mardi 20 janvier 2015

Album siciliano II

La Sicile en janvier. Petit tour d’horizon ici avant une revue plus complète. À l’honneur cette année, la Sicile grecque (mais pas que), après la Sicile baroque au printemps (Modica, Noto, Scicli, Raguse, etc.) et la Sicile arabo-normande l’été dernier (Palerme, Monreale, Cefalù). Il faudra encore revenir pour couvrir la période romaine (Piazza Armerina) et crapahuter dans le nord-est de l’île (Messine, Taormine, etc.) que je n’ai malheureusement pas eu le temps d’explorer. En attendant, je vous laisse savourer ces quelques images, en ces temps bien froids et bien moroses...

Légende : 1. Environs de Sciacca, le lever du soleil. 2. Sciacca, le port (C). 3. Selinunte, le temple G (D). 4. Avant d’arriver à Erice (G). 5. Agrigento, le temple de la Concorde (B). 6. Marsala (E). 7. Segesta, le théâtre (H). 8. Marinella di Selinunte (D). 9. Scala dei Turchi. 10. Segesta, la vue depuis le temple (H). 11. En haut du rocher de Cefalù (J). 12. Cefalù, la place du duomo (J). 13. Agrigento, la vallée des temples (B). 14. Trapani. 15. Segesta. 16. Erice (H). 17. Segesta (H). 18. Salines de Trapani (F). 19. Catania, chiesa del Carmine (A). 20. Le coucher de soleil depuis la Riserva naturale del Zingaro (I). 

dimanche 18 janvier 2015

Catane, en mode replay

Dans Le Speronare, l’un des plus beaux livres écrits à la gloire de la Sicile et des Siciliens, Alexandre Dumas notait avec justesse ceci : « Les plaisirs italiens ne sont point variés : on fait aujourd’hui ce qu’on a fait hier, et l’on fera demain ce qu’on a fait aujourd’hui. » 

Aucune phrase n’est en effet plus vraie que celle-ci. 

Si vous allez à Naples, vous constaterez que pas une seule journée ne commence sans déguster religieusement une sfogliatella, laquelle n’est jamais si bonne que servie avec un bon caffè, pris si possible chez Augustus. Quand je suis parti en vacances à Naples, et que jai vécu à lheure napolitaine, je n’ai jamais dérogé une seule fois à ce rituel. De la même façon, lorsque je retourne à Lucca, une de mes villes préférées, pas une seule journée ne s’écoule sans que je fasse, au moins une fois, le tour complet de la ville, sur ces admirables remparts. Manger une part de pizza chez Da Felice, puis aller flâner sur le mura à l’heure de la passeggiata, voilà la seule chose intéressante à faire dans cette merveilleuse ville ! Quant à Venise, tout le monde sait bien qu’il n’existe pas de plus grande joie que de siroter, le soir venu, un spritz ou un prosecco, sur la terrasse de Nico, depuis les Zattere. Voilà des plaisirs simples, mais immuables, qu’on renouvelle chaque fois que l’on se rend dans l’une de ces villes italiennes.

Mais à Catane, me direz-vous, que fait-on alors de si extraordinaire ? 

Eh bien à Catane, c’est très simple, la première chose que lon fait, cest de se précipiter chez Savia, pour aller goûter à lune de ces divines arancine qui appartiennent à la légende (notez que le nom qui est masculin à Palerme et sur le reste de la péninsule redevient féminin à Catane et, plus largement sur toute la côte qui va de Cefalù à Syracuse, ce qui est logique après tout : una arancina, c’est une petite orange).

Mais revenons à Savia ! Impossible, en effet, de passer à côté de cette enseigne, située au croisement du Corso Umberto I et de la via Etnea, juste en face du non moins célèbre Giardino Bellini. C’est un des avantages de cette pasticceria, d’être située juste en face d’un magnifique jardin doù l’on peut contempler l’Etna. Rester une journée à Catane sans savourer sur un banc du jardin Bellini les arancine de Savia serait donc plus qu’une erreur : un contresens existentiel, qui n’aurait d’équivalent que celui de passer par Paris sans voir la Tour Eiffel ! Chez Savia, les arancine sont toujours d’une fraîcheur exceptionnelle et n’ont rien à voir avec ces simulacres d’arancini (masculins pour le coup!) qu’on trouve un peu partout dans tout le Nord de l’Italie. C’est précisément parce que celles-ci sont absolument uniques que les Catanais se ruent chez Savia et c’est aussi parce que les rayons sont constamment dévalisés qu’on voit, à peu près tous les quarts d’heure, des serveurs débouler de leur cuisine avec des plateaux d’arancine encore brûlantes. Devant les vitrines de Savia, le voyageur ne manque pas de se retrouver face à un dilemme : quelle arancina choisir ? Un exercice cruel, tant elles paraissent toutes appétissantes : pistacchio, ragù, burrata, prosciutto, l’estomac voudrait tout essayer. Cette année, ce sont les arancine agli spinaci qui ont remporté tous les suffrages : riz, épinard et parmesan se fondaient délicieusement, mais ce qui forçait l’admiration, c’était sans conteste la science du panage qui était totalement maîtrisée (une bonne arancina se signale à son enveloppe qui doit être bien croustillante et à son cœur bien fondant, mais pour atteindre ce point d’équilibre, il faut faire attention à ne pas brûler les aliments en les exposant trop longtemps dans la friture et veiller surtout - cest là tout le secret - à ce que friture ne soit pas composée uniquement  d’huile, mais aussi de saindoux, qui n’a pas les mêmes propriétés gustatives

Une fois que vous avez compris ça, vous avez envie de continuer et de goûter à toutes les autres arancine. Et vous avez raison, car les plus délirantes, les plus incroyables, les plus inouïes, les plus sensationnelles (rassurez-vous, je ne vais pas faire ma Sévigné), ce sont les arancine catanesi (aubergines frites, grana et basilic). Texture, température, qualité des produits, elles sont toujours parfaites et justifient, rien qu’à elles seules, l’espèce d’émeute qui règne chaque midi et chaque soir aux abords de la caisse. 

À peine avez-vous fait vos premiers pas dans ce temple de l’arancina, qu’aussitôt vos yeux prennent en gelée devant les incroyables dolcezze siciliane qui s’étendent à perte de vue : torroni et torroncini, cassate, cannoli al pistacchio, paste di mandorla et babà se disputent alors votre attention. Comment, là encore, résister à l’un ces innombrables babas garnis de chantilly, de groseilles, de fraises des bois, qu’une main vraiment diabolique a d’abord saupoudré de petits éclats de pistaches puis trempé dans un bain de sirop au rhum ? C’est tout simplement impossible. Mais tandis que les arancine demeurent insurpassables chez Savia, les bons babas sont partout légion dans Catane. C’est en cela que cette ville est absolument fascinante : elle ouvre des horizons illimités ! Que ce soit en face de la cathédrale, sur les différentes places, à proximité des jardins, le long des grands axes ou dans les quartiers pouilleux, il y a toujours quelque part une excellente pâtisserie. Or moi qui en général me repère dans toutes les villes d’Italie par rapport aux différentes églises, à Catane, tout est rigoureusement inversé : je situe les églises par rapport aux pâtisseries ! Toujours très richement pourvues, on se fait alors un devoir d’entrer dans chacune d’elle pour goûter ici un babà à la crème, là un cannolo à la ricotta, devant lesquels on se met inéluctablement à saliver. Si bien que, quoi que l’on fasse et où que l’on aille, on finit toujours par se fondre dans le paysage urbain ambiant en ressemblant à l’un de ces mascarons qui, langue pendante, ornent effrontément les façades des palais…


Catane, neuf mois plus tôt, au printemps 2014, cest par ici!

samedi 17 janvier 2015

Cefalù, l’éternel retour


Ce n’est pas la Corse, mais ça y ressemble dangereusement ! De toutes les côtes de Sicile, la partie nord de l’île est de loin la plus éblouissante. On a vu, dans un précédent billet, la Réserve naturelle du Zingaro, avec ses falaises rocheuses qui tombent à pic dans une mer indigo. Il me faut maintenant, pour être tout à fait complet, évoquer cette autre partie de l’île, absolument paradisiaque, comprise entre Mezzaforno et Sant’Ambrogio : elle est émaillée de petits villages qui s’étendent le long de ces côtes miraculeusement préservées, où se mêlent de façon harmonieuse pins parasols, palmiers, eucalyptus, cyprès, agaves et figuiers de Barbarie. Entre ces deux points, surgit le village de Cefalù, et son fameux rocher, que l’an dernier je n’avais guère pu escalader, victime d’un attentat calorique ourdi par mon amie Chiara : cette dernière, qui est née et a grandi à Cefalù, m’avait jeté dans les griffes de La Gallizza, la meilleure rosticceria du village, où ses parents, après m’avoir accueilli comme un prince, m’avaient ensuite enchaîné à une table, sans me laisser d’autre choix que de goûter à tout, absolument tout : caponata, calzoni, pizze, sfincione, pane canzatu, schiacciate, focacce et, last but not least, les fameuses arancineal ragù, alle melanzane, ai carciofi… Mon estomac, comblé au-delà de toute mesure, avait hardiment enchaîné avec les primi : bucatini con le sarde, anelletti al forno, mais avait dû repousser les secondi qui se profilaient à l’horizon : pollo al limone, arista di maiale ai funghi, j’en passe et des meilleurs. Gavé comme une oie, j’avais dû renoncer à la visite du musée et du célèbre rocher, que j’avais donc tristement contemplé du bord de mer, en m’affalant sur un de ces bancs posés devant le molo vecchio – toute l’énergie de mon corps étant sollicitée par la digestion de ces bombes à calories (on retrouvera le récit de cette « folle journée » en se reportant à cet article). 

Je m’étais donc juré de revenir à Cefalù, primo pour aller contempler L’homme qui rit d’Antonello di Messina, secundo pour m’élancer jusqu’au sommet de ce roc, avec cette fois l’agilité d’un vrai bouquetin des Alpes. Et je me rappelais cette phrase de Montaigne : « Le prix de l’âme ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément. » Il importait donc suivre les choses dans le bon ordre : d’abord l’effort (les trois cent mètres de dénivelé), ensuite le réconfort (la Gallizza)… C’est donc le sac à dos rempli de bouteilles d’eau car il faisait un de ces cagnards pour un mois de janvier et de biscuits aux amandes pour parer à une éventuelle crise d’hypoglycémie qu’on se mit à gravir ce fameux rocher, dont l’ascension prit étrangement plusieurs heures : de loin, on aurait pu penser qu’un horrible fardeau brisait nos épaules à chaque nouvelle étape franchie… en fait, c’était ce mélange puissant de bleu et de vert qui engendrait de terribles vertiges et éblouissements ! À mesure que j’avançais, chaque vue nouvelle sur le golfe produisait sur moi une impression terrible, profonde ; j’étais saisi d’une véritable « rage photographique » et de surcroit incapable de poursuivre tranquillement ma route. Tout cela me conduit à penser qu’on devrait juger de la beauté d’un paysage, comme le disait Flaubert, non pas au calme ou à la quiétude qu’il inspire, mais plutôt à la vigueur des coups de poings qu’il vous donne et, surtout, à la longueur du temps qu’on met ensuite à en revenir. Or, de Cefalù, un mois après, je peux dire que je n’en suis toujours pas revenu, je vois toujours devant moi, quand je suis dans le métro ou dans ma salle de bain, ces mêmes montagnes et magnifiques remparts qui surplombent la mer, ces pins parasols battus, déchiquetés par le vent et ces nuages qui flottent au-dessus de l’eau et des îles Éoliennes !

Après s’être enivré pendant des heures des couleurs et senteurs de la mer, le souvenir de celles de la terre finit par se rappeler plus fortement à nous. Car, du point où l’on se trouvait, on devinait au loin La Gallizza… Par l’odeur alléché, on se mit alors à dévaler les pentes du rocher, pour faire une galimafrée de diverses arancine, pizze, focacce, etc., divinement préparées par Pietro et Lia, les parents de Chiara, qu’après tous ces multiples efforts, on eut bien sûr aucune peine à ingurgiter… Si, en revanche, comme semblait le regretter Chiara, nous n’avons pas trouvé un minuscule moment pour visiter le Museo Mandralisca, et nous pâmer devant L’Ignoto marinaio, le fameux portrait réalisé par Antonello di Messina, c’est parce que, délibérément, nous voulions repartir de Cefalù avec une frustration chevillée au corps pour ménager nos chances de retour et justifier ainsi un nouveau voyage dans ce si beau pays, qu’on est loin, très loin d’avoir entièrement exploré…