lundi 7 juillet 2014

Avant, puis devant La Tempête

Venise pour les agoraphobes : se barricader dans les cloîtres des églises


1. Dans Le Corricolo, Alexandre Dumas, le plus italien de tous nos écrivains français, évoque de façon passablement cocasse la figure d’un jésuite qui a passé toute sa vie à écrire un livre intitulé Napoli senza sole : un guide à l’usage des promeneurs qui rêveraient de parcourir Naples à l’ombre, et pas seulement le soir ou le matin, mais à toutes les heures de la journée, y compris le midi. Dumas, qui connaissait par cœur son Napoli senza sole, décrit la joie qu’il éprouvait à aller du ponte della Maddalena au Pausilippe et de la vicaria à Sant’Elmo, sans traverser un seul rayon de soleil. Je pense que si l’on voulait être fidèle à l’esprit de ce jésuite anonyme, il y aurait aussi, s’agissant de Venise, un magnifique livre à écrire qui pourrait avoir pour titre : Venezia senza anime. Passer au travers des quelque 22 millions de touristes qui sillonnent la ville chaque année n’est pas, en dépit des apparences, un défi si difficile à relever : je crois l’avoir déjà illustré dans les billets précédents ! Continuons donc de nous promener dans les quartiers un peu déserts de Venise et engouffrons nous, cette fois-ci, dans les cloîtres des églises car là, au moins, nous sommes sûrs d’être tout à fait au calme. Première étape au Nord de Castello, dans l’église San Francesco della Vigna, une de mes églises préférées, où je ne manque jamais d’aller admirer la façade de Palladio, les deux tableaux de Véronèse (une Résurrection et une Sainte conversation), la monumentale Vierge de Negroponte, laquelle a retrouvé, depuis la restauration de 2008, ses couleurs chatoyantes. Je n’oublie pas non plus les évangélistes de Tiepolo dans la chapelle Sagredo et la Madonna de Bellini, avec son troublant Saint Sébastien, le seul personnage qui regarde le spectateur et qui s’illumine dès lors qu’on accepte de déposer une petite pièce de 20 centimes (chez les Dominicains de Zanipolo, c’est beaucoup plus cher). Mais l’église, aussi belle soit-elle, n’est qu’un des éléments du gigantesque ensemble conventuel de San Francesco, lequel comprend aussi une bibliothèque, trois cloîtres, un campanile et deux immenses jardins donnant sur la lagune, où l’on cultive (comme le nom des lieux le laisse supposer) des vignes multiséculaires. Sauf entente avec les moines, les visiteurs n’y ont jamais accès et doivent se contenter des deux premiers cloîtres, très différents d’aspect : le grand, bordé de monuments funéraires (il s’agissait d’un ancien cimetière), et le petit qui a conservé son puits central et sa ferronnerie, ce qui est assez rare à Venise. Indiscutablement, ce qui fait le charme de ces lieux, c’est qu’on peut y rester des heures assis sans jamais être importuné par quiconque, les rares individus qui se hasardent jusqu’à San Francesco ne dépassant guère en général le seuil de la petite chapelle qui conserve le Bellini.
 
2. Sitôt sorti de l’église, on se retrouve ensuite dans l’un des quartiers les plus populaires de Venise, pas très loin des bassins de l’Arsenal et du campo della Celestia, avec ses trois bancs rouges parfaitement alignés. Puis, en faisant un crochet par la via Garibaldi, cette rue très large, très animée, mais qui redevient déserte à l’heure du déjeuner, il est difficile de résister à la délicieuse focaccia genovesa du boulanger du coin que l’on s’empresse d’aller dévorer sur un des bancs du grand jardin public, à l’ombre des platanes (je sais, ce n’est pas très couleur locale, mais moi, les tramezzini, je n’en ai jamais raffolé…). C’est en remontant cette grande avenue qu’on atteint alors l’île de San Pietro, objet de la seconde étape de cette promenade. Une île vraiment paisible, très éloignée du centre de Venise, séparée par un large canal, mais reliée par deux ponts, l’un en bois, l’autre en brique. Il n’est pas rare de voir le long de la fondamenta de Quintavalle des petits chats s’entortiller aux jambes des promeneurs ou, sur les bas-côtés, quelques pêcheurs, torse nu, la peau caramélisée, raccommoder de vieux filets. On a du mal à imaginer que c’est ici que les premiers Vénitiens se sont installés et, qu’à deux pas de là, la basilique San Pietro, avec son campanile incliné, a été jusqu’au début du XIXe siècle la cathédrale de Venise ! Or, depuis que San Marco lui a volé la vedette (sur ordre de Napoléon), moins nombreux sont ceux qui visitent maintenant San Pietro. L’avantage, c’est que le badaud du XXIe siècle peut se reposer sur l’un des bancs installés devant l’église ou, mieux encore, sous les arcades du cloître tout décati aux abords du campo. Ce dernier lieu ne manque pas de majesté : c’est ici que le patriarche de Venise avait autrefois installé son palais. Mais cette époque est tout à fait révolue : les anciens appartements sont maintenant investis par de vieilles dames malicieuses qui se chamaillent comme des pies derrière leurs persiennes !

3. Si l’on veut jouir dune inviolable retraite, mieux vaut donc prendre le vaporetto à San Pietro et filer en direction de Sant’Elena, dernière étape de cette promenade. On se retrouvera d’abord au milieu d’un jardin tout à fait délicieux, agrémenté l’été de nudités masculines, mais si l’on remonte le rio de Sant’Elena, on ne manquera pas de tomber sur cette mystérieuse église en brique, de style gothique, conçue pour abriter l’urne de la sainte (i.e. la mère de Constantin) et dotée d’un très joli portail en marbre qui date de la Renaissance. Le lieu est assez irréel : l’église se trouve à côté d’un terrain de foot et d’une vaste étendue d’herbe où je n’ai vu qu’un joggeur se défouler. Chose étonnante, il y avait, jusqu’au XIXe siècle, un monastère qui jouxtait l’église, lequel n’a hélas pas survécu à la folie réorganisatrice de Napoléon. De cet ancien couvent, il ne reste donc plus qu’un seul vestige : le fameux cloître du XVe siècle attenant à l’église, avec son puits au centre du jardin et sa loggia suspendue. Un parfait chef-d’œuvre ! Danielle, qui me l’a fait découvrir cette année, m’en voudra sûrement de dévoiler ici un de ses lieux tenus secrets… Mais je la rassure, mon blog n’est pas lu par 22 millions de personnes ! Il y a donc peu de chance de voir l’an prochain, aux abords de Sant’Elena, une colonie de sacs à dos se coaguler derrière un parapluie rouge agité par une main fiévreuse !

Photos : 1-2. Abords de San Francesco della Vigna. 3. Le grand cloître et la statue du saint. 4. Le petit cloître avec son puits qui a conservé sa ferronnerie. 5. Giovanni Bellini, Madonna e santi. 6. Le grand cloître de San Francesco della Vigna. 7. San Francesco della Vigna, chapelle Sagredo : l’évangéliste Saint Jean de Tiepolo. 8-10. Campo della Celestia. 11. L’Arsenal vu de la via Garibaldi. 12. L’île de San Pietro. 13. Petite Madone. 14. Biennale de l’architecture à San Pietro : le pavillon catalan. 15. Fondamenta de Quintavalle (remarquez l’admirable autel en pierre d’Istrie). 16. Corte dei preti. 17. Campo di San Pietro. 18. Cloître de San Pietro. 19. Basilique San Pietro. 20. Calle Gorizia vue de la Calle Generale Chinotto 21-22. La loggia et le portail de Sant’Elena. 23. Plafond en ogives de SantElena. 24-25. Le cloître de Sant’Elena.

dimanche 6 juillet 2014

Un dimanche à Mazzorbo


Une Venise champêtre et bucolique existe à seulement quelques kilomètres de la Venise marchande et apocalyptique de la place Saint Marc. Pour la découvrir, il suffit de prendre le vaporetto sur les Fondamente Nuove et d’embarquer pour Mazzorbo, cette petite île tranquille, qui compte à peine trois cents habitants et qui est reliée par un petit pont en bois à la grouillante et factice Burano. Rares sont les individus qui se hasardent jusqu’ici car il ne reste pas grand-chose du riche passé de Mazzorbo, à la différence de sa voisine Torcello, qui possède une sublime cathédrale, avec des mosaïques de toute beauté, et dont on aperçoit au loin le campanile recouvert d’échafaudages. Des cinq monastères et autant d’églises que comptait autrefois Mazzorbo, il ne subsiste plus que Santa Caterina, qui demeure ainsi la véritable attraction de l’île, pour son plafond de bois en forme de coque de bateau retournée, son chœur suspendu réservé aux religieuses, son cloître esquissé par un architecte paresseux, et, de façon plus anecdotique, pour la cloche de son campanile qui passe pour être la plus ancienne de Venise ! Mais Mazzorbo est connue aussi pour ses vignobles et ses vergers, où chacun a la liberté de s’aventurer, pour ses petits artichauts violets (castraure) que l’on cultive dans les potagers qui bordent, au sud de l’île, la fondamenta di Santa Caterina, et enfin pour son paisible jardin public, qui fournit plus de bancs qu’il n’accueille véritablement de visiteurs. Ceci est vrai pour tous les jours de la semaine, sauf les dimanches d’été, où certains jeunes Vénitiens viennent pique-niquer sur l’herbe et se livrer, dans leur plus simple équipage, à d’espiègles batailles d’eau qui ne manquent pas de réveiller quelques souvenirs amusés.