donc d’abord été historique, géographique, puis il est devenu linguistique et intime : c’est ce que résume le beau titre de la collection de Gallimard « le sentiment géographique ».

G.-F. : Naples et le Sud sont donc venus bien après ?
V.B. : J’étais un rat de bibliothèque qui aurait été frappé du syndrome de Stendhal. Naples allait être une grande déflagration intérieure : j’étais projetée dans le tourbillon de la vie. L’année où j’ai été nommée par le ministère des Affaires étrangères, il y a avait deux postes en Italie, Naples et Palerme et j’ai été détachée à Naples. Le détachement, il allait m’en falloir beaucoup pour affronter ce choc des cultures, et petit à petit c’est devenu un attachement passionnel à cette ville-monde. Catulle commence un tout petit poème avec « odi et amo » : je hais et j’aime. Il ajoute qu’il ne sait pas pourquoi (nescio) et termine par ce mot « je suis crucifié ». Voilà quatre mots qui peuvent résumer mes aventures et mésaventures napolitaines. On ne comprend rien et on souffre, voilà je pense l’expérience partagée de beaucoup d’exilés débarquant dans un univers nouveau, même les exilés volontaires et privilégiés comme moi puisque je prenais le poste ad interim de directeur de l’institut français. Tout le monde me demandait avec commisération : « Mais qu’as-tu fait pour être envoyée ici ? » J’ai pleuré à mon arrivée, j’ai pleuré en partant. Pas pour les mêmes raisons. Et entre temps, j’ai aussi beaucoup ri. Mon histoire avec cette ville est devenue autant fusionnelle que passionnelle, mi ha preso l’anima comme on dit en italien. Ce qui est certain, c’est que je ne suis pas sortie indemne de cette expérience !
On dit que l’amour, c’est la reconnaissance de soi en l’autre. Mais je n’ai rien reconnu de moi dans cette ville, j’ai dû partir en quête de quelque chose, conquérir un nouveau territoire intérieur pour pouvoir y vivre, ou même, y survivre. J’y ai découvert une autre façon de vivre, de se rapporter aux autres. J’ai donc commencé l’exploration de mon hémisphère Sud (connaître l’autre n’est qu’un détour pour mieux se connaître soi), de mon tropisme méditerranéen. Je passais chaque jour devant un magasin d’habits qui s’appelait Freud & Young (sic) : vivre à Naples, c’est comme faire deux psychanalyses en accéléré... Découvrir un territoire étranger mais en soi, avec ses bons et ses mauvais sauvages. 
Le barbare, c’est celui qui ne parle pas le grec. Cette distinction ethnocentrée est fondée sur la langue et partant, la culture. Changer de langue nous fait nous décentrer : tout dépend d’où l’on parle, d’où l’on regarde. C’est pourquoi ce livre parle aussi d’inquiétude, d’incertitude, de doute, une oscillation entre sortir de soi et rentrer en soi, se frotter à l’altérité et faire l’expérimentation des lieux communs, de la différence culturelle, de la vision de l’autre, explorer ce que j’appelle les « réciproquos ».
Aujourd’hui, je peux dire que j’aime Naples par cœur. J’aime la poésie du quotidien, la philosophie du quotidien qui la caractérisent... Mais cela a été une conquête dans les deux sens.
En la quittant, j’avais l’impression d’avoir une dette envers tous mes amis, tous les gens qui m’ont adoptée, et avec ce livre j’ai voulu m’en acquitter, rendre quelque chose. Ce livre est aussi une déclaration d’amour et j’espère surtout donner envie à beaucoup de lecteurs de dépasser les stéréotypes, les clichés qu’on entend sur elle, et de se jeter aussi à corps perdu dans cet univers bouillonnant. 

G.-F. : Vous dites – ce sont vos premiers mots – que vous avez été « littéralement foudroyée » à Naples. Pouvez-vous nous expliquer ce qui s’est passé concrètement ?

V.B. : Oui, le feu de mon titre, c’est le feu du volcan, de la passion, du coup de foudre, la foudre entrée un jour d’orage dans mon appartement du Palazzo Serra di Cassano que j’ai eu la chance d’habiter, et qui m’a frappée, dans une scène digne du Temple du soleil. Une rencontre avec un lieu est analogue à une rencontre amoureuse, ou, pour moi qui aime tant les chevaux, à une sympathie animale. Et toute rencontre a sa part de mystère, et celui-ci est resté longtemps entier pour moi. J’ai mis dix ans à pouvoir écrire sur cette ville. J’ai pensé mon livre comme celui que j’aurais aimé trouver en y arrivant, à la fois un mode d’emploi qui décrypte des codes culturels différents et un manuel de survie en un milieu aussi hostile qu’hospitalier, les deux en même temps, ce qui est déroutant. Il n’y a pas de juste milieu à Naples, il n’y a pas de milieu. 

G.-F. : Votre immersion dans le milieu napolitain ne s’est pas faite sans préservation de vos liens avec la France. Vous dites en effet que lorsque vous êtes partie en Italie, vous avez lu essentiellement des auteurs français du XVIIe siècle. Vous avez d’ailleurs cette phrase sensationnelle : « L’ouverture passait par le repli. C’était Gide lisant Boileau en descendant le fleuve Congo. » Pouvez-vous développer ce paradoxe ?

V.B. : Avant de vous répondre, je dois vous remercier de votre si attentive lecture car vous avez corrigé un lapsus: il s’agit de Bossuet et non de Boileau. J’ai écrit mon texte dans une thébaïde, accueillie dans une merveilleuse demeure rhodienne, à la fondation Marc de Montalembert ; je n’avais pas ma bibliothèque et dans mon souvenir, je n’ai vu que le B, ce sont les tours de la mémoire... 
Ce paradoxe est plutôt linguistique. Mes débuts ont été déroutants en partie à cause de l’italien : je ne comprenais rien, et les gens, en partie parce que je ne parlais pas assez fort (c’est une question de volume sonore aussi, la communication), ne me comprenaient pas plus dans le quotidien. Je me suis peu à peu immergée dans cette nouvelle langue, son système, la vision du monde qu’elle porte, je me souviens des efforts que je devais faire lors de mes premiers dîners, puis du moment où j’ai enfin compris un jeu de mot, la première blague, cet instant où on franchit une ligne dans une langue. J’ai aussi appris le napolitain, qui est une langue passionnante dans ses images et ses raccourcis, avec son lexique, d’une richesse infinie, ses tournures, et surtout son accent. On ne parle pas le même idiome à Naples qu’à Torre del Greco, à dix kilomètres. Alors, je ne sais pas si cela est singulier ou non, j’ai eu peur que ma propre langue m’échappe à mesure que j’apprivoisais l’autre, qu’elle me devenait plus consubstantielle. Je ne voulais parler qu’italien mais je ne lisais qu’en français, surtout les auteurs du XVIIe siècle pour lesquels j’ai une prédilection ou ce petit chef-d’œuvre du XVIIIe siècle qu’est Point de lendemain. J’avais besoin de ces repères, au moins linguistiques, pour tenir le reste, qui m’échappait. Peut-être aussi que dans la langue du XVIIe je chérissais la concision, cette clarté immédiate, cette façon d’aller droit au but, ce resserrement qui s’oppose au babillage, à la logorrhée, au gaspillage très baroque de la parole à Naples, à la profusion des mots. La langue française était la langue où je pouvais entendre le silence tout en vivant dans un tohu-bohu. La littérature, je l’enseigne aujourd’hui à des jeunes filles et des jeunes gens qui ne comprennent pas, fondamentalement, combien elle est essentielle. Je les vois ébahis quand je leur dit que ce n’est pas quelque chose en plus, que cela n’a rien de mondain (nous avons passé quelques mois avec Proust) ou de pompeux, qu’on peut l’amalgamer à soi pour s’enrichir. Ils me prennent pour une folle si je leur dis que mon idole, c’est la Rochefoucauld, et on en rit, car ils sont très sympathiques. En Italie la littérature est mineure. Il y a la musique, le théâtre, des arts plus concrets. À Naples je me suis éloignée de la littérature mais accrochée à ma langue. 

G.-F. : À la fascination que la ville de Naples a exercée sur vous, répondent les propos désabusés de certains Napolitains que vous avez rencontrés et qui vous ont dit qu’ils détestaient leur ville, comme ce fameux prince qui se déplace en mobylette. Pourquoi selon vous ?  

V.B. : C’est l’éternel débat avec mes amis napolitains, qui s’étonnent pour une part qu’on puisse être si enthousiastes envers ce qu’ils considèrent comme l’enfer sur terre (d’ailleurs, ils aiment à citer cette phrase célèbre : Naples est un paradis peuplé de diables et rappeler que l’entrée des enfers ne se situe pas loin, dans les Champs Phlégréens) pour les questions pratiques, les rapports avec les administrations, la violence latente, l’incivilité permanente, l’incurie et l’inculture, la négligence, le culte des apparences, le vide. Mais ce discours est toujours ambivalent car les Napolitains sont très fiers d’être ce qu’ils sont. Il y a Naples et le reste du monde.
La première personne que j’ai rencontrée est en effet un prince, le descendant de Raimondo de Sangro qui a fait construire la chapelle San Severo, et la première chose qu’il m’a dite est : « Je déteste Naples. » « Ça commence bien », ai-je pensé... Il m’a ensuite raccompagnée chez moi en mobylette car nous étions voisins. À l’époque, personne ne mettait le casque, mais lui si ! Il a été la personnification de cette ville en permanente contradiction : fluctuante, tragi-comique, douce-amère, car, dans son illusion, elle nous échappe toujours, dans toutes ses facettes. Le feu, la joie et la mort y sont indissociables. C’est Splendeurs et misère des courtisanes, miseria e nobiltà. Naples, c’est une boule disco. 

G.-F. : Mais vous aussi, vous dites que vous avez été agacée, révoltée par Naples, et que vous aimiez « critiquer » cette ville, notamment avec votre voisin de palier. Comment peut-on aimer et détester Naples à la fois ?

V.B. : Quand je suis arrivée au Maroc il y a dix ans, la première chose que j’ai apprise à dire en arabe est « ça ne marche pas » et la première chose que j’ai entendue c’est : « il n’y a pas de problème ». C’est valable pour Naples aussi. Rien ne marche comme on devrait s’y attendre mais tout le monde est vivant, et, dans son humanité, prêt à vous aider à résoudre toutes les complications !
Naples, c’est le drame romantique permanent : le grotesque y côtoie le sublime, l’insupportable la drôlerie, l’obsession de la mort le carpe diem, la peur le rire, l’allégresse la catastrophe. On vit dans un shaker émotionnel. Naples n’a cessé de me prendre dans ses bras et moi de la rejeter tour à tour.
J’ai été exaspérée par le retard des gens, l’impossibilité de prévoir, la culture de l’oralité, les accords volatils, les discours sans fin, le néant de mots – c’est une ville surpeuplée construite sur du vide, le tuf, roche friable et creusée depuis les Grecs – la labilité et la nonchalance, le besoin d’être recommandée partout même chez l’épicier, choquée par la brutalité et en même temps je me suis délectée de la vivacité, j’ai apprécié que la négociation soit toujours possible, j’aime son allégresse, l’humour des Napolitains, l’élasticité de tous. C’est une ville sentimentale où l’on se sent complètement pris en charge : mes amis passaient leur temps à me dire : « NON TI PREOCCUPARE » (ne t’en fais pas). Je trouvais cela merveilleux et c’était vrai. L’humanité, la gentillesse des gens sont une réalité, comme la violence, l’absence de service public, ou la corruption sont une réalité. 

G.-F. : Je connais des tas d’amies italiennes qui sont revenues traumatisées de Naples : elles ont été harcelées, insultées, détroussées. Rien de tout cela ne semble vous être arrivé ! Vous étiez très bien acceptée par votre voisinage, vous expliquez que les mamme vous regardaient avec compassion et vous racontez dans un passage savoureux du livre que lorsqu’un de vos amis s’est fait voler sa voiture au pied de votre immeuble, vous avez réussi, en allant simplement vous en ouvrir aux commerçants du coin, à la faire revenir le soir même !… J’ai trouvé ça extraordinaire. Comment expliquez-vous ce geste ?
V.B. : En fait, l’anecdote de la voiture est très ordinaire, malheureusement. C’est le signe visible d’une vie parallèle, celle de la camorra, le nom de la mafia locale, d’un système qui a comblé les vides des procédures officielles, le manque de l’État si on peut dire. Les Napolitains font la guerre à l’État car ils voient en lui l’ennemi. Ils ne sont pas souvent du côté de la règle. Certains disent que la camorra s’est installée à Naples avec l’occupation espagnole. Je ne suis pas d’accord. Je pense que c’est une survivance antique, que c’est une mentalité héritée du clientélisme romain. À Naples, elle s’est sans doute beaucoup développée après le tremblement de terre de 1980. C’est un fait économique mais c’est aussi et surtout dans la tête des gens, la camorra. À Naples on parle aussi de malavita. Et chaque région a son nom : la sacra corona unita, la ‘ndrangheta... Les gens me disent : « je ne veux pas donner mon argent à la camorra », ça fait sourire, car on  ne le sait jamais...
J’étais la seule étrangère de mon quartier (la seule non-Napolitaine donc car on est aussi étranger qu’on soit Milanais ou Chinois) et les habitants m’ont prise sous leur protection : l’inconvénient, c’est que l’anonymat était impossible, tous mes faits et gestes étaient connus, le bon côté est qu’il ne m’est jamais rien arrivé de fâcheux, que j’étais libre et tranquille partout. Le lendemain du vol de la voiture, je me suis plainte, en prenant mon café, au bar du coin : quelle brutta figura je faisais (les Napolitains sont très sensibles à cet argument, perdre la face, c’est très grave) car mon hôte était reparti à pied etc. Le bouche à oreille a très vite fonctionné puisque sa voiture est réapparue comme par miracle.
Bien sûr, tout cela a un prix, il faut entretenir des relations de bon voisinage, et dépenser son argent chez les commerçants du coin. Accepter, aussi, parfois, de payer légèrement plus. C’est notre contribution, notre impôt indirect dans cette grande famille.
Le pendant de cette anecdote, c’est une autre histoire de voiture, lorsqu’un un ami, voyant ma mine effarée parce qu’il prend un sens interdit avec le plus grand naturel, s’exclame : « Ma questo divieto è uno tra gli autorizzati a Napoli » (Mais ça c’est un des sens interdits autorisés à Naples !...) C’est génial ce perpétuel oxymore. 

G.-F. : Vous évoquez aussi ce fameux taxi qui refuse d’aller dans la Sanità. J’aimerais savoir ce que vous avez ressenti la première fois que vous avez mis les pieds dans ce quartier que d’aucuns décrivent comme un chaos urbain.

V.B. : Aujourd’hui, je ne pense pas que des taxis refusent encore de pénétrer dans ce quartier, ne serait-ce qu’à cause du cimetière des Fontanelles ayant rouvert, devenu un lieu touristique. Naples ne s’est pas encore toute boboïsée, elle continue de ne ressembler qu’à elle-même, elle résiste, et c’est ce côté rebelle qui m’enchante. La Sanità est un quartier populaire, vrombissant, agité et secret. Naples est une ville qui sonne et qui klaxonne : j’aime son tintamarre et son agitation. Il y a à la Sanità trois palais de San Felice : dont deux décatis, décadents, le troisième étant le célèbre Palazzo dello Spagnuolo, repeint comme une bonbonnière, mais dans les trois pauvres et riches vivent ensemble, il y a ce qu’on appelle une « mixité sociale ». Il y a la place des Vergini, qui sont des vierges... mâles où l’on peut déguster un délicieux lait d’amandes, una pasta di mandorla, au bar Primavera.
Les gens y sont adorables, il ne faut pas bouder cette Naples-là, que je préfère mille fois au bourgeois Vomero qui n’a pas beaucoup d’intérêt. Oui la Sanità est un chaos, mais c’est la vie ! 

G.-F. : Dans votre livre, j’ai été sensible aussi à la façon dont Naples vous a transformée. Au début, vous dites que vous passiez pour une Française compassée parce que vous aviez l’habitude de remercier pour un café. À la fin, vous semblez presque exprimer un regret, celui de n’avoir pas réussi à vous débarrasser de votre courtoisie, de vos bonnes manières. Vous dites d’ailleurs, en voyant les jeunes Napolitaines un peu vulgaires, que vous auriez aimé être « moins formelle et plus femelle, plus léopardée et moins Leopardi ». Vous n’exagérez pas ?

V.B. : Non, c’est une manière de résumer combien un lieu peut vous changer, et la difficulté de changer. J’ai envié la spontanéité, l’exubérance, la théâtralité des Napolitains, une espèce de fureur de vivre qui contraste avec la réserve française, ce que j’appelle notre côté coincé : « essere sulle sue », dit-on en italien, toujours tourné vers l’intérieur plutôt que dans l’élan vers l’autre. J’écris qu’un ami me dit que nos bonnes manières, notre courtoisie n’est qu’« un rideau jeté sur du vide », de l’hypocrisie sociale. Et pour résumer grossièrement, je pourrais dire qu’à Naples les gens souvent ne vous tiennent pas la porte, se tabassent pour monter dans l’autobus ou manquent de vous écraser, mais aussi que c’est la ville du caffè sospeso, et qu’il n’y a aucun mort seul dans son appartement, c’est impensable.
Le mauvais goût, le mauvais genre, ça a aussi du bon, en tout cas c’est plus coloré, la culture chaude. À Naples, j’ai vu le public chanter à l’opéra, boire et manger ou dormir, constaté que personne ne s’intéresse aux ruines romaines : le sacré est autre part, c’est l’expérience vécue qui prime. Freud a écrit cette phrase que je cite souvent : « notre cœur tend vers le Sud » et c’est un magnifique résumé de ma démarche. Je colonise mon midi intérieur, je tends vers le léopardé sans jamais l’atteindre. Mais c’est un idéal. C’est l’aspiration au baroque. Ou, pour utiliser une autre catégorie, au dionysiaque. 

G.-F. : Je voudrais aussi évoquer la littérature qui est très présente dans votre livre. Vous citez beaucoup d’écrivains, ce qui n’est pas sans augmenter le plaisir que l’on a de vous lire. Des auteurs aussi différents que Freud, Martial, Chamfort, Montaigne, Pline l’Ancien, Sade, Dumas, Tacite, l’abbé Galiani, Vitruve, de Brosses, Stendhal, Malaparte (je ne peux pas tous les citer) ne cessent de nourrir votre inspiration. Parmi les écrivains qui ont célébré Naples, quels sont ceux que vous affectionnez le plus et pourquoi ?

V.B. : C’est sans conteste Alexandre Dumas, un de mes auteurs de prédilection avec Casanova. Il a tout capté de Naples, et le transcrit avec son ironie si allègre aussi bien dans son « guide » Le Corricolo, que dans son ultime roman fleuve La San Felice, qui narre l’épisode de la révolution parthénopéenne de 1799.
Mais je conseille aussi pour ceux qui lisent l’italien deux essais qui sont un parfait vade-mecum pour entrer dans cette ville, ses mœurs, sa mentalité : Totem e ragù de Marino Niola, et I Napoletani de Francesco Durante.
G.-F. : Peu d’écrivains rendent hommage comme vous le faites à la cuisine napolitaine et au street food. Vous évoquez tous ces restaurants qui fleurissent à chaque coin de rue, bettola, pizzeria, rosticceria, trattoria, friggitoria et vous faites le constat (que je partage) que vous n’avez jamais mal mangé en Italie. Pour autant, vous ne dévoilez pas toutes vos adresses… J’ai bien noté le nom de votre pizzeria préférée, la Starita, mais je n’ai pas réussi à savoir où vous achetiez vos zeppole di San Giuseppe… Quels sont vos secrets ?

V.B. : La philosophie de la vie passe par le plaisir des sens et assurément le goût de la cuisine napolitaine y contribue. C’est une nourriture simple et goûteuse, partout, au quotidien. Je n’ai pas d’endroit préféré car les sfogliatelle, ou la pastiera sont délicieuses partout, les pizze aussi. Il y a également une cuisine raffinée en Campanie, et, pour les gourmets, je recommande une expérience inoubliable dans un restaurant étoilé, enfin, c’est plus qu’un restaurant car vous avez l’impression d’être chez des amis, la famille Iaccarino, c’est le mythique Don Alfonso, à Sant’Agata dei due golfi, suspendu entre la côte amalfitaine et sorrentine. Le Vesuvio de rigatoni ou les tagliatelle à la rose, vous n’en reviendrez pas.
Pour dormir en revanche, tout ne se vaut pas et j’ai deux adresses fétiches de lieux très différents l’un de l’autre. La première, une maison d’arts à la Sanità, Casa dAnna, qui vous ouvrira toutes les portes secrètes de Naples. L’accueil de Ken et Davide vous donnera envie de rester. Et une tour au Pausilippe, poétique, unique, la torre mediterraneo. Mais il y a aussi l’Italie à l’étranger, l’italianité qui se déplace et il y a pour moi quelques lieux magiques « extra-territoriaux » – et penser qu’ils existent me réjouit – par exemple la ferme Lalla Abouch de Lucrezia Mutti dans l’arrière-pays d’Essaouira d’où je vous écris.
Je crois qu’il n’y a aucun objet italien ici mais lorsqu’on entre dans ce petit paradis, on sent une touche très italienne. Quelque chose d’indéfinissable, cette sûreté de goût, mélange de simplicité, d’élégance naturelle, de raffiné sans être recherché et qu’un mot contient : la sprezzatura. 

G.-F.  : Ne pensez-vous pas qu’une bonne partie de ce que vous dites sur Naples pourrait également s’appliquer à d’autres villes du Sud, je pense en particulier à Catane ? L’une et l’autre sont installées face à un volcan, ont connu plusieurs vagues de dominations, sont gangrenées par la mafia… Leurs palais et églises tombent en ruine et le redoutable parcheggiatore abusivo dont vous parlez – cet homme qui se venge sur la carrosserie de votre voiture si vous ne lui refilez pas quelques euros – sévit autant à Naples qu’à Palerme, Catane ou Trapani… On pourrait même rapprocher – je n’y avais pas pensé avant de vous lire – le fameux sartù di riso avec les délicieuses arancine siciliennes (le nom est féminin de Cefalù à Syracuse)… Quelle serait alors selon vous la spécificité de Naples par rapport à Catane ou d’autres villes du Sud ?

V.B. : Vous avez raison, le territoire qui formait le royaume des Deux-Siciles est touché par le phénomène de la mafia, camorra, et ses autres dénominations en Calabre et en Pouille, qu’on peut regrouper sous le générique male nostrum. C’est une carence d’État difficile à comprendre pour nous qui vivons dans la centralisation depuis la Révolution.
Naples était une capitale, elle a un passé prestigieux, j’aime à le rappeler aux Italiens du Nord qui méprisent souvent le Sud : ils les appellent les terroni : les culs-terreux (que, par parenthèse, je préfère aux culs-serrés). C’est une ville d’avant-garde dans bien des domaines, alors qu’elle paraît aujourd’hui à la traîne. Il n’y a pas eu de révolution industrielle à Naples : il n’y a pas de prolétariat, la bourgeoisie y est récente alors que le Nord a été et reste besogneux. C’est là qu’est né l’opéra, le chemin de fer, la lumière publique, le système de protection sociale... Le Sud a payé sa dette du Nord, aujourd’hui c’est l’inverse. Ce sont les va-et-vient de l’histoire.
Ce que partagent assurément Catane (que je préfère à Palerme qui est plus sombre) et Naples, c’est une vision précaire de la vie, encore une fois baroque. La proximité du volcan, le fait non seulement de savoir, mais surtout d’avoir inscrit dans son ADN que tout peut basculer d’une minute à l’autre, transforme assurément les gens qui pratiquent cette philosophie : vivre au jour le jour, profiter de l’instant, rire de tout, car on est dans une vanité permanente !
Je crois cependant qu’à Naples il y a un esprit particulier (incarné par le grand acteur Totò) fait d’insoumission (Naples, occupée par différentes nations, ne s’est jamais révoltée mais est toujours restée rebelle, les Romains déjà s’en plaignaient !), de légèreté, d’insolence. C’est un pied de nez permanent à l’esprit de sérieux, aux règles : la transgression. Naples ou Catane sont également des villes sentimentales.
Ce Sud-là, c’est le lieu des petits et des grands miracles, et surtout des possibles, voire de l’impossible : j’ai vu dernièrement cette affichette dans une vitrine d’atelier : « si esiguono riparazioni di ogni tipo quasi impossibili » (On répare tout, même si c’est presque impossible). Le Sud, c’est le ET schématiquement opposé en grammaire au OU qui exclut. 

G.-F. : Aujourd’hui, vous n’habitez plus à Naples, mais en France. De l’Italie, qu’est-ce qui vous manque le plus ?

V.B. : De la France, je vois l’étroitesse, la petitesse, ce que Swann, dans une crise de jalousie, se laissant aller à sa rage car Odette va aller à Chatou avec les Verdurin sans lui, appelle « le bourgeoisisme ». Je constate la multiplication des règles, le plaisir d’interdire qui tendent à remplacer la réalité du rapport humain. J’ai vu récemment, cela m’a stupéfaite et choquée, une affiche dans une salle d’attente qui annonçait : « Votre kiné sert votre santé, votre kiné ne vous serre plus la main. » Certes, je peux comprendre que c’est une question d’hygiène en période où les virus se transmettent, mais cela me choque de le voir écrit comme une règle. Surtout que dans les toilettes du même cabinet il y a une autre affiche pour kinés du monde où l’on voit deux noirs qui se tiennent la main, sous une bulle avec les mots « partager », « soigner », « enseigner ». Cela m’a donné envie d’y déposer une réponse, c’est une citation de Duras dans un article : « Pour remplacer le vivre seul par le vivre ensemble, et, ce faisant, détourner la tragédie de la solitude. Mais c’est comme lorsqu’on essaye de mourir ensemble : il est dans la nature de la mort de se jouer de ce désir, on meurt, mais jamais ensemble, jamais. On vit, mais jamais ensemble. Cependant, on peut toujours se dire bonjour et c’est considérable. » 
J’ai aujourd’hui l’impression d’être au Purgatoire et j’ai renoué avec quelque chose de très baudelairien, l’ennui. Je résume Naples avec trois L : liberté, légèreté et lumière. Le quotidien y est divertissant, jamais monotone. Certains me demandent pourquoi je n’écris pas de roman : c’est que la réalité, c’est parfois mieux... Dans son magnifique texte sur Nietzsche, Stefan Zweig analyse très clairement la métamorphose du philosophe, qu’il oppose à Goethe revenant du pays des citronniers comme il est parti, enrichi mais pas ébranlé. Il y a un avant et un après le Sud : Nietzsche s’est « définitivement expatrié et il a trouvé son véritable moi », le « climat de son âme » dans le Sud qui fait de lui un nomade et un homme libre.
Montherlant disait : on aime les femmes d’amitié parce que, et d’amour bien que. Naples c’est parce que et bien que. Aujourd’hui, je vis dans une ville du parce que, mais une amitié, c’est aussi reposant. Cela dit, je me sens davantage chez moi à Naples, à Tanger ou à Patmos. Avec toujours cette petite attirance, partout, pour l’italianité que vous illustrez très bien dans votre blogue.
À Naples j’ai découvert la chaleur humaine. On y est pris dans un maillage social, dans une affection diffuse. Les gens se regardent, se parlent. Ils sont généreux. Dans le dernier film de Wes Anderson dont je suis une grande admiratrice depuis longtemps, le héros se parfume à l’air de panache. Le Sud, c’est l’air de panache. Un article du Chicago Tribune il y a quelques mois finissait ainsi et c’est une bonne conclusion : « Se non ti piace Napoli, sei stanco della vita. If you don’t like Naples, you’re tired of life. » C’est très vrai. Naples est une ville gaie, un tiramisù urbain (littéralement ce qui remonte). 

G.-F. : Vous parlez tellement bien de l’Italie… Après Naples, quels sont vos projets d’écriture ?

V.B. : À Naples, je suis devenue superstitieuse, et, per scaramanzia, je ne peux pas évoquer précisément mes projets, mais je continue d’écrire sur l’Italie, Venise ou les Pouilles que j’aime beaucoup, la Méditerranée, et mon troisième pays qui est la Grèce. Je viens de finir le récit de ma « rapatriation », mon retour en France après ces cinq années passés à Naples et dix au Maroc, expériences qui ont été « l’heureuse expansion de mon univers » comme Karen Blixen l’a écrit de sa rencontre avec l’Afrique. En un mot, avec la passion. 

Photos : 1. Le Vésuve vu depuis les hauteurs du quartier espagnol. 2. Naples, Pizzeria Di Matteo, Via Tribunali, 94. 3. Naples, Musée archéologique (avril 2013).