samedi 15 novembre 2014

A mio casa

Après le Fiumorbo, après le désert des Agriates, quelques mots enfin sur la Castagniccia… Mes fidèles lecteurs le savent et ne m’en voudront pas si je radote comme un vieillard : c’est ici que j’ai passé toutes mes vacances d’été jusqu’à mes vingt ans. Le rougeoiement du San Pedrone dès le lever du soleil, la vue imprenable sur la vallée de l’Ampugnani, les frondaisons des châtaigniers et des oliviers, l’odeur des figuiers et des fruits écrasés, les volées de merles et d’hirondelles, le bruit des cloches, c’est tout cela, répété chaque été, qui m’a marqué pour la vie… 

De tous les villages de la Castagniccia, Ficaghja est le seul, comme son nom l’indique, à être bordé et fleuri de figuiers. Si ces arbres remarquables poussent toujours en abondance en Corse, dans mon village, il y en a vraiment beaucoup plus que partout ailleurs : au coin de chaque maison, dans les jardins, derrière la place de l’église et même au pied de certaines tombes. Ce sont des figuiers précoces et tardifs, avec des figues respectivement blanches et noires, qui murissent ou en juillet ou en septembre et commencent à tomber en général vers la fin de l’été. Quand on n’a pas la chance de pouvoir en cueillir le fruit, on se console avec l’arbre : du printemps à l’automne, il n’y a rien de de plus subtil que le parfum qui se dégage des figuiers, tout particulièrement lorsque le soleil cogne sur les feuilles… Certains prodiges de la nature ne sont pas à exclure : lors de mon dernier séjour au village, en plein mois de novembre, je me suis retrouvé devant un figuier encore tout gorgé de figues, alors que tous les autres avaient tendance à s’effeuiller ! Certains fruits avaient séché, mais d’autres étaient cuits, voire brûlés par le soleil, si bien qu’au cœur du fruit doucement confit, se nichait le goût encore vif du fruit frais ! Qui peut se vanter d’être insensible à ce fruit délicat capable de soulever des élans d’enthousiasme ? Pline, dans un chapitre fameux de l’Histoire naturelle, expliquait ainsi les premières invasions gauloises par l’appât des figues sèches, mais aussi du raisin, de l’huile d’olives, et trouvait des circonstances atténuantes aux Gaulois pour avoir cherché à obtenir tous ces biens par la guerre…

Enfant, je ne me suis pas tout de suite rendu compte de la chance que j’avais de pouvoir me rassasier de ces fruits délicieux ou de cabrioler dans ces forêts de châtaigniers. Et pour cause : je ne connaissais rien d’autre, en dehors de la région parisienne, que le village de mes grands-parents. Ce n’est que bien plus tard, quand mes parents eurent la sinistre idée de m’expédier dans une colonie de vacances, que j’ai senti alors tout mon malheur ! Retranché dans un chalet de Haute-Savoie, dans des dortoirs absolument cauchemardesques, je pleurais tous les jours, apitoyant une des monitrices qui m’avait proposé de dormir avec elle dans sa chambre. Pour me calmer, ma mère n’avait rien jugé de meilleur que de m’envoyer des photos du village, où l’on me voyait assis sur un parpaing entre mon grand-père et ma grand-mère, photos que je touchais le soir avant de m’endormir comme des amulettes. Comme si tout cela n’avait absolument pas servi de leçon, mes parents récidivèrent l’année suivante en m’envoyant de nouveau en colonie, au Cap Ferret cette fois, persuadés que ces premières vacances loin de la mer avaient été la cause unique de mes angoisses ! Mais les rouleaux déchaînés de l’océan inspiraient une crainte terrible aux moniteurs qui décrétaient tous les jours un funeste repli dans le bassin d’Arcachon, lequel m’apparaissait alors monstrueusement laid, ennuyeux et dégoûtant… Ce fut ainsi la dernière tentative de mes parents et après ces deux épisodes, il fut arrêté que je passerais désormais les deux mois de l’été au village, et non plus un sur deux. Ainsi, je connus de nouveau les doux réveils sous les bruits du parquet qui grinçait, les cancans des vieillards sur la place de l’ormeau, la chasse aux escargots, les piqûres des orties sur les mollets, la sieste dans les fougères, les fêtes votives de Saint-Christophe, l’explosion des pétards, les bals du 15 août…

Plus tard, estimant que j’avais passé l’âge de partir en vacances avec mes parents, je fis ma crise d’adolescent, en décidant purement et simplement de ne plus mettre les pieds en Corse. J’avais… vingt-deux ans ! Et, pour me donner bonne contenance, c’était tout juste si je ne manifestais pas un peu de mépris pour mes amis d’enfance qui, n’exerçant pas leur curiosité, s’évertuaient à retourner chaque été au village. Je me mis alors à sillonner les routes de France en compagnie de ma moitié, à aller en Normandie, dans le Poitou, près des châteaux de la Loire, dans le Périgord, en Alsace, dans le Limousin, en Provence, mais je sentais bien, in petto, que rien n’égalait la Corse… Tout ce que je voyais me semblait toujours avoir moins de beauté, moins de caractère, moins de relief… Il m’a fallu dix ans pour remettre les voiles sur la Corse et embarquer Pierre dans cette aventure. C’était en 2003, pendant l’automne, on passait nos journées à ramasser des châtaignes, qu’on lançait aux petits cochons voraces, à manger de délicieux fromages, qu’on achetait à des bergers de la Restonica, ou à faire des kilomètres pour contempler le Niolo, la Balagne ou le Freto. Mais c’est à un détail que j’ai réalisé quil était un très bon mari, quand il m’a dit que, de toutes les régions, c’était la Castagniccia qu’il préférait. 

L’Italie que nous avons explorée avec acharnement m’a ensuite tenu éloigné de mon île, mais il va sans dire que le plaisir que j’éprouvais à découvrir certaines régions qui présentaient plus qu’un air de famille avec la Corse n’y était pas pour rien (je pense en particulier à la côte ligure ou aux Alpes apuanes, près de Lucca, qui ressemblent étrangement à la Castagniccia). Bizarrement, j
’ai du mal à expliquer comment jai fait pour résister aussi longtemps avant d’aller en Sicile, alors que tout le monde me prétendait que c’était la seule île de la Méditerranée à pouvoir soutenir la comparaison avec la Corse… Chansons finalement que tout cela ! Si tout ce que j’ai vu jusqu’à présent en Sicile m’a effectivement comblé de joie, du cloître de Monreale aux églises baroques du Val di Catania, du vecchio molo de Cefalù à l’amphithéâtre de Syracuse, force est de reconnaître que cette île légendaire est loin d’être une terre aussi sauvage et préservée que la Corse. Il n’y a que dans le vert paradis de mon enfance que je suis en proie à de véritables transports ou vertiges et que je suis obligé, quand je conduis, d’arrêter la voiture, de stationner sur les bas-côtés, pour contempler ces arbres, ces rochers, ces rivières mis bout à bout, et ressentir tous les effets de cette « sorcellerie évocatoire » que pratique ici non pas le poète, mais la nature. Rien de semblable en Sicile, où les côtes comme les montagnes sont aujourd’hui défigurées par les éoliennes, les usines en friche, le trafic routier anarchique et l’urbanisation galopante. Et de la même façon que Rohmer a été contraint de tourner certains épisodes des Amours d’Astrée et de Céladon sur les rives de la Sioule en Auvergne, et non dans la plaine du Forez chère à d’Urfé qui en avait fait le cadre de son roman galant, je pense que si l’on veut encore trouver en Sicile des paysages qui ont conservé toute leur puissance poétique et leur charme bucolique, il n’y a guère plus... qu’en Corse qu’on peut désormais les approcher ! Cependant, loin de moi l’idée d’opposer ces deux îles qui se complètent presque idéalement : on devrait pouvoir visiter l’une autant que l’autre, voire lune après lautre sans jamais s’arrêter. Et je suis prêt à en montrer l’exemple. Puisquà peine revenu de ma Corse natale, voilà que je m’apprête déjà à repartir vers... ma Sicile d’adoption.

1. Sentiers de la Castagniccia. 2. Ficaja (A). 3. Ficaja, la cérémonie du 11 novembre. 4. Environs de Croce. 5. Figuier prodigieux. 6. Environs de Morosaglia (B). 7. Cimetière de Ficaja. 8. Arbousiers. 9. Environs de Croce. 10. Ficaja, derrière la place de l’église. 11-12. Sur la route du San Pedrone. 13. Ficaja. 14. Reflets mordorés de la Castagniccia. 15-16. Croce. 17. Route de Saint-Christophe. 18. Le San Pedrone vu depuis mon balcon (C). 19. La cascade de Carcheto (D). 20. Environs de Carcheto (E). 21. La vue du balcon.

vendredi 14 novembre 2014

Rencontres « gratuites » dans le désert des Agriates



C’est un des endroits les plus beaux et les mieux préservés de la Corse, où il est tout à fait dangereux de s’aventurer si l’on ne possède pas de solides jambes et un sac à dos rempli de bonnes bouteilles d’eau. Compris entre l’Ile-Rousse et Saint Florent, le désert des Agriates fait partie en effet de ces quelques sites placés sous la protection du Conservatoire du littoral où nul ne doit s’engager avant d’avoir médité toute l’ampleur des risques qu’il court. Un panneau situé à l’orée du maquis vous le rappelle. Dans cette végétation pleine de lauriers, d’oliviers, de myrtes, d’arbousiers, un incendie est si vite arrivé… Si par malheur, vous vous retrouvez au milieu de tous ces arbrisseaux qui, après avoir résisté tout l’été à la sécheresse, brûlent comme des allumettes, vous serez donc pris en tenaille par les flammes qui ravagent tous ces fourrés épineux dont on peut difficilement s’extirper. Au mieux, donc, la prudence est requise ; au pire, le danger est de mise. Et pour ceux qui ne savent pas lire, le code chromatique, qui va de l’orange au rouge écarlate, est lui sans ambiguïté !

Ce jour-là, l’alerte était rouge. Je n’allais quand même pas rebrousser chemin alors que j’avais fait plus d’une heure de route pour avoir la joie de crapahuter sur ces sentiers caillouteux et contempler du haut des rochers le bleu indigo de la Méditerranée. Pris d’un doute, je passais quand même en revue tous les risques possibles… J’inspectais d’abord mon sac : mes provisions étaient largement suffisantes pour faire face à la moindre hypoglycémie (c’est que je ne me déplace jamais sans une saucisse corse et un paquet des canistrelli). Je regardais ensuite confiant le ciel : il en fallait plus pour que les quelques nuages qui s’entrechoquaient se mettent à gronder… Seul mon pull rose fuchsia constituait, peut-être, le maillon faible : ce burlesque équipage n’était pas des plus heureux si je devais croiser, comme il arrive souvent, des vaches et un taureau…

Finalement, la seule créature que j’ai rencontrée, c’était cet homme sorti de derrière les fagots qui promenait son chien aux abords du parking. J’allais le voir pour me rassurer.  

« Dites-moi, ce chemin, il conduit bien vers la mer ?
– Oui, jusqu’à la plage de Malfalcu.
– C’est loin ?
– Entre 12 et 13 kilomètres, mais je vous déconseille d’y aller avec votre voiture. Il y a des grosses crevasses tellement remplies d’eau qu’il faut parfois contourner la route pour poursuivre son chemin… »

Nous nous mettons à discutailler :

« Je vois que votre voiture est immatriculée 2B. Vous êtes du coin ? »

Question incontournable en Corse, à laquelle on n’échappe jamais. À Ghisoni, alors que je cassais la croûte à l’ombre d’un pin, un vieillard m’avait posé exactement la même question la veille. Et quand je lui avais dit que je venais de la Castagniccia, sa langue s’était déliée, il m’avait relaté les cinq mois qu’il avait passés à la gendarmerie de La Porta ! Celui-là, pas moins loquace, me raconte les ateliers d’écriture et de lecture qu’il a animés autrefois dans un petit village situé à dix kilomètres du mien. Il m’avoue même avoir écrit un polar dont l’action se déroule justement dans ce coin de la Castagniccia que je connais bien !

« Il va falloir que vous me donniez le titre, j’irai l’acheter.
– Attendez, ne bougez pas, je l’ai dans ma boîte à gants, je vais vous le montrer. »

Quelques instants plus tard.

« Voyez…
– Ah, oui ! Intéressant… » 

Grand moment de solitude. Mon petit doigt me disait qu’il fallait prendre la poudre d’escampette si je ne voulais pas que ma vie finisse entre les mains de cet homme et fournisse la trame d’une expérimentation littéraire secrète. 

« Bon, je dois vous laisser… Douze kilomètres, c’est pas gagné, hein… »

Livré à moi seul, j’avançais plus tard par à-coups, tant la luxuriance des arbousiers, l’éclat du ciel et les reflets insoutenables de la Méditerranée se disputaient mon attention. Après deux bonnes heures de marche dans ce désert vert, je me retrouvai soudain au milieu d’un sommet d’où je pouvais embrasser du regard le rocher de l’Ile-Rousse, le golfe de Saint-Florent et la pointe du cap Corse. Ce spectacle foudroyant de beauté me fit oublier tous les autres. J’étais seul au milieu de ces montagnes où régnait non seulement le plus parfait silence mais où soufflait encore l’air le plus pur et le plus merveilleusement régénérateur. C’étaient des senteurs mêlées de thyms, de lauriers séchés, d’herbes calcinées, tant il est vrai, comme le disait Pline, que « l’odeur est le meilleur juge de la valeur d’une terre ». Partagé alors entre l’idée de continuer ma route pour rejoindre plus bas la plage (l’idée de me baigner me trottait dans la tête) ou bien de rester sur ces hauteurs pour profiter de cette vue unique, j’optais finalement pour la seconde solution, et comme un peintre qui aurait choisi d’y planter son chevalet, je décidais de me coucher sur un rocher pour me cramponner à cette vue. C’est qu’il était deux heures de l’après-midi et que je n’avais plus qu’une heure devant moi avant de retourner sur mes pas, la nuit tombant vers cinq heures au mois de novembre. Au lieu de cavaler jusqu’à la plage, et de me jeter dans la mer pour devoir presque aussitôt en ressortir, il m’apparaissait plus sage de rester assis et de savourer quelques
lignes de l’Histoire naturelle, en même temps que quelques arbouses que Pline, au passage, considérait comme des fraises poussant sur des arbustes !

Le départ fut comme toujours un arrachement. Le ciel avait entre temps changé, le bleu avait viré vers le mauve, puis le gris. À mesure que je m’enfonçais dans les montagnes, le silence devenait de plus en plus épais, sauf quand je rencontrais quelques bêtes sauvages qui, à mon passage, détalaient dans le maquis. Pendant plus de cinq heures, je n’ai pas croisé un seul quidam, sauf dans la dernière ligne droite, où je vis une jeep foncer à toute allure sur moi et, au dernier moment, m’éviter de justesse. Alors qu
il faisait nuit, j’eus juste le temps d’apercevoir un mystérieux homme en treillis qui avait tout l’air d’un fugitif. Peut-être est-cela en quoi consiste le véritable danger de ce désert ?...


1. Départ de la Castagniccia (A).  La vue de mon village depuis le col de Prato. 2-3. Chèvres sur les routes de la Castagniccia. 4. Rencontre sur la D-81 (B). 5. La vue du cap Corse depuis le désert des Agriates. 6. Le col de Lavezzo. 7. Après deux heures de marche sur des routes caillouteuses, enfin la mer : le golfe de Saint-Florent (C). 8. Lové dans un rocher avec un fidèle compagnon de lecture. 9-10. La vue de mon rocher. 11. Arbousiers. 12. Les sentiers crevassés en plein désert. 13. La vue du cap Corse et du col de Lavezzo. 14. Le rocher de lIle-Rousse. 15-16. Rencontres bovines.

jeudi 13 novembre 2014

De l’art et la manière de louer une voiture en Corse...


Tout le monde m’avait prévenu : « Mon pauvre, la Corse, au mois de novembre, c’est d’un triste, tu vas t’ennuyer tout seul. » Ma mère : « Bouh ! À cette période de l’année, la maison sera froide et inchauffable ! » Puis, quelques jours avant le décollage, comme si ce n’était pas assez, une vieille tante m’avait asséné : « Tu as vu, ils annoncent de la pluie presque tous les jours… vraiment, tu n’as pas de chance ! » Las, tout ce qu’on me disait glissait sur moi comme l’eau sur les plumes d’un canard. Ce sont plutôt ces propos qui m’ennuyaient : il faut vraiment avoir l’esprit gravement altéré pour s’imaginer que la Corse, au mois de novembre, ne présente aucun charme…

Quant à la chance, je n’ai cessé d’en avoir ! Elle m’a souri dès mon arrivée à l’aéroport de Poretta. Que je vous raconte…

Au sortir de l’avion, sacs et valise en main, je m’achemine vers le comptoir de location pour obtenir les papiers du véhicule que j’ai loué durant la semaine. Bon de réservation, permis de conduire, extension de garantie, tout est en ordre et l’hôtesse, grand sourire, m’indique l’emplacement du garage où je dois me présenter pour récupérer le véhicule. Avant de la quitter, je m’assure juste que la voiture est bien, comme convenu, une Ford Fiesta… « Pas du tout, me répond-t-elle, il s’agit d’un Honda coupé sport Hybrid. » Je n’ose pas lui faire répéter le nom, de peur de passer pour un béotien. Un peu sonné, je me dirige alors vers le garage, avec tous ces mots un peu confus qui cognent dans ma tête. Et quand je me retrouve sur le grand parking, incapable d’identifier la voiture, un garagiste qui me voit errer comme une âme en peine, vole à mon secours, puis me remet dans le droit chemin : « Là-bas, sur le parking protégé ! » Je profite de l’occasion pour le sonder sur un point qui me tracasse :

« Dites-moi… la clé, comment elle marche ? Voyez, je n’arrive pas à la faire sortir de ce boîtier.
—  Ah ! mais il n’y a pas de clé. C’est une carte magnétique, il suffit de la poser sur le tableau de bord, puis vous appuyez sur la pédale d’embrayage et le bouton démarrer, et hop, le tour est joué. 
— C’est tout ce que j’ai à faire ?
—  Oui, c’est tout ! »

J’étais presque soulagé quand, découvrant l’engin de guerre qui stationnait, j’eus soudain une attaque. Les mots de Coluche alors me revenaient : « Qu’est-ce que c’est comme bagnole ? Ça existe ?» Mon intention, en louant une voiture, n’était pas d’aller flamber sur la place Saint-Nicolas avec un coupé sport, mais de rejoindre mon petit village perdu au fin fond de la Castagniccia… Suivant sagement les conseils du garagiste, j’essayais de faire démarrer la voiture… La première fois, il ne se passa rien du tout. La seconde, pareil ! À la troisième, je retournais le voir :

« Écoutez, je suis vraiment désolé, mais je n’y arrive pas ! »

Puis, tentant de reprendre l’avantage, je me permettais de lui demander s’il n’avait pas une autre voiture, la plus bas de gamme possible, avec une clé traditionnelle… Lui, estomaqué :

« Quoi ? Vous n’arrivez pas à la faire démarrer ? »

Mon regard démuni parlait pour moi. Puis, renonçant à parlementer :

« Oui, il me reste des Clio si vous voulez.
— C’est parfait !
— J’ai un dernier modèle, avec GPS intégré et écran tactile. 
— Oh ! non, surtout pas, donnez-moi le plus ancien modèle que vous avez, sans gadgets électroniques, et ça fera l’affaire !
— J’ai celui-là, mais il n’a pas de GPS intégré.
— C’est encore mieux ! De toute manière, je n’ai pas besoin de GPS ! »

Pendant que je transférais mes affaires, j’avais bien conscience de causer à notre homme un peu de peine. Car il ne m’avait pas échappé que mon patronyme glorieux avait été à l’origine de ce traitement de faveur. Mais il était tard et je ne voulais pas abuser plus longtemps de la patience de cet homme entièrement dévoué à mon service. Une dernière question me taraudait et je m’en ouvrais à lui :

« Dites-moi, je suis désolé de vous embêter encore une fois, mais comment allons-nous faire pour inspecter en pleine nuit le véhicule ? On n’y voit rien.
— Oh ! cher Monsieur, soyez absolument sans crainte, je vais indiquer qu’il y a des rayures partout, et comme ça, vous serez tranquille ; si vous frottez un petit muret, ce ne sera pas grave, vous pourrez continuer votre route le cœur léger ! »

Et voilà alors comment, avec ma petite Clio antédiluvienne, j’ai pu me lancer dans de folles équipées sur les petites routes de Corse, sans craindre d’emboutir une vache au premier tournant. Quant à la météo, que d’aucuns croyaient calamiteuse, eh bien ! je vous laisse en juger d’après les photos de ce premier périple, qui m’aura conduit du cœur d’Ajaccio, où j’avais séjourné la veille chez un cousin, jusqu’à Aléria, ancienne colonie romaine, fondée par le dictateur Sylla, comme le rappelait Pline dans l’Histoire naturelle. On le voit, je n’ai fait que passer entre les gouttes : il avait plu la veille, pendant que j’étais au musée Fech en train de contempler le Diogène buvant de Forabosco, mais pour ma virée sur Aléria, et ma découverte de la ville antique, le soleil était de la partie. Le site archéologique, qui dépend du Musée départemental Jérôme Carcopino, est absolument désert au mois de novembre : j’étais seul, au milieu de ces ruines, sans autre compagnie que celle des cyprès et des oliviers, à contempler la majesté de la Méditerranée. Si, en temps normal, l’entrée est payante, à cette époque-là, il n’y a plus personne pour contrôler le passage ; aussi y entre-t-on comme dans un moulin à vent ! Il suffit de dépasser l’église Saint-Marcel et le Fort de Matra, puis de suivre le petit sentier qui vous mène jusqu’à ce plateau légèrement incliné qui domine la plaine et la mer. Bien qu’il ne reste plus aucun vestige intéressant, seulement quelques marches d’une modeste acropole ou quelques colonnes d’un portique, le terrain, exposé au soleil, est vraiment superbe, avec sa vue sur les vignes et la mer : c’est là qu’abordaient les flottes qui venaient de Populonia et c’est dans cette direction que regardaient les Romains qui avaient renoncé à étendre leur présence au-delà de la plaine. Bien qu’ils ne craignaient ni les Parthes ni les Sères, ils n’ont jamais songé à franchir ces montagnes qu’ils croyaient dangereuses et infestées de bandits. Le géographe Strabon, dont Pline ne mentionne même pas le nom dans l’Histoire naturelle, a laissé une description pittoresque des habitants de l’île et de cette ancienne colonie, qui était une plaque tournante de l’esclavage romain : « L’île de Cyrnos est connue par les Romains sous le nom de Corsica. L’habitat y est misérable à cause du sol rocailleux et de l’impénétrabilité absolue de la plus grande partie du pays. Aussi les brigands qui en occupent les montagnes et vivent de leurs rapines sont-ils plus sauvages que des animaux. Quand les généraux romains y font des coups de mains et qu’après avoir enfoncé leurs défenses, ils en ramènent de grandes quantités d’esclaves, on peut voir à Rome avec quel étonnement, ils tiennent à la fois du fauve et de la bête d’élevage. En effet, ou bien ils se laissent mourir par dégoût de la vie, ou bien ils fatiguent à tel point leur propriétaire par leur apathie et leur insensibilité qu’ils lui font regretter son achat, si peu qu’il y ait dépensé. » (Géographie, V, 2, 7) Ces montagnes, réputées infranchissables, sont pourtant ce que la Corse compte de plus beau. Mais à leur décharge, les Romains n’avaient pas de Clio qu’ils pouvaient trimballer sur les routes cabossées de l’île ! Affaire à suivre...

1. Ajaccio, place du Diamant (A). 2. Quelque part entre Bocognano et Vizzavona. 3. Col de Vizzavona (B). 4. La pinède au pied du Col de Sorba (C). 5 Le Col de Sorba, versant ouest. 6. Intermède. 7. Le Col de Sorba, versant est cette fois. 8. Ghisoni (D). 9. Pause déjeuner à l’ombre des pins. 10-12. La D-344. 13-15. Aléria, le site archéologique (E). 16. La plaine vue du site archéologique. 17. Les vignes d’Aléria. 18. Marina d’Aléria (F).