mardi 21 janvier 2014

Album munichois : La Calisto au Bayerische Staatsoper

Cavalli est en train de sortir du purgatoire dans lequel les chefs d’orchestre et les directeurs de théâtre l’ont tenu jusqu’à présent. Nous assistons peut-être aujourd’hui au même phénomène qui s’est produit il y a une trentaine d’années avec Haendel, quand soudain des musiciens se sont pris de passion pour tous ses opéras qui avaient connu une longue éclipse. « Il y a des siècles pendant lesquels Virgile ne sert à rien », disait ainsi Paul Valéry pour évoquer les cycles de vie discontinus des œuvres d’art. Succès, rejet, oubli puis redécouverte, tel a été le sort de La Calisto, cet opéra de Cavalli, créé à Venise en 1651 et voué aussitôt à disparaître, pendant plus de trois siècles, du répertoire des théâtres lyriques européens. Il a fallu attendre la fin du siècle dernier, en 1970,  pour qu’un petit miracle se produise à l’occasion du festival de Glyndebourne, quand Raymond Leppard, à la surprise générale, se mit en tête d’exhumer l’opéra de Cavalli et de l’enregistrer quelques mois plus tard. Si, indiscutablement, le chef anglais a joué un rôle majeur dans la résurrection de ce chef-d’œuvre, sa contribution artistique demeure pourtant complètement dépassée : l’opéra a été enregistré sur instrument modernes, ce qui aujourd’hui est contraire à nos valeurs esthétiques, et ramené à deux actes et 24 scènes au lieu des 3 actes et 37 scènes de la partition originale… Il était donc logique qu’une génération plus tard, un autre chef, l’Italien Bruno Moretti, retrousse ses manches et décide à son tour de se frotter à l’opéra de Cavalli, en adoptant une démarche complètement différente, plus respectueuse de la tradition : c’est ainsi que l’œuvre a été enregistrée intégralement, sur instruments d’époque, avec un respect absolu pour les tessitures d’origine, et une équipe de chanteurs exclusivement italiens possédant le phrasé adéquat. Si cette proposition musicale satisfaisait à toutes les exigences philologiques, elle n’en était pas moins totalement exempte de défauts. En effet, bien que conforme à l’original, l’orchestre manquait singulièrement de couleurs (5 violons, 2 flûtes, 1 viole, 2 théorbes, 1 clavecin) ; par ailleurs, les voix étaient loin d’être fabuleuses ; enfin, il s’agissait d’un enregistrement en live, effectué au Teatro Olimpico de Vicence, avec une prise de son pas très bonne.

Une sorte de « révolution copernicienne » a été accomplie par René Jacobs qui, en 1993, a concentré toute son énergie pour donner un nouveau visage à cette Calisto, reléguant à jamais les deux autres dans un passé dépassé. Tout le monde a immédiatement salué le talent de Jacobs et reconnu qu’il s’agissait là d’une réalisation musicale majeure et d’une direction artistique ayant atteint un haut degré d’excellence. Mais un tel succès ne tombe évidemment pas du ciel, il est le produit d’une trajectoire singulière et d’une longue familiarité avec les œuvres du répertoire de l’opéra vénitien : avant cela, René Jacobs avait déjà roulé sa bosse avec L’Orontea de Cesti et deux autres opéras de Cavalli, Xerse et Giasone. Fort de cette connaissance, il avait alors réécrit des parties entières, ajouté des ritornelli et des sinfonie d’autres compositeurs, comme cela était d’usage à l’époque, et transposé deux rôles, celui de Jupiter travesti, qui était à l’origine assumé par Diane, et celui du Satirino, pour le contre-ténor Dominique Visse. Il avait par ailleurs mobilisé un orchestre luxueux – le Concerto Vocale, fort d’une vingtaine de musiciens – et des chanteurs de tout premier plan, Maria Bayo, Simon Keenlyside, Marcello Lippi, pour se limiter aux plus importants. Enfin, cette Calisto avait pour elle un dernier atout, et non des moindres, son metteur en scène, le regretté Herbert Wernicke, qui avait réalisé ici un équilibre parfait entre la musique, les décors, les costumes, la lumière et le jeu des acteurs. C’est cette Calisto anthologique que j’ai eu la chance de voir, une première fois à l’opéra de Lyon, en mars 1999, puis deux autres fois, en juin et juillet 2002, au Staatsoper de Berlin.

Mais mon amour pour La Calisto n’a pas été immédiat. J’ai dû écouter les conseils avisés de ma moitié et m’y employer à plusieurs fois avant de trouver des grâces au recitar cantando et lui ôter toute la dureté et la sécheresse premières que je lui trouvais. Je jugeais Cavalli par rapport à Haendel, un peu comme Voltaire jugeait Corneille par rapport à Racine : comme quelqu’un qui avait préparé l’avenir, débrouillé le chaos… Mais celui qui me comblait vraiment, que je trouvais parfait, c’était Haendel, pas Cavalli. Enfin, je l’avoue : ma découverte de cet opéra s’est faite à la faveur d’une offre promotionnelle. On était alors en 1998 et les éditions Harmonia Mundi fêtaient leur quarantième anniversaire. Pour célébrer cet événement, Bernard Coutaz, son fondateur, avait alors bradé les disques les plus emblématiques du catalogue. Pour l’étudiant sans le sou que j’étais, habitué à guetter les disques en occasion chez Gibert, c’était une véritable aubaine… Les disques neufs étaient au prix des disques d’occasion. Je fis donc une belle moisson : Médée de Charpentier, Cleopatra e Cesare de Graun, L’Orfeo, Il Ritorno di Ulisse et L’Incoronazione di Poppea de Monteverdi, Castor et Pollux de Rameau… sans oublier, bien sûr, cette Calisto, qui mettait ma moitié dans tous ses états ! (Notez, au passage, que c’étaient encore les années fastes, car pour le cinquantième anniversaire en 2008, en pleine crise du disque, il n’y eut bien sûr aucune offre commerciale)

J’ai donc découvert tous ces opéras à peu près au même moment, sur une période assez resserrée, sans vraiment prendre le temps d’étudier convenablement les livrets : j’étais surtout attentif à la musique, aux interprètes, mais assez peu finalement au texte poétique. J’écoutais donc La Calisto, mais honte à moi, je ne savais même pas de quoi il était question dans cet opéra. Mieux, je n’avais même pas été intrigué par la couverture du disque où l’on voyait un homme assez lourdaud, déguisé en femme, qui déclarait sa flamme à une autre femme. La beauté de la musique me suffisait amplement. Si bien que la découverte du livret se fit dans la précipitation : quelque part sur l’autoroute entre Paris et Lyon, quelques heures avant le spectacle ! J’étais tranquillement en train de conduire, avec Pierre à ma droite et sa mère derrière la banquette, quand soudain l’un d’entre-nous s’avisa de dire : « Ce serait bien quand même si on potassait le livret ! » En apprenant que la nymphe Calisto, qui avait voué sa chasteté au culte de Diane, s’était laissée séduire par le dieu déguisé en Diane et avait échangé avec lui de langoureux baisers, une question nous avait alors agités : La Calisto serait-il le premier opéra lesbien ?

Il est vrai que les cas où deux femmes s’embrassent dans un opéra sont plutôt assez rares. Quand cela se produit, c’est généralement sur la base d’une parfaite confusion des genres : ainsi en est-il de Morgana qui tombe amoureuse de Bradamante, ne sachant pas que cette dernière s’est déguisée en soldat pour venir ravir son amant Ruggiero, captif d’Alcina. Dans cette scène, l’ordre hétérosexuel est finalement préservé puisque Morgana ne tombe pas amoureuse d’une femme, mais de ce qu’elle croit être un homme, le pseudo Ricciardo, derrière lequel effectivement une femme règne en maître du jeu. Dans La Calisto, il en va tout autrement, puisque le dieu Jupiter, amoureux de la jeune nymphe Calisto, n’a pas d’autre choix, après avoir essuyé un refus, que de se travestir en Diane, pour approcher plus facilement sa proie. Et lorsque Calisto tombe dans le panneau, elle n’est pas victime de la moindre hallucination, elle sait au contraire très bien ce qu’elle fait : les baisers et les caresses qu’elle échange avec Jupiter, elle croit fermement que c’est avec Diane qu’ils ont lieu ! Elle n’en éprouve d’ailleurs aucune honte, puisque dans la scène suivante, encore toute émoustillée par ce qu’elle vient de vivre, elle fonce sur la vraie Diane, en lui rappelant avec candeur toutes les douceurs exquises qu’elles ont partagées, sans comprendre pourquoi, cette fois-ci, elle se fait rabrouer... Pauvre Calisto !

Lorsque j’ai découvert pour la première fois le spectacle de Wernicke, je me souviens avoir été transpercé par ce que je voyais, j’avais l’impression, comme disait Montaigne au sujet des poètes qu’il lisait, que « je m’envolais dans l’autre monde. » (I, 26). Tout était si parfait, la grâce ingénue de Mario Bayo en Calisto, les roucoulades de Marcello Lippi travesti en Diane, les sautillements lubriques du petit satire de Dominique Visse, etc., sans parler de l’Empyrée conçu par Wernicke d’après les fresques de Giulio Romano. Et de fait, cette Calisto m’a marqué à vie, puisque j’ai toujours trouvé toutes les autres inférieures à celle-ci, y compris lorsque d’excellentes chanteuses, qu’il s’agisse de Rosemary Joshua ou de Sophie Karthaüser, s’y collaient. Impossible d’oublier Maria Bayo ici dans ce qui fut, selon moi, le rôle de sa vie !

Après la mort de Wernicke en 2002, et la mise au placard de sa Calisto, je me souviens avoir été, quelques années plus tard, tenté par l’idée de faire le voyage jusqu’à Munich pour découvrir une nouvelle production de La Calisto, celle de David Alden, avec Lawrence Zazzo, Véronique Gens, Guy de Mey, mais le chef, Ivor Bolton, ne m’inspirait alors guère confiance : j’avais en effet à la maison un disque de musique baroque de Bologne qu’il avait dirigé et que je trouvais tellement épouvantable que j’étais allé le revendre à La Chaumière, moi qui ne revends pourtant jamais mes disques ! J’avais donc laissé passer en 2005 cette Calisto, ainsi que ses reprises de 2007 et 2009, me contentant de La Calisto parisienne de Christophe Rousset en 2010 au Théâtre des Champs-Élysées, dans laquelle, soit dit en passant, Lawrence Zazzo et Véronique Gens se trouvaient distribués. Mais voilà que cette année, une reprise de l’opéra de Cavalli avait lieu en janvier, toujours à Munich, mais dans une distribution entièrement renouvelée, qui ne pouvait pas laisser indifférent. Anna Bonitatibus, Karina Gauvin, Danielle de Niese, Emiliano Gonzalez Toro, Mathias Vidal, voilà quelques-uns des noms qui faisaient rêver. Restait plus qu’à obtenir une place dans les premiers rangs, ce qui fut loin d’être une chose facile, sachant que le Bayerische Staatsoper est le seul théâtre en Allemagne où il est impossible de choisir sa place sur Internet et où, pour corser les choses, les seules places mises en vente le sont seulement deux mois avant la représentation. Face à tant d’adversité, je fis jouer mes réseaux allemands (merci Stefan) et je pus ainsi obtenir mes deux places tant convoitées ! Nous étions au 3e rang, ce qui n’était finalement pas si mal joué…

Cependant, il m’a fallu un certain temps avant d’entrer dans le spectacle et de savourer comme il convient cette Calisto. La plus grande difficulté étant, bien sûr, de faire abstraction de la version de Jacobs. Les musiciens qui se lancent dans l’exécution de cet opéra doivent en effet rivaliser avec les interprétations magistrales qui peuplent le cerveau du public. L’innovation, dans le domaine opératique, n’est pas nécessairement ce qui est le plus risqué. Un compositeur d’opéras contemporain ou même un chef d’orchestre déterrant une œuvre ancienne totalement inconnue n’a pas à affronter cette discothèque ambulante qu’est le difficile public moderne qui étalonne tout ce qui passe par ses oreilles à l’aune de ce qu’il possède dans sa discothèque. Tout cela n’est jamais si vrai que pour La Calisto, un opéra qui a été, comme je le disais, magistralement interprété par Jacobs et qui, vingt ans après, n’a toujours pas pris une ride. Malgré la présence de 23 musiciens dans la fosse d’orchestre, ce qui est plutôt considérable dans un opéra de Cavalli, le Continuo-Ensembles der Bayerischen Staatsoper sonnait faiblement et se révélait, d’entrée de jeu, incapable de répondre aux nécessités acoustiques de la salle. Une salle immense, comprenant plus de 2000 fauteuils, soit quatre fois plus que le Teatro Sant’Apollinare de Venise où fut jadis créée l’œuvre ! On ne le dira jamais assez, mais il est aberrant de jouer des opéras du Seicento, avec aussi peu de musiciens, dans des salles contemporaines aussi démesurées…

Il m’a aussi fallu un certain temps pour me défaire du souvenir de Maria Bayo qui m’empêchait d’apprécier correctement le jeu d’actrice de Danielle de Niese. C’est quelque chose que connaissent bien les amants éconduits lorsqu’ils se lancent dans une nouvelle vie amoureuse : une fois remis en ménage, ils ne peuvent guère s’empêcher de comparer leur nouvelle femme avec l’ancienne qu’ils paraient autrefois de toutes les qualités. Le véritable engouement que j’aurais dû éprouver pour Danielle de Niese était d’autant plus malmené que la chanteuse campait, dès sa première apparition, une Calisto complètement différente et, pour tout dire, d’une assez grande vulgarité : au micro, sur une scène de cabaret. On était donc loin de la candeur de Maria Bayo dans sa belle robe blanche. Mais on ne saurait, bien sûr, lui en faire le reproche, car c’est le metteur en scène qui a choisi d’inscrire l’action de cette Calisto dans une boite de nuit interlope, où se côtoient toutes les sexualités, et d’insister sur le côté grotesque des dieux, en proie à des désirs frivoles, plutôt que sur la douleur et le caractère non maîtrisé des souffrances de la nymphe, comme l’avait fait Wernicke, qui avait bien mis en valeur l’aspect cruel du livret de Giovanni Faustini. Un choix plutôt réussi et d’une grande efficacité visuelle : cette boîte de nuit, baptisée l’Empireo, avec ses grandes vagues de couleurs acides, ses néons et ses lumières clignotantes, ses ascenseurs intermittents, ses banquettes en velours zigzagantes, ne pouvait en effet qu’intriguer le spectateur qui se demandait dans quel monde il se trouvait transporté. Les costumes plein de fantaisie conçus par Buki Shiff participaient aussi largement du spectacle : on retiendra surtout l’arrivée de Junon (inoubliable Karina Gauvin), avec sa veste à plumes rouges, et son curieux attelage, formé de deux paonnes géantes : un vrai régal pour les yeux. Malheureusement, cette luxuriance scénique ne mettait que plus cruellement en lumière les insuffisances de l’orchestre : tout ce qu’on voyait de fastueux n’avait pas son équivalent sonore.

Dans l’ensemble cette Calisto fut un véritable festival de voix : les hommes brillaient autant que les femmes : Tim Mead, dans le rôle d’Endimione, est loin d’avoir démérité : ses airs furent même les plus applaudis de la soirée. Voilà qui efface sa mauvaise prestation d’il y a deux ans dans Tamerlano. Emiliano Gonzalez Toro, grimé en vieille nymphe transgenre, dans le rôle buffa de Linfea, a révélé qu’il était aussi grand chanteur que grand comédien : la salle était hilare dans D’aver un consorte et dans son combat avec le satyre de Dominique Visse, seul élément jacobsien de ce spectacle. Mathias Vidal, en bélier velu, n’était pas en reste : la voix est toujours aussi puissante. Quant à l’excellent Jupiter de Luca Tittoto, c’est finalement dans la scène de séduction, que nous aurons éprouvé la plus grande frustration. Rappelons en effet que, lorsqu’il séduit Calisto, il se travestit en Diane et que pour rendre la scène crédible, il faut aussi qu’il travestisse sa voix. Jacobs, toujours lui, avait transposé le rôle de Jupiter et demandé à Marcello Lippi de le chanter un ton plus haut, en voix de tête. Ce choix n’a hélas pas été retenu par Bolton qui a préféré confier à Diane, la divine Anna Bonitatibus, le rôle de Jupiter travesti qu’elle chantait dans la fosse avec un masque noir sur les yeux. Un choix d’autant plus incompréhensible que dans les autres scènes de tromperie le chanteur savait se plier à ce même type de travestissement vocal… Malgré quelques réserves sur l’orchestre qui manquait de vigueur, et des problèmes de rythme qui faisaient défaut à ce spectacle, cette Calisto munichoise n’en reste pas moins très intéressante, essentiellement pour sa mise en scène prodigieuse et son casting éblouissant. Mais pour en apprécier tout le suc, mieux vaut encore ne pas être possédé par le démon de la comparaison…

1. Alte Pinakothek. Andrea del Sarto, Vierge à l'enfant avec sainte Elisabeth, saint Jean-Baptiste et un ange musicien. 2. Deux munichoises qui sabîment dans la contemplation dun Jugement dernier. 3. École italienne : Rafaello, Perugino, Signorelli. 4. Lhomme au casque. 5. Gerard van Honthorst, LÉtudiant débauché (1625). Détail de la nature morte. 6. Boucher, Madame de Pompadour. 7. Patinoire déployée sur la Munchen Karlsplatz. 8. Bayerische Staatsoper : les fauteuils de lorchestre. 9. Danielle de Niese saluant le public, à lissue de la troisième représentation de La Calisto. 9. Anna Bonitatibus (Diane), Karina Gauvin (Junon), Emiliano Gonzalez Toro (Linfea). 10. Pinakothek der Moderne. 11. Museum Brandhorst. 12. Bürgersaalkirche. 13. La Résidence des ducs, princes-électeurs et rois de Bavière : l’Antiquarium. 14. Détail des grotesques. 15. Lhomme qui tient tête au Fénelon de Vien.

Mon automne avec Montaigne

C’est avec plus d’un mois de retard que je publie le compte rendu trimestriel de mes lectures montaigniennes. Par rapport à la précédente édition, qui comportait une trentaine de titres, on notera cette fois un changement de taille : la sélection proposée est moins variée que celle de l’été dernier, mais les commentaires en sont certainement plus fournis. Je profite de cette occasion pour informer mes lecteurs et lectrices que je viens de créer un nouveau blog spécifiquement dédié à Montaigne, où je présente, chaque semaine, les nouveaux livres qui viennent ainsi rejoindre ma « montaignothèque ». C’est que, comme je le disais cet été, j’ai entrepris de marcher sur les pas du docteur Payen et de collectionner tous les ouvrages se rapportant à l’illustre auteur des Essais – un projet qui, s’il apparaît encore dans un état très embryonnaire, est peut-être loin d’être inutile, à l’heure où la bibliothèque nationale a les pieds dans l’eau et qu’une partie de ses collections sont maintenant totalement inaccessibles, pour ne pas dire complètement détruites...

Bakewell (Sarah), Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse, Paris, Albin Michel, 2013

L’enthousiasme de Sarah Bakewell pour Montaigne remonte au début des années 1990, alors qu’elle se trouvait à Budapest, à la recherche de quelque chose à lire dans le train. Entrant dans une librairie d’occasion, elle devait tomber sur une traduction bon marché des Essais, le seul ouvrage disponible en anglais, qu’elle n’a alors jamais plus quitté, comme bon nombre de lecteurs, foudroyés par Montaigne. Après des études de philosophie, elle a finalement embrassé la carrière de bibliothécaire et est devenue conservatrice à la Wellcome Library de Londres. C’est en 2010 qu’elle fit paraître chez un éditeur How to live… appelé à un véritable succès outre Manche. Ce livre a très vite été traduit en italien, en espagnol, en allemand, etc., avant de l’être en français au mois de mai dernier. Sorti au même moment qu’Un été avec Montaigne d’Antoine Compagnon, il a alors suscité une actualité sur le philosophe dont toute la presse, ou presque, s’est fait l’écho l’été dernier. Pourtant, à y regarder de plus près, on peut s’interroger sur les raisons d’un tel engouement. Dès les premières lignes, le lecteur est bien obligé de se frotter les yeux pour s’assurer qu’il n’a pas la berlue quand il prend connaissance de ce jugement à l’emporte-pièce qui aurait à coup sûr laissé Montaigne perplexe : « Le XXIe siècle est plein de gens imbus d’eux-mêmes. » Évoquant les blogueurs et les networkers qui « se regardent le nombril comme jamais ils ne l’ont fait », l’auteure de ces lignes bien peu charitables affirme que l’attitude qui consiste à écrire sur soi pour tendre un miroir aux autres n’a pas toujours existé et qu’il a bien fallu l’inventer. Et, suivant en cela un tic d’écriture devenu banal en littérature comme en sciences sociales, elle n’hésite pas à soutenir, bien sûr, que c’est Montaigne, « le premier », qui a « inventé » cette posture…
Pour Sarah Bakewell, la question essentielle qui sous-tend l’ensemble des Essais est celle du « Comment vivre ?». C’est à cette seule question – qui ne doit pas être confondue avec celle, morale, du « comment doit-on vivre ? » – qu’elle prétend ici apporter vingt réponses qui se déclinent en autant de chapitres. Si le livre ne prétend pas être une biographie, il suit pourtant très fidèlement la vie de Montaigne, ce qui donne à ces vingt réponses un caractère somme toute artificiel. Assez vite, en effet, le lecteur perd patience et réalise que l’exercice relève plus du « remplissage » que de la réflexion pragmatique. Prenons l’exemple du chapitre 5 intitulé « Survivre à l’amour et à la perte », qui traite de la douleur occasionnée par la disparition d’un proche et qui fournit à l’auteure une occasion de revenir sur l’amitié entre Montaigne et la Boétie, amitié qui, on le sait, fut brutalement interrompue par la mort de ce dernier. On trouve, en effet, dans ce chapitre un peu tout et n’importe quoi : une notice biographique sur La Boétie, une analyse plus politique que littéraire du Discours de la servitude volontaire, une réflexion sur la réception mouvementée du pamphlet (des guerres de religion jusqu’à la Révolution)… Il est même question aussi des doutes du docteur Armaingaud sur la paternité du texte – doutes qui ont été balayés depuis belle lurette par la critique moderne et qui ne sont plus discutés… Toute l’écriture du livre de Sarah Bakewell est bâtie sur ce même patron. Le chapitre 10, qui s’intitule « S’arracher au sommeil de l’habitude », est peut-être le plus caricatural sous ce rapport-là, puisque l’auteure commence par établir un parallèle hasardeux entre Virginia Woolf et Montaigne (la première fut émerveillée un jour par un lapin qui sortit de terre de son jardin, Montaigne le fut devant les coutumes des peuples étrangers) avant d’inviter son lecteur à cultiver cette disposition à l’émerveillement, s’il veut échapper lui aussi à l’empire de l’habitude ! Et Sarah Bakewell de rappeler que Montaigne était curieux de tout, comme le voyageur Jean de Léry dont le nom donne matière à un long excursus sur la littérature du voyage au Brésil, de l’éloge des Indiens Tupinamba jusqu’au Supplément au voyage de Bougainville. De Diderot, elle passe ensuite à Rousseau, avant détablir les différences et les points communs entre l’auteur des Confessions et celui des Essais, tout cela dans une logique qui tient plus du « marabout-bout de ficelle » que d’un art consommé de la digression.
Serait-ce alors que tout soit à jeter ? On ne sera pas aussi sévère, et on retiendra le chapitre 8 intitulé « Se ménager une arrière-boutique » qui fournit à l’auteure une occasion d’évoquer, avec justesse et subtilité, les affaires du ménage entre Montaigne et sa femme Françoise de la Chassaigne, loin des accusations, un peu trop faciles, et surtout un peu trop convenues, qui ont cours sur la misogynie de l’écrivain… Et surtout le chapitre 18, qui rend pleinement justice à Marie de Gournay, qui est loin d’avoir été la sangsue collée dans le dos de Montaigne, comme l’avait honteusement déclaré Chapelain, mais une éditrice chevronnée, qui s’est acquittée de sa tâche avec une attention scrupuleuse. Le grand intérêt de ce chapitre est de revenir sur les deux siècles de guerre éditoriale qui ont fait rage depuis la découverte de l’Exemplaire de Bordeaux jusqu’à la nouvelle édition des Essais dans la Pléiade. La découverte de cet exemplaire annoté de la main de Montaigne avait révélé de nombreuses disparités avec l’édition de 1595 et entraîné son rejet par Fortunat Strowski (l’auteur de l’édition municipale), le docteur Armaingaud (l’auteur de l’édition typographique) et enfin Pierre Villey, lequel reprit après eux le projet d’une édition scientifique des Essais, en utilisant l’édition de Marie de Gournay seulement comme source de variantes occasionnelles signalées en notes de bas de page. Mais l’histoire de l’édition s’apparentant à un grand mouvement de balancier, c’est finalement l’édition de Marie de Gournay qui – coup de théâtre ! – a servi de base en 2007 à la nouvelle édition des Essais dirigée par Jean Balsamo, Michel Magnien et Catherine Magnien-Simonin, lesquels ont alors fait subir à l’exemplaire de Bordeaux le même sort que Villey avait réservé à l’exemplaire de Marie de Gournay…
Ce chapitre, décidément bien dense, ne serait enfin pas complet s’il n’évoquait pas, pour finir, la rencontre entre Montaigne et Gournay, ainsi que la grande amitié qui en a découlé. Sarah Bakewell cherche ici à comprendre pourquoi l’immense majorité des montaignistes s’est attachée à brocarder cette amitié au lieu tout simplement de l’accepter comme telle : « On loue, déconstruit, théorise, analyse, érotise et psychanalyse l’amitié Montaigne/La Boétie dans ses moindres détails, alors que l’« adoption » de Gournay a longtemps suscité à peine plus qu’un de ces sourires condescendants qui la fâchaient tant » (p. 432). Puisse ce message être entendu dans les années à venir !

Dotoli (Giovanni), Montaigne et les libertins, Paris, Honoré Champion, 2006

Comment se fait-il qu’un livre aussi mal écrit ait pu être édité dans la prestigieuse collection « Études montaignistes » que dirige Claude Blum ? Qu’est-il arrivé au directeur de cette collection pour qu’il ferme les yeux sur les innombrables fautes et maladresses de style qu’il n’aurait pourtant jamais pardonnées au moindre de ses étudiants ? La question reste entière… Avant d’aller plus loin, il me semble que la meilleure façon d’illustrer mon propos est de citer d’abord quelques extraits significatifs de ce livre pour dissuader tout lecteur qui serait tenté ou par son achat ou par sa lecture :

p. 37 : « Les libertins sont passionnés de philosophie, les poètes, les essayistes, et les intellectuels, tout court. »
p. 42 : « Petit à petit, les libertins prennent conscience du relativisme de tout phénomène, et ils en tirent les conséquences. »
p. 81 : « Jusqu’aux années 1650, il y a des pour et des contre la religion de Montaigne. »
p. 82 : « Montaigne est du côté de Blaise Pascal et non de celui de René Descartes. »
p. 84 : « Et l’homme Montaigne, comme ses confrères libertins, nous dit que toutes les idées, même la religion, sont des mythes. »
p. 85 : « Même pour la religion et ses contours, Montaigne est un inspirateur fondamental des libertins du XVIIe siècle. »
p. 89 : « Nous savons que le XVIe siècle a le culte de l’Histoire. »
p. 89 : « Montaigne et les libertins se rencontrent une énième fois : ils contribuent à mettre de côté l’histoire traditionnelle »
p. 93 : « Montaigne et les libertins sont déjà sur la lignée de Charles Darwin et de Sigmund Freud. Ils ont tout compris de la révolution de Nicolas Copernic. »
p. 95 : « Montaigne enseigne à l’homme à vivre dans l’absurde. Pierre Charron, Pierre Gassendi, Gabriel Naudé, François de La Mothe Le Vayer, Cyrano de Bergerac, Pierre Bayle, ne feront que le suivre, par descendance directe… On n’est pas loin du mythe de Sisyphe à la Albert Camus, en ce monde de mouvement, de déplacement, de transformation, instable à l’infini. »
p. 96 : « Les libertins contribuent à faire descendre Dieu de son piédestal, pour le rendre plus humain. »
p. 109 : « Montaigne et les libertins annoncent Pierre Bayle, John Locke et Voltaire. »
p. 122 : « Les interventions de l’auteur se mêlent avec l’ornatus essentiel du paradigme de l’autre qui fut et qui a dit pour le futur. »
p. 152 : « Montaigne et les libertins sont des intellectuels modernes, au sens littéral de ce terme. Ils pressentent la psychologie moderne de la relativité. »
On a peine à croire que cette prose simplette et naïve, qu’on se serait attendue à trouver dans une copie de lycéen, soit celle d’un professeur qui enseigne la littérature française à l’université de Bari. Un fait qui tend à prouver en tout cas qu’on n’a pas toujours que l’âge de ses artères : c’est peu de dire que l’auteur, qui avait 64 ans au moment de la publication de ce livre, fait preuve d’un style incroyablement juvénile ! Et qu’il doit avoir plus l’habitude de courir les plages du Salento que de dispenser des cours dans des amphithéâtres bondés, notamment quand il écrit, p. 145 : « Moralistes, naturistes, matérialistes, athées, panthéistes, voient Montaigne comme un point de repère. » (c’est moi qui souligne) !

Sur le fond, nous n’apprenons pas grand-chose dans cette étude. Pour l’essentiel, Giovanni Dotoli recycle un demi-siècle d’études littéraires, sans jamais apporter la moindre touche personnelle. En montrant, par exemple, qu’il y a une concomitance entre la fortune des Essais et le mouvement libertin dans la première moitié du XVIIe siècle, l’auteur ne fait que répéter ce que René Pintard, dans sa magistrale thèse sur le libertinage érudit, avait remarquablement mis en évidence, à savoir que Montaigne incarnait un symbole d’intégrité intellectuelle et d’indépendance d’esprit pour les libertins. Ces derniers ont, en effet, été très sensibles à la figure du sage telle qu’il l’a actualisée dans les Essais : celle d’un être qui analyse la pensée des Anciens, ne considère plus Aristote comme l’horizon indépassable de la philosophie, récuse tout principe d’autorité, pratique le scepticisme, s’interroge sur les vérités révélées, s’arroge le droit de critiquer ce qui lui paraît suspect… Ce sont ces multiples références au pyrrhonisme qui ont nourri la pensée des libertins et c’est notamment grâce à la popularité des Essais que la pensée sceptique a pu se développer au XVIIe siècle et être perçue comme extrêmement dangereuse pour le pouvoir en place. L’examen des vérités acquises ou réputées universelles n’était pas sans danger pour les trois institutions qui déclaraient posséder la Vérité – État, Église et Université – et c’est en lisant Montaigne que les libertins se sont attaqués au pacte de vérité qui liait ces trois pouvoirs. L’enquête s’achève en 1676, avec la mise à l’Index des Essais par les censeurs de l’Église catholique : une décision qui, si elle manifeste en apparence le triomphe extérieur de l’ordre moral, n’empêche cependant pas la diffusion de la pensée du philosophe.

Soyons juste au risque d’être cruel : le plus souvent, le seul texte vraiment intéressant dans cet ouvrage est celui de Jean-Claude Darmon, auteur abondamment cité pour ses « pages illuminantes » (p. 118). Giovanni Dotoli reprend le programme de l’historien du libertinage qui, dans Le Songe libertin, se proposait de mettre en lumière « la prégnance évidente des Essais au cœur de la pensée libertine et d’esquisser une cartographie des lieux les plus souvent sollicités dans les Essais ». Mais il ne va pas plus loin que son prédécesseur. Le corpus étudié ne diffère guère de celui que Jacques Prévost a établi dans son édition des Libertins du XVIIe siècle (deux volumes parus entre 1997 et 2002 dans la bibliothèque de la Pléiade) : c’est sur ce petit échantillon de textes (9 au total) que notre professeur s’est appuyé pour mener l’enquête. D’autres sources, prélevées dans un article intitulé « Montaigne y los libres pensadores franceses del siglo XVII », complètent également ce corpus, mais Giovanni Dotoli ne semble pas s’être beaucoup foulé, puisqu’il a réutilisé exactement les mêmes extraits qui alimentaient ce riche article. On le voit notamment dans l’usage qui est fait des Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle, cités ici dans deux éditions différentes : la première est celle dans laquelle Giovanni Dotoli a lu les Entretiens, s’il les a vraiment lus, la seconde correspond à celle de 1686, parue chez la Veuve Blagaert, qu’Otilia Lopez Fanego a utilisée pour nourrir sa réflexion dans l’article précité…

Dréano (Maturin), La Renommée de Montaigne en France au XVIIIe siècle. 1677-1802, Angers, Éditions de l’Ouest, 1952

Cet ouvrage paru en 1952 constitue la « première » grande étude, en langue française, sur la réception des Essais, après celle, en langue anglaise, que le professeur Alan Martin Boase a fait paraître en 1935 sous le titre : The Fortunes of Montaigne (1580-1669). Certes, d’autres études de réception avaient déjà été menées avant celles-ci, mais elles s’étaient surtout restreintes à des aires géographiques bien délimitées : voyez, par exemple, La Fortune de Montaigne en Italie et en Espagne de Victor Bouillier (1850) ou encore Montaigne chez ses amis anglo-saxons de Charles Dédéyan (1943). L’intérêt de cet ouvrage réside surtout dans le fait qu’il prend le relais de celui d’Alan Martin Boase qui n’avait traité que de ce que l’on a coutume d’appeler la « première réception des Essais » (1580-1669), c’est-à-dire la période comprise entre la première édition parue du vivant de l’auteur et la dernière édition parue au XVIIe siècle. Or c’est précisément après 1669 que l’enthousiasme pour Montaigne commence à décliner, comme l’atteste l’histoire de l’édition des Essais, qui connaîtra à partir de cette date-là un brutal coup d’arrêt. Maturin Dreano fait alors débuter son enquête en 1677, date à laquelle Charles de Sercy fait paraître une édition allégée des Essais, pour l’achever en 1802, quand le philosophe Naigeon revient au texte intégral de Montaigne et rétablit l’orthographe originale ainsi que les notes manuscrites de l’exemplaire de Bordeaux découvert 25 ans plus tôt. Entre ces deux dates extrêmes, on peut distinguer trois périodes :

1)  1677-1724, soit un peu moins d’une cinquantaine d’années pendant lesquelles il n’a paru en langue française aucune édition intégrale des Essais, mais uniquement ce que Maturin Dréano appelle des « réductions » des Essais, c’est-à-dire des éditions dans lesquelles on a pris soin d’expurger tout ce qui est considéré comme inutile : digressions, citations et confidences personnelles ;
2) 1724-1773, soit encore une cinquantaine d’années pendant lesquelles les Essais ont de nouveau été réédités in extenso, sous l’impulsion de Pierre Coste, l’éditeur et traducteur de John Locke, qui a découvert Montaigne à travers les Pensées sur l’éducation du philosophe anglais ;
3) 1773-1802, soit une trentaine d’années pendant lesquelles on réédite les Essais en même temps que le Voyage en Italie dont la découverte n’est pas sans modifier la perception et la réception des Essais.

Toutefois, quelle que soit la période étudiée, les Essais suscitent autant d’amour que d’indignation : c’est là, sans aucun doute, le phénomène le plus étonnant que révèle cette étude. En général, les controverses interprétatives ont tendance à s’éteindre sur la longue durée, un phénomène de classicisation étant à l’œuvre. Maturin Dréano montre que ce n’est pas le cas ici : admirateurs et contempteurs font jeu égal tout au long de ces quelque 130 années. C’est d’ailleurs ce qui rend la lecture de ce travail parfois un peu fastidieuse, puisque les arguments en faveur ou en défaveur de Montaigne ont tendance à se répéter à chaque génération et l’historien, qui s’impose une contrainte d’exhaustivité, en présentant « toutes les pièces du dossier », ne peut donc éviter certaines redites.
Une présentation par registres argumentatifs eût sans doute été plus dynamique. Car c’est bien dans un registre éthique que les adversaires de Montaigne situent leur critique : on lui reproche, tour à tour, sa vanité (au nom du « moi haïssable » de Pascal et de tout Port-Royal), ses obscénités étalées dans le chapitre Sur des vers de Virgile (Bouhier fustige ses « mœurs tout à fait épicuriennes »), son incrédulité (l’abbé de Lignac le surnomme « le patriarche des incrédules »). Registre politique ensuite : Sorel décèle chez Montaigne une « pente au libertinage » qui conduit tout droit à l’athéisme. Or, ce dernier n’est pas sans produire des effets sur l’ensemble du corps social et c’est l’Église qui est la première touchée par la confiance excessive qu’a l’homme en sa raison. Toutefois, il ne faudrait pas en conclure à une hostilité radicale du monde de la foi comme le rappelle de façon nuancée Maturin Dreano, car Montaigne recrutait ses avocats parfois au sein même du personnel religieux. Il s’est trouvé en effet de très nombreux jésuites pour le défendre, comme le Père Bouzonnier, qui lui sait gré, par exemple, d’avoir converti sa jeune nièce, Jeanne de Lestonnac, au « parti de la vérité ». Et notre historien montre comment, dans le dernier tiers de son analyse, la découverte du Journal de voyage au XVIIIe siècle a joué dans l’infléchissement de ces arguments qui faisaient de Montaigne un potentiel adversaire du pouvoir religieux. En effet, le manuscrit retrouvé par l’abbé Prunis a révélé une autre facette de l’écrivain, celle d’un catholique pratiquant, faisant le voyage jusqu’à Rome et n’hésitant pas à faire un détour par Lorette pour y laisser un ex-voto. Mais les arguments, comme le montre très subtilement l’historien, sont sans cesse réversibles et le fait que Montaigne inscrive ses armes dans une auberge ou se targue de déposer un ex-voto dans la cathédrale de Lorette a pu aussi être interprété par Le Journal historique de l’abbé Feller comme une marque de vanité et de profonde indécence…
Parallèlement, c’est dans un registre esthétique que contempteurs et admirateurs de Montaigne se sont retrouvés et ont affûté leurs armes. On ne pardonne à l’auteur Essais son style très libre et on l’accable pour ses digressions, généralement considérées comme égarantes, pour ses citations, qui témoignent à la fois de lectures mal digérées et d’un manque de personnalité, pour ses gasconismes enfin, qui sont perçus après Malherbe comme l’expression d’un provincialisme répugnant. Mais tout le monde ne l’entend pas de cette oreille, à commencer par Mme du Deffand, qui considérait que « nul style n’était plus énergique » que celui de Montaigne ou d’un Chénier qui comprenait les citations latines et rêvait de se faire une âme ancienne. Mais un même auteur pouvait critiquer l’esthétique de Montaigne et louer en même temps son éthique, c’est le cas de Voltaire, qui omet de mentionner son nom dans Le Temple de la Gloire, qui pourfend son style barbare dans le Discours de réception à l’Académie française, mais qui partage avec lui un certain nombre d’idées philosophiques.
En conclusion, si la grandeur de Montaigne est toujours discutée à la fin du XVIIIe siècle et pas encore indiscutable, un indice laisse penser que les choses sont peut-être en train de changer, avec le nombre de dissertations qui se mettent à fleurir sur l’écrivain à la fin du siècle. C’est l’Académie de Bordeaux qui inaugure le genre en 1770 en mettant l’éloge de Montaigne au concours : elle décerne son prix à l’abbé Talbert, celui-là même que l’Académie de Dijon, vingt ans plus tôt, avait préféré à Rousseau pour un Discours sur l’inégalité… L’exercice se poursuit et se systématise après la Révolution française, qui a joué ici aussi un grand rôle : en faisant de l’auteur des Essais un philosophe, un esprit libre, bref un révolutionnaire avant l’heure, elle a contribué à le remettre en faveur et à faire entendre sa voix avec plus de force et d’insistance que ses adversaires, qui portaient la soutane, et qui ont été pour ainsi dire réduits au silence.

Dupeyron (Jean-François), Montaigne et les Amérindiens, Lormont, Le Bord de l’eau, 2013

Il y a plusieurs images qui collent à la peau de Montaigne : celle d’un sage retranché dans sa tour d’ivoire, recherchant le calme et la solitude, à laquelle un historien de la littérature comme George Hoffmann a salutairement fait un sort. Et celle, aussi, d’un Montaigne précurseur de l’ethnographie, compilant des données fournies par d’illustres voyageurs, que le philosophe Jean-François Dupeyron voudrait à son tour dissiper, même si la tâche semble à première vue bien plus ardue. Car cette dernière vision qu’on a de Montaigne repose sur la lecture du chapitre 31 du livre premier (« Des Cannibales »), dans lequel le philosophe relate les coutumes des habitants du Brésil en faisant preuve d’un véritable souci de compréhension et en mobilisant un regard extrêmement bienveillant, qui tranche avec la haine féroce dont s’étaient rendus coupables les conquistadores. Loin de défendre l’altérité entre les hommes et d’instaurer un « Grand Partage » entre « eux » (sauvages) et « nous » (civilisés), Montaigne va même jusqu’à symétriser les Indiens et les Portugais, les lointains cannibales avec les tortionnaires européens si proches. À tel point que, pour beaucoup d’analystes, ce chapitre inaugure un moment fort de la discipline. Cette vision d’un Montaigne ancêtre des anthropologues semble d’autant plus difficile à corriger que certains ethnologues l’ont fortement accréditée, à commencer par Lévi-Strauss qui, dans Histoire de lynx, vante chez l’auteur des Essais l’utilisation de données ethnographiques pour instruire le procès de l’abstraction. Mais un examen attentif de la genèse du texte de Montaigne et du processus d’écriture des Essais révèle que les choses ne sont pas aussi simples que ça. Tel est donc le défi auquel s’attelle l’auteur de ce livre : liquider l’« hypothèse ethnologique » qui brouille la compréhension que l’on a de ce célèbre chapitre 31, un des plus lus et des plus commentés des Essais.

Les sources écrites – Parmi les sources possibles du chapitre 31, on admet généralement que Montaigne ait pu avoir connaissance des Singularitez de la France Antarctique (1557) du moine cordelier André Thevet. Mais, il faut savoir que ce dernier n’a séjourné au Brésil que quelques semaines (du 10 novembre 1555 au 31 janvier 1556), sans voir pratiquement un seul Indien et n’a rédigé son ouvrage qu’en recopiant les notes prises par Villegagnon ou en ajoutant celles que d’autres collaborateurs lui avaient fournies, ce qui lui a d’ailleurs valu un procès en contrefaçon. Ainsi, comme l’écrit Dupeyron, « avec l’ouvrage de Thevet, Montaigne eut affaire au produit d’une écriture frauduleuse et non au résultat d’une observation directe. » (p. 79). Parmi les autres sources possibles, on fait également état de l’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil (1578) du cordonnier Jean de Léry. Si ce dernier voyageur a incontestablement séjourné plus longtemps au Brésil (de mars 1557 à janvier 1558), le texte qu’il en a produit n’a été rédigé qu’en 1576, soit 18 ans après son voyage à Fort-Coligny, dans une visée d’ailleurs plus idéologique que scientifique : il s’agissait essentiellement de contrer le catholique Thevet qui avait publié en 1575 un ouvrage comportant de nombreuses calomnies à l’égard des protestants. Léry montrait, entre autres, que la ruine du Brésil était due à l’intolérance des papistes et Jean-François Dupeyron montre très bien que ce n’est pas le souci de la description ethnographique qui anime Léry, mais des motifs religieux et idéologiques, le Brésil n’étant qu’un des terrains sur lequel se joue cette controverse religieuse. Enfin, une troisième source est souvent mentionnée : la Cosmographie de Munster, traduite et commentée par François de Belleforest. Mais il convient là encore de manipuler cet ouvrage avec circonspection, sachant que son auteur perdit son titre d’historiographe du roi, en raison précisément des libertés trop grandes qu’il prenait avec l’histoire…

Après avoir montré dans un premier temps comment certaines sources écrites à la disposition du philosophe étaient peu fiables, Jean-François Dupeyron se livre dans un second temps à un travail de recensement bibliographique, en cherchant à établir quels ont été les textes sur le Nouveau Monde que Montaigne a pu avoir connaissance, parmi tous ceux qui étaient en circulation au XVIe siècle. Un travail qui, s’il est intéressant, n’emporte guère la conviction : ce n’est pas parce qu’un livre est présent dans une bibliothèque (en l’occurrence la « Librairie » de Montaigne) qu’on peut être absolument certain que son possesseur l’a lu ou  s’en est souvenu des années après, au moment où il rédigeait de son texte. Par ailleurs, lorsqu’il mentionne les textes fondateurs des navigateurs et des explorateurs, on pourrait reprocher à Jean-François Dupeyron de faire à son tour du Pierre Villey, mais « à la puissance 2 », au sens où ne s’intéressant plus aux sources directes de Montaigne, il remonte jusqu’« aux sources des sources » de Montaigne, ce qui donne lieu à plusieurs chapitres mêlant des phrases entières construites à l’irréel du passé, telles que : « Le texte de Vespucci, via Munster, a certainement touché Montaigne s’il l’a lu par l’étonnante et enthousiasmante peinture d’un peuple beau, courtois et innocent » (p. 62). Enfin – ce sera notre dernière réserve –, Jean-François Dupeyron s’appuie sur l’estimation de Pierre Villey pour établir la date de rédaction du chapitre 31 (automne 1579/hiver 1580), alors que celle-ci a été rejetée par de nombreux analystes – je pense à Georges Hoffmann qui a montré les difficultés qui existaient pour les écrivains de se procurer du papier et la nécessité qu’ils avaient d’établir à l’avance la longueur de leur texte, un élément qui conduit à penser que Montaigne a dû arrêter dans ses grandes lignes l’écriture des Essais avant la fin de l’année 1578 et laisse peu d’espoir sur les chances qu’il a eues de lire et méditer le Voyage en la terre du Brésil, ce que Dupeyron admet par ailleurs de façon tarabiscotée : « rien ne prouve que Montaigne avait lu Léry, mais rien ne prouve non plus qu’il ne l’avait pas lu. » (p. 106).

Les témoignages directs – Montaigne savait que les documents fournis par les cosmographes devaient être pris avec beaucoup de pincettes. Il est d’ailleurs resté relativement discret sur les sources qui existaient puisqu’il ne les cite pas. En revanche, il a privilégié le récit de témoins fiables, comme ces fameux Indiens qu’il avait approchés lors du Siège de Rouen ou encore ce domestique qui, avant d’être à son service, avait vécu une dizaine d’années au Brésil. Comment se fait-il alors que Montaigne, en composant son chapitre, ait accordé plus de poids à ces hommes réputés grossiers qu’aux topographes, cosmographes et autres voyageurs patentés ? Pour répondre à cette question, il n’est pas inutile de rappeler qu’avant d’écrire, Montaigne avait embrassé une carrière de magistrat et qu’il avait eu l’habitude, lorsqu’il avait à examiner les pièces d’un dossier, d’évaluer la fiabilité des témoignages qui pouvaient être, selon la terminologie de l’époque, optime ou bene. Ayant à composer son essai sur les cannibales, Montaigne a donc pensé ici que les témoignages qu’il avait recueillis étaient valides et dignes d’emporter la conviction de ses lecteurs.

Les souvenirs de lecture – Mais Montaigne n’a pas seulement relayé les témoignages de témoins plus ou moins fiables, il a aussi recyclé des souvenirs de lecture. Comme le rappelle Dupeyron, il fut enclin à penser que le Nouveau Monde était une terre pure, non corrompue par la violence et la « trafique », un monde enfant, sans histoire, qui était comme un reflet de l’âge d’or des poètes ou le paradis perdu de la Bible. Or, l’anthropologie, du moins dans ses derniers développements, nous a appris justement qu’il n’y avait pas de société sans histoire et qu’aucun peuple au monde n’incarnait l’enfance de l’humanité. La vision que Montaigne a des Indiens Tupinambas ne correspond donc pas au regard que requiert la discipline anthropologique : par une cascade de négations (« c’est une nation en laquelle il n’y a aucune espece de trafique ; nulle cognoissance des lettres ; nulle science des nombres ; nul nom de magistrat, ny de supériorité politique ; nul usage de service, de richesse ou de pauvreté ; nuls contrats ; nulles successions ; nuls partages ; nulles occupations qu’oisives ; nul respect de parenté que commun ; nuls vêtements… »), le philosophe crée une fiction et fabrique l’image du « bon sauvage ». Nourri d’Hérodote, qui mêlait l’histoire et la fable, Montaigne a donc été incité, selon Jean-François Dupeyron, « à opter pour une représentation retirant les Indiens de l’Histoire et les enfermant dans le temps immobile de la Nature » (p. 156), dont on sait à quel point elle devait, dans les siècles suivants, leur être fatale. Bref, la naturalisation des Tupinambas a été « un geste porté essentiellement par une rumeur savante et par des souvenirs de lecture sur l’Antiquité que par une authentique démarche anthropologique en devenir. » (p. 161) Dupeyron aboutit à l’issue de cette enquête à la formulation d’une contre-hypothèse, selon laquelle la démarche de Montaigne n’est en rien le produit d’une attitude ethnographique délibérée, mais est liée à un tâtonnement, à une mise à l’épreuve des savoirs et des témoignages de l’époque, ce que sous-tend d’ailleurs complètement l’usage du mot « essai ».

Si l’hypothèse ethnologique n’est donc pas validée, en revanche la « performance philosophique » est bel et bien saluée : Montaigne est l’un des premiers écrivains à avoir su identifier les traits communs aux hommes derrière les mœurs et civilisations différentes ; il est aussi l’un des rares philosophes à avoir vigoureusement condamné toute politique ayant la prétention de régenter des continents et des peuples, à la différence d’un Montesquieu ou d’un Voltaire qui, comme l’a bien montré Odile Tobner, se sont largement accommodés de la politique coloniale de la France et ont contribué à alimenter depuis trois siècles la négrophobie dont notre pays n’est toujours pas sorti.

Gide (André), Montaigne, Verona, A. Mondadori, 1950 (1re éd. 1929)

André Gide a beaucoup lu Montaigne comme on peut s’en rendre compte au nombre considérable de citations qui émaillent son Journal, mais c’est seulement en 1929, c’est-à-dire à 60 ans, qu’il se résout à publier un court Essai sur Montaigne, illustré par plusieurs « ornements » de René Ben Sussan. Dix ans plus tard, ce texte est repris et accompagné des meilleurs morceaux des Essais sous le titre Les Pages immortelles de Montaigne, choisies et expliquées par André Gide – une anthologie qui connaîtra un certain succès (preuve en est fournie par une traduction en italien, découverte cet automne à Lecce). Après la mort de l’écrivain survenue en 1951, le texte de Gide était devenu introuvable, jusqu’à sa réapparition en 1965, dans la préface de la première édition des Essais au Livre de Poche. C’est cette préface qui devait marquer à tout jamais Pierre Bergé, qui lui a réservé une place de choix dans L’Art de la préface (Paris, Gallimard, 2008, p. 61-86).
Dans ce court essai, Gide tend à souligner les vertus profondément inactuelles de Montaigne : « À notre époque d’après-guerre, les esprits constructeurs sont en faveur particulière, tout auteur est mal vu qui ne sait proposer un système. » (p. 62) Il est vrai que Montaigne n’a livré aucun système et que le « Que sais-je ? » est devenu la devise de sa philosophie en même temps que la balance son symbole. « Pourtant, ajoute Gide, j’oserai dire que ce scepticisme n’est point ce qui me plaît dans les Essais, ni la leçon que surtout j’y puise. Si peut-être je les tire à moi, c’est pour en obtenir mieux que des doutes et des interrogations. » Montaigne, en effet, se moquait de la prétention des savants et estimait ne pouvoir connaître rien en dehors de lui-même. De là toutes ces confidences en si grand nombre qui font le sel des Essais et qui aboutissent à la peinture du moi, si sincère et si nouvelle pour l’époque. « Et ce qui m’intéresse, moi son lecteur, ce n’est sans doute pas de savoir que, par exemple, il peut garder ses eaux dix heures, mais bien cet indiscret besoin qu’il a de me le dire. » (p. 64)
Si Gide a pu être fasciné par la grande liberté de ton adoptée par Montaigne, il semble toutefois se demander comment quelqu’un qui a étalé au grand jour son « épicuréisme voluptueux » n’a pas inquiété davantage l’Église catholique… Il montre surtout que Montaigne était excessivement précautionneux et qu’il a pris le soin de tempérer ses déclarations les plus anti-chrétiennes – du type : « Si j’avois à revivre, je revivrois comme j’ai vescu » – par des actes d’allégeance à la doctrine catholique : « Cette seule fin d’une autre vie heureusement immortelle merite loyalement que nous abandonnions les commoditez et douceurs de cette vie nostre. » Il faut être attentif à la dimension pragmatique du texte : « Ce passage, et d’autres semblable, on les dirait fichés dans son livre en manière de paratonnerres, ou mieux encore : collés comme ces étiquettes de sirop ou de limonade, sur les bouteilles de whisky, en temps de régime sec aux États-Unis. » (p. 75) En effet, c’est moins ce que dit Montaigne que ce qu’il fait en le disant qui compte ici. Pareilles phrases visent surtout à masquer le caractère sulfureux des Essais qui affleure dans bon nombre de pages, comme celle-ci : « Il faut retenir à tous nos dents et nos griffes l’usage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poings les uns après les autres. » Et Gide de rappeler que Montaigne ne parle jamais du Christ : « Pas une fois, il ne se reporte à ses paroles ; c’est à douter s’il a jamais lu l’Évangile ; ou plutôt c’est à ne pas douter qu’il ne l’a jamais lu. » (p. 74)
On remarquera que tous les passages que cite Gide dans son Montaigne sont en grande majorité extraits du troisième livre des Essais, composé dans les dernières années de la vie de l’écrivain, celles qui correspondent, d’après Pierre Villey, à la phase épicurienne de sa philosophie. Cela n’a rien d’anodin parce que ces pages, qui sont certainement les plus pleines et les plus denses, sont aussi celles où le philosophe s’écarte le plus des préceptes de la religion catholique, notamment quand il fustige dans le chapitre 13 « ces âmes venerables, eslevées par ardeur de dévotion et religion à une constante et conscientieuse meditation des choses divines ». Montaigne, en effet, se méfiait excessivement de ces esprits exaltés, qui se vantaient d’être en commerce avec le divin. Et lui qui avait tant d’admiration pour Socrate, comme il ne cesse de la clamer tout au long des Essais, reconnaît dans le dernier chapitre que ce qu’il digère le moins chez ce philosophe, ce sont précisément ses « ecstases et ses demoneries », c’est-à-dire tout ce que Socrate avait de « chrétien-compatible » !… C’est que la philosophie de Montaigne se situe à l’opposé de la religion catholique et culmine dans cette profession de foi épicurienne qu’il élève à la hauteur d’un principe absolu : « C’est une absolue perfection, et comme divine, de sçavoir jouyr loiallement de son estre. »
Par l’attention qu’il porte à la dimension hautement polémique des Essais, Gide est donc loin de ressembler aux autres faiseurs d’anthologie de son temps qui s’obstinaient à acérer les idées de Montaigne, à en émousser le tranchant et, finalement, à les rendre inoffensives. Son but est tout autre : « Je n’ai fait que les désemmitoufler, les dégager de l’étoupe qui encombre un peu les Essais et souvent empêche les traits de nous atteindre. » Le pari est réussi et la leçon mérite d’être méditée à l’heure où certains philosophes (Jean-Luc Marion pour ne pas le nommer) s’obstinent à tirer Montaigne vers la religion catholique et à en faire un « plus-chrétien-que-moi-tu-meurs »

Provost (Jean), La Vie de Montaigne, Paris, Zulma, 1992 (1re éd. 1926)

Au milieu des années 1920, alors que les vies d’artistes, de savants, de militaires, sont à la mode, les éditions Gallimard décident de créer une collection de biographies intitulée, en hommage à Plutarque, « Vies des hommes illustres ». André Maurois, qui a gagné ses premiers galons de biographe avec Ariel ou La Vie de Shelley, en devient le directeur et confie à Jean Prévost le soin d’écrire celle de Montaigne. Ce dernier, qui n’a qu’une petite vingtaine d’années, mesure toute la difficulté de la tâche concernant l’auteur des Essais : « On ne peut écrire vraiment bien que des vies d’hommes d’action ou de penseurs qui faisaient un drame de leur pensée : Nietzsche, Saint-Simon, Pascal. C’est déjà fait d’ailleurs. Mais écrire la vie d’un homme qui n’a point vécu plus activement que les autres, et qui a parlé de soi mieux que personne ne pourra le faire, d’un homme que nous ne connaissons que par ses confidences, c’est une entreprise téméraire, sinon ridicule. » (p. 17)
Aussi Jean Provost a-t-il écrit une Vie de Montaigne bien singulière. Contrairement aux autres biographes, comme Bonnafon ou Strowski qu’il mentionne seulement en passant, il n’a pas conçu son travail comme un commentaire des Essais ; il dit même en avoir limité autant que possible les emprunts. Mieux, il s’enorgueillit d’avoir privilégié à l’exactitude historique et à la consultation des documents d’archives relativement peu nombreux, des mots, des formules, des scénarios, qu’il a complètement inventés. Ainsi, le lecteur sera-t-il tout étonné de découvrir dans le chapitre intitulé « Études » un dialogue entre le jeune enfant moqueur et son maître de collège dénommé Grouchy. Dans le chapitre suivant, intitulé « Montaigne à 20 ans », Jean Prévost récidive en mettant en scène Montaigne et Françoise de la Chassaigne, faisant mine d’oublier que c’est bien plus tard, sur la trentaine plutôt, qu’il a rencontré sa femme et s’est mis en peine de l’épouser : « Madame, j’ai promis de vous aimer honnêtement et naturellement, et gaillardement aussi, mais de flamme comme celle d’Amadis ou de Pétrarque, je ne vous en ai point promis, et je laisse tous ces beaux sentiments sur le papier qui sait tout souffrir » (p. 32). « Disait-il cela ? » se demande Jean Prévost, qui se trouve contraint d’ajouter, tout de suite après : « Supposons qu’il le pensait presque. » (p. 30). Cet épisode de la vie de Montaigne ne serait enfin pas complet si l’auteur ne se faisait également le porte-parole de Françoise de la Chassaigne, dont il dit (mais qu’en sait-il ?) qu’elle aurait souhaité dans l’amour conjugal « un peu plus de mignardises et un peu moins de respectueuses attentions. » (p. 71) Et le caractère hautement spéculatif de ses réflexions est franchi lorsque, quelques pages plus loin, il se demande si la froideur des sentiments paternels de Montaigne ne se laisse pas déduire par les doutes qu’il avait au sujet de la filiation de ses enfants.
Le chapitre concernant l’amitié entre Montaigne et La Boétie est tout aussi fantaisiste, puisque Jean Provost écrit qu’après s’être rencontrés, « ils ne se quittèrent plus » (p. 51). On sait au contraire que cette amitié fut intermittente, en raison à la fois des déplacements de La Boétie exigés par ses fonctions de magistrat, et des nombreux voyages effectués par Montaigne à Paris et auprès de la Cour. Qu’on en juge par cette monumentale absence, entre septembre 1561 et février 1563, soit dix-sept mois, pendant lesquels les deux hommes ne se sont pas vus : « c’est beaucoup dans une amitié si courte », comme le dira en 1939 Maurice Riveline, auteur d’une passionnante étude sur l’amitié entre Montaigne et La Boétie dont on a déjà rendu compte sur ces pages.
Cette biographie, composée de très courts chapitres, se lit avec un regard d’autant plus amusé que l’auteur ne prétend pas faire œuvre ici de savant. Évoquant le retrait de Montaigne hors la cour, les longues heures qu’il passait en compagnie des Anciens, Jean Provost précise : « Dans cette tour, Michel avait d’autres amusements que la lecture ou l’écriture : de grandes poutres s’offraient à sa pointe ou à son couteau. » (p. 93) On imagine mal Montaigne, ignorant des choses pratiques, perché sur un escabeau et sortir un opinel, pour graver les textes de Sextus Empiricus sur les solives de sa Librairie… Mais c’est surtout en arrivant au dernier épisode de cette vie, qui concerne plus précisément la mort de Montaigne, que nous pouvons nous demander si nous ne sommes pas en plein mélange des genres et si cette biographie n’a pas plus à voir avec le roman ou la science fiction : Jean Prévost fait mourir l’auteur des Essais en compagnie de sa fille d’alliance, qu’il place à son chevet : « Mademoiselle de Gournay ne vint pas sans quelque appréhension l’avertir que le prêtre était là. » (p. 145-146). On sait pourtant que celle-ci ne devait apprendre la nouvelle de la mort de son père que neuf mois plus tard !

Schlanger (Jacques), Du bon usage de Montaigne, Paris, Hermann, 2012

Certains s’attachent à des saints, à des sportifs, à des chanteurs, Jacques Schlanger, lui, nous relate son attirance pour les philosophes. Cet ancien professeur, qui a enseigné la philosophie à l’université de Jérusalem, n’a jamais cessé de vivre en leur compagnie. S’il en a admiré beaucoup, rares sont ceux avec lesquels il a vraiment sympathisé : Épicure, Sénèque, Épictète, Marc-Aurèle, Spinoza, Hume, Nietzsche sont de ceux-là. Ce n’est que tout récemment que Schlanger a découvert Montaigne, après s’être lancé dans les Essais qu’il connaissait très mal et qui sont devenus pour lui ce qu’ils sont pour beaucoup de lecteurs : « un livre à multiples facettes, un livre qu’on goûte par petites doses, un livre qu’on épluche en prenant son temps. » (p. 10) Du bon usage de Montaigne est donc le récit d’une rencontre, celle d’un lecteur, Jacques Schlanger, saisi par un auteur, Montaigne en l’occurrence. Malgré la distance qui les sépare, le premier se regarde et s’observe sous le regard du second. Et sur le chemin escarpé qui mène à la connaissance de soi, Schlanger sollicite la compagnie de l’auteur des Essais : « Montaigne est devenu mon Virgile qui, à travers les stations de son propre parcours, me conduit et me guide dans le dédale de ma personne. » (p. 16). À la suite de cette rencontre, Jacques Schlanger n’a pas voulu devenir un énième spécialiste des Essais, il a au contraire cherché à établir une « proximité charnelle » avec la personne de Montaigne. Ainsi n’éprouve-t-il aucune gêne à reconnaître qu’il s’est volontiers détourné de « l’océan de livres qui ont été écrits sur lui » (p. 64). Grand amateur de randonnées, comme on l’apprendra à la fin de l’ouvrage, il préfère se définir comme « montaignard » plutôt que comme « montaigniste » : son livre ne prétend pas fournir des clés d’intelligibilité de l’œuvre de Montaigne, il constitue au contraire un portrait croisé d’un philosophe qui va à cheval tandis que l’autre le suit à pied…
D’entrée de jeu, le cadre est fixé : « c’est de moi que je vais parler, de moi en compagnie de Montaigne » (p. 22) prévient l’auteur, qui fait de son moi l’objet de sa recherche, le sujet principal de son intérêt philosophique. Cependant, s’il parle de lui, c’est moins pour satisfaire un penchant narcissique que pour partager une expérience : Schlanger fait le pari que ce qu’il a dire sur lui-même pourra intéresser ses lecteurs, ce qui ne manque pas d’être le cas, en effet, quand il évoque les terribles blessures infligées par la guerre, sa relation à Dieu, ses vies possibles et imaginaires, ou bien encore la création philosophique, marquée par ses trois épreuves identitaires.
À lire Schlanger, on a du mal à savoir si c’est la vie de Montaigne qui lui fournit une occasion de mettre la sienne en récit ou si ce sont les épisodes qu’il a vécus qui donnent matière à parler de celle-ci. Le philosophe fait un parallèle intéressant entre les différentes langues que Montaigne manipulait, à des âges et dans des contextes différents (latin, français, gascon, italien), et celles qu’il a lui-même dû apprendre au cours de sa vie, qui est loin d’avoir été un long fleuve tranquille : l’allemand mâtiné de yiddish, le français, l’hébreu et l’anglais : « Ne savent peu de langues que ceux qui ne bougent pas, qui restent toujours sur place, et surtout ceux qui vivent dans une grande culture qui satisfait tous leurs besoins linguistiques. » (p. 37) Il fait ensuite la différence entre le parler de Montaigne, qui est soit un parler d’usage, à la campagne ou en ville, soit un parler de fonction, à la mairie ou à la cour, avec son propre parler, qui est celui d’un enseignant, ayant pour objectif d’intéresser, voire d’amuser, un jeune public, souvent très réactif et exigeant.
De ces vies parallèles, le lecteur ne retient finalement que les points communs ou les différences : si Montaigne était complètement ignorant des choses pratiques et savait à peine distinguer les choux et les laitues… Jacques Schlanger nous annonce, à son tour, qu’il a été pris de panique à l’idée de repeindre en blanc les murs de son appartement (p. 75). On sait également que ce n’est pas de gaieté de cœur que Montaigne a accepté la charge de maire de Bordeaux et que c’est sur pression royale qu’il a dû occuper cette fonction… Jacques Schlanger nous révèle que, dans le milieu universitaire dans lequel il a évolué, il n’a pas pu échapper non plus à certaines charges qu’on lui a demandé d’exercer : « Être chef de département, doyen, recteur, tout cela n’apporte que beaucoup de soucis et peu de plaisirs. J’ai accepté une fois une fonction d’autorité, que je me suis efforcé de remplir aussi correctement que possible, et cela s’est arrêté là. » (p. 97) Si le maire de Bordeaux et Montaigne « ont toujours été deux, d’une séparation bien claire », Jacques Schlanger a lui aussi évité de s’accrocher à ses fonctions passées, à l’instar de quelques-uns de ses collègues qui ont mal vécu leur mise à la retraite.
Ces points de contact n’empêchent pas l’existence de vraies différences. Et tout d’abord dans l’acte de création. Montaigne, on le sait, avait continuellement besoin d’être en mouvement, sa tête ne fonctionnait que lorsque son corps s’agitait : « Tout lieu retiré, écrit-il au livre III, requiert un proumenoir. Mes pensées dorment, si je les assis. Mon esprit ne va, si les jambes ne l’agitent. » Pendant qu’il marchait, il dictait ses pensées à son secrétaire qui enregistrait toutes ses cogitations, un exercice qui semble impensable à Jacques Schlanger, qui se dit incapable de travailler, d’écrire, de réfléchir, en présence d’une autre personne. Il en va de même s’agissant de la reconnaissance publique. Montaigne recherchait les honneurs et fait état, dans le livre II des Essais, de sa grande fierté d’avoir obtenu, très jeune, l’ordre de Saint-Michel, ou encore, dans le livre III, le titre de citoyen d’honneur de la ville de Rome… Ce tempérament est en tout point éloigné de celui de notre professeur de philosophie : « L’idée de monter sur une estrade pour recevoir une décoration, une distinction, une récompense, me déplaît. » (p. 100)
Ces deux épisodes ne doivent pas nous faire oublier que Montaigne était plutôt adepte d’une « vie basse et sans lustre ». Jusqu’à son terme, la mort, au sujet de laquelle Schlanger nous entretient dans les dernières pages de cet ouvrage. L’auteur des Essais, on le sait, n’est malheureusement pas mort comme il l’aurait voulu. S’il avait souhaité mourir « plustost à cheval que dans un lit », hors de sa maison et éloigné des siens, ou encore dans son jardin, en train de planter ses choux, c’est au contraire d’une façon très chrétienne et un peu grandiloquente qu’il s’est éteint : dans son lit, en présence de sa famille et d’un curé qui prononçait une messe… Comment Jacques Schlanger mourra-t-il ? Le philosophe, qui se promène toutes les semaines dans les collines autour de Jérusalem, imagine un scénario à la Montaigne : « Ce qui me tente le plus, ce serait une mort solitaire dans la montagne, la chute d’une falaise, mon corps abandonné dans une crevasse. » (p. 152) Par ces considérations, il nous rappelle sa conception de la philosophie comme exercice spirituel : il sera question, dans les dernières pages, de sagesse pratique, de préparation à la vie ou à la mort, et non d’un examen technique sur la philosophie de la vie ou de la mort de Montaigne. Que les lecteurs sachent donc à quoi s’attendre en faisant l’acquisition de ce livre, qui ne nous apprendra rien sur Montaigne, mais beaucoup en revanche sur Jacques Schlanger ! Et qu’il me soit permis, au passage, de vilipender les libraires de Gibert qui égarent les lecteurs en rangeant cet ouvrage dans les « études sur auteurs » du rayon littérature française, plutôt qu’en philosophie contemporaine, où il aurait à mon avis davantage sa place…

Strowski (Fortunat), Montaigne. Sa vie publique et privée, Paris, Nouvelle Revue Critique, 1938

Dans l’univers des études montaignistes, Fortunat Strowski est resté célèbre pour son édition des Essais, dite Édition Municipale, parue entre 1906 et 1909, sous l’égide de la commission des archives municipales qui avait en sa possession ce qu’on a appelé l’exemplaire de Bordeaux, à savoir l’exemplaire des Essais annoté de la main de Montaigne et retrouvé à la fin du XVIIIe siècle. Strowski considérait que Montaigne destinait cet exemplaire à une réimpression de son livre, qui n’a jamais pu voir le jour puisque l’auteur des Essais est mort en 1592. Mais surtout, il entendait faire un sort à l’édition de 1595, entreprise par les soins de Marie de Gournay, édition qui s’était imposée auprès des chercheurs et qui, selon lui, ne reflétait pas la pensée définitive de Montaigne. Personnage vaniteux, comme tant de montaignistes l’ont plus tard souligné (je pense à Ken Keffer), il avait la prétention de penser qu’aucune autre édition que la sienne ne serait jamais nécessaire pour étudier Montaigne, et avait rejeté en fin de volume les variantes de l’édition de 1595, au lieu de les incorporer dans le texte ou de les signaler en notes de bas de page.
Parallèlement à ses activités d’éditeur, Strowski a été l’auteur de deux ouvrages sur Montaigne. Le premier intitulé sobrement Montaigne a paru en 1906, pour accompagner la publication du premier volume de l’édition municipale, et a été réédité un quart de siècle plus tard, en 1931, sans grands changements majeurs. Il s’agit essentiellement d’une interprétation historique et littéraire des Essais. Le second, publié en 1938 et intitulé Montaigne, sa vie publique et privée, s’attache à mettre davantage en lumière la vie publique de l’écrivain, dans la droite ligne des travaux d’Alphonse Grün et Paul Bonnefon. Si Strowski n’a pas toujours été de bonne foi dans ses activités d’éditeur, on ne peut guère remettre en cause le caractère sincère et vibrant de l’amour qu’il portait à Montaigne : il n’a jamais supporté qu’on touche à la statue du commandeur et a toujours flétri, avec une brillante énergie, tous ceux qui ont osé critiquer son maître : ainsi Scaliger est-il qualifié de « pédant », Brantôme de « médiocre » et Balzac de « phraseur le plus vide du XVIIe siècle ». De même, les historiens de la littérature des XIX et XXe siècles, qui entreprennent de cerner l’œuvre de Montaigne avec des outils d’analyse suspects ou défectueux, en prennent ici plein leur grade. C’est d’ailleurs un des grands mérites de Strowski, surtout à l’époque où il écrit, de rejeter en bloc les grands modèles racialistes qui, à peine quelques mois plus tôt, avaient encore les faveurs d’un penseur comme Thibaudet : « Maintenant, quant à dire ce qu’il a dû au sang gascon et au sang juif qui se sont mêlés dans ces veines, j’en laisse le soin à ceux qui se sentent capables de résoudre ces sortes de problèmes. On prétend qu’il y a dans son génie un élément d’instabilité, d’inquiétude, de scepticisme et de destruction où l’on veut voir je ne sais quoi de spécifiquement juif. Mais cet élément n’est-il pas le lot de beaucoup d’hommes, de n’importe quelle race ? N’est-ce point la condition même de l’homme ? “Condition de l’homme : constance, ennui, inquiétude” disait Pascal, chrétien et de vieille race chrétienne. Spinoza, avec sa magnifique certitude constructive, n’est-il pas au contraire juif ? » (p. 27-28)

Tout se passe comme si Strowski avait entrepris d’écrire la vie de Montaigne pour le justifier auprès de ceux qui n’ont pas hésité à en condamner certains épisodes. Il suffit tout d’abord d’observer la façon dont il traite le cas d’Antoinette de Louppes lorsqu’il évoque l’éducation du jeune Michel. Chacun sait que Montaigne n’a pas dit un traitre mot de sa mère dans les Essais, alors qu’il a été, au contraire, si disert sur son père. Avant Stroswski, certains biographes avaient avancé l’idée que si Montaigne reste silencieux, c’est pour deux raisons : soit parce qu’il aurait eu honte de ses origines juives qu’il avait, dans le contexte des guerres d’inquisition, tout intérêt à camoufler ; soit parce que c’était un affreux misogyne, incapable de dire du bien des femmes en général et de sa mère en particulier. Strowski balaie ces explications et justifie le silence de Montaigne par la longévité exceptionnelle d’Antoinette de Louppes, laquelle était vivante au moment où il s’était retiré dans sa tour pour écrire. Il rattache l’hommage qui est rendu à son père en I,26 et II, 12 à un éloge funèbre en bonne et due forme et considère que parler de sa mère, alors qu’elle était toujours en vie, était en quelque sorte sans objet. Cette version diffère sensiblement de celle de Donald Frame qui, en 1965, a avancé une autre idée et mis en évidence le fait que si Montaigne ne parle pas de sa mère, c’est tout simplement parce qu’il ne l’aimait pas. Il faut lire à ce sujet le portrait qu’il brosse d’Antoinette de Louppes en Folcoche pour prendre conscience combien celle-ci était en effet peu aimable…
De même, Stroswki s’attaque à la légende selon laquelle Montaigne se serait montré un très léger juge, tout au long de deux chapitres remarquablement bien documentés sur le Parlement de Bordeaux et les activités de Montaigne comme magistrat, à la Cour des aides de Périgueux puis au Parlement de Bordeaux. Il convoque le témoignage de Jacques-Auguste de Thou qui, dans ses Mémoires, a décrit Montaigne comme un assiduus assessor, c’est-à-dire un conseiller consciencieux.
L’amitié entre Montaigne et la Boétie est traitée également à nouveaux frais. Strowski balaie les soupçons d’homosexualité qu’un Raymond Delacroix, en digne élève du docteur Lacassagne, avait en son temps envisagés, et se plaît au contraire à politiser la relation entre les deux hommes. Il rappelle que si Montaigne a tant pleuré la mort de son ami, c’est « parce que La Boétie lui était apparu comme le sauveur désigné de la France, parce qu’il avait un plan arrêté, un programme net et pratique, un remède infaillible si on l’eût appliqué. C’est la perte de cette chance pour son pays autant que la perte de cet ami pour son cœur qui a excité ses longs regrets » (p. 76) Il montre également toute la raideur et la sévérité stoïque qu’il y avait chez La Boétie lorsque, dans ses poésies latines, il se hasardait à comparer Montaigne à un « nouvel Alcibiade », autrement dit quelqu’un qui, s’il ne refrène pas ses ardeurs amoureuses, pourrait bien être la gloire ou la ruine de sa patrie. « Le poète moralisateur, écrit Strowski, le met en garde contre le sort qui attend les amoureux imprudents » (p. 75). Et, tout affairé à désérotiser cette amitié qui semble avoir fasciné beaucoup d’historiens, Strowski va même jusqu’à soutenir « qu’au-delà de l’ami, il aimait aussi l’amitié » (p. 77) – ce qui revient clairement à forcer le sens du texte montaignien.
Dans le chapitre qui suit, on retrouve la même attitude apologétique à l’égard du ménage de Montaigne : on a reproché à Montaigne de s’être laissé marier et de ne pas être entré dans la vie maritale de gaieté de cœur. Strowski rappelle que Montaigne a été un bon mari et que son comportement marital va bien au-delà de toute espérance : il s’est assagi après s’être marié et n’a plus été le coureur de jupons qu’il fut dans sa jeunesse, dispendieuse en « baisers gluants et gloutons » (I, 55).
On a également beaucoup reproché à notre écrivain d’avoir été relativement indifférent à la mort de ses enfants. Ne dit-il pas dans les Essais qu’il a perdu « deux ou trois » enfants, cette approximation numérique étant le signe manifeste du peu d’importance qu’il attachait au sort de ses enfants ? Strowski montre qu’il n’en est rien et que Montaigne a aimé ses enfants. La meilleure preuve en est son Beuther : Montaigne a rigoureusement reporté dans ses Ephémérides la naissance de chacun de ses six enfants. Strowski considère par ailleurs que cette approximation (« deux ou trois ») n’est qu’une mise en scène de sa mémoire défaillante : Montaigne savait qu’il n’avait qu’à rouvrir son Beuther pour se remémorer les noms et le nombre de ses enfants. Quitte à enfoncer le clou, Strowski va même jusqu’à faire l’hypothèse que Montaigne a abandonné sa charge de magistrat pour se consacrer à l’éducation de ses enfants : « peut-être que le désir d’élever des enfants avec le même soin dont il avait profité lui-même fut une des raisons qui le firent renoncer à la vie active » (p. 106). Hypothèse pleine de hardiesse, qui ne manquera pas de faire bondir une constructionniste primaire comme Elisabeth Badinter, selon qui l’intérêt porté aux enfants et aux questions pédagogiques daterait de la fin du XVIIIe siècle…
Concernant le voyage en Allemagne, en Suisse et en Italie, on a souvent fait grief à Montaigne du caractère futile et fastidieux des remarques contenues dans son Journal de voyage. Strowski répond que ce n’est pas Montaigne qui est en cause, mais uniquement son secrétaire. Il en voit la meilleure preuve dans la nature hybride de ce texte, rédigé à quatre mains. Pour Strowski, le Journal ne devient vraiment intéressant que dans la partie italienne, c’est-à-dire lorsque Montaigne reprend la plume et la ravit à son secrétaire...
On a souvent accusé Montaigne – à tort il est vrai – de n’avoir pas totalement été engagé dans sa charge de maire de Bordeaux. Dans le chapitre intitulé « De ménager sa volonté », Montaigne a théorisé la distance nécessaire qu’il convient d’adopter lorsqu’on exerce de telles responsabilités et a même reconnu qu’il ne s’était jamais « prélaté le foie ». Mais pour Strowski, la distanciation de Montaigne vis-à-vis de sa charge était beaucoup plus feinte que réelle. Il assure que Montaigne « a rempli très dignement ses fonctions » (p. 204) et détaille son bilan « globalement positif » à la tête de la mairie de Bordeaux.
Enfin, s’agissant de la pensée de Montaigne, Strowski se démarque de tous les historiens de la littérature qui identifient plusieurs étapes dans la formation de ses idées philosophiques – comment ne pas penser à Pierre Villey qui avait identifié un moment stoïcien, marqué par les premiers essais « qui puent l’étranger », un moment de crise sceptique, avec l’Apologie de Raymond Sebond, et un moment épicurien ou hédoniste avec les derniers essais du livre III. Sans récuser complètement ce schème évolutionniste, Strowski estime que tout cela donne une très mauvaise image du philosophe. Cette succession tend en effet à laisser penser que Montaigne a changé de doctrine comme de chemise : « Ainsi les interprètes de la pensée de Montaigne ont-ils souvent tort de crier à la conversion (ou à l’apostasie) et de mener leur héros de conversion en conversion, de métamorphose en métamorphose ; il y a des élargissements ou des adaptations d’une pensée à des conditions nouvelles, à des préoccupations inattendues, mais la personne est constante » (p. 225).

Ce qui est admirable dans toutes ces pages, c’est bien sûr la tendance de Strowski à vouloir à tout prix « sauver les phénomènes » montaigniens : tout écart, on l’aura compris, doit être expliqué, régularisé, éliminé. Jusqu’aux zones d’ombre qui, à défaut de pouvoir être gommées, sont à peine évoquées : ainsi en est-il de la retraite de Montaigne dans ses terres au moment où se déclare la peste en 1585 à Bordeaux… Le lecteur n’est bien sûr pas dupe du tour excessivement lyrique de certaines analyses, notamment quand Strowski fait crédit à Montaigne d’une découverte capitale : « Ce n’est pas beaucoup exagérer que de parler de la découverte de l’homme quand on parle des Essais… » Rappelons tout de même que Montaigne n’est pas le premier à avoir mis en lumière les contradictions de l’homme, et que Socrate (qu’il avait beaucoup médité) s’y était déjà bien employé avant lui…
Mais ce texte est aussi, et surtout, une arme de guerre… Biographe de Montaigne, Strowski n’oublie pas qu’il est également son éditeur, et qu’il a donc une cause à défendre : torpiller l’édition de 1595 de Marie de Gournay. Ainsi la rencontre entre le philosophe et sa fille d’alliance est-elle expédiée en une ligne : « Elle l’aime sans l’avoir jamais vu ! » (p. 248). Et le seul hommage à cette femme présent dans les Essais considéré comme rien moins que gauche et suspect. Pour Strowski, la seule vertu de Marie de Gournay semble se résumer uniquement à ceci : « Elle mit au cœur de Montaigne un rayon de chaleur et d’espérance. Le menton du maître cessa de trembler. » (p. 249) C’est peut-être moins cruel que l’accusation de « bas-bleu » qu’un certain Mario Schiff fit porter sur elle, mais ça n’en reste pas moins tout aussi faux et injuste…

Thibaudet (Albert), Montaigne, Paris, Gallimard, 1963.

Au début de la guerre de 1914, lorsqu’il est appelé, Thibaudet emporte avec lui seulement trois livres : un Montaigne, un Virgile et un Thucydide. Il ne cesse pas de les lire et d’accumuler des notes de toutes sortes sur les seuls bouts de papier qu’il a à sa disposition, des fragments de lettres, des bouts d’enveloppes, des circulaires militaires… La guerre finie, il met de l’ordre dans sa documentation et se met alors à rédiger de nombreux articles consacrés à Montaigne, tout en continuant à annoter longuement les Essais. Et c’est en 1933 qu’il annonce enfin la publication d’un gros livre sur Montaigne, que la maladie puis la mort en 1936 vont brutalement interrompre.
C’est Floyd Gray qui, à la veille du 25e anniversaire de la mort de Thibaudet, a entrepris de mener à bien l’édition de ce texte, grâce à la confiance de Jean Paulhan qui, non seulement lui a donné accès aux nombreux manuscrits qui étaient en sa possession, mais lui a aussi permis d’en emporter quelques-uns aux États-Unis pour les étudier et les analyser. Il a fallu plus de deux ans au critique américain pour déchiffrer toutes ces notes accumulées pendant plus d’une vingtaine d’années et écrites à l’encre, d’une main rapide, d’une écriture penchée et pleine d’abréviations, sur différents types de support : d’anciennes copies d’élèves, de vieilles quittances de loyer, des fiches de la Poste, etc. Des notes que le critique avait déjà en partie classées lui-même et qui correspondent à différentes strates de composition : quand Thibaudet était professeur d’histoire à Besançon en 1913, puis lorsqu’il était au front et, enfin, plus tardivement, entre 1932 et 1933, quand il était professeur à l’Université de Genève. Seules les notes totalement illisibles (environ une centaine) ont été écartées.
Le livre de Thibaudet doit donc se lire comme un work in progress : il faut en accepter le caractère inachevé, fragmentaire et parfois répétitif : certaines notes ont été jetées pêle-mêle, sans souci de celles qui précédaient, et ne font que développer une idée qui avait été exprimée antérieurement de façon plus condensée… Aussi le lecteur doit-il s’attendre à quelques redites, que Floyd Gray n’a pas cru devoir supprimer dans la mesure où elles permettent de suivre la pensée de Thibaudet dans son mouvement même. Ce dernier n’est d’ailleurs pas sans quelque analogie avec le mouvement de la phrase et de la pensée montaignienne et Thibaudet prête à ce mouvement l’allure bergsonienne d’une fluidité qui se modèle sur le vivant.
Il faut en accepter aussi le caractère sténographique, et parfois elliptique, Thibaudet se contentant parfois de mentionner certaines inférences sans les développer : « Cf. ascendance juive de Montaigne et propos de Barrès dans L’Ennemi des lois. Se déprendre de la matière. Cf. Descartes. » (p. 99) On le voit bien ici, ce texte porte aussi l’empreinte des « fantasmes les plus sots et les plus controuvés du racisme dit scientifique », comme le dira plus tard Jean Lacouture (in Montaigne à cheval, p. 33) au sujet des égarements de Thibaudet. Ce dernier, en effet, avait tendance à surdéterminer un ensemble de comportements, comme par exemple le goût de Montaigne pour les voyages. Ainsi, il n’hésitait pas expliquer le mobilisme de l’écrivain par le mythe du Juif errant et commentait la célèbre phrase “Nature nous a mis au monde libres et desliez” (III, 9) par : « La Gascogne ne lui parle pas comme le Vendômois à Ronsard, son petit Liré à Du Bellay, ou même le Chinonais à Rabelais. (…) Ce n’est pas un raciné. Serait-ce sa goutte de sang juif ? » (p. 38) Il serait trop facile d’ailleurs, pour dédouaner Thibaudet, d’en accuser l’époque, car exactement au même moment, une telle approche se trouvait condamnée par un Strowski, qui en montrait la complète inanité. On peut seulement regretter que, sur ce point, Floyd Gray n’en dise mot, d’autant que Thibaudet semble multiplier sans nécessité ce genre d’explications…
Malgré tous ces défauts, le Montaigne de Thibaudet se lit avec un plaisir non dissimulé et l’auteur de ces lignes doit avouer s’être surpris à en dévorer en quelques jours les 571 pages en minuscules caractères. Impossible, ici, de passer en revue toutes les idées développées par Thibaudet. On se contentera simplement de rappeler ce qu’il disait au sujet de l’amitié, qui fut, comme on sait, la grande affaire de Montaigne. Il est certain que si la Boétie avait vécu plus longtemps, le monde littéraire en aurait été changé : « La mort de La Boétie était nécessaire pour nous donner les Essais comme l’éloignement de Mme de Grignan pour nous donner les lettres. » (p. 143) Mais au lieu de considérer les Essais comme monument littéraire érigé à la mémoire de l’ami défunt, Thibaudet montre mieux que personne comment, en inscrivant son lecteur dans le texte (« Qu’importe, me direz-vous ») et en dialoguant avec lui, Montaigne a fini par devenir à son tour un ami pour tous ses lecteurs et, surtout, comment ces derniers, en le lisant, ont cru possible de se substituer à La Boétie : « L’amitié pour lui avait consisté à se donner, à s’ouvrir, à se confier. Il méritait un ami parce que tout, en lui, allait à l’amitié. Et il faut comprendre les Essais non seulement comme un substitut de l’amitié, mais comme une amitié. De là leur charme, leur empire. Montaigne est devenu l’ami. » Dans les derniers chapitres du troisième livre, Montaigne a lancé un appel, qui ne pouvait qu’aller droit au cœur de ses lecteurs : « C’est une rare fortune, mais de soulagement inestimable, d’avoir un honneste homme, d’entendement ferme et de meurs conformes aux vostres, qui ayme à vous suyvre. J’en ay eu faute extreme en tous mes voyages. » (III, 9) Il importait à Mademoiselle de Gournay de saisir cette bouteille jetée à la mer, de se mesurer à cet homme qui était tellement plus haut, tellement plus riche qu’elle. On imagine d’ailleurs l’étonnement qui dut saisir Montaigne lorsqu’il reçut la première lettre de cette admiratrice qui rêvait secrètement de remplacer La Boétie. Mais on comprend aussi pourquoi, alors qu’il était si âgé, si affaibli, il a voulu lui donner sa chance : il a dû être sensible, comme le sous-entend Thibaudet, à cette « agitation mordicante » (III, 5) par laquelle il avait besoin à nouveau d’être sollicité et chatouillé…