samedi 20 septembre 2014

Noir lumière

Né entre 2005 et 2012 de plusieurs donations de Pierre et Colette Soulages à la communauté d’agglomération du Grand Rodez, le musée Soulages a été inauguré cet été en présence de l’artiste qui, à 95 ans bien sonnés, se porte toujours comme un charme. Construit dans le jardin du Foirail, à quelques mètres de la magnifique cathédrale de Rodez, par trois architectes espagnols établis à Barcelone – Ramon Villalta, Carme Pigem et Rafael Aranda –, l’ensemble muséal s’intègre merveilleusement dans le cadre urbain et paysager de Rodez : il s’étire le long de la ligne de crête sur laquelle l’avenue Victor Hugo a été tracée, dans l’axe qui relie précisément les jardins à la cathédrale. Les architectes, en relation avec l’artiste, ont choisi des matériaux simples, comme le béton, le verre, mais surtout l’acier Corten, dont la palette chromatique, avec ses tonalités rouillées, ainsi que sa surface rugueuse, ne sont pas sans rappeler les premières peintures de Soulages, les fameux brous de noix. Même le sol est en acier, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes de sécurité, comme le concèdent les pompiers : on en viendrait donc presque à rêver que Luc Ferry, ce philosophe réactionnaire qui a craché tout son venin cet été dans les colonnes du Figaro au sujet de Soulages, soit en proie à un malaise cardiaque devant l’un de ces magnifiques polyptiques tout noirs : en cas de défribillation au sol, il serait directement électrocuté !
Ce qui fait tout l’intérêt de la collection présentée ici, c’est qu’elle met les productions du peintre en relation avec les techniques qui ont permis de les créer : peintures sur toiles et sur papier, estampes (eaux-fortes, lithographies, sérigraphies), maquettes et cartons des vitraux de très belle église de Conques… Soulages a voulu en effet que ce musée mette pleinement l’accent sur la manière dont naissent les œuvres, manière qu’illustre la devise, pour le moins curieuse, du peintre : « C’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche. »  
De la même façon que les impressionnistes, en peignant des cathédrales ou des champs de neige immaculés, nous ont révélé que le blanc n’existait pas dans la nature, mais reflétait le ciel et les différentes teintes environnantes selon le moment de la journée, Soulages a eu la révélation, une nuit de janvier 1979, alors qu’il pataugeait dans « une espèce de marécage noirâtre », que le noir n’existait pas non plus, mais que la lumière jouait par reflets sur la surface intégralement noire du tableau. C’est ce qu’on a appelé le fameux « noir lumière », pour lequel Soulages a forgé un néologisme appelé à une grande postérité : l’« outrenoir », qui renvoie par conséquent à un au-delà du noir. On aurait donc tort de considérer Soulages comme une sorte de sous-Yves Klein qui n’aurait peint que des monochromes noirs puisque ici, au contraire, la lumière que l’on projette sur ses œuvres abolit définitivement la monochromie du noir employé par le peintre. Et cela, le spectateur s’en rend compte immédiatement lorsqu’il se déplace autour de ces magnifiques polyptiques installés dans ces vastes salles aux beaux volumes, et dont la lumière, latérale ou zénithale, accentue les stries, passages, morsures des outils utilisés par Soulages.
Les quelque cinq cents œuvres qui jalonnent le parcours du visiteur sont présentées de façon chronologique : depuis les premières peintures sur papier, qui datent de son installation à Paris en 1946, jusqu’aux plus célèbres Outrenoirs, auxquels il se consacre pleinement après 1979, sans oublier les peintures sur toile, ainsi qu’une salle entièrement dédiée à ses peintures de jeunesse. Le musée comprend également un espace dévolu aux expositions temporaires, dans laquelle sont regroupés la plupart des Outrenoirs qui ont fait la gloire de Soulages : ceux du musée Fabre de Montpellier, de l’IVAM de Valence, du MAC/VAL d’Ivry-sur-Seine, etc. Il y en a une bonne quinzaine, tous plus somptueux les uns que les autres. Fait étonnant (je ne m’en étais jamais rendu compte avant), les œuvres n’ont pas de titre : elles sont signalées seulement par leurs caractéristiques matérielles (support et dimensions) et l’année de leur création : « Gouache 74,5 x 54 cm, 1973 », «  Bronze III, 1977 », « Peinture 324 x 362 cm 1986 »,  « Peinture 300 x 235 cm, 9 juillet 2000 », etc.
Alors que les détracteurs de Soulages se demandaient comment une agglomération de 52 000 habitants comportant déjà deux musées pourrait en financer un troisième, le succès rencontré dépasse les espérances les plus folles. Les autorités tablaient en effet sur un palier de 100 000 visiteurs par an… Mais à l’heure actuelle, ce sont déjà plus de 100 000 visiteurs qui ont afflué en quatre mois. Tout n’est donc pas aussi noir que les craignaient les Ruthénois pour leur ville, laquelle enregistre, depuis l’ouverture du musée, des retombées économiques absolument épatantes, à en croire les commerçants qui s’en frottent déjà les mains. Signalons, comme bel exemple, l’ouverture d’un bar et d’un restaurant attenant au musée, qui emploie 15 personnes et qui propose des spécialités aveyronnaises de toute première qualité, comme ces délicieux bourriols aux mirabelles ou aux figues vertes, que nous nous sommes bien sûr empressés d’aller déguster. Pour qui ne connaît que les tartes industrielles immondes et hors de prix du Grand Palais, quel changement !…

jeudi 18 septembre 2014

5 fruits et 5 légumes par jour !

De gauche à droite, puis de bas en haut : chorizo doux à la viande de bœuf dAubrac ; bœuf séché race Aubrac ; fritons de porc ; jambonneau en gelée ; Cantal entre-deux ; courade aveyronnaise (saucisse de foie, cœur et poumon) ; caillette lozérienne ; pâté de campagne ; tome fermière de Saint-Chély dApcher.

mercredi 17 septembre 2014

Aux confins du Cantal et de l’Aveyron

1. Quelque part sur la D.11. 2. Espinasse. 3. Chaudes-Aigues (j’ai pour principe de ne jamais louper le marché du mercredi après-midi pour les délicieuses confitures aux fruits rouges de Madame Verny : fraises, fraises-rhubarbe, framboises, etc., chacune se marie délicatement avec les faisselles fermières que lon trouve, le lendemain matin, sur le marché de Saint-Chély-dApcher ). 4. Le monument aux morts de Jabrun. 5. La sortie de Jabrun.

lundi 15 septembre 2014

Il vaut mieux lire Suétone Plutarque jamais

« Il avait, dit-on, la taille haute, le teint blanc, les membres bien faits, le visage un peu trop plein, les yeux noirs et vifs, une santé robuste, quoique dans les derniers temps il fût sujet à des syncopes soudaines et même à des terreurs qui interrompaient son sommeil. Il eut aussi deux fois des attaques d’épilepsie en plein travail. Trop minutieux dans le soin de sa personne, il ne se bornait pas à se faire tondre et raser de près, mais allait jusqu’à se faire épiler, à ce que certains lui reprochèrent, et ne se consolait pas d’être chauve, ayant constaté plus d’une fois que cette disgrâce provoquaient les plaisanteries de ses détracteurs. Aussi avait-il coutume de ramener en avant ses cheveux trop rares et, parmi tous les honneurs que lui décernèrent le sénat et le peuple, celui qu’il reçut et dont il profita le plus volontiers fut le droit de porter en toute occasion une couronne de laurier. On rapporte que sa mise elle aussi, était remarquable : il portait, dit-on, un laticlave garni de franges descendant jusqu’aux mains, et c’était sur lui qu’il attachait toujours sa ceinture, d’ailleurs fort lâche; de là ce mot que Sylla répétait aux grands: “Méfiez-vous de ce jeune homme mal ceinturé.
Il habita d’abord dans une modeste maison de Suburre, puis, lorsqu’il fut grand pontife, dans un bâtiment public, sur la Voix Sacrée. Bien des témoignages publics le montrent passionné par le luxe et la somptuosité : s’étant fait bâtir sur le territoire d’Aricie une maison de campagne entièrement neuve jusqu’aux fondations, mais trouvant, lorsqu’on l’eut achevée à grands frais, qu’elle ne répondait pas entièrement à son attente, il l’aurait fait démolir de fond en comble, quoiqu’il fût alors pauvre et chargé de dettes ; dans ses expéditions, il emportait, paraît-il des carrelages et des mosaïques en pièces.
On prétend qu’il attaqua la Bretagne dans l’espoir d’y trouver des perles, et que, pour reconnaître les plus grosses, il en soupesait parfois dans sa propre main ; qu’il collectionna toujours avec passion les pierres précieuses, les vases ciselés, les statues, les tableaux des maîtres anciens ; qu’il se procurait des esclaves extrêmement beaux et cultivés, à des prix si exorbitants (…). »
Suétone, Vie de Jules César, XLV-XLVII

Il passa pour s’être déshonoré, durant sa prime jeunesse, par divers opprobres. Sextus Pompée l’accusa d’être un efféminé ; M. Antoine, d’avoir acheté par ses infâmes complaisances l’adoption de son oncle ; de même Lucius Antoine, le frère de Marcus, prétendit qu’il avait encore, en Espagne, prostitué à Aulus Hirtius, moyennant trois cent mille sesterces, sa vertu déflorée par César, et qu’il avait pris l’habitude de se brûler les poils de jambes avec une coquille de noix enflammée pour les faire repousser moins durs ; certain jour même, pendant des jeux publics, la foule tout entière accueillit comme une injure à l’adresse d’Auguste, et fut unanime pour applaudir ce vers que récitait un acteur en désignant un prêtre de Cybèle qui jouait du tambourin : “Vois-tu comme ce giton gouverne son disque avec le doigt?”
Quant à ses adultères, ses amis eux-mêmes ne les nient pas, mais ils les excusent en disant qu’il les commit à coup sûr non point par libertinage, mais par politique, pour découvrir plus facilement les desseins de ses adversaires, en questionnant leurs femmes (…).
Quant aux plaisirs, il y fut toujours attaché, et plus tard même, dit-on, sa passion fut de déflorer des jeunes filles que sa femme elle-même faisait venir pour lui de partout.
On l’accusa également d’être passionné pour les meubles de prix et pour les vases de Corinthe, et de trop aimer le jeu (...).
Auguste était d’une rare beauté, qui garda son charme tout le long de sa vie ; cependant, il négligeait toute coquetterie et s’attachait si peu à soigner sa chevelure, qu’il occupait en toute hâte plusieurs coiffeurs à la fois ; quant à sa barbe, il la faisait tantôt tondre, tantôt raser (…) Ses yeux étaient vifs et brillants ; il voulait même faire croire qu’il y avait dans son regard une autorité divine et, comme il le fixait sur quelqu’un, il aimait à lui voir baisser la tête, comme ébloui par le soleil (…). » 

Suétone, Vie d’Auguste, XLVIII-LXXIX

samedi 13 septembre 2014

Sur les traces de Gargantua

Vous est-il déjà arrivé de croiser sur votre route l’un de ces fameux clochers vrillés qu’on appelle aussi des clochers « tors » ? Dans toute la France, on n’en compte qu’une trentaine. Il est vrai que ces flèches, par leur forme insolite, ne manquent pas de surprendre, mais de nos jours encore, leurs origines sont sujettes à discussion. Certains pensent que ces clochers sont devenus spiralés de façon tout à fait accidentelle, soit parce que la foudre, les bourrasques de vents et autres calamités naturelles ont fragilisé leur structure, soit parce qu’ils ont tout simplement été construits par de mauvais architectes, qui ont utilisé pour la charpente un bois trop souple qui s’est mis à ployer sous le poids de leur couverture en ardoise. Pour d’autres, au contraire, la forme de ces clochers est le produit d’une intention : soit les architectes ont voulu montrer qu’ils étaient capables de réaliser une prouesse architecturale, soit leurs commanditaires, issus du clergé, leur ont demandé d’imiter la forme d’une flamme, symbole, comme on sait, de la charité et du véritable amour divin… Ne dit-on pas d’ailleurs de ces clochers qu’ils sont « flammés » ? Mais à Saint-Côme-d’Olt, merveilleux petit village situé en bordure du Lot, l’un des seuls de l’Aubrac à posséder un clocher tors, on ne l’entend bien sûr pas de cette oreille : tout le monde raconte plutôt qu’au soir d’un vilain hiver, Gargantua avait attaché son cheval au clocher et que l’animal, pris dans une tempête de neige, tourna toute la nuit autour de l’église. Au petit matin, quand les habitants poussèrent leurs volets, ils s’aperçurent, éberlués, que la flèche avait tourné aussi…

vendredi 12 septembre 2014

La sauterelle de Pline



« Parmi les insectes, ceux qui ont des pattes les meuvent de biais. Certains ont les pattes de derrière plus longues et incurvées vers l’extérieur, comme les sauterelles. Celles-ci pondent à l’automne, en enfonçant la pointe de leur queue dans la terre, des œufs en masses compactes. Ces œufs restent ainsi pendant l’hiver, et l’année suivante, à la fin du printemps, il en sort de petites sauterelles noirâtres, sans pattes et rampant avec leurs ailes. C’est pourquoi ces œufs sont tués par les pluies printanières, et les naissances sont plus nombreuses par un printemps sec (…). On rapporte qu’en Inde, les sauterelles ont trois pieds de long, que leurs pattes de devant et de derrière sont utilisées comme des scies une fois séchées. Elles ont aussi une autre manière de mourir : quand le vent les soulève par troupes, elles tombent dans les mers ou dans les étangs. Cet accident survient par hasard et non, comme l’ont cru les Anciens, parce que leurs ailes ont été mouillées par l’humidité de la nuit. Car ces mêmes auteurs ont rapporté qu’elles ne volaient pas non plus la nuit à cause du froid ; ils ignoraient qu’elles peuvent même traverser des mers éloignées, supportant la faim plusieurs jours durant, ce qui nous étonne le plus, car c’est la faim qui leur a enseigné à aller chercher des pâtures étrangères. On attribue le fléau qu’elles sont à la colère des dieux : en effet, elles paraissent très grosses et volent en émettant avec les ailes un son si strident qu’on croirait des oiseaux ; elles obscurcissent le soleil, et les peuples guettent avec inquiétude si elles vont recouvrir leurs terres ; car leur vigueur ne faiblit pas, et comme si c’était trop peu pour elles d’avoir traversé les mers, elles parcourent d’immenses territoires et étendent par-dessus un nuage funeste aux moissons, brûlant bien des choses par leur contact, rongeant et mordant tout, même les portes des maisons. L’Italie est surtout infestée de sauterelles nées en Afrique, qui ont souvent contraint le peuple romain à recourir aux remèdes des Livres sibyllins, par crainte de la famine. Dans la région Cirénaïque, il y a même une loi prescrivant de leur faire la guerre trois fois par an, en écrasant d’abord les œufs, puis les petits, et enfin les adultes ; celui qui manque à ce devoir subit le châtiment du déserteur. Dans l’île de Lemnos, on a également défini une certaine mesure de sauterelles tuées que chaque individu doit apporter aux magistrats. On y honore aussi les choucas pour cette raison, car ils volent à leur rencontre pour les détruire. En Syrie, on est même obligé de recourir à la puissance militaire pour les faire périr : tant il y a de parties du monde où rôde ce fléau ! Les Parthes les apprécient également comme aliment. Leur voix semble sortir de l’arrière de la tête : on croit qu’à cet endroit, à la jointure des épaules, elles ont comme des dents, et qu’en les frottant entre elles, elles produisent un son strident, surtout vers l’époque des deux équinoxes, comme font les cigales vers le solstice d’été. L’accouplement des sauterelles est celui de tous les insectes qui s’accouplent, la femelle portant le mâle et recourbant vers lui le bout de sa queue ; ils ne se séparent qu’au bout d’un long moment. Dans tout ce genre, les mâles sont plus petits que les femelles. »



Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XI, 101-107 (trad. Stéphane Schmitt)

mardi 2 septembre 2014

Convoiement à Rouen

1. Façade de léglise Saint-Maclou. 2-3. Cathédrale de Rouen. 4. Les quais de Seine, à la nuit tombante.