samedi 21 juin 2014

Le roi René

C’était l’événement tant attendu de la saison 2013-2014 : René Jacobs était à La Cité de la Musique ce jeudi pour une représentation unique d’Orlando, un des plus beaux fleurons de Hændel, créé à Londres en 1733. L’opéra, que le chef gantois avait dirigé pour la première fois au Théâtre de la Monnaie en avril 2012, nous avait alors fait la plus forte impression, malgré la mise en scène très discutable de Pierre Audi, qui s’était révélé incapable de traduire visuellement toute la magie du livret et de la musique. Reprenant le chef-d’œuvre de Hændel, mais dans une version semi staged, René Jacobs était en tournée ce mois-ci, avec la même équipe de chanteurs et de musiciens. Trois étapes : Amsterdam (9-13 juin), Cologne (16 juin) et Paris (19 juin) où le spectacle fut précédé par une brève allocution des personnels en grève de la Cité de la Musique, lesquels entendaient apporter tout leur soutien aux intermittents et nous prévenir que le spectacle ne se déroulerait peut-être pas tout à fait comme prévu. 

Le livret que Hændel a adapté met en scène un héros qui doit choisir entre deux principes en apparence contradictoires : l’amour qu’il éprouve pour la princesse Angelica et la gloire où le conduiront de nouveaux exploits guerriers. Et tandis que le magicien Zoroastro l’encourage vivement à suivre cette dernière option (Lascia Amor e siegui Martei), Orlando opte sans hésiter pour l’amour, ce sentiment taxé ici d’« effeminato ». Il ne sait pas encore qu’Angelica aime le prince Medoro dont elle a guéri les blessures dans la maison de la bergère Dorinda... Cet amour contrarié va être au principe de la jalousie du héros : tout le livret s’attache en effet à montrer comment la quête amoureuse est psychologiquement destructrice et comment elle aboutit aussi à la folie la plus meurtrière. Mais celle-ci connaît heureusement un terme, grâce à l’intervention salutaire de Zoroastre qui parvient à plonger Orlando dans un sommeil purificateur qui le ramènera à la raison.

Pour mettre en musique ce poème qui fait la part belle à la féerie et aux sentiments les plus extravertis, Hændel a déployé ici son plus grand génie mélodique. Il a composé un opéra à l’intérieur duquel règne un climat musical tout à fait particulier et écrit des airs neufs, pleins de fougue et de vitalité, en évitant soigneusement de recycler d’anciens airs, comme il avait généralement l’habitude de le faire pour assurer le succès de ses œuvres. À la différence de ses précédents opéras, Orlando comporte également un nombre plus important de récitatifs accompagnés, proche des ariosos, qui semblent ici plus appropriés pour exprimer la folie et les errances du héros. Si le public ne semble pas avoir tenu rigueur au compositeur de cette forme nouvelle, il n’en fut pas de même des chanteurs, qui ne pouvaient faire briller tout leur talent. La raréfaction des arias da capo, complètement assumée par Hændel, avait fait une victime collatérale : Senesino, qui n’avait pas digéré d’avoir seulement trois arias ornementées sur les treize airs que le compositeur lui avait écrits et qui mit donc un terme à sa collaboration avec Hændel après Orlando.

René Jacobs, qui transforme tout ce qu’il touche en or, a une nouvelle fois fait des miracles avec cette superbe partition. Sollicitant à nouveau le jeune ensemble baroque Orchestra B’Rock, établi à Gand depuis 2005, il parvient à tirer le meilleur de cet orchestre qui dit s’être donné pour objectif de renouveler l’interprétation de la musique ancienne en mettant surtout l’accent sur l’expressivité. Pari réussi : jamais, pendant les trois heures que dure ce drame, on n’éprouve un sentiment de « déjà vu » ou de « déjà entendu » ! On va au contraire de surprise en surprise car le chef s’octroie des libertés et ne se contente jamais de « jouer les notes ». Comme pour Agrippina l’an dernier, on a l’impression de redécouvrir une œuvre qui prend ici toute sa signification, tout son relief, grâce à l’incroyable énergie que le chef instille dans chacune des mesures de ce trésor musical (récitatifs compris). Ça fuse, ça jaillit, ça swingue, c’est plein de nuances, de crescendos et de decrescendos, d’accelerendos et de ritardandos, et en même temps, c’est toujours net, toujours précis, toujours impeccable. René Jacobs, qui réinvente à chaque instant la musique, adopte ici le même parti-pris que dans les opéras de Monteverdi et Cavalli qu’il a si magistralement dirigés. Il ne cherche pas à « reproduire » l’orchestre hændelien, mais opte au contraire pour un continuo bien fourni qui enrichit la palette sonore de l’orchestre. Et notre attention est immédiatement saisie par la harpe d’Elena Spotti (un instrument absent dans tous les autres enregistrements d’Orlando que nous possédons), le violoncelle déchaîné de Rebecca Rosen, l’orgue et le régal d’Andreas Küppers que l’on entend dans la scène de la folie du troisième acte, sans oublier bien sûr le théorbe de Wim Maeseele et l’archiluth de Shizuko Noiri, une musicienne capable d’une très grande fermeté de jeu et avec laquelle le chef établit une parfaite complicité puisqu’elle demeure inamovible dans le cosmos jacobsien (elle est toujours là, quel que soit finalement l’ensemble que Jacobs dirige). S’agissant de l’orchestre, Jacobs l’a aussi considérablement enrichi en ajoutant des percussions dans les scènes impliquant du merveilleux (quel sens du théâtre vraiment !) et en remplaçant les violettes marines, instruments devenus rarissimes, par des violes d’amour, qui colorent l’aria Già l’ebro mi ciglio d’une façon toute sensuelle. Le chef gantois se paye même le luxe de confier à deux flûtes à bec (Katelijne Lanneau et Dimos de Beun) des parties plus importantes que ne l’avait originellement conçu Hændel et dinclure des extraits d’une sonate de clavecin au début d’un récitatif (Dorinda, e perché piangi ?). Bref, le plaisir qu’on éprouve ne connaît alors plus aucune limite et lorsqu’on découvre avec quelle prodigieuse énergie est exécuté le grand air de Dorinda du troisième acte, Amor è qual vento, on en a tout simplement le souffle coupé ! On voit par là comment s’exprime toute la philosophie de Jacobs, avec cette luxuriance d’instruments, cet orchestre incandescent, ces coups de tonnerre qu’il déclenche à foison et qui font vraiment toute la différence avec ces ensembles faméliques qui sont devenus légion au Théâtre des Champs-Élysées (cf. Curtis et Cie)!

Le plateau est lui aussi époustouflant et Jacobs a, encore une fois, marqué des points en soignant la distribution. C’est avec une flamboyance impressionnante que Bejun Mehta incarne le rôle-titre. Artiste de la vocalise, qu’il cisèle comme une pièce d’orfèvrerie, le chanteur a l’avantage de très bien connaître le rôle (qu’il chante sur les différentes scènes internationales depuis plus de dix ans) et d’en avoir travaillé certains morceaux avec Jacobs lui-même, pour la sortie du disque Ombra cara paru en 2011 chez Harmonia Mundi, lequel comportait déjà quelques arias extraites d’Orlando, dont le célèbre Fammi combattere, qui fournit peut-être la meilleure illustration de son talent (incroyables vocalises sur le verbe combattere et chant orné de superbes trilles dans le da capo). Un chant plein de vaillance et de passion et qui recueille tout au long du spectacle les plus vifs applaudissements. À l’aise dans tous les registres, Mehta sait aussi moduler sa voix et distiller d’étranges couleurs, notamment dans la célèbre scène de la folie, Ah stigie larve, où il se débat avec ses démons et amorce une véritable descente aux enfers. Que dire aussi de la scène du sommeil du troisième acte, véritable acmé du drame, où Orlando implore le secours du Ciel et où la voix concerte, pendant cinq minutes de bonheur, avec deux violes d’amour qui s’isolent de l’orchestre pour jouer debout aux côtés du contre-ténor ? 
Le Medoro de Kristina Hammerström est également plein d’allant et de noblesse, mais la divine mezzo n’a dans cet opéra que trois airs à chanter. En revanche, si l’Angelica de Lenneke Ruiten est touchante, notamment dans le grand air élégiaque Se fedel vuoi ch’io ti creda, impeccable de justesse, elle ne parvient pas à effacer le souvenir de Sophie Karthäuser qui était absolument exquise et parfaite lors des représentations bruxelloises. On regrette en effet que le chef lui fasse chanter son grand air Non potrà dirmi ingrata en haut d’une estrade derrière l’orchestre, car la voix n’arrive pas à traverser les différents pupitres et à se faufiler jusqu’aux premiers rangs de l’orchestre, en contrebas (on aurait préféré que lair soit chanté devant le public). Sa participation dans cette nouvelle production d’Orlando marque en tout cas sa première collaboration avec René Jacobs et nous serons donc attentifs à elle dans les prochains mois.
Reste alors la délicieuse Sunhae Im, dans le rôle bouffe de la pastourelle Dorinda, qui enchante également le public. Comme toujours, la soprano sait faire briller toutes les facettes de son talent de comédienne. Tour à tour alerte, rebelle, spontanée, elle émeut jusqu’aux larmes dans ce qui est peut-être considéré comme le plus bel air de l’opéra, le célèbre Se mi rivolgo al prato, entonné au tout début de l’acte II, quand elle prend conscience que celui qu’elle aime l’a trahie et abandonnée. Et dans lun des airs les plus périlleux que Hændel ait écrit au troisième acte, Amor è qual vento, elle se taille la part du lion : elle a toute la souplesse et la vélocité nécessaires pour faire le grand écart du grave à l’aigu que Hændel a imaginé dans cet air absolument redoutable. Il n’y a finalement que le Zoroastro de Konstantin Wolff qui soit la seule ombre à ce tableau parfait : du début jusqu’à la fin, le chanteur manque cruellement de vaillance et de projection.

Après Bruxelles, Amsterdam et Cologne, la folie d’Orlando aura donc une nouvelle fois embrasé la Cité de la Musique. Jamais on n’avait encore vu un opéra de Hændel aussi remarquablement exécuté. Quel dommage qu’on ne fasse pas plus de place à ce chef et que Paris ne lui accorde, chaque année, qu’un misérable strapontin ! Je dois dire que, s’agissant du baroque, c’est toujours pour moi un scandale qu’il n’y en ait en France que pour Christie, alors que le grand maître de cette musique, c’est bien évidemment Jacobs. Exemple flagrant d’allodoxia institutionnelle : c’est encore à Christie que la Philharmonie de Paris confie l’an prochain l’essentiel de sa programmation baroque ! Et non à Jacobs qui, à la tête d’un ensemble tout jeune qui n’a pas encore la longue expérience du Freiburger Barockorchester ou de l’Akademie für Alte Musik, a fait ce soir la démonstration qu’il était capable de porter très loin son geste musical plein de magie et qu’il était définitivement le meilleur chef baroque au monde.

jeudi 12 juin 2014

Otello à Salzbourg : le match retour

Tout au long du week-end dernier, la ville de Salzbourg a vibré au rythme du festival de Pentecôte dont Cecilia Bartoli est depuis 2012 la directrice artistique. Si les deux précédentes éditions du festival se sont construites en référence soit à une figure historique (Cléopâtre en 2012) soit à une thématique (le Sacrifice en 2013), il en est allé tout autrement cette année. En effet, le programme de l’actuelle saison s’articulait autour d’un compositeur majeur aux yeux de Cecilia Bartoli, Gioachino Rossini, avec lequel elle entretient une relation particulière : il a toujours été, comme elle le confie, l’un de ses « professeurs de chant » – une qualité qu’il partage donc avec sa maman Silvana ! Autre singularité de la saison 2014 par rapport aux précédentes, le festival comprenait non pas un, mais deux opéras en version scénique, une véritable prouesse pour l’interprète principale qui, en l’espace de si peu de jours, devait passer d’un Rossini buffa (La Cenerentola) à un Rossini seria (Otello). Si le premier opéra fut donné dans une nouvelle production conçue par Michieletto (voir le compte rendu dithyrambique sur Il tenero momento), on se chargea pour Otello de reprendre la production du tandem Lauser/Caurier venue de Zurich et présentée ce printemps à Paris. Sans cette coproduction avec le Théâtre des Champs-Élysées, jamais il n’aurait en effet été possible de monter conjointement deux opéras et d’assurer en si peu de temps la totalité des répétitions qu’exige un tel ouvrage.

Si l’Otello de Salzbourg pouvait donc, de ce point de vue, être considéré comme l’étape ultime ou l’aboutissement de l’important travail mené en amont à Paris, l’enjeu à nos yeux se situait ailleurs. La vraie question qui agitait l’orchestre et, plus globalement, toute l’équipe artistique, était de savoir comment le public salzbourgeois réagirait aux propositions musicales de l’Ensemble Matheus, surtout après la terrible cabale parisienne dont avait été victime son chef en avril dernier. Allait-on revivre à nouveau cette querelle entre Anciens et Modernes ? Entendre de mauvais coucheurs se plaindre de la rugosité des instruments anciens ? Il faut rappeler en effet que, dans notre triste capitale, quelques vieux barbons trouvaient à l’interprétation de Jean-Christophe Spinosi le seul défaut de ne pas ressembler à tout ce qu’ils connaissaient. En un mot : de n’être pas assez ennuyeuse ! Ils en avaient alors profité pour chahuter le spectacle et susciter dans la presse une polémique artificielle qui, fort heureusement, s’éteignit le soir de la dernière, sous les exclamations de plaisir et nombreux témoignages d’admiration.

C’est donc peu dire qu’on sentait à Salzbourg une certaine pression peser sur les épaules des musiciens, pression d’autant plus forte que c’était la première représentation d’Otello dans la ville de Mozart, et sans doute aussi la première fois qu’un orchestre jouait sur instruments anciens dans la fosse très profonde de la Großes Festspielhaus – une salle immense, construite par la volonté de Karajan, et destinée aux concerts symphoniques ou aux représentations des grands opéras comme ceux de Verdi, Wagner ou Strauss. Les dimensions de cette salle, capable d’accueillir 2300 personnes, n’étaient bien sûr pas sans susciter chez moi une légère inquiétude qui fut victorieusement déjouée dès les premières mesures de l’ouverture : non seulement l’acoustique exceptionnelle de la salle rendait justice à cette symphonie d’une complexité rythmique impressionnante, mais le son de l’orchestre était si bien construit et si resplendissant qu’on avait comme l’impression d’assister à un miracle sonore.

Soignée, précise, incisive, la direction de Spinosi est aussi d’une grande clarté. Avec un talent rare, le chef parvient à insuffler une formidable énergie à ses musiciens et à restituer toutes les richesses de la partition. On retiendra les savoureuses volutes de la clarinette (Toni Salar-Verdù) et de la flûte (Alexis Kossenko) lors de la marche militaire qui accompagne l’arrivée du doge, le solo de cor de Nicolas Chedmail qui déploie pendant près de quatre minutes une mélodie d’un lyrisme vraiment poignant, l’effervescence particulière qui s’exprime dans le finale du premier acte, quand l’orchestre redevient, après le long récitatif qui court sur les six précédentes scènes, l’acteur essentiel de ce « giorno d’orror », puis la tension maximale qui règne dans le finale du second acte (le plus bouleversant à mes yeux) et enfin toute la beauté sévère des cors, trompettes, trombones et bassons qui donnent au troisième acte sa coloration funèbre tout à fait étonnante.

Évidemment, tous les yeux étaient braqués sur Cecilia Bartoli qui, bien qu’elle n’en interprétait pas le rôle-titre, était incontestablement le centre de gravité de ce spectacle. Son arrivée, après trente minutes de musique dominée par le style héroïque, ne trompa pas les attentes du public, qui vit la chanteuse, avec une élégance folle, faire son entrée sous les arabesques du cor solo : perchée sur des talons aiguilles, dans une splendide robe noire dessinée par Agostino Cavalca, ses yeux lançaient des étincelles, qui électrisèrent aussitôt le public.
La chanteuse ne fit ensuite qu’une bouchée de cette magnifique partition qui égrène et maximalise les difficultés, que ce soit dans le duettino suivant, où elle déroule ses lignes souples et pures (quelles belles couleurs n’entendit-on pas sur Dura un momento il giubilo, eterno è il suo dolor ! – elles auraient inspiré d’autres pages à Stendhal qui, dans la Vie de Rossini, se plaignait de n’avoir jamais entendu au théâtre ce duetto parfaitement chanté !), dans le trio du deuxième acte où la chanteuse défend son amour comme une lionne face à un mari jaloux et un soupirant de plus en plus envahissant (on ne pouvait que retenir son souffle en voyant Bartoli s’interposer entre les deux duellistes et lancer ses plus rageuses vocalises sur cagion di tanto duol), ainsi que dans le duo avec son père (incroyable feu d’artifice vocal sur contenta io moriro), sans parler du troisième et dernier acte, qui se focalise intégralement sur elle, de la romance du saule jusqu’au bain de sang final.
 
Bartoli, qui joue aussi impeccablement qu’elle chante, incarne de façon exemplaire le personnage de Desdemona : sa figure, ses gestes, ses mouvements, sont en parfaite harmonie avec l’orchestre, qui seconde merveilleusement toutes les intonations de cette tragédienne hors pair. À Salzbourg, la Desdemona de Bartoli nous aura semblé un brin plus rebelle qu’à Paris. Effet de la dernière, où l’on a souvent plus tendance à se lâcher ? Lorsqu’on interroge l’interprète à l’issue de la représentation, elle reconnaît d’emblée que l’obscurité complète de la Grosses Festspielhaus est un élément qui facilite la concentration du regard vers le chef – beaucoup plus qu’au Théâtre des Champs-Élysées où l’illumination légèrement rosée de la salle l’en détourne.
Un seul regret peut-être : voir la complainte du saule massacrée par un bataillon de gosiers indélicats qui se mirent à toussoter pendant la longue introduction de la harpe. Un comble d’inélégance, alors qu’il s’agit du moment le plus intime de l’œuvre, celui où la chanteuse, après s’être débarrassée de sa robe, de ses talons, de ses bijoux, se retrouve presque nue devant son public (ce qui indiquera au passage que le public de Salzbourg n’est pas plus respectueux ou plus discipliné que celui de Paris, comme on le dit : j’en veux pour preuve aussi ce vieux débris de noblesse salzbourgeoise qui, un rang derrière moi, tripotait un sac plastique au premier acte, avant mon insolente, mais salutaire, intervention).

Les trois ténors qui se disputent l’attention de Desdemona tout au long du drame ne sont pas en reste. Mention spéciale pour l’Otello de John Osborn qui avait à Salzbourg une saveur d’autant plus particulière que c’était la dernière fois qu’il chantait le rôle aux côtés de Bartoli (il avait fait savoir dans une interview que ce rôle, qu’il chante depuis ses débuts, devient de plus en plus exigeant, en termes de tessiture). La voix, pourtant vaillante, s’adapte toujours merveilleusement à l’écriture de Rossini et présente d’inépuisables ressources dans l’aigu, notamment dans le duo de l’acte II où, répondant à l’audacieux défi de son rival, Otello rend coup pour coup, c’est-à-dire contre- pour contre-. Le Rodrigo d’Edgardo Rocha, qui assume, comme tout bon tenor di grazia qui se respecte, les passages tendres et passionnément amoureux de la partition (se souvenir du palpitant Ti parli l’amore), est la vraie révélation de la soirée : le public lapplaudit chaudement à chacun de ses passages et semble même tout déchaîné à l’issue du grand air du deuxième acte, Che ascolto ? ahimè, che dici ? qui restera pour tous une véritable leçon de chant. Après avoir chanté le rôle de Iago à Zurich en 2012, puis celui de Rodrigo à Paris et Salzbourg en 2014, on lui souhaite maintenant de prendre du galon auprès de Cecilia Bartoli et de se saisir du rôle-titre pour l’interpréter à ses côtés, dans l’hypothèse d’une reprise dOtello. Enfin, pour être complet, n’oublions pas le perfide Iago de Barry Banks qui, à défaut d’avoir des couleurs un peu plus sombres, comme l’exige généralement le rôle du bad guy à l’opéra, avait une voix un peu claire, mais cependant tranchante comme un stylet.

Je ne reviendrai pas sur la mise en scène de Mosche Leiser et Patrice Caurier, une mise en scène très efficace qui met en adéquation texte et musique et porte davantage l’accent sur la dimension du racisme que sur la jalousie – mes lecteurs se reporteront à tout ce que j’en ai dit (de bien) dans mon précédent article. Je préfère terminer celui-ci en m’interrogeant sur l’exceptionnelle vitalité de Cecilia Bartoli. C’est peut-être la leçon que je retiendrai de ce festival : comment cette chanteuse qui, en l’espace de cinq jours, a participé à deux générales, enchaîné deux Cenerentola et un concert de gala, a revêtu sa casquette de directrice du festival et s’est pliée à toutes les exigences mondaines de la fonction, comment cette chanteuse, dis-je, peut-elle encore après tout ça soutenir le rôle si écrasant de Desdemona, sans manifester le moindre signe de fatigue vocale et d’épuisement physique ? Est-ce un miracle si, saison après saison, rôle après rôle, la voix est toujours d’une grande fraîcheur et le jeu scénique d’une parfaite crédibilité ? L’épreuve du temps, si fatale à tant d’autres chanteuses, ne fait qu’ajouter à son talent qui, les années passant, ne va pas en diminuant. Sa longévité exceptionnelle – cela fait plus de vingt-cinq ans qu’elle chante ! – est pour moi le signe d’une profonde intelligence, pas seulement dans le choix des œuvres, mais aussi des musiciens et chanteurs qui l’accompagnent : Cecilia Bartoli sait choisir le répertoire qui lui convient et s’entourer des artistes qui savent bien mettre en valeur sa voix. C’est pour cette raison que, pour Rossini, on ne le dira jamais assez, il est vraiment important de jouer cette musique sur instruments anciens : si l’on veut qu’un vrai « dialogue musical » s’établisse entre la voix de la chanteuse, qui est plus dans la finesse que dans le volume, et les instruments qui l’accompagnent, il est nécessaire de faire appel à des orchestres anciens qui ne couvrent pas les voix et nimposent pas le hurlement comme seule voie de salut. Il est juste étonnant que ce qui semble parfaitement normal et acquis pour Monteverdi et Hændel fasse encore l’objet de vives résistances dès qu’on sort de lopéra baroque et qu’on explore le répertoire belcantiste. Que n’a-t-on pas en effet entendu ces derniers mois à Paris! Mais on aura compris que je ne parle ici que d’un tropisme français, parce que partout ailleurs où Cecilia Bartoli et Jean-Christophe Spinosi se produisent, des manifestations de joie éclatent dans tous les théâtres. Témoin encore cet Otello qui fut écouté à Salzbourg sans parti pris et accueilli très chaleureusement par un public qui a pour caractéristique essentielle de ne faire partie daucune coterie : ses applaudissements me paraissent donc avoir plus de prix que les petits cris indignés de quelques prétendus connaisseurs parisiens.

samedi 7 juin 2014

Prologue palermitain


Grands dieux, par où commencer ? Par les marchés colorés, les jardins luxuriants, les patios des palais, les rues délabrées, les balcons rouillés, les bougainvilliers en fleurs, les ruines des couvents, les brochettes d’intestins grillés, les babà con panna, les joyaux de l’art arabo-normand ou les marmi misti qui étincèlent à l’intérieur les églises baroques? Il n’y aura pas un post à écrire sur Palerme, mais bien dix! Mais ce sera pour plus tard! Je n’ai pas le temps de poser mon sac que je dois en effet déjà le vider et le remplir à nouveau pour m’envoler vers d’autres cieux, musicaux cette fois. Cap maintenant sur l’Autriche et Cecilia Bartoli! Et promis, vous saurez tout de mes aventures palermitaines dès mon retour de Salzbourg la semaine prochaine!

1. Le golfe de Palerme vu de Monreale. 2. La ville de Palerme vue du toit de la cathédrale. 3. Un commerce abandonné le long de la via Cappuccinelle. 4. La chiesa Santa Maria dello Spasimo. 5. Les ignudi de la fontaine Pretoria. 6. Le fronton du Conservatoire de musique. 7. La Kalsa. Via Santa Teresa. 8. Le marché de Palerme. 9. Palazzo Santa Ninfa. 10. Piazza Caracciolo. 11. Le port. 12. Piazza della Vittoria. 13. Le cloître San Giovanni degli Eremiti. 14. La Galerie d’art moderne. 15. Piazza del Carmine. 16. Chiesa dell’Immacolata Concezione

vendredi 6 juin 2014

Le cloître de Monreale

À moins d’une dizaine de kilomètres de Palerme, dans la petite ville de Monreale, s’élève la cathédrale Santa Maria Nuova, qui est en Sicile l’un des plus beaux témoignages de l’art arabo-normand. Si l’extérieur du bâtiment a été remanié jusqu’au XVIIIe siècle (seule l’abside latérale gauche conserve tous les éléments de la décoration originale), l’intérieur de la cathédrale demeure, lui, tout à fait intact : il est entièrement recouvert de mosaïques sur fond d’or, qui décrivent des scènes de l’Ancien et Nouveau Testament, et qui ont été réalisées à la fin du XIIe siècle par des artistes venus tout droit de Constantinople. J’en présenterai bientôt quelques échantillons, mais aujourd’hui, ce n’est pas là où je veux en venir. Ce que je souhaite plutôt vous montrer, c’est le petit cloître situé derrière la cathédrale, juste au pied des montagnes. Il m’a complètement ensorcelé.
 Quoi de plus somptueux qu’un cloître, en effet ? On devrait tous aimer ces endroits retirés, préservés des foules, toujours paisibles et pourvus de bancs de pierre où, après une longue journée de marche, on peut se reposer et savourer le calme particulier qui y règne. L’été, ce sont aussi des lieux d’une grande fraîcheur, car les arcades protègent les promeneurs des rayons du soleil, ce qui en Sicile, on s’en doute, est loin d’être une chose tout à fait anecdotique. Ils possèdent presque toujours un jardin intérieur, plus ou moins agrémenté d’arbustes et de fleurs, ouvert sur le ciel, au centre duquel se trouve soit une margelle, soit une fontaine, soit encore un gigantesque palmier.

Formant un carré parfait (47 x 47 mètres), le cloître de Monreale à ceci de particulier qu’il comporte plus de 200 colonnettes (groupées par deux) qui alternent dans des styles très variés : certaines sont lisses et nues, d’autres décorées et incrustées de mosaïques, avec des couleurs resplendissantes et des motifs toujours d’une grande variété : en hélices, en damiers ou en zigzag. Ces mosaïques à fond d’or, qui datent de l’époque normande, donnent à ce cloître des allures d’Alhambra. Mais le regard est spontanément attiré aussi par les magnifiques chapiteaux au sommet de ces colonnettes qui illustrent des scènes tantôt profanes, tantôt religieuses. Sur l’un d’entre eux, on voit par exemple le roi Guillaume II faire don de la cathédrale de Monreale à la Vierge Marie (d’après la légende, un jour qu’il se reposait sous un caroubier, la Vierge lui serait apparue en rêve et lui aurait demandé de construire une église en son honneur). Autre singularité ou bizarrerie de ce cloître : sa fontaine n’est pas située au centre du jardin, mais à un angle de celui-ci, dans une partie dénommée le « lavabo » et dont la forme, les dimensions parfaites elles aussi (3 x 3 m), font penser à un cloître en miniature : l’eau jaillit d’une sphère posée en haut d’une colonne et retombe dans un petit bassin circulaire. À noter encore que les cannelures en zigzag de la colonne centrale ne sont pas sans évoquer l’écorce d’un palmier.
En bref, sachez que ces lieux ne révèlent vraiment tout leur charme que s’ils demeurent absolument déserts et purgés de touristes. C’est ici que le prix du billet d’entrée joue son rôle filtrant. On croit d’abord avoir une attaque lorsqu’on découvre le tarif  de la visite (6 euros), mais une fois qu’on a pénétré dans le cloître, on se ravise et on se félicite d’être quasiment le seul à jouir de toutes ces merveilles. Si l’accès était gratuit (à noter qu’il l’est quand même pour les retraités), ce cloître changerait complètement de nature, et ses allées se mettraient à ressembler aux couloirs du métro parisien. Alors pour éviter de se retrouver aux heures de pointe dans ce qui potentiellement pourrait se transformer en cloître à sardines (car il arrive quand même, Piazza Guglielmo II, que des cars crachent des régiments entiers de touristes), une dernière chose à retenir : privilégier la visite à l’heure du déjeuner, entre 13h00 et 14h00, quand la cathédrale ferme ses portes et que les touristes, affamés, se ruent vers les terrasses des restaurants !

mercredi 4 juin 2014

Cefalù, sa cathédrale, son petit port de pêche et sa Gallizza

En vacances à Palerme au début du mois, j’ai pris un matin le train pour Cefalù parce qu’une une amie sicilienne que j’aime beaucoup, et qui s’appelle Chiara, m’avait depuis très longtemps parlé de La Gallizza, la petite rosticceria de ses parents. Face à l’impossibilité absolue de savourer à Paris de bonnes arancine, cela faisait quelques années qu’elle m’encourageait à aller en Sicile pour goûter celles de sa maman (« les più buone del mondo »). En mars dernier, cela n’avait guère pu être possible, puisque, pour mon premier voyage en Sicile, je m’étais limité au Val di Noto. Mais de Catane, où j’en avais dégusté d’excellentissimes arancine al ragù, arancine al pistacchio, arancine al burro, arancine al prosciutto (je les avais toutes testées), sans oublier, bien sûr, les arancine alla catanese (aubergines, grana, mozzarella et basilic), les meilleures selon moi –, j’avais envoyé un texto à Chiara pour lui demander si elle connaissait la célèbre pasticceria Savia, qui est, dans la ville natale de Bellini, le temple incontournable de l’arancina. La réponse ne s’était pas fait attendre, et elle avait été cinglante : « Désolé, mais je suis allergique à toute arancina qui ne sort pas de La Gallizza ! »
Aussi, pour ne pas froisser la susceptibilité de cette amie au tempérament volcanique comme l’Etna, il fallait donc impérativement retourner en Sicile et effectuer le pèlerinage jusqu’à Cefalù pour se prosterner devant les arancine de La Gallizza : c’était la seule façon de réparer le faux pas que j’avais commis au printemps. Apprenant mon retour en Sicile, Chiara avait enterré la hache de guerre en me fournissant un plan de la ville, avec un tracé très précis à suivre. Sur place, un sentiment de toute puissance m’emplissait : sans avoir mis les pieds à Cefalù, je savais déjà mieux que n’importe quel Sicilien quelles étaient les adresses à éviter, celles au contraire à explorer ! Et parmi ces dernières, figurait celle de la meilleure pâtisserie de la ville, L’Angolo delle dolcezze, un endroit pas forcément évident à trouver (la pâtisserie est située derrière un kiosque qui vend des glaces), mais une fois qu’on a mis les pieds dans cette caverne aux mille trésors, impossible alors d’en ressortir. Les giapponese – drôle de nom pour cette sorte de brioche fondante fourrée à la ricotta et délicatement alcoolisée ! – sont clairement à se damner. Mais pas que. Essayez également les bignè con liquore, les sfogliatelle, les sfinci di San Giuseppe, vous serez alors en proie à de délicieux vertiges… J’en profite pour ouvrir une parenthèse et signaler que la qualité de cette maison n’a clairement pas d’équivalent à Palerme : partout où je suis allé, je n’ai jamais rien mangé d’aussi bon!
 
Force était malheureusement de constater qu’après avoir goûté à toutes ces divines merveilles, nous n’avions plus très faim ! Il était donc nécessaire de se remettre en ordre de marche, et de faire le plus grand et le plus large détour avant d’arriver à la Gallizza pour se présenter chez les parents de Chiara dans des conditions tout à fait dignes, c’est-à-dire l’estomac délesté. Ça tombait bien, le restaurant où nous étions attendus se situant à l’extrémité de la ville, on avait donc tout le loisir d’explorer le centro storico. C’est donc ce que nous avons fait, en remontant la via Roma puis le corso Ruggero, en visitant la cathédrale et en tombant en pâmoison devant le magnifique Christ Pantocrator sur fond d’or, en escaladant une partie du rocher de Cefalù, avant de redescendre dans les boyaux de la ville. Nous avons suivi tous les conseils de Chiara à la lettre, en cherchant le Bastione pour profiter de sa célèbre vue qui toglie il fiato, en trempant nos mains dans l’eau si pure du lavoir médiéval aménagé dans le corso di sotto, en allant nous asseoir sur un banc du vecchio molo qui offre le panorama plus saisissant de Cefalù – un seul oubli, peut-être : l’Ignoto marinaio d’Antonello da Messina, vous savez cet homme qui sourit dans la peinture bien avant Mona Lisa. C’est le plus beau fleuron du musée ! Mais il faut savoir garder des réserves, ne pas brûler toutes ses cartouches et justifier un retour prochain à Cefalù…
Dans ce dispositif parfaitement bien huilé, notre amie n’avait pas prévu une chose : que les jardins situés derrière l’abside de la cathédrale, ordinairement fermés, seraient cette fois-ci ouverts, grâce à l’ingénieux propriétaire des lieux qui, faisant le guet, espérait récolter au passage quelques euros. Nous nous sommes donc faufilés dans ces allées parsemées de chardons et de ronces calcinées pour admirer ces paysages méditerranéens au lyrisme vraiment poignant ! 

Il était temps, après ce grand tour, de longer le lungomare et de rejoindre la Gallizza où nous attendaient Lia et Pietro. Comme on peut le deviner, le restaurant n’est pas situé en plein centro storico, mais à la périphérie de la ville. Il ne faut donc pas se décourager, mais accepter de marcher quelques centaines de mètres, car comme toutes les bonnes choses, il se mérite. Une fois sur place, vous êtes accueillis par les propriétaires des lieux, qui parlent un français parfait et avec lesquels vous pouvez discuter pendant des heures, passionnés qu’ils sont par leur métier. Ils répondent à toutes vos questions et vous expliquent tous les secrets de la cuisine sicilienne. Je voulais savoir par exemple pourquoi à Palerme le riz des arancine était jaune, alors qu’à Cefalù il était blanc. Lia m’a ainsi expliqué qu’au début des années 1970, quand elle avait succédé à sa belle-mère et pris la relève en cuisine, elle avait testé une recette avec du safran, mais qu’en raison de son coût relativement élevé, elle avait dû y renoncer. Si elle voulait continuer à vendre des arancine, il fallait revenir à une recette moins onéreuse pour les clients, et c’est pour cela qu’il y a du riz blanc : elle a refusé de mettre du colorant, à la différence des autres marchands, qui continuent à vendre des arancine en faisant croire qu’elles sont safranées ! 

Ah! les arancine al ragù de la Gallizza, parlons-en justement ! Ce sont clairement les meilleures que j’ai mangées (avec celle de Savia à Catane !) Quoique très différentes, celles de Cefalù sont délicieusement croustillantes, avec un goût de viande et de tomate très prononcé (celles de Savia se distinguent par une nuance de céleri dans la sauce). C’est un véritable régal et l’on voit de nombreux habitants, à toute heure de la journée, faire un détour en voiture par le restaurant (c’est aussi l’avantage d’être hors du centre qui est en grande partie piéton), pour venir chercher des arancine qu’ils mangent sur place comme on déguste une glace. Goûtez aussi la caponata, ce plat à base d’aubergines, d’oignons, de tomates, d’olives et de câpres, qu’on peut déguster froid, en guise d’antipasti! Des aubergines et des tomates au goût extraordinaire, gorgées de soleil, et qui n’ont strictement rien à voir avec nos banales aubergines ou tomates venues tout droit de Hollande ! C’est d’ailleurs cela que je trouve formidable en Italie : cette espèce de culte de la simplicité dans les produits, mais toujours assorti d’une très grande exigence : une tomate, une olive, une feuille de basilic, à toutes ces choses, les Italiens arrivent à leur donner un goût unique ! Et à la Gallizza, c’est tout un monde en miniature que l’on découvre dans une simple olive ! 

Employez-vous ensuite à reculer les limites de votre estomac en goûtant, après la caponata et les arancine, un de ces plats de pâtes faits maison qui trône fièrement derrière la vitrine. Les bucatini con le sarde (gros spaghettis troués farcis de sardines, de fenouil et de pignons) sont absolument inoubliables ! Sans parler du sfincione, la pizza aux oignons et aux tomates bien rouges – la pâte au moelleux unique est due à l’emploi d’une farine de semoule de grain dure rimancinata, c’est-à-dire moulée deux fois – ou du pane canzatu, un pain coupé à l’huile d’olives et aux anchois, à tomber littéralement par terre. En bref, tous les plats sont d’une fraîcheur absolument parfaite, ce qui n’est pas tellement étonnant de la part de ces propriétaires qui n’ont qu’une seule obsession : la qualité. Un seul mot de conclusion : courez-y ! Si possible après une bonne baignade sur la plage de Cefalù. Car pour ma part, je ne regrette qu’une seule chose, avoir fait exactement l’inverse : m’être baigné après avoir ingurgité tous ces pétards à calories. Fort heureusement, le maître sauveteur n’était jamais très loin ! Sans sa constante vigilance, j’aurais loupé le coucher de soleil sur le vecchio molo... Et cela, Chiara ne me l’aurait jamais pardonné!