samedi 30 août 2014

Montaigne for ever

Quitte à m’aliéner les quelque derniers lecteurs charitables qui lisent encore ce blog, je publie, comme lan dernier, les comptes rendus de tous les ouvrages sur Montaigne, anciens ou récents, qui sont venus, au cours d’un printemps radieux comme d’un été pluvieux, enrichir les modestes rayons de ma «montaignothèque».

François Batisse, Montaigne et la médecine, Paris, Les Belles Lettres, 1962. 

Au chapitre 37 du livre II intitulé « De la Ressemblance des Enfans aux Peres », Montaigne instruit le procès des médecins avec une charge assez violente qui ne ressemble pas du tout à l’auteur des Essais, connu pour sa prudence et sa modération. Les assimilant à des charlatans, il considère en effet que les médecins imposent des remèdes qui font plus de mal que de bien ; qu’ils sont de véritables sophistes qui travestissent la santé en l’annonce d’une maladie ; qu’ils ne vivent ni mieux ni plus longtemps que le commun des mortels, etc. Est-ce donc parce que Montaigne, ici plus qu’ailleurs, avait tendance à exagérer que rares sont les médecins à lui en avoir finalement tenu rigueur ? Ils sont nombreux, dans cette profession, à s’être en effet intéressés à lui, qu’il s’agisse du docteur Payen, premier grand montaigniste, du docteur Armaingaud, fondateur en 1912 de la Société des amis de Montaigne, de Raymond Delacroix, auteur d’une thèse de doctorat intitulée Montaigne malade et médecin, du docteur Pic, qui fit paraître des Pilules apéritives à l’extrait de Montaigne, etc., jusqu’à Jean Starobinski qui fut médecin avant d’être le grand historien de la littérature que nous connaissons.
Comme tous ses prédécesseurs, François Batisse semble avoir éprouvé de la sympathie, au sens premier du terme, pour ce malade qui souffrait de la gravelle et qui, dans son désir de se soigner, s’en remettait à lui-même, analysait ses urines et de ses selles : « On a reproché à Montaigne d’ouvrir toutes grandes les portes de sa garde-robe et de son alcôve et l’on a trouvé que son Journal de voyage était trop souvent imprégné de senteurs malodorantes » Mais, ajoute aussitôt l’auteur : « Ce ne sont pas les médecins qui s’en plaindront, eux pour qui “conter ce qu’on pisse” n’est pas une sotte coutume. » (p. 199).
Dans Montaigne et la médecine, François Batisse revient tout d’abord sur l’homme qu’était Montaigne qu’il ausculte longuement et passe au crible de son savoir médical. Le lecteur a comme l’impression d’assister à une visite médicale : il est tour à tour question de sa vue, qu’il avait « longue, saine et entière », de son ouïe, qui au fil des ans avait tendance à diminuer, de son odorat qu’il avait « délicat », de ses dents, qui ont toujours été bonnes, de sa langue, qu’il se mord à cause de son manger excessif, puis de son tempérament, « entre le jovial et le melancholique », de son marcher, « prompt et ferme », du dormir, qui a occupé une grande partie de sa vie, et enfin de ses traits de caractère, comme l’ambition, qui faillit être sa passion dominante. Si cette présentation semble un peu fastidieuse, François Batisse justifie sa démarche par Montaigne lui-même qui disait que « pour juger d’un homme, il faut suivre longuement et curieusement sa trace » (II, 1)
Dans une seconde partie, il évoque le peu de considération qu’avait Montaigne pour les médecins et range l’auteur des Essais dans le cortège des détracteurs de la médecine, de Juvénal à Cervantès, en passant par Pétrarque. Il y a toutefois une exception : la chirurgie. C’est en effet la seule technique qui trouve grâce aux yeux de Montaigne parce qu’elle tranche net là où le mal est indubitable : « la chirurgie me semble beaucoup plus certaine, par ce qu’elle voit et manie ce qu’elle fait ; il y a moins à conjecturer et à deviner. » (II, 37, 774)
Montaigne a expliqué son mépris de la médecine en reconnaissant qu’il l’avait reçu de ses parents : « cette antipathie que j’ay à leur art, m’est hereditaire. Mon pere a vescu soixante et quatorze ans, mon ayeul soixante et neuf, mon bisayeul pres de quatre vingts, sans avoir gousté aucune sorte de medecine; et, entre eux, tout ce qui n’estoit de l’usage ordinaire, tenoit lieu de drogue. » (II, 37, 764) À l’inverse, le dernier de ses oncles, qui s’était fié aux médecins, était mort fort jeune : voilà pourquoi, selon Montaigne, il n’y avait pas lieu de s’en remettre à eux. Dans ce même chapitre des Essais, Montaigne va plus loin et fonde son rejet de la médecine sur le « perpetuel desaccord qui se trouve és opinions des principaux maistres et autheurs anciens de cette science. » Un désaccord qui engendre d’innombrables erreurs de diagnostics, lesquelles sont au principe du discrédit qui pèse sur la médecine. Cette hostilité, François Batisse nous rappelle qu’elle repose sur la lecture des textes anciens, ceux de Pline, Suétone et Cornélius Agrippa qui ont tourné en ridicule la médecine et les médecins. De tous ces textes, Montaigne tire la leçon qu’on peut finalement se passer de la médecine et qu’elle est plus nuisible que véritablement utile à l’homme. Un jugement que ne partage pas l’auteur de cette étude qui accuse Montaigne d’avoir donné du crédit à des anecdotes douteuses rapportées par Pline : « Il n’est d’ailleurs, quoi qu’en dise Montaigne, ni un médecin, ni un savant, mais bien un fonctionnaire opulent qui a abondamment compilé et qui est dépourvu de tout sens critique. Nulle trace chez lui d’observations originales ; par contre les récits les plus invraisemblables recueillis avec une préférence marquée. » (p. 63). Pour Batisse, Montaigne s’est laissé emporter et, à persister dans une seule direction, son regard s’est beaucoup égaré.
Se sentant visé par les propos de Montaigne, Batisse prend soin d’y répondre en deux temps, d’abord en rappelant que nombreux étaient les praticiens qui, à cette époque, exerçaient leur métier consciencieusement, ensuite en montrant combien ils ont contribué aux progrès et aux développements de la médecine. Quoi qu’ait pu dire Montaigne, la médecine n’était pas aux seules mains des charlatans et des sorciers, elle était aussi en pleine rénovation intellectuelle. C’est le siècle, rappelle Batisse, où Paracelse a révolutionné le cours des études médicales, Fernel remanié la classification scolastique périmée, Pierre de la Ramée déchu la philosophie du Moyen Age, en prenant pour guide la raison et non plus l’autorité, Vésale renouvelé en profondeur l’anatomie avec la dissection du corps humain, Aranzio localisé le canal artériel entre l’artère pulmonaire et l’aorte, Andrea Casalpino découvert que les veines prenaient leur naissance dans le cœur et non dans le foie comme le supposait Galien et où, en fin, Ambroise Paré a redonné ses lettres de noblesse à la chirurgie. Comment se fait-il alors que les Essais n’évoquent pas ce climat intellectuel en pleine effervescence ? Batisse esquisse une réponse : « Cette magnifique floraison de chercheurs, cet élan vers la science, cette émulation dans les études médicales, cette ardeur dans la lutte contre la maladie (…), tout cet ensemble, Montaigne qui a l’œil bon et l’oreille fine, l’a connu. Mais trop penché sur ses auteurs favoris, il n’y fait pas allusion. » (p. 100-101). Voilà donc Montaigne surpris en flagrant délit de savoir livresque : au lieu de se faire l’écho du « désir de connaissance » à l’œuvre chez les médecins, il relaie l’idée selon laquelle les médecins sont ignorants, menteurs, divisés, homicides et plus soucieux de leur réputation que de l’intérêt du patient.
Enfin, dans une dernière partie, François Batisse revient sur les diverses maladies qui rongeaient Montaigne – migraines, coliques néphrétiques, lithiase urinaire – et sur les remèdes employés pour lutter contre elles. Sans doute y a-t-il un vieux fonds de pudibonderie chez ce médecin quand il écrit que « les longs sommeils » et « les excès sexuels de la jeunesse » ont intensifié sa prédisposition à la gravelle : « Quand il fut parvenu à l’âge adulte, son mode d’existence et son hygiène, par une “viciation” fonctionnelle, créèrent les conditions favorables au développement de sa maladie. Il mastique mal, il se plaît aux longs sommeils, il a fait quelques excès sexuels dans sa jeunesse, il a une activité intellectuelle très grande, ce qui dans un organisme prédisposé amène les mêmes troubles que le surmenage. » (p. 188)
Relisant le Journal de voyage, il passe en revue les différents lieux de cure que Montaigne a fréquentés et compare les différentes boissons qu’il a dû absorber pour évacuer sables et graviers. C’est ainsi que l’on apprend que les eaux d’Aigues-Caudes sont radioactives et recommandées pour la débilité des enfants, que celles de Bagnères-de-Bigore, qui se divisent en deux groupes, hyperthermal et mésothermal, sont sulfatées, sodiques et magnésiennes, celles de Préchacq, sulfatées et calciques, celles de Barbotan, faiblement minéralisées, magnésiennes, silicatées et radioactives… Et que si les eaux de Barbotan, à l’heure où écrit François Batisse, ont perdu leurs clients d’ordre urologique, « Montaigne était bien fondé à en user. » (p. 196) Compilant les données du Journal de voyage, il livre une curieuse synthèse qui nous renseigne sur l’aménagement des bains, la saison des cures, les indications des eaux, l’installation des bains, la tenue à adopter, leur durée, les techniques de cure et les effets de la cure. Le lecteur apprendra ainsi que du 17 septembre 1580 au 31 mars 1581, Montaigne a évacué à quatre reprises « force sables » et qu’il a rendu environ quinze pierres plus ou moins grosses à des intervalles variant de 14 à 36 jours (18 – 19 –14 – 14 – 30 – 36 – 11 – 35 – 14). Mais que si la fréquence augmente, c’est aussi en raison de nombreux repas copieux qu’il faisait et qui lui étaient naturellement contre-indiqués !
Médecin lui-même, François Batisse entend montrer dans cet ouvrage que les critiques que Montaigne adresse à la médecine de son temps s’appliquent en fait à un état antérieur et largement dépassé du savoir médical, mais tout affairé à restaurer l’honneur des médecins, il a tendance à passer sous silence les nombreuses connexions qui existaient entre la médecine et la charlatanerie à cette époque. La diatribe de Montaigne est certainement exagérée, mais elle n'est pas dénuée non plus de tout fondement... Puis, faisant de Montaigne un observateur hors pair, il montre comment l’auteur du Journal de voyage a finalement servi la cause qu’il avait tant décriée dans les Essais : il est vrai que Montaigne, en se prenant en main, est devenu le médecin de lui-même. Mais de là à faire de lui un « précurseur des cliniciens de nos jours », et à voir comment ses remarques cadrent avec « certaines directives dont s’inspire notre actuelle clinique hydrologique » (p. 260-261), il y a peut-être un pas qu’il aurait certainement mieux valu s'abstenir de franchir...

 Paul Bonnefon, Montaigne. L’Homme et l’œuvre, Bordeaux, G. Gounouilhou, 1893. 

Auteur en 1888 d’un ouvrage sur Montaigne et La Boétie (Estienne de La Boétie, sa vie, ses ouvrages et ses relations avec Montaigne), Paul Bonnefon, conservateur à la Bibliothèque de l’Arsenal, se saisit du troisième centenaire de la mort de Montaigne (à l’époque, on ne disait pas encore « tricentenaire ») pour faire paraître une biographie savante sur l’auteur des Essais, la première du genre, en langue française. Mais non sans exprimer au départ quelques petites réserves : « Il peut paraître, au premier abord, fort superflu de vouloir refaire le portrait de quelqu’un qui s’est peint lui-même, et si le peintre a réussi aussi bien que Montaigne à retracer ses propres traits, tenter de les fixer davantage semblera tout à fait prétentieux », note-t-il dans la préface datée du 13 septembre 1892. Des doutes tout rhétoriques et aussitôt levés quelques lignes plus loin : « Pourtant, à la réflexion, on remarquera que, précisément parce que l’écrivain s’est pris pour modèle, il importe de le contrôler. » Tel est l’objectif de cette étude : confirmer ou rectifier tous les renseignements que Montaigne nous a fournis, en les replaçant dans leur cadre naturel, ce qui permettra de juger et du caractère de l’homme et du génie de l’écrivain !
Tirant parti des recherches de ses devanciers, et notamment de Reinhold Dezeimeris, son maître et ami, auquel il rend un hommage appuyé dans la préface, Bonnefon entend toutefois aller plus loin qu’eux et prendre un peu de hauteur. « Il semble que l’étude de Montaigne ait été, jusqu’ici, funeste à ses admirateurs », dit-il, en se désolant de l’abondance des travaux de détails (tout en exploitant par la suite les pièces inédites publiées par leurs soins). Sa cible, le docteur Payen : « Pendant plus de trente ans, à l’affût des petites découvertes, il s’empressait d’en faire part au public, dès qu’un heureux coup de la fortune l’avait favorisé. » Médecin et littérateur, sans cesse à la recherche de documents inédits (autographes, registres d’archives, mémoires secrets, correspondance, etc.), Payen était en effet dans une logique de collection, il amassait toutes les données possibles sur Montaigne. Or ce qu’il importe pour Bonnefon, c’est maintenant de les coordonner.
Composée de neuf chapitres bien fouillés, cette biographie embrasse tous les épisodes de la vie de Montaigne, de sa mise en nourrice chez les paysans de Papessus à son apprentissage au collège de Guyenne, de ses premiers pas dans la carrière de magistrat à l’abandon de sa charge au Parlement de Bordeaux, de sa retraite studieuse dans la Librairie à la rédaction des Essais, de son rôle de négociateur politique jusqu’à sa désillusion et sa mort en 1592.
Le chapitre sur la jeunesse de Montaigne ne manque pas d’intérêt. Bien avant Paul Porteau, qui a traité à fond de ces questions, Bonnefon se demande si le portrait à charge que fait Montaigne des régents du collège est sincère : « mains armées de fouets », « cris d’enfants suppliciés », classes « jonchées de tronçons d’osiers sanglants »… tout cela était-il bien vrai ?, se demande l’historien. « Je ne le pense pas » (p. 40), tranche-t-il ! Bonnefon faisant la part des choses entre ce que prévoyait le règlement des collèges et les hommes qui étaient chargés de l’appliquer… Il formule également des hypothèses judicieuses sur la formation universitaire de Montaigne afin de combler le « vide documentaire » (comme dira plus tard Jean Lacouture) au sujet des études supérieures de Montaigne, vraisemblablement effectuées à Toulouse.
Le chapitre intitulé « Montaigne magistrat » est également bien documenté. Évoquant la carrière de Montaigne de la Cour des Aides de Périgueux à la Chambre des Requêtes de Bordeaux, il décrit très rigoureusement les raisons de ce transfert, la lutte entre les anciens et les nouveaux conseillers après la réintégration de Montaigne au Parlement de Bordeaux, le rôle qu’il y a joué, l’organisation du corps dont il était membre, les connaissances qui étaient exigées pour accomplir cette charge (droit romain, droit commun, coutumes locales), les missions qui lui ont été confiées, les déplacements officiels qu’il a effectués. Mais ce chapitre fournit surtout à Paul Bonnefon une formidable occasion d’évoquer la rencontre entre Montaigne et la Boétie. Car il ne faut pas oublier, comme le rappelait très judicieusement Antoine Compagnon (Chat en poche, p. 26), que « cet auteur est arrivé à Montaigne en passant par La Boétie, ce qui n’est pas sans incidence sur sa lecture des Essais » On trouve en effet de nombreuses allusions à la gloire de la Boétie parsemées dans cette biographie et la thèse du « coup de foudre » (p. 92) n’est pas la moindre : elle suppose en effet que le pamphlétaire, par ses qualités, exerçait sur Montaigne une attraction très forte ! Mais ce n’est pas tout. Tout affairé à établir la supériorité de La Boétie sur Montaigne, Paul Bonnefon fait sentir la différence profonde qui existait entre les deux hommes, tant dans la façon dont ils travaillaient (« entré au parlement pour des raisons de convenance, Montaigne n’avait ni le goût de sa profession ni l’ambition d’y faire figure », p. 94) et rédigeaient leurs rapports (« on ne rencontre pas dans ceux de Montaigne les qualités de ceux de la Boétie : la clarté, la netteté des déductions, la précision des faits », p. 94-96) que dans la façon dont ils concevaient l’amitié (« La Boétie aura le rôle d’un ami plus âgé et plus mur, volontiers moraliste, sentant les défauts de son compagnon et le stimulant doucement », p. 93). Enfin, Paul Bonnefon s’interroge sur l’abandon de sa charge au Parlement au profit de Florimond de Raymond. Plusieurs raisons sont à prendre en considération, d’une part le fait que Montaigne ne trouvait pas dans la magistrature l’emploi de ses facultés naturelles et qu’il jugeait peut-être pitoyables certains de ses collègues, fiers de « desgorge[r] une battelée de paragrafes d’une extreme contention et pareille ineptie » (III, 10, 1022) ; le fait ensuite que le souci de traduire correctement la Théologie naturelle de Sebond ait éveillé chez lui un sentiment littéraire qui s’ignorait encore, sans parler du souci d’éditer les œuvres de son ami défunt et payer ainsi « le tribut d’admiration qu’il croyait lui devoir » (120).
Dans le chapitre suivant, intitulé « Montaigne chez lui », Paul Bonnefon montre que l’abandon de la charge au Parlement était motivé par deux motifs distincts mais inséparables : « d’une part le désir de se consacrer à l’administration d’un important domaine » (ce qu’avait tout à fait négligé Sainte-Beuve) ; « d’autre part le souci fort légitime de se ménager une retraite studieuse alors que son esprit était assez dispos pour en tirer profit » (p. 128). Nous pénétrons alors dans le château de Montaigne et dans sa partie la plus inutile : la tour de la Librairie. Tout en admettant qu’« il est des secrets que l’histoire ne saurait pénétrer », comme refaire jour par jour le récit des méditations solitaires de Montaigne et retracer les étapes successives de ses pensées (défi que relèvera pourtant Pierre Villey), Paul Bonnefon considère comme très important de pouvoir déterminer quelles furent les lectures de Montaigne. Et bien qu’Éléonore de Montaigne ait fait don au grand-vicaire du diocèse d’Auch des livres que son père avait possédés, l’historien s’efforce dans les pages qui suivent de « restaurer par la pensée les rayons désormais absents de cette “librairie” » (p. 150).
Ces huit années passées dans la Librairie furent employées essentiellement (mais pas exclusivement) à la composition d’un livre unique, les Essais, qui font l’objet du chapitre suivant. Quinze ans avant Pierre Villey, Paul Bonnefon attire l’attention sur la différence entre les premiers essais de 1580 et ceux de 1588, entérinant ainsi une hiérarchie entre les différents essais, laquelle sera au principe du discrédit frappant les premiers chapitres : « Montaigne reconnaît sans peine que ses premiers essais sentent à l’étranger. C’est vrai. Un simple coup d’œil jeté sur les premiers chapitres montre ce qu’ils ont d’impersonnel, de général, de pris ailleurs. Ce sont des commentaires un peu vagues, banals parfois, sur un événement remarquable trouvé dans quelque historien ; Montaigne est encore trop absorbé par ses lectures pour se regarder en soi » (p. 195). Bonnefon constate qu’Aristote et Platon ont été jugés sans être compris suffisamment, que Socrate n’a été saisi qu’au travers de Xénophon, et que la méfiance de Montaigne de Cicéron traduit assez nettement « les rancunes de l’écolier » (p. 217). Puis, revenant sur ses auteurs de prédilection de Montaigne, Bonnefon évoque tour à tour les figures de Sénèque, « plus ondoyant et divers », et Plutarque, « plus uniforme et constant », non sans relever un point commun troublant entre l’auteur des Essais et celui des Vies parallèles : « L’existence de Montaigne, solitaire dans sa tour, n’est-elle pas celle de Plutarque vivant retiré, à Chéronée, loin des préceptes des sages ? Montaigne médite et compare comme Plutarque, dans le recueillement, après avoir beaucoup lu, beaucoup cherché ailleurs des faits et des exemples topiques » (p. 226). Le croisement de ces influences extérieures conduit Bonnefon à conclure que la philosophie de Montaigne n’est « à vrai dire, pas nouvelle », que « sa doctrine manque d’ensemble et son regard de profondeur » (p. 227).
Dans le chapitre « Montaigne en voyage », Bonnefon tente de mettre en correspondance les dispositions de l’écrivain et du voyageur : « il voyage comme il écrit : on ne sait jamais où le conduira sa fantaisie » (p. 253). Il insiste donc sur le caractère parfois improvisé du trajet de Montaigne, sur les rencontres faites avec certaines personnalités, qu’il s’agisse du savant Hotmann, de l’ambassadeur de France à Venise Armand du Ferrier ou de la courtisane Veronica Franco, sur l’absence de sens esthétique de Montaigne, ce qui est une façon de lire le Journal de voyage à partir de présupposés stendhaliens. Et tout en rappelant que le journal de voyage de Montaigne est aussi un journal de santé, il préconise de ne pas s’attarder avec lui « à examiner la nature de ses sécrétions » (p. 300).
Le chapitre « Montaigne maire de Bordeaux », le plus long de l’ouvrage (104 pages sur 502), décrit la carrière politique de Montaigne dès que ce dernier a été élu maire de la ville et a succédé au maréchal de Biron qui s’était attiré le mécontentement du roi de Navarre et de la reine Marguerite. Un chapitre qui évoque la situation de la Guyenne, les pressions d’Henri III pour que Montaigne accepte la charge, le difficile accommodement de Montaigne à ses fonctions, qui dans un premier temps furent « plus honorifiques qu’actives » (p. 316) : la présence du maire était requise pour les cérémonies et autres pompes municipales, tandis que l’administration quotidienne des affaires était dévolue aux jurats, ce qui permettait ainsi à notre auteur de retourner dans son château, « de reprendre possession de lui-même et se retremper dans un repos réparateur » (p. 313). Si le premier mandat fut assez calme (le vent était à la conciliation des partis et à la pacification de la Guyenne grâce à l’action du maréchal de Matignon), il en alla tout autrement du second, qui fut extrêmement troublé. Tant sur le plan économique (les impôts étaient mal répartis et rentraient fort difficilement) que politique, avec les guerres de religions. Bonnefon s’attache ici à montrer la position extrêmement délicate de Montaigne qui était en contact permanent avec Duplessis-Mornay, secrétaire d’Henri de Navarre, et le maréchal de Matignon, alors gouverneur de Guyenne, en charge de l’application de la politique royale. Et à souligner comment, après la mort du duc d’Anjou, qui a fait d’Henri de Navarre l’héritier présomptif de la couronne, Montaigne a servi d’intermédiaire entre les deux hommes et œuvré à la réconciliation des deux partis, tout en déjouant les Ligueurs de sa ville qui s’étaient ménagé assez d’intelligences dans Bordeaux pour tenter un soulèvement. Ce chapitre politique se referme sur l’épidémie de peste qui a frappé la ville, un mois avant l’expiration du mandat de Montaigne, et les accusations portées à son encontre. Des accusations que Paul Bonnefon a à cœur de lever : « Il convient de faire remarquer qu’aucun de ses contemporains n’a reproché à Montaigne d’avoir failli à son devoir. (…) C’est nous, modernes, qui jugeons aussi sévèrement, et, en nous prononçons de la sorte, peut-être ne nous plaçons-nous pas aussi bien dans la manière de voir du moment. Nous l’avons déjà dit, la police de la ville n’appartenait pas au maire, elle incombait surtout aux jurats, et c’est eux que nous voyons, en temps d’épidémie, prendre les mesures sanitaires susceptibles d’enrayer le mal et assurer leur observation. Plus élevé et plus large, le devoir du maire était de veiller à la sûreté de la cité, de déjouer les émeutes ou d’empêcher les surprises. Montaigne a-t-il manqué à ce devoir ? Le récit des anxiétés par lesquelles il a passé pendant les derniers temps de sa charge répond assez en sa faveur. Je sais bien qu’il est délicat de faire ainsi la démarcation entre ce qui était commandé et ce qui ne l’était pas ; nos façons de voir répugnent maintenant à cette distinction, et nous trouverions plus généreux de la part de Montaigne d’avoir montré pour tout le même absolu dévouement. Faut-il lui faire un crime de n’avoir pas pensé de la sorte ? Il manqua d’héroïsme, non d’honnêteté » (p. 409).
Dans le dernier chapitre consacré au troisième livre des Essais, Paul Bonnefon décrit tout d’abord les deux années de studieux isolement passées en la Librairie (de fin 1585, quand la peste cessa de ravager le pays, jusqu’aux premiers mois de 1588, lorsqu’il se décida à publier les Essais sous une nouvelle forme) et la découverte par Montaigne de Tacite, auteur qu’il compare à Sénèque pour son style et à Plutarque pour l’abondance de ses enseignements. Le nouveau texte de 1588, augmenté de 600 additions et d’un troisième, lui inspire des sentiments négatifs : « Son œuvre gauchit et est de moins belle venue, surtout dans les deux livres ainsi remaniés ; les morceaux cousus après coup apparaissent et la déforment un peu » (p. 420). Redites, familiarités, complaisances, telles sont donc les caractéristiques de ce « troisième allongeail » d’après Bonnefon ! L’auteur en profite également pour évoquer l’amitié affectueuse de Montaigne pour Charron et Mlle de Gournay, deux personnalités qu’il mentionne sans jamais les brocarder, comme c’est souvent le cas de la part des montaignistes, qui déplorent l’absence d’originalité de l’un et la folle prétention de l’autre. Il est également en contact avec Pasquier, qui ne goûte ni au troisième livre des Essais ni aux gasconismes de sa prose, Pierre de Brach, qui suit les dernières évolutions du texte et Juste Lipse, qui le surnomme le « Thalès français ». Bonnefon relate aussi l’accession d’Henri IV au trône, la pacification laborieuse du pays et les propositions maladroites du nouveau roi pour s’attirer les faveurs de Montaigne qui lui répond sèchement le 2 septembre 1590 : « Votre majesté me fera, s’il lui plaît, cette grâce de croire que je ne plaindrai jamais ma bourse aux occasions auxquelles je ne voudrais épargner ma vie » (p. 454). Alors que la santé du philosophe se dégrade, Montaigne voit sa fille s’éloigner du château et s’installer en Saintonge avec son mari, le chevalier de la Tour. Le désir le plus cher de Montaigne (« trouver un gendre qui sût appâter commodément mes vieux ans et les endormir ») vole alors en éclats. Il meurt seul à Montaigne, dans son château. Pasquier, qui n’était pas témoin de son agonie, laisse accroire que l’esprit de Montaigne se serait retiré au moment où le prêtre avait prononcé l’élévation du Corpus Domini. 
Tels sont les grands chapitres de cette biographie de Montaigne, la première en langue française, entreprise au début des années 1890, par un conservateur de la Bibliothèque Nationale, connu surtout pour ses travaux sur La Boétie. Il ne faut pas perdre de vue les sympathies de l’auteur pour le poète et pamphlétaire sarladais : elles seules expliquent les nombreuses dépréciations que l’on trouve sous la plume de cet homme qui ne goûtait pas toutes les pages des Essais. Ne soupçonnait-il pas en effet Montaigne de complaisance morale : « Quand on ne rougit pas de ses défauts, on est bien près de les excuser » (p. 201) ? Plus loin : « On ne peut sonder les bassesses que pour en chercher le remède ; en les étalant, il faut les flétrir ou les guérir. Et Montaigne n’y a pas songé » (p. 202). Regrettant que « l’énergie morale » de Montaigne se perde dans cette oisiveté et que « le ressort, sans cesse détendu, se relâche et s’affaiblit » (ibid.), il considère alors que « sa morale est peu élevée » et que « son idéal est terre-à-terre » (p. 204). Puis, faisant une lecture allégorique (au sens compagnonien du terme) des Essais, il en vient à reprocher à Montaigne de ne pas avoir été Pascal : « Il ne dit pas la grandeur de l’homme surpassant les éléments qui l’écrasent » (p. 207). Et va jusqu’à l’accuser d’avoir été un spectateur désabusé des drames qui ensanglantaient la société et non un acteur qui aurait pu engager une lutte active : « Le tort de Montaigne fut de ne pas travailler au triomphe de ses idées. Devant la démence générale, il se découragea. Oubliant qu’il est beau de lutter seul, de succomber pour une cause sans espoir, il perdit courage avant de combattre et, regardant de loin la mêlée, il sourit ironiquement » (p. 211).
Autre aspect de cette biographie, son armature conceptuelle qui emprunte beaucoup à Taine (bien que celui-ci ne soit pas cité). Bonnefon n’oublie pas le « milieu » dans lequel Montaigne a évolué, la « race » à laquelle il appartient et le « moment » où il écrit : c’est de ses grands-parents (juifs) que Montaigne « tenait sa faculté d’assimilation, un certain cosmopolitisme de goût qui le poussait aux voyages et le faisait se trouver bien à l’étranger » (p. 22). Ailleurs : « Du Gascon, Montaigne a les saillies primesautières, les surprises, les ressauts, son style se coupe brusquement, se perd en digressions qui l’amusent. (…) Au-dessus du Gascon, turbulent par nature, se montre le Français, qui modère l’autre, fait entrer dans l’ordre son exubérance » (p. 231).
Malgré tout, le travail de Bonnefon n’est pas sans valeur, et le principal mérite de son étude consiste à bien avoir su attirer l’attention de la critique sur l’Exemplaire de Bordeaux que Montaigne destinait à la publication, sans jeter pour autant le discrédit sur l’édition de 1595, réalisée par Marie de Gournay, qui servait alors de base aux études montaignistes. Il relève le manque de concordance entre les deux textes, les changements d’orthographe et de ponctuation (virgules qui se changent en deux points) dont il serait « inadmissible de supposer qu’ils n’ont pas été faits avec la pensée qu’ils seraient définitifs » (p. 479). Mais loin de considérer le premier manuscrit comme supérieur au second, il montre au contraire que la fille adoptive de Montaigne s’est basée sur une copie manuscrite réalisée par le poète et ami de Montaigne, Pierre de Brach, qui devait fournir « la base sur laquelle Mlle de Gournay allait asseoir son pieux édifice » (p. 483). Et qu’on ne saurait donc accuser cette dernière de la moindre manipulation ou supercherie littéraire : « Telle fut bien effectivement la conduite de Mlle de Gournay ; éditeur consciencieux, elle respecta jusqu’au scrupule le texte qui lui était fourni ; éditeur diligent aussi, car elle apporta à la tâche qui lui était confiée toute l’activité de son esprit » (p. 484). Inutile, donc, de jeter le doute sur le travail de l’éditrice : « Telles sont les origines de cette célèbre édition des Essais de 1595, qui a été si généralement adoptée par les éditeurs subséquents. Établie par Pierre de Brach sur les papiers mêmes de Montaigne, aussitôt après la mort de celui-ci, surveillée par Mlle de Gournay avec une vigilance soutenue, elle offre donc toutes les garanties désirables de sincérité, et son autorité ne peut-être mise en doute. » (p. 485-486) Bonnefon n’aura malheureusement guère été entendu, tant il est vrai que le XXe siècle s’est acharné sur Marie de Gournay, coupable de tous les maux (qu’on pense à Fortunat Strowski ou Alexandre Nicolaï). Le purgatoire semble avoir pris fin pour elle avec le nouveau siècle et la réédition en 2006, dans la bibliothèque de la Pléiade, de l’édition de 1595…

Antoine Compagnon, Chat en poche. Montaigne et l’allégorie, Paris, Le Seuil, 1993. 

Comme l’explique Antoine Compagnon en introduction, ce petit livre est né de l’étonnement qu’a suscité en 1992 le quatrième centenaire de la mort de Montaigne, lequel coïncidait avec l’anniversaire de la découverte de l’Amérique : deux événements qui, pour la première fois, ont été commémorés à la lumière l’un de l’autre. À cette occasion, Claude Lévi-Strauss a fait de Montaigne le père de l’ethnologie et a acclamé sa vision de l’Autre qui rachèterait l’Occident de cinq siècles de colonialisme et d’impérialisme. Cependant, lorsqu’on analyse la façon dont a été fêté un siècle plus tôt le troisième centenaire de la mort de Montaigne, la surprise est totale : non seulement les célébrations sont rarissimes (comme en témoigne l’intervention de Georges Bussière qui, à l’occasion d’une séance de la Société historique et archéologique du Périgord, regrette que l’anniversaire de la mort de Montaigne ait été oublié), mais personne ne songe à parler de l’Amérique, dont c’est pourtant le quatrième centenaire de la découverte ! Si « 1892 n’a donné lieu à aucune célébration nationale de l’auteur des Essais. » (p. 17), seul Camille Jullian voit en Montaigne « un Français de l’avenir » et le rapproche, pour « son scepticisme aristocratique », de Renan qui vient de mourir le 2 octobre 1892. C’est à cette lecture anachronique – qualifiée ici d’allégorique – que s’intéresse Antoine Compagnon qui met bien en évidence ici le triomphe de l’anachronisme lors des commémorations : « L’allégorie, comme méthode de lecture, s’approprie un texte ancien pour le rendre actuel et lui donner un sens moderne. Que de violences ont été commises en son nom ! » L’auteur balaie ensuite un siècle de réception des Essais, de 1892 à 1992, non sans éviter l’accusation, puisque il assimile l’histoire de l’allégorie à une tératologie : l’interprétation anachronique, selon Antoine Compagnon, enfante des « monstres » et ce sont ces monstres mis en bocaux qui retiennent ici toute son attention. Mais n’imaginons pas que l’interprétation philologique (qu’il oppose à l’interprétation allégorique) en sorte par contrecoup grandie, puisque l’auteur a tendance à faire sien le principe proustien qui fonde la lecture créatrice d’une œuvre et selon lequel, rappelons-le, « tous les contresens sont beaux » : « C’est à travers les anachronismes et leur renouvellement permanent qu’une œuvre survit. L’allégorie donne peut-être lieu à une tératologie, mais la philologie tend à enterrer les livres comme de petits cercueils dans un vaste cimetière de lettres. Une œuvre qu’on cesse d’allégoriser est une œuvre morte. L’histoire de la réception d’une œuvre littéraire est une suite de va-et-vient entre l’allégorie et la philologie, entre l’allégorie qui tire le texte à nous, révèle son actualité, ce qu’il a encore à nous dire, et la philologie qui le remet à sa place, le tient à distance, le reconduit à ses circonstances historiques et à l’intention de son auteur. Allégorie et philologie sont inséparables et tracent le cercle herméneutique de la critique littéraire, affaire de proximité et d’éloignement à la fois, de participation et de méfiance. Montaigne n’y échappe pas. » (p. 50)
Après avoir montré comment l’anachronisme fonctionnait comme un acte herméneutique d’appropriation d’une œuvre, Compagnon entend traiter dans une seconde partie de son ouvrage de la lecture allégorique « dans » les Essais (à ne pas confondre, donc, avec la lecture allégorique « des » Essais). Il y est question cette fois tant de « l’allégorie rhétorique », cette figure de style dont Montaigne (comme bien d’autres auteurs de son temps) se méfie, que de « l’allégorie herméneutique » (ou allégorèse), à savoir cette méthode d’interprétation des textes inaugurée au début du Moyen Âge et qui postule un sens tout à la fois caché, profond, obscur. Or, comme le rappelle Compagnon, l’obscurité est « la bête noire de Montaigne » et la critique de l’allégorie herméneutique trouve son fondement dans la critique de la divination et des sciences occultes : « obscurité et profondeur de sens sont corollaires selon la tradition allégorique, mais pour Montaigne, ce n’est qu’un défaut du style ou un leurre.» (p. 57). Or, il est un passage dans les Essais où Montaigne semble toutefois accepter l’interprétation allégorique, c’est quand le philosophe évoque les fables d’Esope : « La plus part des fables d’Esope ont plusieurs sens et intelligences. Ceux qui les mythologisent, en choisissent quelque visage qui quadre bien à la fable ; mais pour la pluspart, ce n’est que le premier visage et superficiel; il y en a d’autres plus vifs, plus essentiels et internes, ausquels ils n’ont sçeu penetrer : voylà comme j’en fay. » (II, 10, 410) Un texte qui semble faire écho à l’hypothèse du « suffisant lecteur » et dans lequel Pascal, un demi-siècle plus tard, va trouver l’ébauche de la théorie de la gradation, « cette dialectique des contraires qui légitime l’ordre social et politique », comme l’écrit Compagnon.

Europe. Revue littéraire mensuelle. Janvier-février 1972. Numéro spécial consacré à Montaigne. 

La revue littéraire Europe, fondée en 1923 par un groupe d’écrivains en collaboration avec Romain Rolland, a attendu d’entrer dans sa cinquantième année pour consacrer un numéro double à l’auteur des Essais (513-514, janvier-février 1972). Pourquoi si tard ? Parce que, en pleine période structuralo-marxiste, Montaigne prête le flanc à un certain nombre de critiques que le seiziémiste Henri Weber résume dans les quelques lignes qui suivent : « Première affirmation de l’individualisme bourgeois, ce repli sur la vie privée abandonne aux puissances traditionnelles d’oppression la direction de la vie sociale. La critique, libre sur le plan théorique, n’aboutit qu’au scepticisme, et par là même son rôle semble être de donner bonne conscience au conservatisme pratique. L’introspection qui, pour la première fois, s’y donne libre carrière, préfigure déjà toutes les complaisances du narcissisme gidien. La psychologie de l’honnête homme, qui alimenta notre réflexion pendant trois siècles, n’est-elle pas définitivement condamnée ? Les sciences humaines, psychanalyse, anthropologie, linguistique, ont à jamais proscrit ces à-peu-près dignes d’alimenter la futilité élégante des salons d’autrefois. » (p. 3) Tout attaché à casser ce réquisitoire injuste, le professeur de littérature montre, dans un premier article intitulé « Montaigne et nous », combien notre proximité avec Montaigne est grande au contraire : il rappelle ainsi l’audace qui fut nécessaire pour libérer la pensée humaine d’une conception hiérarchisée de l’univers et tout l’effort entrepris pour replacer l’homme au niveau de l’animal dans l’Apologie de Raymond Sebond. Il rappelle aussi combien l’auteur des Essais, dans ce XVIe siècle « moins pudibond et surtout moins hypocrite que le XIXe siècle » (p. 8), s’est employé à ramener les interdits sexuels à un fondement social, donc arbitraire. Il insiste également sur l’indignation qu’inspirait à Montaigne les procès de sorcellerie et combien il fut, avec Marot, un des rares hommes de son siècle à plaider contre l’institution judiciaire de la torture. Enfin, au sujet du scepticisme de Montaigne, qui ne serait que la mise en forme philosophique d’une fuite égoïste et d’une résignation politique, Henri Weber a ces mots parfaitement justes : « Si l’enquête de Montaigne avait abouti à un certain nombre d’affirmations précises au lieu de demeurer la plupart du temps suspendue, ces résultats mêmes nous paraîtraient aujourd’hui très certainement dépassés, alors que le mouvement qui l’impulse est toujours actuel. » (p. 15)
Dans un article passionnant, Pierre Michel, président des amis de Montaigne, offre un portrait croisé de Montaigne et Monluc. Si, à première vue, tout semble séparer l’auteur des Essais de celui des Commentaires, le penseur solitaire méditant Plutarque du soldat et homme d’action sans cesse en compagne et s’arrêtant de combattre que pour panser ses blessures, Pierre Michel montre que de nombreux points de contact existent entre les deux hommes. L’un et l’autre veulent laisser un témoignage irrécusable de leur expérience personnelle : « Je suis moi-même la matière de mon livre », déclare Montaigne, tandis que Monluc, au début des Commentaires, précise qu’il ne s’agit pas d’une Histoire, mais du discours de sa vie. L’un et l’autre évoluent et s’amendent au fil de l’écriture. Si, depuis la célèbre thèse de Pierre Villey sur les sources et l’évolution des Essais, plus personne n’ignore les différentes stratifications du texte et les trois grandes philosophies embrassées par Montaigne, Pierre Michel remarque qu’on observe dans les Commentaires une semblable évolution et, sur le tard, une remise en cause de tous les principes essentiels de la morale aristocratique : « Monluc de sujet conformiste se métamorphose en contestataire, de conservateur en réformateur, de fanatique en tolérant. » (p. 24) L’un et l’autre, avant de quitter la scène, donnent de leur pensée une expression aussi juste que possible en multipliant les additions successives, ce qui fait dire à Pierre Michel que « le lecteur des Essais, comme celui des Commentaires, ne doit pas se comporter comme devant un texte immuable et définitif, mais comme devant un objet ondoyant et divers, à l’image de l’auteur. » (p. 25) Autre coïncidence troublante, Monluc et Montaigne quittent leur fonction la même année, en 1570, et ce dernier vend sa charge à Florimond de Raimond, celui-là même qui publiera en 1592 les Commentaires, qui seront édités chez Simon Millanges, l’éditeur bordelais des premiers Essais. Rappelons encore que Monluc et Montaigne se fréquentent au moment où ce dernier rédige les premiers chapitres des Essais et Pierre Michel d’attirer l’attention, malgré les différences de tempérament, sur les affinités qui existent entre plusieurs essais du livre I (I, 5, I, 6, I, 13, I, 16) et certains passages des Commentaires. L’article se termine sur la « communauté de vues qui apparaît entre Montaigne et Monluc dans un domaine plus intime et plus touchant, celui des rapports entre père et fils » (p. 34) : on connaît le passage où l’auteur de l’essai « De l’affection des pères aux enfans » rapporte une confidence de Monluc dans laquelle il s’accuse de rudesse et regrette, après la mort de son fils, de n’avoir fait paraître devant lui qu’une « contenance renfrognée et pleine de mépris ». Montaigne loue ce repentir : « Je trouve que cette plainte estoit bien prise et raisonnable : car, comme je sçay par une trop certaine experience, il n’est aucune si douce consolation en la perte de nos amis que celle que nous aporte la science de n’avoir rien oublié à leur dire et d’avoir eu avec eux une parfaite et entiere communication. »
Dans un autre article intitulé « De l’homme à l’enfant », le philosophe Gérard Milhaud apporte un éclairage sur les idées pédagogiques que Montaigne développe dans le chapitre « De l’institution des enfans » (I, 26). Bien que ses conseils s’adressent à un enfant qui va naître, en l’espèce à celui de Diane de Foix, Gérard Milhaud entend montrer que Montaigne ne s’est jamais intéressé aux poupons, aux enfants en tant que tels, qu’il a toujours considéré comme des hommes en miniature, mais que « c’est seulement le mâle, déjà conscient et en âge de raison » (p. 67), qu’il consent à former. Il rappelle également qu’à l’époque où l’Église gardait une emprise très forte sur l’enseignement, Montaigne n’était pas motivé dans ses pensées pédagogiques par un quelconque idéal religieux : il en voit la preuve dans le mot Dieu qui ne figure même pas dans l’essai précité. Autre singularité de ce chapitre, « il n’y a pas de respect inconditionnel chez Montaigne pour la noblesse » (p. 69) et si un élève se montre incapable d’accéder à une culture supérieure, « je n’y trouve autre remède, dit Montaigne, sinon que de bonne heure son gouverneur l’estrangle, s’il est sans tesmoins, ou qu’on le mette patissier dans quelque bonne ville, fust-il fils d’un duc » ! (I, 26, 162-163) Pour autant, il n’est jamais question dans les Essais d’une éducation du peuple, alors qu’on trouve maints hommages à la sagesse populaire : « J’ay veu en mon temps cent artisans, cent laboureurs plus sages et plus heureux que des recteurs de l’Université » (II, 12, 487). 
Géralde Nakam, dont c’est peut-être ici la première publication (quel âge pouvait-elle bien avoir en 1972 si la soutenance de sa thèse a eu lieu en avril 1980 ?), s’intéresse au dualisme de l’ombre et de la lumière qui traverse toute la Renaissance et qui se glisse inévitablement dans les Essais. Elle propose un relevé systématique des métaphores de la lumière présentes dans le livre III (pourquoi d’ailleurs ce seul livre ?) qui complète de façon très utile celui que Thibaudet avait entrepris à la fin de son Montaigne. La fréquence et la diversité des emplois de cette métaphore permettent de tirer au moins deux conclusions : la première, c’est que « la métaphore est essentiellement ambivalente, alors que pour les contemporains de Montaigne, la lumière a la valeur positive et les ténèbres sont le mal » (p. 89). En effet, à l’obscurité, ne sont pas liés seulement l’aveuglement, l’incompréhension, l’ignorance, les faux-mystères, etc., mais aussi l’intériorité, l’inconnu, la profondeur : « les métaphores de l’ombre, comme l’écrit très justement Géralde Nakam, sont plus fréquemment lentes et légères, elles valorisent une modestie, une intimité, une réalité richement, une vertu émouvante et perdurable » (on pense instantanément à l’idéal montaignien de « vie basse et sans lustre », « glissante, sombre et muette », et à l’éloge de la solitude en I, 39, 247 : « Vous avez donné le reste de vostre vie à la lumière, donnez cecy à l’ombre »). À la lumière, sont liées la science, l’évidence, la connaissance, la compréhension, mais aussi l’ostentation, la pompe, les apparences de la vie sociale, qui luisent toujours, selon Montaigne, d’une lueur étrangère ou d’un éclat emprunté… La seconde conclusion est que la métaphore de l’ombre tout comme celle de la lumière renvoie très peu à une transcendance, mais qu’elle s’enrichit de la dialectique montaignienne de l’intérieur et de l’extérieur, de l’ambivalence fondamentale de tout être, « en donnant au caché une lumineuse plénitude » (p. 89).
Enfin, Jacqueline Fastout retrace les différentes étapes qui jalonnent la trajectoire de Montaigne lecteur à Montaigne auteur : quels ont été les premiers auteurs avec qui il est entré en contact ? Comment s’y prenait-t-il quand il lisait un ouvrage ? Est-ce le fait d’annoter abondamment les marges de ses livres qui a suscité la vocation de l’écrivain ou l’injonction paternelle de traduire Sebond ou bien encore la promesse de publier les œuvres de l’ami défunt ? Réfugié dans sa bibliothèque, pour qui écrivait-il ? L’écriture de ce livre, le seul de son espèce, a-t-elle été un élément moteur dans la connaissance de soi ? Enfin, comment le livre des Essais est-il devenu le pivot de sa propre existence ? C’est à toutes ces questions que répond Jacqueline Fastout dans « Montaigne et les livres » – un titre d’article qui, 40 ans plus tard, se transformera (grâce à Floyd Gray) en un titre de monographie !
Telles sont donc les principales contributions que l’on retiendra de ce numéro qui en compte une quinzaine d’un intérêt plus ou moins variable.

Europe. Revue littéraire mensuelle. Janvier-février 1990. Numéro spécial consacré à Montaigne et Jean Tortel. 

Pour ce deuxième numéro de la revue Europe consacré à l’auteur des Essais, la seiziémiste Hélène Moreau donne la parole à une douzaine de spécialistes de Montaigne. 
Géralde Nakam commence par retracer les riches péripéties de l’année 1588. En janvier, Montaigne quitte son château du Périgord pour apporter son livre à l’imprimeur et transmettre à Henri III, de la part de Henri de Navarre, un message de paix et d’alliance, il tombe dans une embuscade et se fait dévaliser en chemin (février), il arrive en très mauvaise santé dans un Paris bientôt couvert de barricades (mai), il part rejoindre le roi réfugié à Chartres, puis rentre à Paris surveiller son édition, il y est arrêté le 10 juillet, avant d’en être délivré le soir même (« C’était la première prison que j’eusse oncques vue »), il part à la rencontre d’une jeune admiratrice, Marie de Gournay, qui deviendra sa fille d’alliance, puis il se rend à Blois et rentre enfin chez lui où il rouvre ses nouveaux Essais, qu’il va noircir de notes dans les marges plus grandes de son livre sorti fraîchement des presses d’Abel L’Angelier. 
Michel Jeanneret réfléchit à l’oralité présente dans les Essais à partir de la profession de foi stylistique énoncée en I, 26 : « le parler que j’ayme, c’est un parler simple et naif, tel sur le papier qu’à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant delicat et peigné comme vehement et brusque. » Rappelant que le « dialogue » est l’un des genres favoris de la Renaissance, il montre surtout que le projet ou le fantasme d’une écriture comme parole relève de l’histoire et doit son actualité à un épisode précis dans le développement des moyens de communication : au XVIe siècle, l’imprimerie est en Europe un phénomène encore récent, réservé à un petit nombre de spécialistes de la chose écrite. Il n’est donc pas étonnant que, « dans la plupart des cas, la transmission orale et la lecture à haute voix demeurent les canaux de liaison usuels » (p. 23) et que « dans ces conditions le livre ménage une place aux diverses formes de l’oral ». 
Françoise Charpentier, quant à elle, s’intéresse à l’« incroiable défaut de mémoire » (I, 26, 174) dont Montaigne s’afflige tout au long des Essais et au procès impitoyable qu’il instruit contre cette faculté qui est, selon lui, l’apanage des sots et des pédants. Elle entend montrer comment « cette carence de la mémoire laisse place à la pleine expression de la subjectivité » et combien cette amnésie pleinement assumée et si lourdement affichée est liée « à la reconnaissance d’un moi qui revendique son droit à la singularité » (p. 29) La dévalorisation de la mémoire ne serait cependant pas complète, d’après Françoise Charpentier, dans la mesure où Montaigne s’engage, par l’écriture des Essais, « à un registre de durée, de toute sa foy, de toute sa force » (II, 18, 665) et s’amuse, dans les dernières années de sa vie, « en la recordation des jeunesses passées » (III, 5, 841) ? Faut-il aller jusqu’à parler de « réconciliation » de Montaigne avec la mémoire ? Il n’y a là rien de contradictoire et l’on peut écrire ses mémoires précisément parce que la sienne fait défaut et qu’on veut, comme dit Montaigne, s’en forger une de papier…
Tout attachée à montrer la nouveauté radicale des Essais, Gisèle Mathieu-Castellani rappelle que Montaigne a inventé un genre littéraire en adaptant des modèles d’écriture prestigieux – l’histoire, la poésie, la glose – et en les transposant dans une structure toute neuve, celle de l’essai. Mais elle attire ici l’attention sur d’autres modèles de représentation qualifiés d’« impertinents » : « des herbes sauvages et inutiles » (I, 8, 32) aux « excremens d’un vieil esprit » (III, 9, 946) en passant par les « grotesques et corps monstrueux », Montaigne a recours à toute une série d’images négatives qui métaphorisent la production anarchique et inutile d’un esprit oisif et infertile : les Essais. Elle en conclut que le « travail d’écriture vise à renverser les codes et les normes de la poétique en revalorisant l’excrément, l’excédentaire, le superflu » (p. 55).
À partir d’une phrase extraite de l’essai « De la presomption » (II, 17, 634-35) qui imite par sa longueur, sa syntaxe coupée et déroutante, le chemin d’un labyrinthe, Mary B. McKinley fait de celui-ci la métaphore des Essais : ces derniers s’apparenteraient à une quête dont la progression est difficile et toujours recommencée. Si, dans tout labyrinthe, se cache un Minotaure, elle en identifie un d’abord dans l’esprit de Montaigne qui, dans son oisiveté, enfante des « monstres fantasques » (I, 8), puis un autre dans sa façon d’écrire : « Mon stile et mon esprit vont vagabondant de mesme. (…) Je m’esgare, mais plutôt par licence que par mesgarde. » (III, 9, 994). Métaphore des Essais, le labyrinthe devient également la métaphore du Journal de voyage : « ses voyages, ce sont des errances ; il y est l’homme de mille détours ». Bien avant Elisabeth Schneikert, elle soutient de façon extravagante l’idée selon laquelle le labyrinthe serait le principe générateur, la formule secrète de l’œuvre et de l’homme : « Soit dans ses digressions ; soit dans les sinuosités de certaines phrases ; soit dans les stratégies qui mettent à l’épreuve son lecteur, le livre de Montaigne a trouvé une de ses formes maîtresses dans la construction de Dédale. » (p. 71)
Dans un article plus rigoureux, André Tournon s’intéresse à la place assignée au Discours sur la servitude volontaire dans les Essais et à sa disparition après 1574 et 1576, lorsque les protestants ont fait du texte de La Boétie une arme contre le pouvoir royal en le publiant sous le titre du Contre un. Se proposant de « déceler le sens de cette inscription virtuelle et du geste d’effacement qui attire sur elle l’attention » (p. 72), il rappelle d’abord le dilemme auquel était en proie Montaigne qui n’a pas cherché à réduire la tension qui existait entre le radicalisme politique de l’ouvrage et le comportement civique de la Boétie qui se soumettait « très religieusement » aux lois sous lesquelles il était né. « Dans ces conditions, les traces qui marquent l’emplacement du Discours dans les Essais définissent les contours d’un problème : comment vivre libre en acceptant un système politique fondé sur la sujétion ? » (p. 79). Ce problème se réfléchit à chaque étape des Essais : en maints endroits, Montaigne s’emploie à faire conjuguer l’exaltation des droits de la liberté contre les empiètements du pouvoir avec la soumission aux lois et coutumes de son pays. Pour Tournon, le chapitre 29 laissé vide montre que Montaigne est toujours à la recherche d’une attitude juste qui puisse concilier le loyalisme et l’indépendance : « Au risque de paraître “singulier en ses fantaisies”, conclut Tournon, Montaigne adopte sans réserve les valeurs proclamées par son ami, mais pose le problème de leur inscription dans le réel. » (p. 81) 
Gabriel-André Pérouse croit déceler le sourire de Montaigne dans les mille et quelques « apostilles » de l’Exemplaire de Bordeaux (un terme qu’il préfère à celui d’« allongeail » qui s’applique à des ajouts plus longs et essentiellement au troisième livre des Essais). De l’automne 1588 jusqu’à sa mort en 1592, Montaigne relit en effet les 107 chapitres de son livre : « tous ne l’intéresse plus au même degré, et certains sont relus sans que la plume même se mettre à grincer dans les marges » (p. 83), mais d’autres au contraire le chatouillent, comme en témoignent les nombreuses additions qui parsèment l’exemplaire personnel de Montaigne : notre auteur fait alors l’hypothèse que certains ajouts, qui traduisent un véritable jeu et une véritable joie dans les mots, « éclairent le visage du vieux Montaigne » (p. 83). Revenant sur toutes ces apostilles pleines d’humour et d’ironie, il conclut que « Montaigne se réjouit d’adhérer à sa propre pensée et que cette allégresse est bien légitime. » (p. 89)
Regrettant que certains chapitres des Essais aient été oubliés par la critique, Fausta Garavini s’intéresse à l’un des premiers du Livre I, Comme l’ame descharge ses passions sur des objects faux, quand les vrays lui defaillent, dans lequel Montaigne critique la pulsion de rébellion qui agite bien inutilement l’homme et au sein duquel se joue ce qu’elle appelle un peu pompeusement « le drame de l’anéantissement du sujet » : ainsi en est-il de ce goutteux qui, contre l’avis de son médecin à manger des viandes salées, s’en prend violemment au cervelas et au jambon qu’il a dans l’assiette. La rage qui nous pousse à nous venger sur des objets s’apparente selon elle à une pulsion bestiale qui « déclenche la bête qui est en nous » et nous éloigne de notre condition humaine : « S’en prendre aux objets inanimés est l’effet d’une sottise propre aux bêtes ; par contre, le propre du comportement de l’homme est de s’attaquer à son semblable. » (p. 98). De là à faire de ce goutteux un double de Montaigne et de cette colère une énième métaphore des Essais, il y a un pas que franchit allègrement Fausta Garavini : « Les Essais sont ainsi la vengeance de l’écrivain contre le dérèglement de son esprit auquel la raison doit “dire assez d’injures” pour pouvoir avoir le dessus : guéri ou non de ses plaies, il se sentira “allégé”… comme le gentilhomme goutteux, son miroir et son double. » (p. 100) Sans commentaire…
Les deux contributions suivantes sont l’illustration de deux œuvres d’imagination inspirées par Montaigne. Ayant composé un récit dans lequel un travailleur immigré est victime d’un procès injuste (La Ligne 12, Paris, Le Seuil, 1981), Raymond Jean explique comment il a composé le personnage du juge et pourquoi, après une longue journée passée au tribunal, il a voulu le montrer chez lui, dans sa bibliothèque, en train de se plonger dans le chapitre des cannibales des Essais. Anne Roche, quant à elle, nous propose un vaste délire sur Montaigne et le Nouveau Monde, dans un texte fumeux à mi-chemin entre le poème en prose et la nouvelle oulipienne.
Enfin, dans un curieux article qui n’est pas le moins intéressant de toute la revue, Etienne Ithuria raconte comment, alors qu’il se rendait aux Puces de Saint-Sernin à Toulouse pour chiner de vieux appareils de cinéma, il est tombé sur un exemplaire du Lycosthènes, un recueil de 6431 apophtegmes en latin, édité à Paris en 1560, annoté par un scripteur français dont il n’est pas exagéré de penser – c’est tout l’objet de sa démonstration – que c’est peut-être Montaigne…

Floyd Gray, Montaigne bilingue. Le latin des Essais, Paris, Honoré Champion, 1991. 

Nous avons tous oublié, lorsque nous lisons les Essais dans les éditions savantes que nous avons à notre disposition, que les nombreuses citations latines insérées dans le texte n’étaient à l’origine pas traduites et que c’est Marie de Gournay, la fille adoptive de l’écrivain, qui s’est employée la première à les traduire en français et à en indiquer la provenance, à la demande d’ailleurs des imprimeurs, qui avaient bien conscience de l’incompétence linguistique des premiers lecteurs des Essais. C’est au bilinguisme de Montaigne et au latin des Essais que Floyd Gray s’intéresse dans cet ouvrage passionnant qui vient compléter de façon très utile les réflexions de Christine Brousseau-Beuermann sur les citations dans les Essais, ouvrage dont nous avions longuement rendu compte lété dernier.
Le premier chapitre de cet ouvrage traite du latin de Montaigne. L’auteur des Essais était-il parfaitement bilingue ?, se demande ainsi Floyd Gray. Si l’on se fie au chapitre « De la praesumption », il n’aurait parlé latin que pendant son enfance et aurait fini par en perdre l’usage à l’âge adulte : « Quant au Latin, qui m’a esté donné pour maternel, j’ay perdu par des-accoustumance la promptitude de m’en pouvoir servir à parler : ouy, et à escrire, en quoy autrefois je me faisoy appeller maistre Jean. » (II, 17). Il est vrai qu’en vertu de l’éducation humaniste dispensée par son père, Montaigne a d’abord appris à parler latin, au contact de son précepteur allemand, le dénommé Hostanus. Mais si, comme l’écrit Montaigne, son père lui interdisait de parler français, Floyd Gray a vraiment du mal à prendre au sérieux l’écrivain quand il prétend qu’il ne connaissait pas un mot de français en quittant le château de ses parents… Il revient également sur l’apprentissage de la langue et se demande notamment à quoi pouvait ressembler le latin de Montaigne, sachant que sa prononciation faisait l’objet de traités savants (dans le De Recta pronuntiatione, Érasme s’était moqué de l’horrible accent français et allemand des savants de la Renaissance et avait plaidé pour le retour à une prononciation qu’il croyait être celle des Romains.) Ce qui paraît certain, c’est que si Montaigne n’est plus bilingue dans sa vie quand il entreprend de rédiger les Essais, au sens où il a cessé de s’exprimer en latin avec ses domestiques, il l’est tout à fait dans ses activités intellectuelles, comme en témoigne d’abord sa traduction de La Théologie naturelle de Sebond, puis plus tard son dialogue permanent avec les textes latins. Mais Floyd Gray considère comme étrange que, dans un siècle où tant de savants communiquaient dans les deux langues, Montaigne n’ait finalement laissé aucun ouvrage en latin, bien qu’il n’y ait sans doute pas eu à l’époque de meilleur latiniste que lui. Cela étant, l’écriture de Montaigne nous révèle qu’il glissait sans cesse du français au latin, et Floyd Gray d’insister sur la façon dont Montaigne « ruminait » son latin et savourait les textes anciens en amateur averti de poésie qu’il était : « Quand je rumine ce rejicit, pascit, inhians, molli, fovet, medullas, labefacta, pendet, percurrit, et cette noble circunfusa, mere du gentil infusus, écrit-il après avoir cité quelques vers de Virgile, j’ay desdain de ces menues pointes et allusions verballes qui nasquirent depuis. » (III, 5). 
Comme on le voit, le bilinguisme des Essais se signale surtout dans de multiples strates de citations qui sont révélatrices à la fois des vastes connaissances de Montaigne et de l’ampleur de ses lectures. C’est dans ce deuxième chapitre que Floyd Gray revient sur le Montaigne lecteur et amateur de citations que nous connaissons mieux et sur sa pratique citationnelle tout à fait singulière qui consiste d’une part à citer sans indiquer ses emprunts, d’autre part à citer en déformant le propos : « je tords bien plus volontiers une bonne sentence pour la coudre sur moi que je ne tords mon fil pour l’aller quérir. » Comme le commente tout à fait justement notre auteur : « Il est vrai qu’on cite énormément au XVIe siècle, mais personne ne cite tout à fait comme lui, car au lieu de privilégier le texte d’autrui, il s’efforce de le plier au sens de son texte à lui. » Cet usage de la citation doit nous éclairer sur les libertés que prenait Montaigne avec les textes latins et nous montrer que, contrairement à ce qu’on serait tenté de penser après avoir lu Malebranche, la citation n’est pas chez notre auteur l’aveu d’une faiblesse du jugement, pas plus qu’elle ne trahit un manque supposé de personnalité. Il est significatif à ce sujet que chaque nouvelle édition des Essais comporte une part de citations à chaque fois plus importante : or, il est convenu que ce sont dans les derniers Essais que Montaigne est le plus authentique. Et alors qu’il y a relativement peu de citations dans l’édition de 1580 (315 en tout, avec 16 de plus dans l’édition de 1582), celle de 1588 en contient 543 et l’Exemplaire de Bordeaux 454. On le voit bien : plus Montaigne écrit, et plus il a tendance à citer. Comme l’écrit encore très justement Floyd Gray, « la citation témoigne paradoxalement d’une certaine expérience d’essai, elle entre plus volontiers dans une écriture plus sûre de sa démarche. Leur prolifération dans ses essais définitifs révèle d’un choix dans lequel le jugement et le goût sont intervenus » (p.31).
Mais les deux chapitres qui éveillent le plus l’attention du lecteur sont ceux incontestablement que Floyd Gray consacre au commentaire du chapitre Sur des vers de Virgile (III, 5) et aux citations réalistes et obscènes qui l’alimentent : on sait que Montaigne s’est servi du latin pour exprimer tout ce qu’il n’osait pas dire en français. En effet, puisque tout ce qu’il avait à dire sur la sexualité ne pouvait pas s’écrire sans paraître vulgaire et grossier, il a été contraint de passer par le latin pour choquer le moins possible ses lecteurs, et en l’occurrence ses lectrices, qui n’y comprenaient goute puisqu’elles n’avaient pas eu l’opportunité d’étudier le latin au collège (à cet égard, il est significatif que les quelque essais dédiés aux femmes sont précisément ceux qui comprennent le moins de citations en latin, à la différence de celui-ci qui comporte près de 80 citations). 
Floyd Gray a tôt fait d’indiquer que le chapitre 5 du livre III est « un leurre » (p. 98) et que sous couvert de parler de l’amour et de la façon dont les poètes ont célébré ce thème de la façon la plus noble, Montaigne se plaît à en montrer au contraire les déformations et les anomalies. Une véritable dissimulation est à l’œuvre dans ce chapitre qui s’intitule improprement Sur des vers de Virgile (et qu’on serait mieux avisé, comme le dit Michel Serres, de rebaptiser Sur des verges viriles !) : sur les 80 citations de poètes, il y en a seulement 14 de Virgile, mais 3 de Lucrèce, 12 de Catulle, 10 d’Ovide et 9 de Martial, ce qui révèle au passage le goût de Montaigne pour les grivoiseries… Et notre auteur n’a pas tort de déclarer que ce chapitre pourrait à bon droit passer pour une « anthologie de textes érotiques de tout calibre » (p. 98). 
En effet, si c’est en français que Montaigne énumère ses principaux traits physiques (« la taille forte et ramassée : le visage, non pas gras, mais plein; la complexion, entre le jovial et le melancholique »), c’est au latin qu’il confie la description des parties un peu plus intimes : « Unde rigent setis mihi crura, et pectora villis » (« aussi ai-je les jambes et la poitrine hérissés de poils »). Le latin permet de faire passer des mots obscènes qui ne seraient pas autorisés en français : « neque illa / Magno prognatum deposcit consule cunnum » (« Elle n’a pas besoin d’un con appartenant à une fille consulaire ») – une phrase que Pierre Villey a traduit plus sobrement par : « elle n’a pas besoin d’une fille consulaire ». Ainsi, comme l’analyse Floyd Gray, « la pudeur de Montaigne, par le détour du latin, n’est pas éloignée de celle de ses traducteurs qui ne se soucient pas de traductions fidèles » (p. 80).
Montaigne a encore recours aux épigrammes de Martial quand il nous révèle sa précocité sexuelle, à une épode dHorace quand il évoque les odeurs de l’acte sexuel et qu’on cherche à cacher : « Namque sagacius unus odoror, /Polypus, an gravis hirsutis cubet hircus in alis / Quam canis acer ubi lateat sus. » (« Car Polype, j’ai un nez d’une subtilité unique pour sentir la lourde odeur de bouc des aisselles velues, plus subtil que celui du chien qui découvre la cachette du sanglier à l’âcre senteur. »)
C’est également dans le latin de Catulle, Horace et Ovide qu’il dissimule les détails de sa vie intime et amoureuse, qu’il s’agisse de ses prouesses sexuelles (« Sex me vix memini sustinuisse vices » que l’on traduit par « à peine si je me souviens d’y être allé jusqu’à six ») ou, au contraire, de ses infortunes sexuelles, qu’il est loin de dissimuler. Il forme ainsi un centon de deux vers des Priapées pour expliquer la cause de l’ennui que certaines femmes ont éprouvé en sa compagnie et suggérer ainsi qu’il avait un sexe de petite taille : « Si non longa satis, si non bene mentula crassa : / Nimirum sapiunt, videntque parvam / Matronae quoque mentulam illibenter. » (« si mon membre n’est pas assez long et bien gros ; les matrones le savent sans doute ») C’est d’ailleurs quand on considère le nombre de citations latines accumulées dans cet essai que l’on se dit que Montaigne n’avait finalement pas tout à fait tort de déclarer que son texte ressemblait à une « marqueterie mal jointe »…
Enfin, ce travail ne serait pas complet si l’auteur de cette étude passionnante ne prenait pas un savoureux plaisir à éclaircir et restituer le sens des textes latins dans lesquels Montaigne a prélevé toutes ses citations. Floyd Gray ne se contente pas d’énumérer les différentes citations grivoises de Montaigne, il les situe aussi par rapport à leur contexte d’origine. Il faut donc saluer ici la prodigieuse érudition de l’analyste sans laquelle certaines citations de Catulle ou Martial resteraient tout à fait incompréhensibles. Grâce à lui, texte et sous-texte se trouvent ainsi raccordés, pour notre plus grande joie et à notre plus grande surprise, car Floyd Gray sait attirer notre attention sur le sens explicitement homosexuel de certains vers latins que Montaigne a détourné et normalisé en leur apportant une coloration plus strictement hétérosexuelle, la seule qui pouvait être acceptable à l’époque. On s’étonne seulement que toutes ces belles citations, qui enrichissent la pensée de Montaigne, la dynamisent et la poétisent, aient pu être supprimées, expurgées, par des générations d’éditeurs soucieux, paradoxalement, de mieux faire connaître les Essais...

Mireille Habert, Montaigne traducteur de la Théologie naturelle. Plaisantes et sainctes imaginations, Paris, Classiques Garnier, 2010.

Dans les années 1550, soucieux de l’avenir parlementaire de son fils, Pierre Eyquem recommande à Montaigne de traduire du latin vers le français l’ouvrage d’un théologien catalan, en pensant que cet exercice facilitera certainement, le moment venu, son entrée dans la magistrature. Si Philippe Desan est l’un des rares spécialistes de Montaigne à faire le lien entre cet exercice scolaire et la carrière politique de l’écrivain (voir Montaigne. Une biographie politique, Paris, Fayard, 2014), la plupart des commentateurs ont plutôt tendance à voir les choses autrement et à considérer la traduction de La Théologie naturelle sous le seul angle de la carrière littéraire de Montaigne. Paul Bonnefon, par exemple, estimait que ce travail, publié en 1569, était en effet le premier exercice littéraire qui avait éveillé la vocation de l’écrivain. Et Mireille Habert, en 2010, n’est pas loin de penser la même chose, puisqu’elle date la traduction des années 1565-1567, c’est-à-dire quand Montaigne était un parlementaire établi et qu’il réfléchissait peut-être déjà à sa retraite littéraire. Dès l’introduction de son étude, elle souligne d’ailleurs les indéniables qualités littéraires du travail de Montaigne en déclarant qu’il souscrit pleinement aux préceptes d’Étienne Dolet qui avait publié en 1540 La Manière de bien traduire une langue en une autre, ouvrage dans lequel l’humaniste recommandait de ne pas s’en tenir à un mot à mot laborieux, mais invitait le traducteur à privilégier la clarté et l’élégance, sans se soucier de l’ordre des mots. Quoi qu’il en soit, la nouvelle traduction de Montaigne publiée pour la première fois le 30 décembre 1569 n’avait en tout cas plus rien à voir avec celle, anonyme, qui vit le jour en 1519, ce dont était parfaitement conscient l’auteur qui, dans la lettre-dédicace adressée à son père (et antidatée du 18 juin 1568, jour de la mort de Pierre Eyquem), écrivait : « J’ay taillé et dressé de ma main à Raymond Sebond, ce grand Théologien et Philosophe Espaignol, un accoustrement à la Françoise et l’ay devestu, autant qu’il a esté en moy, de ce port farouche et maintien barbaresque, que vous lui vite premierement ». 
1. Avant Mireille Habert, seul l’abbé Joseph Coppin avait consacré une étude à l’activité traductrice de Montaigne dans laquelle il considérait que notre auteur avait bien été fidèle à au théologien : « Montaigne garde fidèlement la pensée de Sebond. Il l’exprime mieux, mais c’est bien la même pensée » (Montaigne traducteur de Raymond Sebon, Lille, 1925, p. 80). Ce « mieux », comme le souligne très justement Mireille Habert, sous-tend l’existence d’un écart objectif entre le texte de Sebond et celui de Montaigne, qui va fournir le point de départ de l’enquête. Il va donc être question d’examiner si cet écart apporte au texte initial la marque d’une pensée qui lui est étrangère, voire rebelle, et comment cette même pensée se formule dans l’acte même de traduire. Mais dans la mesure où nul ne sait quel exemplaire Montaigne a utilisé, Mireille Habert se trouve dans l’obligation de confronter sa traduction aux différentes versions de la Theologia naturalis, tant imprimées que manuscrites, qui ont circulé tout au long du XVe siècle. Il convient donc, avant toute chose, d’avoir une bonne connaissance des trois états du texte de Sebond : 

1)      le manuscrit 747 de la bibliothèque de Toulouse, qui correspond à la copie de l’original, réalisée et certifiée par deux notaires toulousains, deux jours après la rédaction achevée de l’original le 11 février 1436. Ce manuscrit porte le titre Scientia Libri Creaturarum seu naturae et de homine et comporte une suite de chapitres non numérotés (348 au total). 
2)     l’édition imprimée par Guillaume Balsarin à Lyon entre 1484 et 1492 : cette édition, qui est respectueuse du manuscrit original, est foliotée et possède une table très détaillée qui utilise le foliotage. 
3)     L’édition de Richard Paffroed, imprimeur à Deventer. Il s’agit de la version imprimée la plus répandue. Cette édition, qui date de 1480, modifie le titre qui devient Theologia naturalis, ainsi que la disposition formelle du texte, qui compte désormais 330 chapitres numérotés au lieu des 348 non numérotés du manuscrit toulousain. Cette édition comporte également des manchettes et un index et de nombreuses corrections, tant sur le plan stylistique que sur le plan des idées.

La connaissance de ces « trois familles de texte », comme dit Mireille Habert, permet alors d’identifier avec certitude l’édition utilisée par Montaigne. Telle est l’originalité de cette étude qui confronte la traduction de Montaigne avec le texte de Sebond, considéré dans ses différentes variantes. Cet examen révèle qu’il existe dans le texte même de Sebond un certain nombre d’éléments polémiques qui ont entraîné, tant chez les copistes que chez les éditeurs qui se sont relayés pour assurer sa diffusion, un certain nombre de modifications. Ainsi, si l’on prend pour référence le manuscrit de Toulouse, la traduction de Montaigne révèle de nombreuses disparités avec le texte latin : on s’aperçoit en effet que les formules les plus polémiques du Prologue sont manquantes, notamment celles qui soulignent l’immédiateté de la compréhension du livre de la nature, et que les ambitions rationalistes de Sebond font l’objet d’une édulcoration, puisque Montaigne subordonne toutes les formules qui vantent l’efficacité de la science à la nécessité de la foi.
C’est en procédant à l’analyse et au classement des gauchissements du texte de Sebond que Mireille Habert se trouve alors en mesure de déterminer exactement l’édition suivie par Montaigne. L’analyste repère tout d’abord un certain nombre d’amplifications dans la traduction de Montaigne qui sont absentes du manuscrit toulousain, mais présentes dans l’édition Paffroed. C’est le cas, par exemple, lorsque Sebond traite des animaux supérieurs possédant l’attouchement, la mémoire et l’ouïe et qu’il donne l’exemple des chiens et des oiseaux. Là où le manuscrit toulousain indique simplement « ut canis avis », l’édition Balsarin « ut sunt canes aves et cetera » et l’édition Paffroed « ut canis cattus et similia », Montaigne propose la traduction « comme chiens, chevaux et semblables » qui semble d’ailleurs tout droit dériver de la traduction de Jean Martin qui amplifiait le texte toulousain en alléguant « lions, chevaux, chiens, bœufs, chèvres, moutons et leurs semblables ». Inversement, on peut identifier la version utilisée par Montaigne aux suppressions présentes dans la traduction qu’il nous a léguée. De nombreuses variantes traduisent la volonté des éditeurs de réduire le caractère franchement audacieux de certaines expressions de Sebond. Ainsi, l’édition Paffroed retranche l’expression « Qui videt hominem videt deum » présente dans le manuscrit toulousain – expression qui intervient à la suite d’une phrase où il est dit que Dieu imprime à l’homme son image comme le cachet en la cire. Et tandis que le traducteur anonyme de 1519 la traduisait par « qui voit l’homme, il voit Dieu », Montaigne supprime le passage en question et propose « tout ainsi que le cachet engrave la figure dans la cyre, ainsi Dieu empreint l’homme en sa semblance ». Il existe également des erreurs de copie dans le manuscrit toulousain qui ont été reproduites dans l’édition Balsarin et dans la traduction de 1519, mais corrigées dans l’édition Paffroed, ainsi que dans la traduction de Montaigne qui témoigne donc de la lecture du texte corrigé. Aux erreurs de copie, s’ajoutent les erreurs typographiques, qui suscitent parfois le malaise du traducteur. Comme l’écrit très justement Mireille Habert, « les écarts de graphie, qui peuvent être l’occasion de contresens plus ou moins cocasses (…) sont particulièrement précieux dans l’enquête qui est la nôtre pour apprécier les liens entre les différentes familles de texte » (p. 79). L’expression « et quia homo se ignorat a nativitate » devient ainsi, dans l’édition Paffroed, « et quia homo se ignorat a necessitate ». Or, comme Montaigne s’appuie sur cette édition, sa traduction témoigne d’un certain flottement. Cela se voit encore dans le chapitre 169 du manuscrit toulousain qui comporte la mention de « duo loca spalia », laquelle est transformée dans l’édition Balsarin en « duo loca spualia », puis corrigée dans l’édition Paffroed en « duo loca specialia ». La traduction de 1619, qui suit l’édition Balsarin, propose « deux lieux spirituels » alors que Montaigne, qui s’appuie sur la version Paffroed, suggère « deux demeures particulières et diverses ». Mais l’édition Paffroed ne se contente pas de corriger le texte sur le plan du style ou des idées, elle rajoute également des exemples et des notes érudites. On le voit au chapitre 250, quand Sebond développe l’idée qu’il est impossible à l’homme de payer sa dette envers Dieu en raison des intérêts de celle-ci. Pour faire comprendre l’idée, l’éditeur hollandais rajoute un exemplum que l’on retrouve également dans la traduction de Montaigne : « Pour exemple un debteur devoit à son creancier cent escus souz ceste condition, que si dedans tel jour il ne l’avoit payé il seroit tenu de les luy doubler. » On le voit, c’est à tous ces indices – amplifications, suppressions, erreurs de copie, erreurs typographiques, rajouts textuels – que l’on peut établir en toute certitude l’édition utilisée par Montaigne.
Mais Mireille Habert ne s’intéresse pas qu’aux éléments textuels. Elle observe encore que la traduction de Montaigne comporte 330 chapitres, tout comme l’édition Paffroed, alors que le manuscrit toulousain en comporte 348 : il convient ici de préciser qu’il ne s’agit pas d’une censure, mais de chapitres remembrés et qui correspondaient à d’anciennes subdivisions du texte. Elle porte son attention également aux éléments paratextuels comme les manchettes ou l’index : non seulement les notions indexées sont plus riches dans la traduction de Montaigne (la lettre A donne lieu à 4 termes indexés en latin, alors qu’en français, elle en offre 40), mais témoignent également de l’intérêt philosophique du philosophe qui croit bon d’indexer le terme platonicien d’« idée », lequel n’est même pas répertorié dans l’index de Sebond. Par ailleurs, le mode d’indexation est différent : alors que l’index de l’édition Paffroed renvoyait au numéro du chapitre, l’index de Montaigne renvoie au numéro de folio. Il résulte de tout cela que, « très attentif à la composition matérielle de son livre, Montaigne a contrôlé, ou peut-être rédigé lui-même, les manchettes et l’index, ainsi que les titres. » 
2. Dans la seconde partie de son étude, qui n’en est pas moins inintéressante, Mireille Habert replace l’ouvrage de Sebond dans l’histoire des controverses portant sur ce qu’on a appelé, après Averroès, la « doctrine de la double vérité », à savoir les vérités établies par la raison et celles reçues par la foi. Elle montre très bien comment le théologien, qui prétendait consolider par la raison les vérités de la religion et donner au lecteur en moins d’un mois (infra mensem) une connaissance de Dieu identique à celle qu’on acquiert au prix de longues années d’études, s’est attiré l’hostilité des fidéistes qui combattaient toute démonstration des vérités de la religion et considéraient qu’en matière religieuse, il convenait d’accorder au contraire tout le poids à la foi. Elle expose également très bien comment Montaigne s’est situé à l’intérieur de ce vaste débat et comment, de façon tout à fait délibérée, il a infléchi le texte de Sebond en renforçant le contenu religieux de ses assertions. Quel but poursuivait alors Montaigne ? Tel est l’enjeu de cette seconde partie consacrée à l’analyse des écarts entre le texte du théologien et celui du traducteur.
Ces écarts n’étant pas d’ordre stylistique, Mireille Habert assure que la traduction de Montaigne poursuit deux buts clairement distincts : un but critique, dans lequel le traducteur remet en question les prétentions rationalistes de Sebond, puis un but d’édification morale, dans lequel il invite le lecteur à se soumettre à la révélation.
Voyons le premier point. À plusieurs reprises, le traducteur laisse pointer son scepticisme devant l’effort de Sebond pour expliquer le mystère de la religion qui sont, par définition, inaccessibles à l’intellect humain : Montaigne a tout à fait conscience de la faiblesse de la raison, et du ridicule auquel elle s’expose, dès lors qu’elle se met en peine de démontrer les vérités du dogme. Le traducteur manifeste également son ironie critique devant les prétentions du théologien qui entend réduire l’abyme qui sépare la créature de la divinité : cela se voit très bien à l’emploi d’expressions familières ou comiques (« et tout d’un fil il enjambera de l’homme jusqu’à Dieu ») qui ruinent tout l’effet recherché par Sebond. Il est évident également que Montaigne exerce son regard critique en atténuant la violence des conclusions prétendument logiques de Sebond, notamment lorsqu’il substitue aux ergo et autres connecteurs les formules telles que « advouons hardiment » qui donnent au discours une allure nettement moins démonstrative. Pour Mireille Habert, « il s’agit là de signaux d’alerte offerts au regard critique du lecteur, par lesquels la traduction attire l’attention sur la façon dont le discours par preuves, à coup de ergo, manipule son destinataire en lui faisant reconnaître trop vite, comme des vérités certaines, ce qui demande la plus grande prudence et exigerait d’autres arguments plus approfondis » (p. 151). De façon encore plus significative, Montaigne abandonne le vocabulaire de la métaphysique et de l’ontologie au profit du discours de piété : en traduisant « Deo » par « créateur immortel » ou par « seigneur immortel de la mort et de la vie », il approfondit la dimension spirituelle du message de Sebond et restitue au discours du théologien sa dimension véritablement religieuse. Il en va de même avec les formules consacrées du raisonnement scolastique qui disparaissent pour laisser place à des termes où s’exprime le consentement du destinataire. Mireille Habert n’a pas tort de signaler que « les verbes d’exhortation, sur le mode injonctif, insufflent au propos une ferveur qui aboutit moins à l’acceptation rationnelle qu’à l’appropriation et à la revendication du dogme » (p. 155). Enfin, un examen approfondi révèle que Montaigne transforme des conclusions obtenues par le raisonnement en simples vues de l’esprit. Cela est particulièrement patent dans la substitution opérée au chapitre 59 du terme « cogitations » par celui de « saintes imaginations » et par l’utilisation du verbe « croire » dans le sens de « concevoir, conjecturer, imaginer ». Pour Mireille Habert, « l’inscription répétée du verbe croire dans la traduction constitue un moyen privilégié de ranger du côté de la décision de foi les conclusions que le théologien voulait obtenir par la raison naturelle » (p. 201).
Ces réflexions nous font aboutir au second point de la traduction que l’on évoquait tout à l’heure. Car en manifestant son orthodoxie religieuse et en faisant valoir la vocation de l’ouvrage de Sebond à transmettre une doctrine, Montaigne réoriente le discours rationaliste du théologien vers la foi. On le voit dans les derniers chapitres de la Theologia naturalis consacrés aux preuves historiques de la venue du Christ. Ici, le traducteur dramatise la représentation de la passion, souligne la méchanceté des bourreaux du Christ, intensifie la souffrance du Christ, à des fins évidentes d’édification morale, ce qui fait dire à Mireille Habert que cette traduction n’est pas seulement critique, mais aussi édifiante, en ce qu’elle incite à la croyance, exhorte à la foi et recommande la soumission à la parole révélée.
Comment faut-il alors interpréter l’accentuation de la perspective édifiante du texte de Sebond, si ce n’est par la volonté de Montaigne de se conformer au souhait des autorités ecclésiastiques, à une époque où l’unité religieuse est de plus en plus gravement menacée ? Il n’est pas anodin de rappeler, comme le fait d’ailleurs l’analyste au début de son étude, que cette traduction a été entreprise dans un contexte politique particulier, qui est celui des guerres de religion, et que le texte de Sebond pouvait ainsi être utilisé à des fins apologétiques et même produire des effets pragmatiques, comme Montaigne ne s’était pas priver de l’indiquer quelques années plus tard : « Je sçay un homme d’authorité, nourry aux lettres, qui m’a confessé avoir esté ramené des erreurs de la mescreance par l’entremise des argumens de Sebond » (Essais, II, 12, 447-448). Mais que faut-il entendre exactement par cette attitude de conformité aux autorités religieuses ? On ne sait pas bien, au terme de cette étude, si Montaigne est un fin tacticien qui avance masqué et espère retirer un bénéfice politique de sa traduction ou un chrétien sincère qui se contente de répondre à une injonction paternelle ? Et une fois que l’on a bien mis en évidence le renforcement du contenu religieux du texte de Sebond, quelle interprétation convient-il de donner in fine à cet infléchissement du texte ? C’est peut-être le seul regret que l’on éprouve à la lecture de ce livre, que l’auteure ne se saisisse pas des données que son enquête a mises en lumière pour traiter à nouveaux frais la question, ô combien malaisée et délicate, de Montaigne et la religion.

Paola Iemma, Les Repentirs de l’Exemplaire de Bordeaux (Essais, Livre I), Paris, Honoré Champion, 2004. 

Doit-on croire Montaigne lorsqu’il déclarait au livre III des Essais, dans le chapitre De la Vanité : « J’adjouste, mais je ne corrige pas » ? Paola Iemma se propose ici d’examiner la fameuse assertion de Montaigne à la lumière des repentirs inscrits dans l’Exemplaire de Bordeaux, l’unique document dont nous disposons pour examiner les Essais en train de se faire. L’objectif est moins de placer Montaigne devant ses supposées contradictions que d’analyser très finement la manière dont il s’y prenait pour corriger son texte.
Une des raisons pour lesquelles il est en effet impossible de prendre l’auteur des Essais ici au sérieux réside précisément dans le fait que, comme l’analyse très justement Paola Iemma, « les adjonctions impliquent tout de même des corrections, à cause des ajustements, même infimes, que le texte requiert » (p. 22). Il est un fait qu’entre 1588 et 1592, les Essais n’ont cessé de grossir : ce sont les copieux « allongeails » que l’on peut observer dans les marges du texte. Mais une lecture attentive permet de repérer des traces d’une opération parallèle d’élagage. Au cours de cinq chapitres, que nous allons passer en revue dans les lignes qui suivent, Paola Iemma s’emploie à dresser ici l’inventaire des corrections présentes dans l’Exemplaire de Bordeaux. Et ces dernières, qui sont de toutes sortes, touchent tant la forme que le fond : changements de ponctuation, chasse aux répétitions, atténuations de certaines formulations, actualisations ou révisions de jugements devenus caducs. Pourquoi Montaigne a-t-il alors laissé entendre qu’il ne corrigeait pas son texte ? Parce que, comme l’entrevoit très bien Paola Iemma, la correction contrevenait à l’idéal de sincérité et de franchise qui était le sien et mettait en péril le pacte de lecture scellé dès l’« Advis au lecteur ». Montaigne voyait dans la correction une sorte d’affèterie qui était en effet à l’opposé de la spontanéité censée le guider dans la peinture du moi. Voyons maintenant cela d’un peu plus près… 
1. Si le seizièmiste Alexandre Lorian voyait dans le besoin d’amplification un des traits caractéristiques de la prose narrative du XVIe siècle, on ne saurait, selon Paola Iemma, appliquer ce jugement à la prose de Montaigne qui est toute serrée et nerveuse. Montrant, dans un premier chapitre, combien Montaigne a éliminé les expressions redoublées, elle en vient fort paradoxalement à soutenir que les Essais s’amplifient en se condensant. Quelques exemples, prélevés dans le Livre I des Essais, montrent très bien le goût qu’avait Montaigne tant pour la brièveté : 

« chacun use de ses utils et moyens pour sa commodité et avantage. » (I, 14)
« Et puis ce continuel soupçon, cette deffiance qui met le Prince en doute de tout » (I, 24)
« le hazard et la fortune preste la main à ses opérations » (I, 24)
« il se rangea à l’usage et à la coutume » (I, 26)

Que pour la symétrie : 

« comme ceux qui esteignent par artificielle lumiere celle du jour, nous avons esteint et estouffé nos propres moyens par les moyens empruntez et estrangiers. » (I, 36)  

La tendance à l’accumulation, à l’abondance est donc sévèrement contenue dans les Essais, ce qui fait dire à Paola Iemma que « Montaigne peut à bon droit être compté parmi les paladins de la brevitas anticicéronnienne » (p. 43). Cette dernière se signale à l’abandon du martèlement anaphorique : 

« Tout ce qu’ils me dient, tout ce qu’ils et font, ce n’est que fard et piperie. » (I, 42) 

Et à l’élimination de tout « surpoids » qui leste inutilement le texte, comme dans I, 23 : 

« Un gentilhomme francès de bone maison se mouchait tousiours de sa main sans mouchoir : chose tresenemie de nostre usage. » (I, 23)  

Être gentilhomme signifie en effet appartenir à une « bone maison » : il n’est donc pas nécessaire d’ajouter cette précision qui est ici déductible de la qualité de gentilhomme. De même, « sans mouchoir » redouble inutilement « se moucher de sa main ».

La suppression des nombreux détails superflus dans la phrase conduit parfois Montaigne à privilégier une structure antithétique beaucoup plus porteuse de sens que celle qui accumule en 1588 tous les éléments anecdotiques : 

Il est « des nations entières où non seulement l’horreur de la mort estoit mesprisée, mais l’heure de sa venuë à l’endroit des plus cheres personnes qu’on eut festoyée : avec grande allegresse : <et> Et quant à la douleur, nous en sçavons d’autres où les enfans de sept ans souffroyent pour l’essay de leur constance à estre foettez jusques à la mort, sans changer de démarche ny de visage » (I, 23) 

Et parfois, ce sont des phrases entières qui sont supprimées au profit de citations latines qui ont le mérite, comme le remarque Paola Iemma, d’apporter une formulation globalement plus concise au propos. L’auteure conclut ce premier chapitre en rappelant que toutes ces corrections doivent bien sûr être mises en relation avec le processus de naturalisation de l’écriture et plus généralement avec l’esthétique de Montaigne proclamée en I, 26 : « le parler que j’ayme, c’est un parler simple et naif, tel sur le papier qu’à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré. » 
2. La chasse aux répétitions est un autre aspect des nombreuses corrections qui émaillent l’Exemplaire de Bordeaux. Entre 1588 et 1592, Montaigne avait d’ailleurs rédigé une directive à l’usage du typographe chargé de la nouvelle édition qu’il projetait de son livre. Il avait demandé ainsi le remplacement de certains mots (« appétit » à la place de « goût », « hasard » à la place de « fortune ») et de certains adjectifs (« noble » à la place de « bel ») dont les occurrences étaient, selon lui, trop fréquentes. Dans les Essais, Montaigne substitue ainsi plus d’un terme par un autre qui lui est équivalent : la « force » d’Alexandre devient « hardiesse », « disette » remplace « nécessité », etc. Et en I 23, la « sottise » évolue en « bestise » à cause de la trop grande proximité de l’adverbe « sotement » répété quelques lignes plus bas. Mais, comme le souligne Iemma, la chasse aux répétitions ne se réduit pas à la recherche mécanique de synonymes. En remplaçant un mot par un autre, Montaigne parvient à rendre son texte parfois plus imagé, comme avec « cette vieille espée » qui devient « cette espée rouillée ». Et l’auteure de remarquer en passant qu’il y a aussi des substitutions productrices d’allitérations : « ils ne peuvent prendre goût » devient : « ils ne peuvent prendre pied » ; « toutes les sectes des Philosophes se rencontrent » évolue en « toutes les règles se rencontrent ». 
3. Ces dernières considérations nous mènent tout droit au chapitre 3 consacré à la recherche de l’euphonie présente dans les Essais. Chapitre pivot dans lequel il est bien mis en évidence que c’est avant tout le goût de Montaigne pour les allitérations et les homéotéleutes qui a guidé une grande partie de ses interventions. Paola Iemma montre en effet que Montaigne a été de plus en plus sensible à dimension sonore de son texte et que certaines corrections semblent avoir été motivées, comme disait Pierre Villey, par « des questions d’oreilles ». Dans le processus de réécriture qui est à l’œuvre dans l’Exemplaire de Bordeaux, l’auteur des Essais semble s’être laissé aller à des jeux de mots qui traduisent une véritable joie des mots. Et notre auteure, qui a à cœur de montrer « l’alliance du son et du sens qui régit la correction du texte », relève ainsi toutes les allitérations nouvelles : citons les baisers de la jeunesse, évoqués au chapitre 55, qui de « savoureux et gourmands » se transforment en « savoureux, gloutons et gluants », ce qui n’est pas sans donner une coloration sensuelle plus importante à cette définition. Ailleurs, le texte s’enrichit aussi de nouvelles homéotéleutes : la vie « voluptueuse et tumultuaire » de Lucilius évoquée au chapitre 33 devient « voluptueuse et pompeuse ». De même, Paola Iemma relève fort pertinemment que le couple « Fabritius et Scipion » censé fournir un exemple de comportement barbare se mue en « Fabritius et Lælius ». Et enfin, quand Montaigne substitue « milieu » à « travers » dans la phrase : « le Cardinal Borromé qui mourut dernièrement à Milan au <travers> milieu de la desbauche », on ne peut qu’être sensible au rythme produit par la succession de labiales. L’inventaire se termine par quelques exemples de paronomases : à la place du plat « J’aime quelques vices », Montaigne a écrit : « Je suis quelques vices, mais j’en fuis d’autres » – « fuir »/« suivre » : un couple paronymique promis à une grande fortune dans la suite des Essais : « je m’instruis mieux par contrariété que par exemple, et par fuite que par suite » (III, 8). 
4. Dans le chapitre 4, l’auteure change de focale : elle ne s’intéresse plus aux petits détails, aux minuscules additions, aux substitutions de mots, qui rythment les corrections de l’Exemplaire de Bordeaux, mais à l’économie globale de l’« allongeail », ainsi qu’aux corrections apportées par Montaigne dans les strates successives de son texte, désignées classiquement par les lettres A (=1580), B (=1588) et C (=1592). C’est la raison pour laquelle ce chapitre comporte de plus larges extraits des Essais, eux-mêmes illustrés par de nombreux fac-similés de l’Exemplaire de Bordeaux, pour que le lecteur saisisse visuellement les allongements qui sont à l’œuvre dans ce texte. Ce qui permet en effet de voir comment les corrections s’entrecroisent et s’expliquent par l’adjonction des copieux allongeails que Montaigne rédige dans les marges du volume. 
5. Le cinquième et dernier chapitre s’intéresse aux « ruptures d’équilibre » induites par les nouvelles variantes. La plus significative d’entre elles est celle que Paola Iemma appelle « la disparition de La Boétie », avec l’évacuation dans l’Exemplaire de Bordeaux des Sonnets de l’ami tant célébré. Pas de doute que, pour elle, cette disparition doit être mise en relation avec l’affirmation toujours plus grande de la conscience de soi de l’écrivain : Montaigne y fait parler sa propre voix sans éprouver le désir ou la nécessité de la mêler à celle de La Boétie.
Selon Iemma, la manifestation de cette conscience de soi est également à l’œuvre dans les derniers agencements typographiques. Dans l’édition d’Abel l’Angelier (1588), le titre courant était en fausse page « ESSAIS DE M. DE MONTA. » et en belle page « LIVRE PREMIER ». Montaigne, qui n’était pas satisfait par cette disposition, voulait que son nom soit étalé en toutes lettres et qu’on puisse lire « ESSAIS DE MICHEL DE » en fausse page et « MONTAIGNE LIV. I » en belle page.
Oui, mais alors quid des autres voix fort présentes dans les Essais, à savoir les fameuses citations qui, comme l’a montré excellemment Floyd Gray, prolifèrent dans l’Exemplaire de Bordeaux ? Leur présence, selon Iemma, n’est pas incompatible avec la conscience de soi de Montaigne comme auteur : « Je ne dis les autres, sinon pour d’autant plus me dire. » (I, 26). Si l’auteur des Essais n’éprouve aucune honte à citer, c’est au contraire parce qu’il introduit une conversation à plusieurs voix et instaure un échange avec les auteurs anciens vis-à-vis desquels il se place en situation d’égalité. Selon Paola Iemma, « la polyphonie est une conquête de la maturité » (p. 195). En effet, Montaigne n’entend pas s’effacer derrière les auteurs qu’il allègue : « Certes j’ay donné à l’opinion publique que ces parements empruntez m’accompaignent. Mais je n’entends pas qu’ils me couvrent, et qu’ils me cachent : c’est le rebours de mon dessein, qui ne veux faire montre que du mien » (III, 12). C’est ainsi que plusieurs auteurs qui étaient présents de façon anonyme font leur entrée en grande pompe dans les Essais : « un ancien dict vrai » devient « Tite-Live dict vrai » ; « ce qu’un ancien en a très bien pensé » se transforme en « ce que Quintilien a en très bien pensé ».
Comme l’avait fait Floyd Gray avant elle, Paola Iemma se plaît dans ce chapitre à mettre en évidence les légères « torsions » auxquelles Montaigne soumet les citations lorsqu’il les raccorde à son texte et les transformations ou déformations de sens que le nouveau contexte suscite. Elle montre aussi que transformer une citation ne veut pas forcément dire la trahir, mais en reconnaître le pouvoir d’interpellation et la capacité à générer un sens nouveau.
L’auteure conclut son étude de façon très spéculative en rappelant que ce refus de l’achèvement ne concerne pas seulement Montaigne, mais la plupart des auteurs du XVIe siècle, et en philosophant sur la dialectique entre Protée (le patron de l’autobiographie) et Méduse (la muse de l’imprimerie) : selon elle, Montaigne aurait refusé la fixité de l’écriture produite par l’imprimerie. Et Paola Iemma de faire le lien entre l’allongement de la vie de l’écrivain et l’allongement du texte des Essais, au nom du principe consubstantiel de la vie et de l’œuvre de Montaigne (« Je n’ay pas plus faict mon livre que mon livre m’a faict, livre consubstantiel à son autheur »). Mais jamais, et c’est bien regrettable, il n’est dit que la réécriture d’un texte est un luxe réservé aux gens importants, surtout à l’époque de Montaigne où le coût de fabrication du livre était considérable. Pareil phénomène atteste ou de la richesse ou du succès de l’auteur, car un texte imprimé, dans le cas le plus normal, c’est toujours un texte qu’on ne réécrit pas. Et puisque la réécriture ou la réédition sont généralement (mais pas seulement) produites par le succès, il faut alors rappeler que lorsqu’un auteur réécrit, il le fait avec d’autant plus attention qu’il sait qu’il va être lu. C’est comme cela alors que doivent selon nous s’expliquer la chasse aux répétitions, la recherche des allitérations, qui ne sont en rien propres à l’auteur des Essais, ni davantage dérivables d’une quelconque esthétique montaignienne (« parler succulent et nerveux, court et serré »), mais plutôt le fait de tous les auteurs qui écrivent et se contentent de retravailler leur texte.
Jamais il n’est dit non plus, comme l’a portant bien établi George Hoffmann dès 1998, qu’en augmentant considérablement son texte, Montaigne a surtout voulu rendre un grand service à son éditeur, afin que ce dernier en conserve le privilège d’impression. « Le seul moyen dont disposait un libraire pour empêcher qu’un livre à succès comme celui de Montaigne ne tombe rapidement dans le domaine public consistait à soumettre aux autorités le livre sous une forme augmentée et revue de façon substantielle. » (La Carrière de Montaigne, p. 135) Ne faisant donc que se conformer à une pratique que Marot, Ronsard et Rabelais avaient suivie avant lui, Montaigne entendait vraisemblablement fournir, avec ce nouvel exemplaire, une nouvelle mouture des Essais, qui si elle ne comportait pas un quatrième livre, en addition aux trois précédents, se trouvait cependant augmentée de plusieurs centaines d’additions, qui en modifiaient l’équilibre global et justifiaient une nouvelle édition avant l’expiration du privilège.

Francis Jeanson, Montaigne, Paris, Le Seuil, 1959. 

Conçue à l’origine par Jean Bardet et Paul Flamand, la collection « Écrivains de toujours » a vu le jour en 1951. L’idée était alors de publier, à intervalles réguliers, « de petits livres où des écrivains de toujours seraient à la fois relus par des écrivains d’aujourd’hui et présentés en une brève anthologie, par eux-mêmes. » Francis Jeanson, qui en fut le directeur, entendait fournir au lecteur un texte facilement compréhensible, éloigné le plus possible de la glose savante, enrichi par de nombreuses illustrations et présenté dans un format de poche très maniable. Le projet rencontra un très grand succès commercial, si on en juge d’après les 106 titres de la collection parus entre 1951 et 1981.
C’est Jeanson lui-même qui s’attela à la rédaction du troisième opus de la collection consacré à Montaigne. Loin d’être une biographie portative, son texte se veut plutôt une présentation générale de l’œuvre, visant à mettre en lumière les trois périodes importantes qui scandent la rédaction des Essais : celle qui s’étend tout d’abord de 1572 à 1580, lorsque Montaigne compose les 94 premiers chapitres des deux premiers livres des Essais, puis celle qui va de 1580 à 1588, lorsqu’il augmente son texte d’un troisième livre comportant 13 nouveaux chapitres, enfin celle comprise entre 1588 et 1592, lorsqu’il procède à des additions manuscrites sur son exemplaire personnel de 1588. À ces trois états successifs du texte, Jeanson fait correspondre trois attitudes philosophiques différentes (présentées dans un ordre hiérarchique), qui n’ont cependant pas grand-chose à voir avec celles identifiées par Pierre Villey en 1908 dans les Sources et l’évolution des Essais de Montaigne.
En effet, là où ce dernier distinguait clairement une période stoïcienne (livre I) et une période pyrrhonienne (livre II), Jeanson considère que ces deux moments n’en font qu’un et qu’il existe une profonde unité entre les deux premiers livres des Essais, lesquels ne se déploient qu’en référence aux grands textes de l’Antiquité gréco-latine, ce qui, au passage, s’accorde avec le jugement plus tardif de Montaigne qui considérait lui aussi que ses premiers essais « pu[ai]ent un peu à l’estranger » (III, 5). Par ailleurs, Jeanson qualifie cette première période d’« absurdiste ». Est particulièrement visée ici l’Apologie de Raimond Sebond, qu’il juge très sévèrement : « Il y a du raisonneur et du sophiste, chez le Montaigne de cette période ; à la limite un piètre ratiocineur. (…) Chaque argument pris en lui-même est à peu près dépourvu d’intérêt ; mais leur succession échevelée, au cours de laquelle s’accumulent les contradictions, suggère la poursuite d’un autre but par-delà le but apparent. » (p. 46) Rappelons que dans ce chapitre, qui est le plus long des Essais, Montaigne entendait confondre la prétention des savants à soutenir la foi par la raison. Mais pour le chrétien qu’est Jeanson, c’en est trop ; et s’il accable ici Montaigne, c’est parce que sa démarche, croit-il, semble condamner la possibilité même de la foi.
La deuxième période de composition des Essais traduit un recentrement sur soi : jamais Montaigne n’a réaffirmé avec plus de vigueur que dans le livre III qu’il était lui-même la matière de son ouvrage et le principal objet de ses réflexions : « Je m’estudie plus qu’autre subject. C’est ma metaphisique, c’est ma phisique. » (III, 13) Jamais non plus il n’a conduit sa propre enquête avec autant d’indépendance : « Moy qui suis Roy de la matiere que je traicte, et qui n’en dois conte à personne… » (III, 8) Mais cette grande liberté de ton en a dérouté plus d’un, à commencer par Jeanson lui-même, qui, s’il n’intente pas ici le procès du narcissisme, manifeste tout de même quelques réserves sérieuses : « Cet “humaniste” n’aime pas les hommes : il s’aime à travers eux ; il a besoin d’eux pour se rencontrer. » (p. 81)
Voilà pourquoi notre auteur en vient donc logiquement à préférer la troisième couche des Essais, dans laquelle il note un changement de perspective, qui donne à l’œuvre toute sa consistance. En effet, si Montaigne s’était limité jusqu’à présent à décrire son existence, Jeanson constate que cette démarche retentit positivement sur la façon d’exister et qu’elle le conduit à célébrer plus généralement la vie (« il n’est rien de si beau et légitime que de faire bien l’homme, ni science si ardue que de bien savoir vivre cette vie », proclame ainsi le dernier Montaigne). Il remarque également que dans ses années ultimes, Montaigne s’appréhende en faisant plus sensiblement référence à autrui. Le philosophe s’ouvre alors à l’altérité et fait l’expérience de « soi-même comme un autre » (s’il est permis ici de détourner le titre de l’ouvrage de Ricoeur). Jeanson en veut pour preuve un passage caractéristique du chapitre intitulé « De l’exercitation ». Là où le texte de 1588 indiquait : « Ce n’est pas ici ma doctrine, c’est mon estude ; et n’est pas la leçon d’autruy, c’est la mienne », Montaigne ajoute, entre 1588 et 1592 : « Et ne me doibt on sçavoir mauvais gré pour tant, si je la communique. Ce qui me sert, peut aussi par accident servir à un autre. » (II, 6)
On pourrait relever dans l’Exemplaire de Bordeaux bien d’autres additions similaires, qui traduisent en effet l’intérêt grandissant de Montaigne pour ses congénères (« Qui ne vit aucunement à autruy, ne vit guere à soy. », III, 10), bien qu’il serait cependant exagéré de limiter les manifestations de cette attitude à la seule troisième période des Essais, comme le fait abusivement Jeanson. Celles-ci sont, pour une part non négligeable, antérieures à 1588. Difficile, à cet égard, de passer sous silence l’influence que le voyage en Italie (1580-1581) a eue sur l’évolution de la pensée du philosophe, comme l’a très bien montré Imbrie Buffum qui a consacré un des commentaires les plus intéressants au célèbre : « Nul plaisir n’a goust pour moy sans communication. » (III, 9). Dans un autre registre, on pourrait citer également le chapitre 13 du livre III, dans lequel Montaigne souligne l’urgence et la nécessité de penser en commun avec d’autres, ne serait-ce que pour se prémunir de l’erreur : « Quand je me trouve convaincu par la raison d’autruy d’une opinion fauce, je n’apprens pas tant ce qu’il m’a dict de nouveau et cette ignorance particuliere (ce seroit peu d’acquest), comme en general j’apprens ma debilité et la trahison de mon entendement ; d’où je tire la reformation de toute la masse » (III, 13). Mais on l’aura compris, c’est moins la dimension théorique que morale de la pensée de Montaigne qui intéresse en tout premier lieu ce philosophe très marqué par le personnalisme d’Emmanuel Mounier. Quel dommage alors de limiter la quintessence des Essais à cette seule dernière période !… 

Ken Keffer, Montaigne for ever. L’édition de l’Exemplaire de Bordeaux au début du XXe siècle, Paris, Honoré Champion, 2005 

Pendant plus de trois siècles, les lecteurs de Montaigne n’ont eu accès qu’à une seule édition des Essais, celle de 1595, mise au point par Marie de Gournay, à partir d’un exemplaire annoté de la main de l’écrivain qui était en sa possession et qui comportait des additions significatives par rapport à l’édition de 1588, la dernière parue du vivant de l’auteur. Si la découverte, à la fin du XVIIIe siècle, d’un nouvel exemplaire annoté de la main de Montaigne dans les Archives Municipales de Bordeaux a permis de relever un certain nombre de disparités avec le texte de l’édition de 1595, ce n’est finalement qu’un siècle plus tard que des universitaires, des érudits, des archivistes, etc., vont commencer à s’intéresser à ce qu’ils appellent désormais l’Exemplaire de Bordeaux et consacrer toutes leurs forces à l’édition de ce texte considéré à partir de ce moment-là comme étant le seul faisant vraiment autorité.
Ken Keffer, qui enseigne la littérature française au Centre College de Danville dans le Kentucky, restitue avec brio les événements, petits et grands, qui ont marqué la formidable aventure éditoriale qui s’est engagée à la fin du XIXe siècle et ne s’est achevée que pendant l’entre-deux-guerres : de 1868, lorsque la ville de Bordeaux indique qu’elle va financer une nouvelle édition critique des Essais, jusqu’à 1933, lorsque paraît le cinquième et dernier volume de l’Édition Municipale, sous l’égide de Pierre Villey. Au total, il aura fallu pas moins de six décennies pour que le projet soit mené jusqu’à son terme : le moins qu’on puisse dire, c’est que cette édition critique des Essais aura nécessité réellement plus de temps que Montaigne n’en a eu besoin pour produire son œuvre !
Comme l’explique Ken Keffer, le but de cette étude est double : il s’agit autant d’étudier les différentes éditions des Essais qui ont paru pendant ces quelque soixante-cinq années que les méthodes de travail employées par les érudits, dans la mesure où celles-ci mettent au jour tant l’éthique professionnelle des bibliothécaires et des savants que le « caractère très hiérarchisé des relations » (p. 16) qui régissent le travail de recherche au sein des bibliothèques des XIXe et XXe siècles.

Mais entrons tout de suite dans le vif du sujet. C’est en effet en 1868 que la ville de Bordeaux annonce qu’elle va réaliser une édition critique de l’Exemplaire de Bordeaux en suivant les instructions de Reinhold Dezeimeris, un érudit bordelais qui a publié un an plus tôt ses Recherches sur la recension du texte posthume des Essais de Montaigne, une dissertation dans laquelle il montre tout le parti qu’on peut tirer de cet exemplaire unique pour une nouvelle édition des Essais. La ville de Bordeaux a un double intérêt à soutenir cette entreprise : outre le prestige qui pourra rejaillir sur la ville, une nouvelle édition doit permettre de préserver le document d’un sinistre qui pourrait lui être fatal (« ce volume d’un prix inestimable et miraculeusement conservé peut être anéanti un jour ou l’autre par un sinistre et nous laisser d’éternels regrets ») et de couper l’herbe sous le pied des chercheurs étrangers à la ville de Bordeaux qui seraient tentés de s’approprier le document. D’entrée de jeu, ce projet a donc eu une forte dimension locale : dans l’esprit des fonctionnaires de la ville, l’Édition Municipale devait être l’affaire de quelques érudits bordelais (Dezeimeris et Barckhausen) regroupés au sein de l’Académie Impériale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux dont le président était Philippe-Jacques Roux. La crainte que des chercheurs étrangers s’emparent de ce projet n’était pas totalement dénuée de fondement puisque, exactement au même moment, Ernest Courbet, un bibliophile et fonctionnaire des finances de la ville de Paris, concevait le plan d’une édition parisienne des Essais qu’il exposait au docteur Payen, le grand spécialiste de Montaigne, lequel entendait subordonner d’abord ce projet à une édition d’un lexique sur Montaigne.
Quelques années plus tard, en 1884, et toujours à Paris, le professeur Guillaume Guizot, qui enseigne l’histoire de la littérature au collège de France, envoie à Bordeaux un certain Léon Manchon pour transcrire l’exemplaire unique de Montaigne en vue, là encore, d’une édition nouvelle des Essais. Pendant 6 semaines, cet étudiant transcrit un millier de pages. La même année, c’est au tour d’Ernest Courbet, qui n’a pas renoncé à son édition des Essais, de confier à un archiviste-paléographe dénommé Routhier une copie du manuscrit de Montaigne. La copie réalisée par cet archiviste est à la fois plus élaborée et plus méticuleuse que celle de Léon Manchon, car il s’agit d’une « copie figurée » qui reproduit non seulement les notes manuscrites de Montaigne, mais aussi leur agencement, leur disposition, au sein la page. C’est en découvrant cette transcription méticuleuse, achevée en juin 1886, que Courbet va affiner son projet et concevoir le principe d’une Édition Typographique. Considérée en effet comme plus fidèle que celle de Manchon, la copie de Routhier, ainsi que l’écrit Ken Keffer, « va hanter l’histoire des éditions critiques à la manière d’un fantôme » (p. 51). En effet, les montaignistes à cette époque ont la conviction que l’examen scrupuleux des annotations manuscrites de Montaigne peut leur révéler la pensée profonde et secrète de l’écrivain. Et Ken Keffer n’a pas tort de faire le lien entre cette attention aux détails matériels de l’écriture de Montaigne et le réalisme qui triomphe à la même époque avec le succès des romans de Flaubert et Zola : « en littérature, le réalisme propose de tendre un miroir à la réalité afin de voir tout ce qui pourrait être vu. » (p. 54) En 1895, c’est cette même copie, réalisée aux frais d’Ernest Courbet, que Dezeimeris, devenu directeur de la bibliothèque de Bordeaux, va vouloir acquérir : son idée est de s’en servir d’exemplaire de consultation pour protéger le manuscrit original. Mais son propriétaire parisien, Ernest Courbet, décline l’offre. Il a bien compris que Dezeimeris pourrait l’utiliser à des fins éditoriales…
L’Édition Municipale patine jusqu’en 1896, avec l’arrivée d’un nouveau sous-bibliothécaire, Albert Cagnieul, qui va devenir l’auteur de la troisième transcription des Essais. Paradoxalement, c’est à Courbet, le montaigniste parisien, qu’il doit cette tâche ! En effet, pour remercier la bibliothèque d’avoir permis à Routhier de réaliser sa copie, Ernest Courbet a envoyé trois volumes de l’édition de 1588 des Essais dans lesquels sont intercalés des feuillets blancs qui doivent permettre la réalisation d’une nouvelle transcription. Mais c’est seulement trois ans plus tard, en 1899, que la ville décide enfin de confier au sous-bibliothécaire la transcription des annotations de Montaigne sur les volumes offerts par Courbet. Enfin, après avoir été conçu quelque trente ans plus tôt, le projet est donc lancé ! Mais pour une raison peu claire, Cagnieul réalise sa copie sur des feuilles de papier millimétré, qui portent l’en-tête de la ville de Bordeaux, et non sur les pages blanches de l’édition donnée par Courbet. Cagnieul est méticuleux : il commence son travail en février 1900, mais en novembre 1901, il est loin de l’avoir terminé. Le maire-adjoint Henri de la Ville de Mirmont s’impatiente et demande des explications sur cette transcription qui n’avance pas au rythme voulu. La réponse de l’intéressé, sous forme d’une note qu’il transmet à sa hiérarchie, est un mélange de condescendance et de froideur administrative : « La transcription du manuscrit des Essais se poursuit avec toute la célérité que comporte l’exactitude minutieuse qu’on cherche à donner à ce travail. » Cagnieul justifie la lenteur de son travail par les difficultés de tout ordre qui surgissent de l’examen du texte. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que sa réponse a le don d’irriter le maire adjoint qui, dès lors, ne va plus le rater…
La vengeance du maire-adjoint éclate quelques mois plus tard, lorsque Cagnieul reçoit une proposition d’un établissement scolaire de la ville de Bordeaux. « Étant quotidiennement au contact de l’un des livres les plus extraordinaires jamais écrits » (p. 67) comme l’écrit à juste titre Ken Keffer, Cagnieul s’est sans doute très vite attiré une réputation d’érudit dans les milieux lettrés bordelais. Et lorsqu’en 1902, l’École Normale des Jeunes Filles de Bordeaux le sollicite pour un cycle de conférence sur l’histoire du livre, il est possible que l’employé ait senti alors son heure de gloire arriver. Mais tout sous-bibliothécaire qu’il était, il devait encore passer par les fourches caudines de l’administration pour demander l’autorisation de s’y rendre et emprunter des documents (notamment l’Exemplaire de Bordeaux) qui étaient susceptibles de « donner de l’attrait à ces leçons ». La demande a beau être appuyée par Raymond Céleste, le directeur de la bibliothèque, Mirmont est bien décidé à mettre des bâtons dans les roues de Cagnieul : il autorise les conférences, mais à des heures où personne ne peut s’y rendre, ce qui va de fait aboutir à leur annulation, et, cerise sur le gâteau, il s’oppose au prêt des documents. Il rappelle surtout Cagnieul à ses devoirs : il doit se consacrer exclusivement à sa transcription et ne pas se détourner de son but. Quelques mois plus tard, en février 1903, la sanction tombe : Mirmont décide de mettre fin à son travail et affecte Cagnieul à une autre tâche : il continuera à faire des transcriptions, mais de Cicéron et non plus de Montaigne…
C’est Fortunat Strowski, un jeune professeur de littérature à l’Université de Bordeaux, qui prend le relais du travail de transcription et rend compte de son travail éprouvant dans une lettre adressée à son maître en littérature, Ferdinand Brunetière : « J’y use mes jours et j’y use mes yeux. » (7 décembre 1904). Pendant ce temps, Courbet marque des points : en mars 1905, il propose au directeur de l’Imprimerie Nationale, Arthur Christian, d’effectuer une Édition Typographique des Essais, qu’il accepte avec enthousiasme. Et c’est le mois suivant, en avril 1905, que Strowski apprend que l’Édition Municipale a désormais une rivale sérieuse, l’Édition Typographique. Aussi, lorsqu’il rencontre, à la fin de l’été, l’un des collaborateurs de Courbet, le docteur Armaingaud, qui lui fait part de l’avancée de ses travaux, il est au bord de la crise de nerfs. Mais, en discutant plus avant avec Armaingaud, Strowski découvre que l’Édition Typographique s’appuie sur une copie qu’il juge inférieure à la sienne : celle que Routhier avait effectuée entre 1884 et 1886. Il en fait part aux autorités municipales et fait savoir, après l’avoir examinée, qu’elle est « criblée de fautes et établie d’après une méthode par trop rudimentaire ». Dès lors, pour éviter que les éditeurs parisiens ne procèdent à de nouvelles comparaisons, Strowski va mobiliser toutes ses forces pour qu’ils ne puissent plus avoir accès au manuscrit original. Il va d’abord convaincre le directeur de la bibliothèque, Raymond Céleste, de protéger l’Exemplaire de Bordeaux de l’emprise des paléographes et va ainsi demander au maire de Bordeaux qu’il prenne des mesures très strictes pour en contrôler la communication. Puis il va ridiculiser dans la presse les tentatives de déstabilisation menées conjointement par l’État, le Gouvernement et l’Imprimerie Nationale, puisque cette dernière est placée sous la tutelle du Garde des Sceaux. Enfin, il alerte la ville de Bordeaux sur le risque très grave qu’il y a à manipuler de nouveau l’Exemplaire de Bordeaux. En affirmant que « certaines des encres dont [Montaigne] se servait sont très sensibles à la lumière du jour » et que « les exposer de nouveau et longtemps à la lumière, ce serait les condamner à disparaître », il compte bien tirer parti de la fragilité du manuscrit pour en faire interdire l’accès à ses ennemis. Face à ces accusations, Courbet fait preuve d’une totale équanimité. Il se contente de rappeler que les deux éditions, qui ne visent absolument pas le même public, ne sauraient être rivales : elles se complètent mutuellement.
Le 13 septembre 1906, jour anniversaire de la mort de Montaigne, Armaingaud se rend à la bibliothèque de Bordeaux pour demander la copie figurée de Cagnieul, réalisée quelques années plus tôt, mais négligée par Strowski. Il repart avec la transcription sous le bras, sans que ce Cagnieul ait eu son mot à dire dans cette affaire. Comme l’écrit très lucidement Ken Keffer, il s’agit ni plus ni moins que d’« un raid sur sa transcription qu’il considère comme sa propriété intellectuelle » (p. 85). Ce vol suscite chez l’intéressé un sentiment d’indignation et de honte qui le conduit à présenter le lendemain sa démission à Raymond Céleste : « Vous apprécierez, Monsieur le bibliothécaire, le degré de préjudice qui pourrait m’advenir d’une pareille insinuation, si elle était admise, puisque, fonctionnaire municipal, je serais accusé de collaborer à une œuvre que l’on présente comme une concurrence à l’édition des Essais entreprise par la ville de Bordeaux. » (p. 86) Cagnieul connaissait mieux que personne la part d’originalité de son travail et craignait que ses notes soient reprises dans l’Édition Typographique. Il avait ainsi demandé à être couvert par sa hiérarchie pour qu’on ne le soupçonne pas d’être un traitre : « Je voudrais simplement obtenir de votre haute bienveillance que, pour me couvrir des soupçons qui pourraient m’atteindre, vous jugiez à propos d’aviser l’administration municipale de la mesure que vous avez prise, afin qu’il n’y ait pas de malentendu possible et qu’on ne fût pas tenté d’attribuer à une collaboration occulte de ma part les similitudes qu’on ne manquera pas de relever entre l’édition de Paris et les résultats du travail que j’ai exécuté par les ordres de la Municipalité. » (p. 87)
Le 31 octobre 1906, Cagnieul quitte donc Bordeaux pour rejoindre la bibliothèque d’Orléans en qualité de bibliothécaire. C’est au cours du dernier mois qu’il passe à la bibliothèque de Bordeaux, qu’il va croiser, sans lui adresser la parole, l’archiviste-paléographe Ernest-Daniel Grand, qui travaille pour le compte de l’Édition Typographique. Ce dernier a demandé au maire l’autorisation de consulter le manuscrit de Montaigne et de photographier certains passages. Si le maire-adjoint donne l’impression d’accéder à sa demande, en lui suggérant de se mettre en contact avec Strowski qui use quotidiennement de l’exemplaire pour l’édition Municipale, il lui refuse en revanche les photographies, après s’être entretenu avec Guillaume Bréton, le directeur des éditions Hachette, auquel il réserve le privilège de photographier l’Exemplaire de Bordeaux pour une autre édition des Essais, l’Édition Photographique. Selon le nouveau règlement en vigueur, Grand est astreint à consulter les Essais avec une plaque de verre pour arrêter les effets de la lumière. L’accueil que lui réserve Céleste, bras armé de Strowski, est glacial, au sens propre comme au figuré : pendant l’hiver 1906-1907, il est condamné à travailler dans une salle non chauffée et mal éclairée, ce qui rend son travail impossible, comme il s’en plaint ouvertement à Céleste. C’est comme cela que l’Édition Municipale rattrape son retard sur l’Édition Typographique : le premier volume voit le jour en 1906 et le second en 1909. Ces deux volumes consacrent indiscutablement la victoire de Strowski sur Courbet.
En 1909, entre en scène un nouvel acteur, dont le rôle va être considérable. Il s’agit de Pierre Villey, un philologue de moins de 30 ans, qui rejoint l’équipe de l’Édition Municipale. Un an plus tôt, ce jeune chercheur a publié un ouvrage extrêmement important, Les Sources et l’évolution des Essais de Montaigne, dans lequel il a proposé une datation des différents chapitres du livre après avoir relu la plupart des ouvrages qui constituaient la bibliothèque du philosophe. Ce travail est d’autant plus admirable que Villey était aveugle depuis l’âge de 4 ans et que son travail exigeait une certaine acuité visuelle. L’arrivée de Villey coïncide avec le retrait de Strowski qui, après la publication du second volume, commence à devenir de moins en moins présent… Et c’est au moment où l’Édition Municipale s’essouffle que l’Édition Typographique reprend vigueur : ses éditeurs annoncent la publication d’un premier volume pour l’année 1913. Comme l’écrit Ken Keffer, « l’euphorie liée à [cet événement] pousse un groupe d’ardents montaignistes, Courbet, Armaingaud et Monod, leur chef,  à donner une forme officielle à leur groupe. » (p. 113) C’est dans ces conditions que le 21 décembre 1912, ils créent à Paris la Société des Amis de Montaigne. Le groupe se réunit sous la présidence d’Anatole France, à qui l’on demande une préface à l’édition de l’Imprimerie Nationale. De son côté, Henri Roujon remercie « l’âme du montaignisme », à savoir Armaingaud, ainsi que Courbet, Strowski et Villey, pour leur inestimable contribution aux études sur Montaigne. L’heure semble d’autant plus à l’apaisement entre les deux camps que Strowski a quitté Bordeaux pour Paris où il enseigne désormais la littérature à la Sorbonne. Lors de sa première allocution, Armaingaud évoque les mérites respectifs des deux éditions : l’Édition Municipale qui s’adresse aux bibliophiles et amateurs de lettres donne « les parties ajoutées ou corrigées de la main de Montaigne, en les incorporant au texte et en les distinguant par des caractères italiques », tandis que l’Édition Typographique, qui s’adresse essentiellement à des experts de Montaigne, donne les additions et suppressions « page par page, ligne par ligne, en occupant sur les marges la place qu’elles occupent réellement sur l’exemplaire annoté ».
Lorsqu’elle voit le jour en 1913, l’Édition Typographique, reporte sur la page de titre un faux millésime : l’année 1906. Les éditeurs veulent par ce geste montrer que leur travail est contemporain de l’Édition Municipale et qu’il s’inscrit dans une démarche de fidélité absolue au texte de l’Exemplaire de Bordeaux. Par ailleurs, depuis qu’il est affecté à Paris, Strowski a changé. L’Édition Municipale est devenue le cadet de ses soucis. Il ne répond même pas aux courriers pressants du maire de Bordeaux qui s’inquiète du « ralentissement fâcheux » qu’il constate dans la publication des Essais. L’équipe municipale ne lui pardonne pas d’avoir accepté, pour des raisons de carrière, un poste à la Faculté des Lettres de Paris. Et l’on peut mesurer le choc lié à ce départ à la préface que Mirmont rédigea plusieurs années après, pour le troisième volume de l’édition Municipale : il y dépeint Strowski comme un « émigré » qui a « déserté » sa « patrie »… L’adjoint dit avoir eu toutes les peines du monde en 1913 pour obtenir les dernières transcriptions de l’intéressé, alors qu'il était pourtant si proche du but (à la page 190 du troisième livre des Essais). L’absence de coopération de Strowski force Mirmont à le démettre de ses fonctions. Et Pierre Villey, qui avait été choisi seulement pour compléter l’Édition Municipale de deux volumes supplémentaires, se retrouve seul à bord : il va devenir le successeur de Strowski et superviser le quatrième volume consacré aux sources des Essais et le cinquième au vocabulaire de Montaigne.
La guerre qui éclate en 1914 va ajourner les différents projets conçus depuis de longues années et tout remettre en question. Lorsqu’elle s’achève, le projet n’est plus d’actualité. Les principaux protagonistes ne sont plus là : Ernest Courbet est mort en 1916, à l’âge de 79 ans, ce qui a incontestablement mis un coup de frein à l’Édition Typographique, dont les deuxième et troisième volumes ne paraîtront qu’en 1927 et 1931, sous l’impulsion du docteur Armaingaud, à l’aube de ses 90 ans ! À Bordeaux, les premiers souscripteurs de l’Édition Municipale ont quasiment disparu. Les libraires sont découragés : ils ne peuvent que relayer les attentes déçues de leurs lecteurs. Un troisième volume paraît toutefois en 1919, mais les quatrième et cinquième volumes coordonnés par Villey sont remis aux calendes grecques. Quoi qu’il en soit, c’est une perte financière pour la ville. Et c’est finalement sous la pression des célébrations du quatre centième anniversaire de la naissance de Montaigne, en 1933, que Pierre Villey édite les deux derniers volumes auxquels il se consacrait depuis de longues années. Ainsi prend fin cette saga éditoriale… Elle s’achève amèrement pour Villey qui apprend que les élus de la ville de Bordeaux, qui s’apprêtent à commémorer l’événement au mois de mai, ont oublié de l’inviter le jour de la fête organisée en l’honneur de cet anniversaire. Ce dernier meurt tragiquement la même année, dans un accident de train. Il est suivi quelques mois plus tard par le docteur Armaingaud, qui referme cette marche. Avant de disparaître, ce dernier a juste et le temps de commander au sculpteur Paul Landowski une statue en bronze de Montaigne installée depuis 1932 devant la Sorbonne.

En retraçant l’histoire des éditions des Essais de la Belle Époque jusqu’à l’entre-deux-guerres, Ken Keffer est parvenu dans ce livre qui se lit comme un thriller à faire revivre les différents protagonistes qui ont lutté pendant de longues années pour voir aboutir leur projet d’une édition critique de l’Exemplaire de Bordeaux. Aux côtés des figures bien connues de cette grande aventure éditoriale, telles Fortunat Strowski, le docteur Armaingaud ou encore Pierre Villey, l’auteur de Montaigne for ever donne vie à ces personnages complètement oubliés de l’histoire littéraire, tels le bibliophile Ernest Courbet, le copiste Routhier, le sous-bibliothécaire Albert Cagnieul, le conservateur et directeur de la bibliothèque Raymond Céleste ou encore le paléographe Ernest-Daniel Grand, dont il restitue la correspondance dans un appendice volumineux qu’on lit avec d’autant plus de curiosité que ces lettres sont éditées pour la première fois. Et en se proposant d’étudier les méthodes de travail employées par les érudits autant que le cadre institutionnel dans lequel elles s’organisent, il met au jour la déontologie de ces différents acteurs de la recherche et donne à voir le caractère très hiérarchisé de ces relations professionnelles, ce qui n’est bien sûr pas du dernier intérêt pour le bibliothécaire que je suis.


Georges Laffly, Montaigne libre et fidèle, Le Barroux, Éditions Sainte Madeleine, 1997.

Si on voulait avoir la preuve qu’on peut écrire des livres sur Montaigne sans avoir jamais rien compris à toute sa philosophie, il n’y aurait qu’à lire le Montaigne libre et fidèle de Georges Laffly. Cet essayiste catholique, proche des milieux d’extrême droite (il a publié dans Minute, La Nation française, Itinéraires, etc.), n’aime pas le culte que notre époque voue à l’auteur des Essais et entend bien le faire savoir. Il considère en effet que c’est en modelant les écrivains du passé à nos habitudes de pensée et à nos préjugés qu’on en fait des grands hommes et des génies intemporels. La modernité de Montaigne serait donc trop chèrement achetée : au prix de contorsions intellectuelles qu’il entend dénoncer. Si la lutte contre l’anachronisme (ou ce qu’Antoine Compagnon appelle les lectures allégoriques des Essais) est une entreprise en soi digne d’éloges, veillons tout de même à ne pas tomber dans l’excès exactement inverse, c’est-à-dire à rendre Montaigne exotique, en faisant de lui un étranger, qui n’aurait plus rien à nous dire. Or, telle semble bien être l’entreprise de Georges Laffly qui s’efforce de construire un Montaigne en opposition complète aux valeurs de notre époque : combattant vigoureusement la thèse de Brunschvicg qui faisait de l’auteur des Essais un pacifiste, il tente péniblement de nous faire adhérer à la vision d’un Montaigne fasciné par les armes et les problématiques guerrières…
Laffly se délecte ainsi de tout ce qu’il y a de plus déroutant dans les Essais, de tout ce qui va à contre-courant de l’esprit commun de notre siècle. Considérant que le vrai Montaigne est celui qui se méfiait des idées nouvelles, notre essayiste pourfendeur du « politiquement correct » cherche donc à mettre en valeur l’aspect toujours subversif de la pensée du philosophe : « il doit surprendre aussi bien aujourd’hui, et même choquer. Avouons-le. On ne saurait en faire un féministe. Il ne pense même pas qu’il soit bon d’instruire les femmes » (p. 23). Cette présentation est quelque peu tendancieuse et souffre d’une méconnaissance profonde de la pensée de Montaigne, laquelle était beaucoup plus nuancée qu’il n’y paraît. Tout affairé à légitimer sa propre misogynie, Laffly est contraint de passer sous silence tout ce qui pourrait au contraire, dans les Essais, stimuler la réflexion des féministes de notre époque. Rappelons que Montaigne avait tout à fait conscience de l’emprise de la domination masculine (« Les femmes n’ont pas tort du tout quand elles refusent les reigles de vie qui sont introduites au monde, d’autant que ce sont les hommes qui les ont faictes sans elles », III, V, 854) et qu’il n’était pas d’accord pour naturaliser la différence des sexes : « je dis que les masles et femelles sont jettez en mesme moule : sauf l’institution et l’usage, la difference n’y est pas grande. Platon appelle indifferemment les uns et les autres à la societé de tous estudes, exercices, charges, vacations guerrieres et paisibles, en sa republique; et le philosophe Antisthenes ostoit toute distinction entre leur vertu et la nostre. » (III, V, 897)
Partisan de l’Algérie française, Georges Laffly, qui n’en a jamais digéré l’indépendance, s’élève aussi contre les analyses qui font de Montaigne un anticolonialiste avant l’heure. Il considère qu’il s’agit là d’un « anachronisme trompeur » (p. 60). Citant le très maurassien François Sentein, qui considérait qu’il était absurde de faire condamner une institution des XIXe et XXe siècles par un auteur du XVIe siècle, il préfère penser que Montaigne, s’il avait eu à juger de la colonisation, se serait prononcé résolument en sa faveur, en ayant présent à l’esprit le prestige « des colonies grecques et romaines qui avaient étendu de Gibraltar au Caucase la civilisation antique, objet de son culte ». Et Laffly de rappeler l’étymologie latine : « colere : cultiver, soigner ». Faire de Montaigne le thuriféraire de la colonisation revient à l’ancrer dans le XXe siècle : je ne suis pas sûr que l’on soit beaucoup plus avancé sur ce point, mais Laffly n’est pas à une contradiction près ! Le reste du livre est à l’avenant : rappelant que Montaigne a été le témoin de trois grands chocs culturels (la découverte du Nouveau Monde, la découverte de l’Antiquité et la rupture de l’unité religieuse), notre essayiste considère que la lecture des Essais peut encore nous être utile pour surmonter les grands chocs culturels que nous subissons. Et Laffly de citer, pêle-mêle, les manipulations génétiques, l’hédonisme enragé, la déperdition de la foi, le djihadisme et l’invasion des civilisations exotiques : « Une gare ou une grande avenue, lieux de promenade, offrent de nos jours un spectacle extrêmement diversifié, où l’on retrouve tous les costumes nationaux, tous les tissus, toutes les coupes de cheveux. Il en est de même pour la nourriture. Toutes les cuisines cohabitent, dans la moindre ville : italienne, chinoise, maghrébine, turque, mexicaine, yankee. Le plus difficile à trouver, en France, c’est un pot-au-feu » (p. 121). À gerber !


Maxime Lanusse, Montaigne, Paris, Collection des classiques populaires, Lecène, Oudin et Cie, 1895.

En 1895, à quelques mois d’intervalle, deux ouvrages de vulgarisation paraissent sur Montaigne : celui de Paul Stapfer, dans la collection des « Grands Écrivains français », et celui de Maxime Lanusse, dans la collection des « Classiques populaires » – le second citant abondamment le premier. Ces deux livres, qui ne sont pas uniquement des biographies, malgré ce que suggère leur titre identique, mais également des études sur la pensée et le style de l’écrivain, ont le mérite de lancer Montaigne sous la Troisième République, alors que celle-ci n’a guère participé au tricentenaire de la mort de l’écrivain en 1892. Ils ont en commun aussi de s’inscrire dans le renouveau des études montaniennes, illustré par les figures aussi diverses que celles du juriste Alphonse Grün, du docteur Payen et du conservateur de la bibliothèque de l’Arsenal, Paul Bonnefon, auxquelles Maxime Lanusse ne manque pas de rendre hommage dès l’avant-propos.
Qu’y-a-t-il, dans la vie ou les écrits de Montaigne, qui soit susceptible de brusquer les hommes de la Troisième République ? Maxime Lanusse a sa petite idée : le fait, premièrement, que Montaigne parle si peu de sa femme, Françoise de La Chassaigne, alors qu’il « nous ouvre toutes grandes les portes de sa garde robe et de son alcôve » (p. 42). Le fait, ensuite, qu’il ne semble guère avoir été affecté par la perte de ses enfants (n’avoue-t-il pas en avoir perdu « deux ou trois en nourrice, sinon sans regret, au moins sans fâcherie » ?) et qu’il va même jusqu’à prétendre qu’il vaut mieux être « père de l’Énéide que du plus beau garçon de Rome » (II, 8, 402). Mais pour Maxime Lanusse, tout cela ne prête guère à conséquence : notre auteur considère en effet que Montaigne a été jugé par des critiques superficiels qui l’ont pris à la lettre. Il se propose donc d’opposer à telle page des Essais qui pourrait nous déplaire, telle autre page qui affirme exactement le contraire : « N’aima-t-il pas les enfants, celui qui flétrit avec tant d’éloquence la barbarie des traitements qu’on leur infligeait ? celui qui réclama pour eux ce droit à l’indulgence, dont nous, hommes faits abusons volontiers ? qui demandait aux pères de se laisser aimer, non de se faire craindre ? » (p. 45). Rappelant, dans ce même chapitre, tout l’amour que l’auteur des Essais vouait à son père, il considère que cette affection paternelle est réversible et que si Montaigne était capable d’aimer son père, il était également capable d’aimer sa fille : « Nous ne prétendons nullement que Montaigne fut très sensible aux intimes joies du foyer ; mais du moins, qu’on ne le représente pas comme un père dénaturé, qui eût mieux aimé enterrer sa fille Eléonore que ses Essais. Lui qui chérit son père d’une affection si ardente, il n’aurait pas aimé ses enfants ? Fils pieux, il se serait montré à ce point père dénaturé ? » (p. 46)
Il est d’ailleurs significatif que, dans la seconde partie de cette étude consacrée à la pensée de Montaigne, le seul chapitre des Essais approuvé sans réserve soit celui dans lequel le philosophe condamne les méthodes d’enseignement de son temps et propose une « réforme de l’éducation » (p. 180). Faisant de Montaigne l’un des plus grands pédagogues de l’histoire, il considère que le chapitre des Essais intitulé « De l’institution des Enfans » préfigure l’intérêt éducatif des Lumières, lui-même précurseur de l’école gratuite et obligatoire de Jules Ferry : « Ses conseils, marqués toujours au coin du bon sens le plus ferme, souvent inspirés par une rare et pénétrante psychologie – Locke et Rousseau, et combien d’autres après eux, n’ont guère fait que les développer dans leurs meilleures pages pédagogiques ; et nous-mêmes, après trois cents ans, nous les relisons avec grand plaisir et grand profit, car nul n’exprima jamais, en termes plus piquants ou plus éloquents, une plus saine et plus salutaire doctrine. » (p. 193)
Autre point d’achoppement pour les hommes de la Troisième République : le soutien de Montaigne à la monarchie royale, alors que celle-ci était mise en cause par des théories nouvelles, calvinistes notamment. Il est certain que le légitimisme ou le conservatisme politique de Montaigne ont pu nuire aux célébrations du troisième centenaire de sa mort en 1892, mais Maxime Lanusse n’entend pas, comme certains, dédouaner Montaigne et prétendre qu’il ne s’agit là que d’une simple parure ou mesure de précaution. Il considère au contraire que Montaigne était un catholique sincère, en dépit de sa philosophie très peu chrétienne. Et il rappelle qu’il s’était spontanément présenté au Parlement de Paris en 1562 pour y faire une solennelle profession de foi catholique, que pas une seule fois il n’a raillé les moines, qu’il a toujours accompli ses devoirs religieux, et qu’on le voit, en plein voyage d’Italie, faire ses dévotions et suspendre un ex-voto à Lorette… Tout cela, Maxime Lanusse ne le nie pas. Mais, pour rendre Montaigne un peu plus présentable, il entend encore une fois le rapprocher de Rousseau, en rappelant l’un des grands combats politiques qu’il a mené, celui contre l’institution de la torture et la prétention de certaines nations à dominer des continents et des peuples entiers : « Avant Rousseau, il a pensé et dit que les plus heureuses nations sont celles qui obéissent le plus simplement aux lois naturelles ; avant Rousseau, il a humilié la civilisation aux pieds de la barbarie des sauvages et nié qu’un peuple soit d’autant meilleur ou plus fort qu’il est plus versé dans la connaissance des lettres ou des arts. » (p. 165).
Au Montaigne ennemi des révolutions et « dégoûté de la nouvelleté », il substitue donc un Montaigne réformateur et profondément attaché au progrès de la justice de son temps. Montaigne estimait en effet qu’il y avait trop de lois confuses et contradictoires, mais surtout que les coûts exorbitants de la justice pouvaient être un frein pour le justiciable qui se trouvait contraint à renoncer à l’exercice de ses droits. Dans une remontrance adressée au roi Henri III au lendemain de son élection de 1583, il plaidait alors pour une justice gratuite : « Il est requis quelle soit administrée gratuitement et à la moindre foulle du peuple autant que faire ce peut. (…) d’autant que ce qui ne coûtait qu’un sol en coûte deux, et pour un greffier qu’il fallait payer, il en faut payer trois, à savoir le greffier, le clerc et le clerc du clerc, de façon que les pauvres n’ayant le moyen de satisfaire à tant de dépenses sont contraints le plus souvent de quitter la poursuite de leurs droits. » (p. 177)
S’interrogeant sur l’héritage de l’auteur des Essais, Maxime Lanusse souhaite que « les générations nouvelles acceptent de plus en plus l’influence de Montaigne ». Car s’il est une leçon qu’il faut retenir de cet écrivain qui n’a rien perdu de sa jeunesse et de son intérêt , c’est bien la sainte horreur des affirmations trop précises, la joie de vivre, la modération et la tolérance, autant de valeurs sur lesquelles Lanusse termine son ouvrage : « Pourrions-nous leur proposer un conseiller plus sage et plus sûr, qui nous enseigne à être content de notre destinée, à limiter nos désirs, à reconnaître de bonne foi et avec grâce les qualités de nos adversaires, en un mot à pratiquer virilement ces trois vertus sociales par excellence, et celles-là même que l’on apprend à aimer dans les Essais, la modération, la tolérance et la belle humeur ? » (p. 238)



Michael Metschies, La Citation et l’art de citer dans les Essais de Montaigne, Paris, Honoré Champion, 1997.

La thèse que Michael Metschies a soutenue en 1966 à la Faculté de philosophie de Cologne (Zitat und Zitierkunst in Montaigne « Essais ») a eu un retentissement tel que, trente ans après, Claude Blum, directeur des « Études montaignistes », jugeait utile de la mettre à la disposition du lecteur français en demandant à Jules Brody de la traduire. C’est à cette étude, en effet, que des auteurs aussi divers qu’Antoine Compagnon (La Seconde main), Christine Brousseau-Beuermann (La Copie de Montaigne) ou Floyd Gray (Montaigne bilingue) se sont référés dans leurs travaux sur la citation chez Montaigne.
Le but que se propose Michael Mestchies ici est de comparer la pratique citationnelle de Montaigne avec celle des Anciens, mais aussi des humanistes de la Renaissance, afin de mettre en évidence la spécificité de l’art de citer chez l’auteur des Essais. L’idée est que, si l’usage varie d’un univers à l’autre, c’est en raison d’une conception spécifique de la propriété littéraire qui, selon Michael Metschies, était totalement inconnue à l’Antiquité gréco-latine et pas tout à fait affirmée à la Renaissance. Voilà pourquoi les deux premiers chapitres ne concernent pas directement notre auteur : Metschies s’attache d’abord à étudier le statut de la citation et la variété de ses modes d’emploi chez les prédécesseurs de Montaigne. 
1. En vertu de son caractère explicitement référentiel, la citation doit être distinguée de l’emprunt, qui masque un larcin, de la réminiscence, qui s’exerce de façon pas toujours consciente à l’insu des auteurs, et enfin de la paraphrase qui, comme l’analyse Metschies, « rivalisait de faveur avec la citation textuelle comme mode d’appropriation littéraire » (p. 34-35). Cette dernière était en effet enseignée dans les écoles de rhétorique comme un exercice préparatoire à la mimesis et comme une manière pour l’écrivain de montrer qu’il était en mesure de renouveler son vocabulaire : il s’agissait de rendre un texte par d’autres mots. Mais la paraphrase n’était pas une fin en soi et le fait que Cicéron, Horace et Quintilien en soulignaient les limites et les dangers doit nous montrer au contraire que l’originalité restait une valeur tout à fait prisée.
Si, d’une façon générale, la citation chez les Anciens est utilisée comme une autorité pour appuyer ou illustrer une opinion, il ressort des principaux traités de rhétorique que son usage doit être très contrôlé : il convient 1) de citer peu plutôt que de citer beaucoup, 2) de citer des phrases (sententiae) plutôt que des vers et 3) de veiller à ce que l’emploi de « matières linguistiques étrangères » se fonde dans une unité indissoluble. Sans que Michael Metschies ait besoin de le préciser, on voit déjà en quoi Montaigne s’écarte de ces préceptes : non seulement il a beaucoup cité, mais sur les 1254 citations qui forment la matière des Essais, 860 citations sont en vers contre 394 en prose. 
2. Dans le chapitre suivant, l’auteur poursuit sa démonstration en montrant en quoi la pratique citationnelle des humanistes de la Renaissance n’a pas grand-chose à voir avec celle de Montaigne. Évoquant le commerce quotidien que les modernes, de Pétrarque jusqu’à Erasme, entretenaient en imagination avec les anciens, il rappelle à quelle fin était subordonnée la lecture de leurs textes : « il s’agissait de se transformer sous leur emprise et de se perfectionner moralement » (p. 41). Parce qu’il fallait s’imprégner de la lecture des grands textes classiques et illustrer sa propre pensée par celle des Anciens, Metschies décrit les humanistes comme des êtres vivant dans une « ambiance citationnelle » permanente : « la lecture était pour [eux] comme une transfusion sanguine par laquelle on faisait passer dans ses propres veines la substance d’autrui » (p. 43). Au cours de sa lecture, le sage devait glaner des citations, accumuler des exemples, bref constituer un réservoir d’informations susceptibles à tout moment d’être actualisées. Mais tout l’art consistait à citer à propos et à ne pas faire un usage inconsidéré de la citation. Pétrarque condamnait ainsi la trop grande servilité à l’égard des textes anciens : « Je suis homme à suivre la voie frayée par mes devanciers, sans pourtant mettre mes pas dans les leurs. Je suis homme à utiliser les écrits d’autrui au moment propice et à titre provisoire, mais sans me les approprier comme un voleur ; cependant, je préfère, dans la mesure du possible, travailler de mon propre fonds. »
C’est avec Érasme qu’une véritable critique de la citation va avoir lieu, avec la publication, en 1511, de l’Éloge de la folie. Dans ce texte, le philosophe dénonce la tendance très répandue à citer tout azimut. Et ce qui était considéré comme un élément ornemental finit par être perçu comme une marque de profond mauvais goût : Érasme brocarde ainsi les savants qui vont fouiller dans des « parchemins pourris » des mots grecs pour se faire valoir. Mêlant le grec et le latin, il va jusqu’à les comparer aux sangsues qui ont deux langues. Plus tard, dans un dialogue intitulé Le Cicéronien (1528), il s’en prend au maître de l’éloquence, Cicéron, auquel il reproche d’avoir glané des citations d’Homère, de Sophocle et d’Euripide, qui s’accordaient mal avec son style et d’avoir profondément subverti la métrique en convertissant les dactyles en iambes.
Érasme recommandait que les savants citent artistement et non mécaniquement, sans puiser dans des recueils de citations compilées. Pourtant, il avait lui-même avait réalisé une compilation, Les Adages, qui visait à fournir aux écrivains des trésors de citations latines et grecques. Mais il a voulu que ses Adages servent d’assaisonnement et non de plat et qu’on n’en diminue pas l’éclat par une accumulation inconsidérée. Cette leçon, Montaigne, mieux que personne, devait la faire sienne. 
3. S’il adhérait globalement à la critique d’Érasme (« j’aime mieux forger mon âme que la meubler », III, 3), Montaigne n’a cependant jamais renoncé à l’usage de la citation. Pierre Villey, on l’a vu, en a dénombré pas moins de 1254 dans son œuvre. C’est d’ailleurs un point sur lequel Jules Brody attire aussi l’attention du lecteur dans sa préface : l’inflation citationnelle qui est à l’œuvre dans les Essais. Plus Montaigne écrit et plus il a tendance à citer ses illustres prédécesseurs. Mais comment se fait-il alors qu’en citant abondamment, il se soit mis à l’abri de la critique et tenu éloigné du ridicule ? C’est tout l’objet de ce troisième chapitre dans lequel Michael Metschies distingue deux types de citations : la citation empruntée et la citation assimilée. Il ne fait aucun doute que lorsque Montaigne reprend le texte d’un auteur ancien, il le transforme par le simple fait de l’ordonner dans un questionnement qui lui est propre. Transformer la parole empruntée en un bien personnel, tel est en effet l’objectif de Montaigne. Il a d’ailleurs recours à deux groupes de verbes distincts pour caractériser le savoir assimilé et la science mémorielle : « digérer », « incorporer », « faire sien » d’un côté, « remplir », « entasser », « meubler » de l’autre. L’engouement pour la citation chez lui n’a donc rien à voir avec une logique de l’accumulation : « Je m’en vay, escorniflant par cy par là des livres les sentences qui me plaisent, non pour les garder, car je n’ay point de gardoires, mais pour les transporter en cettuy-cy, où, à vray dire, elles ne sont non plus miennes qu’en leur premiere place. » (I, 25). Et dans le chapitre suivant intitulé de De l’institution des enfans, qui est comme le condensé de ses idées pédagogiques, Montaigne se fait plus précis en opposant la servilité et la stérilité des compilateurs au travail fécond des abeilles qui, du nectar, tirent le bon miel : « Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font apres le miel, qui est tout leur; ce n’est plus thin ny marjolaine: ainsi les pieces empruntées d’autruy, [l’élève] les transformera et confondera, pour en faire un ouvrage tout sien. » (I, 26).
Cette appropriation des textes doit alors nous faire réfléchir sur la pratique citationnelle de Montaigne. Citer implique en effet que l’on fasse référence à l’auteur, si possible en mentionnant l’emplacement de la citation à l’intérieur de l’œuvre. Or Montaigne ne mentionnait pas toujours les noms des auteurs qu’il citait, encore moins les œuvres, et restait souvent dans un flou artistique. Certes, les citations étaient repérables dans le texte grâce aux caractères italiques, et à la disposition typographique (par des paragraphes en retrait), mais il arrivait parfois que Montaigne masque ses emprunts et « transplante en son solage » des citations étrangères dont il omettait à dessein de mentionner la source. Pour expliquer son silence, il avait alors recours à une boutade : il disait qu’il voulait tendre un piège aux lecteurs malintentionnés qui seraient tentés de le critiquer : « Je veux qu’ils donnent une nazarde à Plutarque sur mon nez, et qu’ils s’eschaudent à injurier Seneque en moy. Il faut musser ma foiblesse souz ces grands credits. » (II, 10). Par ailleurs, Metschies rappelle qu’à l’époque, les écrivains ne s’interdisaient pas de copier ou de paraphraser un auteur. « L’appropriation de phrases entières, quoique mal vue, n’était pas considérée pour autant comme le vol d’un bien spirituel. L’emprunt d’expressions particulières, en revanche, était une pratique tout à fait courante. » (p. 86)
La défense de la spontanéité créatrice contre la servilité reproductrice, la valorisation de la réminiscence ou de la paraphrase contre la citation textuelle, font de Montaigne un écrivain pas tout à fait comme les autres. Notre auteur, qui avait en horreur les « faiseurs de livres », ne s’est jamais pris pour un professionnel de l’écriture. Il a toujours veillé à donner de lui-même une image de nonchalance, selon l’impératif de la sprezzatura chère à Castiglione. C’est pour cette raison, entre autres, qu’il s’exonérait du devoir de mentionner les noms des auteurs qu’il citait. Certes, en écrivant, il lui est arrivé de pratiquer correctement la citation, mais il a aussi dissimulé ses emprunts et a également été assailli aussi par un flot de réminiscences anciennes. 
4. Enfin, le quatrième et dernier chapitre est consacré aux fonctions de la citation dans les Essais. Sans produire une typologie rigide et exhaustive, Metschies propose d’attirer l’attention du lecteur sur la citation comme « instrument d’auto-portraiture » (p. 106). Et nous rappelle effectivement que c’est par le truchement des auteurs anciens que Montaigne nous révèle ses traits de caractère, les défaillances de sa mémoire (« Plenus rimarum sum, hac atque illac effluo » / « Je suis tout percé de trous, je perds de tous les côtés »), ses traits physiques les plus intimes (« Unde rigent setis mihi crura, et pectora villis » / « Aussi ai-je les jambes et la poitrine hérissées de poils »), ses prouesses sexuelles (« Sex me vix memini sustinuisse vices » / « À peine si je me souviens y être allé jusqu’à six ») : c’est bien sûr à cette dernière fonction de la citation que Floyd Gray, 25 ans plus tard, s’intéressera dans Montaigne bilingue, un livre qui propose d’heureux et savoureux prolongements à cette brève étude, un brin trop académique, à laquelle manquent une conclusion et une mise en perspective des résultats de la recherche.

Paul Porteau, Montaigne et la vie pédagogique de son temps, Paris, Droz, 1935. 

On a déjà vu, avec François Batisse, un docteur contester à Montaigne le sérieux de ses accusations contre les médecins et la médecine du XVIe siècle. On découvrira ici, dans la même logique corporatiste, un professeur des Universités manifester quelques doutes au sujet des allégations de Montaigne sur la vie pédagogique de son temps. Paul Porteau, maître de conférence de philologie à la Faculté des Lettres de Clermont en 1935, considère que l’auteur des Essais, au chapitre 26 du livre I, a porté contre le régime des collèges, et contre l’École en général, des accusations assez graves et assez catégoriques pour qu’il vaille la peine d’en contrôler l’exactitude. Il se propose donc de critiquer le jugement de Montaigne sur la vie de collège pendant la seconde moitié du XVIe siècle, à la lumière de l’abondante littérature pédagogique qu’il a pu consulter et analyser (traités pédagogiques, règlements des collèges, documents d’archives, etc.). Le but étant de mettre clairement en évidence que la vie de collège ne fut pas, pour la jeunesse studieuse, que souffrance et déplaisir, contrairement à ce que laissait penser Montaigne qui parlait de « geôle pour la jeunesse captive ». 
1. Commençons par la prime éducation. Dans « De l’Institution des Enfans », Montaigne n’a pas eu de mots assez durs contre les « latineurs de college » auxquels les parents confient leurs enfants. Dénonçant le verbalisme excessif des disciplines collégiales et regrettant que la moitié de notre âge s’en aille là (« On nous tient quatre ou cinq ans à entendre les mots et les coudre en clauses » I, 26, 168), il réagit contre l’emploi presque exclusif du latin comme idiome des collèges. Si Porteau admet bien volontiers que le collège était une « école de latinité », il tient à préciser toutefois que ce qui était visé, ce n’était pas le latin des auteurs anciens et modernes, mais le latin parlé (p. 30). Dans ces mêmes lignes, Montaigne considérait que la latinité s’achetait fort cher et que les sacrifices qu’il en coûtait étaient fort lourds (« C'est un bel et grand agencement sans doubte que le Grec et Latin, mais on l'achepte trop cher » I, 26, 173), mais nulle part, dans la riche littérature pédagogique qu’il a eue entre les mains, Paul Porteau n’a rencontré de la part des chefs d’établissement une hostilité établie contre la langue « vulgaire » : les enfants apprenaient à lire en français et non en latin, contrairement à ce que dit l’auteur des Essais. Montaigne considérait encore que l’école gaspillait la jeunesse de l’enfant et sa santé physique. Au même chapitre 26, il s’indigne en effet des « quatorze ou quinze heures » de labeur qu’on fait subir à l’écolier : « Je ne veux pas corrompre son esprit à le tenir à la gehene et au travail, à la mode des autres, quatorze ou quinze heures par jour, comme un portefaiz. » (I, 26, 164) Or, plusieurs auteurs à l’époque de Montaigne insistaient sur l’importance du jeu et du repos pour restaurer les forces des élèves. Les traités pédagogiques, ainsi que les règlements des collèges d’Auch et de Nîmes consultés par notre historien, révèlent au contraire qu’une place importante était accordée aux récréations (p. 53-54) et même aux vacances (p. 54-55).
Assez vite, Paul Porteau en vient donc à soutenir que la diatribe de Montaigne prend davantage sa source dans des souvenirs de jeunesse remontant aux années 1540 que sur des observations correspondant à la vie des collèges. Montaigne a comparé les écoles et les collèges à des maisons d’arrêt où les élèves reçoivent « à coups de fouet » leur « pochette pleine de science » (I, 26, 177). La question qui se pose est donc de savoir si Montaigne s’en prend à des méthodes d’usage courant dans les collèges ou s’il généralise indûment un cas d’espèce connu que de lui seul.
Abordant la question des châtiments corporels, Paul Porteau n’entend pas affirmer que les établissements secondaires étaient tous « d’agréable séjour » : ce serait manquer-là à son devoir d’historien. Il reconnaît volontiers que les conditions sanitaires de l’internat étaient souvent exécrables et que de nombreux collèges malsains ou sordides ont existé. Mais il insiste sur le fait qu’à la même époque, des tendances nouvelles se dessinaient et que les contemporains de Montaigne s’efforçaient de bâtir des collèges dans des locaux décents. Le collège de Tournon, fondé en 1536, achevé en 1553, passait à l’époque pour un bâtiment de magnifique et somptueuse structure.
Que les maîtres aient inculqué la science aux enfants « à coups de fouet », c’est, là encore, une chose tout à fait indéniable. Les verges étaient l’attribut des régents et Bodin, dans un texte célèbre, notait que ces derniers portaient leurs férules comme des sceptres. Quelques années plus tôt, Érasme avait dénoncé dans son traité intitulé De pueris statim ac liberaliter instituendis (1523) la brutalité des précepteurs qui n’y allaient pas, eux aussi, de main morte… Mais il semblerait que dégoût qu’inspiraient à Érasme de tels supplices reposait, en définitive, sur des faits tout à fait exceptionnels. En effet, après avoir analysé les règlements disciplinaires de plusieurs établissements scolaire, Paul Porteau conclut : « leurs disposition ne nous ont semblé ni draconiennes ni vexatoires » (p. 67). Il rappelle encore que si le régime des punitions pouvait prêter à des abus, il existait des commissions municipales qui, à des dates périodiques, venaient inspecter les services de l’Académie pour s’assurer que les enfants étaient bien traités. Et cite même, de façon très instructive, le cas du régent Camgran, qui fut poursuivi en justice le 24 février 1574 pour avoir fait subir de mauvais traitements aux élèves de sa classe (p. 71). Non sans malice, Paul Porteau relève au passage que le maire de Bordeaux qu’était Montaigne n’était pas censé l’ignorer… Pourtant, le texte de 1588 publié après ses quatre années passées à la mairie, ainsi que les additions manuscrites de l’Exemplaire de Bordeaux, loin de revenir sur ce point, l’amplifient au contraire.
En effet, c’est dans les marges de son exemplaire personnel que Montaigne avait noté que si l’on s’avisait de pénétrer dans une classe, on n’entendrait que « cris d’enfans suppliciez » et « maistres enyvrez en leur cholere ». Il en avait alors conclu : « Quelle maniere pour esveiller l’appetit envers leur leçon, à ces tendres ames et craintives, de les y guider d’une troigne effroyable, les mains armées de fouets? » Or, d’après Porteau, les lois collégiales interdisaient aux régents et aux pédagogues de soumettre les élèves à des châtiments corporels. Et si Montaigne s’est bien gardé de parler des jésuites, Porteau affirme que c’est grâce à la Société de Jésus qu’un adoucissement des peines a eu lieu dans le système des punitions en vigueur. Notre historien n’entend pas remettre en question les droits disciplinaires étendus que possédaient les recteurs ni l’existence des peines assez sévères qui s’appliquaient aux paresseux et aux indisciplinés, il entend souligner simplement que le châtiment devait rester modéré et que les responsables éducatifs étaient soucieux de punir sans maltraiter plus que de raison. Par ailleurs, les pédagogues savaient que des réprimandes trop vives pouvaient dégoûter les enfants du travail et les éloigner de l’étude. Porteau peut donc affirmer que les coups de férule n’avaient rien à voir avec les « tronçons d’osiers sanglants » évoqués en I, 26 : « si Montaigne avait pris la peine de franchir la porte du collège de la Madeleine, que dirigeaient à Bordeaux les Pères Jésuites, ou même de pousser celles du collège de Guyenne, notoirement favorable aux idées protestantes, dans ces deux maisons d’esprit si divers, il est à penser qu’il eût trouvé, ici et là, comme dans la plupart des collèges de son temps, un régime scolaire sans rigueur excessive et des maîtres, pour leur époque, d’une rare mansuétude » (p.79).
On le voit, le tableau que fait Montaigne de la vie de collège frise la caricature. La perspicacité de son observation semble ici prise en défaut. Pour autant, Porteau se refuse à accabler Montaigne. Il préfère penser qu’il n’a fait que recycler des souvenirs d’enfant qui dateraient de la décennie 1540 et que ses impressions de jeunesse ont pesé alors d’un grand poids lorsqu’il se mit se mit à écrire De l’Institution des Enfans : « Quarante après, quand s’offrit à lui l’occasion de dicter quelques pages sur la pédagogie et contre les pédagogues, cet arriéré de souffrances et de déplaisirs lui remonta du cœur aux lèvres. Et ce que nous lisons dans son livre est bien la pensée de l’homme fait. Mais pour une bonne part, elle s’anime de réminiscences lointaines, retravaillées par une imagination vigoureuse. » (p. 106). 
2. Mais dans ses Essais, Montaigne ne s’en est pas pris qu’à la discipline, aux programmes ou à la durée des études, il est allé beaucoup plus loin et a ciblé ses attaques contre les professeurs auxquels il reprochait de ne savoir cultiver ni la science ni le jugement. C’est à cet aspect que s’intéresse Paul Porteau dans la seconde section de son ouvrage. À en croire Montaigne, l’université ne poursuivrait qu’un seul objectif, nous rendre non « bons et sages, mais savants ». Or, « Le guain de nostre estude, c’est en estre devenu meilleur et plus sage » (I, 26, 152). Et Montaigne de dresser plus loin le repoussoir de ce professeur « tout pituiteux, chassieux et crasseux » qui mourra à apprendre « la vraie orthographe d’un mot latin. » (I, 39, 241) Telle est la pédagogie de Montaigne, qui subordonne l’acquisition du savoir et l’érudition gratuite à la culture de l’âme et trouve sa pleine expression dans cette belle devise : « J’aime mieux forger mon âme que la meubler. » (III, 3, 819)
Porteau, qui considère ici que Montaigne a « cent fois raison en théorie » (p.119), n’entend pas contester à Montaigne son jugement, mais montrer que le contraste entre les deux pédagogies est finalement plus fictif que réel, dans la mesure où les régents ne négligeaient absolument pas la culture morale. En effet, les collèges jésuites étaient des centres de culture religieuse où les professeurs veillaient à soumettre les élèves à Dieu et aux vertus chrétiennes. Loyola lui-même n’avait-il pas écrit : « Le cours ne saurait être simplement une explication de texte. On prendra soin d’y mêler tel ou tel thème salutaire pour la culture morale et religieuse » ? (p. 134). La phrase de Montaigne, « De la vertu, nulles nouvelles », paraît donc bien exagérée : les élèves des collèges jésuites étaient mis, dès leur plus jeune âge, à l’école de la vertu. Et pour Loyola, le désir d’apprendre n’a jamais primé sur le perfectionnement spirituel : Non tam decet Christianos scholasticos de progressu in scientiis quam de profectu in spiritu esse sollicitos. (Il est inadmissible que de jeunes chrétiens se préoccupent de leur progrès dans le savoir plus que de perfectionnement spirituel.) (p. 136)
Paul Porteau enfonce encore le clou quand il affirme que les pédagogues ont eu le même rapport à la culture antique que Montaigne : ils ont cherché au contact des anciens à tirer des leçons de sagesse et à se perfectionner moralement. Et comme l’auteur des Essais, ils préconisaient d’étudier les anciens non pour devenir plus savants mais meilleurs moralement, non pour accroître leurs connaissances, mais pour vivre le plus honnêtement. Porteau insiste beaucoup sur le fait que les recueils de lieux communs constituaient par les élèves devaient servir, non pour l’école, mais pour la vie.
C’est dans cette perspective que sont analysés les exercices les plus célèbres de la pédagogie collégiale : la disputatio (pour favoriser l’émulation) et la repetitio (pour favoriser la mémoire), exercices qui n’étaient pas de mise uniquement dans les collèges de la société de Jésus, mais dans les collèges protestants également. La grande thèse que développe Paul Porteau est qu’avec ces exercices oratoires, les jésuites n’entendaient pas préparer l’élève à de simples contentions littéraires, mais lui forger des armes pour qu’il les mette au service de la bonne cause religieuse, contre ses futurs contradicteurs : « si les collèges n’ont pas été que des pépinières de missionnaires et de prédicateurs, les jésuites ont voulu marquer d’une empreinte particulière les élites qu’ils ont formées, qu’ils soient juristes, avocats, juges, parlementaires, toutes gens habiles à retourner une question sous toutes ses faces, toutes gens d’une rare subtilité à trier des arguments et d’une maîtrise consommée à les mettre en œuvre » (p.160) Et de montrer que, malgré leur caractère fondamentalement artificiel, puisqu’il s’agissait d’exercer en effet les élèves au maniement des palinodies, de les entraîner à soutenir l’une après l’autre des thèses contradictoires, ces méthodes n’ont pas été sans profit pour la formation de la jeunesse.
Par ailleurs, le système de récompenses scolaires mis en place dans ce genre de tournois oratoires visait à cultiver la combattivité des élèves. Les prix qui étaient délivrés devaient susciter une saine émulation et une vigoureuse concurrence pour les honneurs et le premier rang. À ce sujet, Paul Porteau met très bien en évidence l’importance de la culture scolastique chez Montaigne de même que le lien qu’on peut faire entre les disputations in utramque partem (c’est-à-dire discuter une thèse dans les deux sens) et les premiers Essais composés dans les années 1572-1574 (que Pierre Villey qualifiaient d’« impersonnels ») – sans aller néanmoins jusqu’à soutenir que la pensée du philosophe, qui soutient le pro et le contra, ait quelque chose à voir avec de vaines « avocasseries » (p. 196). Mais force est de reconnaître qu’il y a plus qu’une ressemblance accidentelle entre la disputatio jésuitique et la démarche logique de l’esprit de Montaigne, tel qu’il est à l’œuvre dans les Essais. Et Porteau va même plus loin quand il soutient que les dispositions intellectuelles de Montaigne ont pu pleinement s’épanouir dans son métier de magistrat, lequel n’a pas été sans favoriser ce questionnement intellectuel qui sera plus tard mis en œuvre dans les Essais (voir La Glose et lessai de Tournon). 
3. Arrivé au terme de cette vaste enquête menée en deux temps – d’abord l’apprentissage de la langue au collège, puis l’enseignement théorique dans les facultés – notre auteur s’interroge sur le sort qui attend les élèves à l’issue de leur cursus scolaire. Peut-on considérer que l’éducation qu’ils ont reçue est réussie ? En sont-ils devenus des hommes meilleurs et accomplis ? À ces deux questions, Montaigne, on le sait, répond de façon cinglante : nos étudiants, au sortir de la faculté, ressemblent à des « asnes chargez de livres » (I, 26, 177) ! Qu’en pense Paul Porteau ? Jusqu’à présent, l’historien s’était fait le devoir d’opposer aux allégations de Montaigne une documentation abondante qui en établissait le caractère excessif et partial. On notera un évident changement de ton dans la troisième et dernière section, où il s’attache au contraire à montrer tout ce qu’il y a de judicieux et de parfaitement salutaire dans la critique de Montaigne concernant le savoir livresque.
Celle-ci se déploie dans plusieurs chapitres des Essais, dont celui intitulé « Du Pedantisme » (I, 25) dans lequel Montaigne fait le procès de l’université tout entière, qui a le tort, selon lui, de cultiver l’érudition plutôt que le vrai savoir (Porteau note au passage qu’à l’origine, le terme pedante, venu d’Italie, n’avait pas ce caractère péjoratif qu’il prendra après Montaigne : il s’employait pour les professeurs de collèges et était l’exact synonyme de régent). Pour notre auteur, Montaigne a raison quand il combat l’aristotélisme en vigueur dans les universités et quand il se désole qu’Aristote soit devenu « le dieu de la science scolastique » : rien n’est plus dangereux pour la vie de l’esprit que le dogmatisme et la haine des idées adverses. Mais n’imaginons pas pour autant que cette « religion » se soit étendue à tout le mouvement philosophique de l’époque car il s’est trouvé, à la même époque, quelques humanistes pour combattre l’autorité d’Aristote : Pic de la Mirandole (1469-1533), Henri Corneille Agrippa (1486-1535) et Francisco Sanchez (1550-1623).
C’est dans le chapitre intitulé « Des boîteux » (III, 11) qu’il dénonce avec le plus de force la fatuité des professionnels du savoir qui délaissent les choses au profit des causes. En effet, la « recherche des causes » qui anime les philosophes aristotéliciens se réduit pour lui à une… « plaisante causerie ». C’est ici que Montaigne rejoint Socrate : conscient du danger que ces faux savants ou nouveaux Sophistes font courir à la jeunesse et, en dernier ressort, à tout le corps social, Montaigne entend bien substituer à la logique traditionnelle, tout en formules desséchées et procédés mécaniques chère à Aristote, la dialectique vivante et naturelle qui féconde l’esprit et que Socrate appelait de ses vœux. Tel est le sens de la conférence ou de ce que Montaigne nommera au chapitre 8 du Livre III « l’art de conférer » (qu’il faut comprendre comme un art de disputer et non comme un art de converser) : promouvoir, pas seulement dans l’enseignement, mais dans la vie de tous les jours, une sorte d’escrime intellectuelle qui fonctionne comme un antidote aux effets nocifs du savoir dogmatique et livresque. Telle est, selon Paul Porteau, la formidable leçon que l’on doit retenir, non de cet éducateur ou théoricien de la pédagogie, mais de ce philosophe qui, conscient des dangers du système pédagogique de son temps, a voulu y porter remède.



François Rigolot, Les Métamorphoses de Montaigne, Paris, PUF, 1988.

« Le premier goût que j’eus aux livres, il me vint du plaisir des fables des Métamorphoses d’Ovide », écrit Montaigne au premier livre des Essais (I, 26, 175). Si la lecture des Métamorphoses est associée à l’enfance, au plaisir, à la volupté et même à la « desbauche » (« il aiguisoit ma faim, ne me laissant que à la desrobée gourmander ces livres »), François Rigolot fait alors l’hypothèse que cette expérience a dû forcément laisser des traces dans l’écriture des Essais à laquelle Montaigne s’est voué pendant plus de vingt ans. Partons d’un constat simple : si le nom d’Ovide est assez peu présent – il n’apparaît qu’à cinq reprises dans les Essais –, les allusions explicites ou implicites aux Métamorphoses sont nombreuses et Pierre Villey, en son temps, avait déjà relevé pas moins de soixante-douze citations d’Ovide dans le texte de Montaigne, dont vingt-deux tirées des seules Métamorphoses. Mais à la différence de Pierre Villey qui était surtout attentif aux sources et à l’évolution de la pensée de Montaigne, aux citations clairement assumées ou aux emprunts dissimulés, aux souvenirs de lecture qui pouvaient se glisser dans le style de l’écrivain, François Rigolot prend un chemin tout différent en voulant mettre en évidence la prégnance ou l’influence modélisante des Métamorphoses sur ce qu’il appelle la « poétique » des Essais : « Le travail intertextuel des citations dans certains chapitres de Montaigne a déjà reçu toute l’attention qu’il méritait (…) Il reste que l’importance donnée par Montaigne à quelques mythes fondamentaux, certaines analogies formelles ou stylistiques, une conception philosophique d’ensemble, invitent à nouveau à interroger les Essais, pour tenter d’y déceler certaines marques génétiques de la poétique des Essais » (p. 219-220). C’est donc plusieurs chapitres des Essais qui, dans ce livre aussi ennuyeux que prétentieux, vont alors passer à la moulinette de la mythographie ovidienne.
C’est le cas du chapitre « Du repentir » (III, 2) et de la célèbre formule des Essais « Je ne peints pas l’estre. Je peints le passage » qui est mise ici en relation avec le mythe de Pygmalion qui décrit le passage de la pierre à la vie. Un mythe qui, selon François Rigolot, serait censé nous éclairer sur la conception de l’histoire de Montaigne et sur les rapports qu’il a pu tisser avec ce fils unique qu’il appelait son livre : « lui qui a de l’univers une vision traversée par la mouvance et l’instabilité perpétuelle, est fasciné par la métamorphose comme principe de vie. Ce n’est donc pas l’être de Pygmalion qu’il décide de citer, mais le passage de la statue à la vie » (p. 26).
Plus loin, c’est la tragédie de Niobé relatée au livre VI des Métamorphoses – le mythe exemplaire de la perte selon notre auteur – qui donnerait sa langue et ses mots à l’affliction profonde que Montaigne a éprouvée après la mort de La Boétie. François Rigolot fait le lien entre le « je ne fay que trainer languissant » du chapitre « De l’Amitié » et le « Diriguisse malis »(« figée par la souffrance ») d’Ovide cité par Montaigne dans le chapitre « De la tristesse » : 

« Voyla pourquoy les poetes feignent cette misérable mere Niobé, ayant perdu premierement sept fils, et puis de suite autant de filles, sur-chargée de pertes, avoir esté en fin transmuée en rochier,
Diriguisse malis, 
pour exprimer cette morne, muette et sourde stupidité qui nous transit, lors que les accidens nous accablent surpassans nostre portée. » (I, 2, 12). 

Et ce dernier de spéculer : « On peut se demander si cette mater dolorosa, “sur-chargée de pertes”, n’est pas la figure emblématique de l’écrivain lui-même qui, ayant perdu en La Boétie son idéal soutien, reste pétrifié à jamais dans sa douleur infinie ».

Enfin, dans le chapitre « De la praesumption », Montaigne médite sur la vanité des sciences humaines et le caractère toujours fuyant de leur objet, l’homme : « en l’estude que je fay, duquel le subject c’est l’homme, trouvant une si extreme varieté de jugemens, un si profond labyrinthe de difficultez les unes sur les autres, tant de diversité et incertitude en l’eschole mesme de la sapience, vous pouvez penser, puis que ces gens là n’ont peu se resoudre de la connoissance d’eux mesmes et de leur propre condition, qui est continuellement presente à leurs yeux, qui est dans eux... » (II, 17, 634) Cette phrase, qui imite par sa longueur et sa syntaxe déroutante le chemin d’un labyrinthe, suscite la réflexion de François Rigolot qui se demande cette fois si ce n’est pas le mythe du Minotaure, relaté au livre VIII des Métamorphoses, qui aurait aidé Montaigne à poétiser sa réflexion sur l’homme… L’analyste voit en effet dans le choix des mots, et tout particulièrement dans l’emploi du vocable labyrinthe, une trace mémorielle du texte ovidien. Et il est d’autant plus catégorique sur ce point qu’à la fin de la phrase, Montaigne écrit : « … puis qu’ils ne sçavent comment branle ce qu’eux mesmes font branler, ny comment nous peindre et deschiffrer les ressorts qu’ils tiennent et manient eux mesmes, comment je les croirois de la cause du flux et reflux de la riviere du Nile. » (II, 17, 635) Or, rappelle Rigolot, Ovide comparait lui-même les courbes du labyrinthe aux méandres du fleuve de Phrygie… : « Certes, le Nile a remplacé le Méandre dans le passage des Essais, mais le langage métaphorique demeure le même. Entre la composition architecturale et la fluidité fluviale, il existe, paradoxalement, une analogie très forte qui n’est pas sans rapport avec la poétique de l’essai, elle qui vise à représenter, sous ses multiples formes, l’art sans art de la nature. » (p. 229).
Inutile d’aller plus loin et de multiplier les exemples sans nécessité : tout est ici du même tonneau (on nose pas dire : des Danaïdes...) Et le lecteur aura bien compris que l’analyse proposée tourne complètement à vide et ne produit strictement aucun gain d’intelligibilité. Si labyrinthe ou embrouillamini il y a, c’est peut-être finalement dans l’esprit de François Rigolot, qui s’égare et nous entraîne dans ses vastes délires herméneutiques.