mercredi 27 novembre 2013

Bellissima... Bravissima... Bartolissima!

Le film que notre ami Spencer a réalisé au Concertgebouw d’Amsterdam le 22 novembre dernier, soit quatre jours avant le concert parisien, illustrera mieux que n’importe quel long discours en quoi consiste, selon moi, tout le génie interprétatif de Cecilia Bartoli, laquelle n’est pas seulement la chanteuse hors du commun que nous connaissons, mais aussi une tragédienne exceptionnelle, capable de transporter et transpercer son public. Regardez-là ici, elle interprète une des plus fameuses cantates de Haydn, Berenice che fai, écrite en son temps pour la grande soprano Brigida Banti, dont on dit pourtant qu’elle laissa, le soir de la première, le compositeur assez perplexe. Pauvre Papa Haydn !… S’il avait eu une Cecilia Bartoli sous le coude, il aurait pu dire, comme cette amie, au lendemain du concert parisien : « Cette Bérénice, je ne l’oublierai jamais, même à la maison de retraite. » (© Agnès)


Ce qui n’était pas moins fascinant ce soir-là, mais que l’on ne voit pas dans le film de Spencer, c’était l’entrée en scène de Bartoli, sur la musique de Kraus. L’ouverture d’Olympie touchait à sa fin que la chanteuse, déjà, faisait son apparition sur la pointe des pieds, balayant la salle d’un regard noir, comme si la fin du monde approchait. Bartoli était métamorphosée. Bottines, jabot et redingote, tout l’attirail du parfait castrat, avaient été remisés au placard. C’était une autre interprète qui apprivoisait la scène, avec une longue et somptueuse robe noire, un bustier saillant, des diamants étincelants et une pointe de rouge à lèvres. On la voyait s’avancer lentement vers l’orchestre non sans être saisi par tant de douleur et de beauté à la fois !... Et soudain, il y eut ces mots : « Berenice… che fai ? » Cecilia était en larmes. Elle ne jouait plus un rôle, elle était Bérénice, cette femme lâchement abandonnée par son amant, qui tombe en proie à un délire, avant de laisser éclater toute sa rage. Pendant les quelque dix minutes que dura cet air, il y eut un tel feu, une telle pénétration, une telle densité de sentiments, que c’en était quasi « insoutenable », pour plagier mon voisin de concert, qui ne devait lui aussi retenir de cette soirée que cet unique moment.

On me pardonnera, pour une fois, de ne pas revenir en détail sur ce récital. Aujourdhui, j’ai plutôt envie de mettre l'accent sur un autre aspect du talent de l’interprète. En effet, quand je parle avec des amis de Bartoli, il marrive très souvent de remarquer que ce qu’ils retiennent de la chanteuse, c’est surtout le côté « coucou des Alpes » ou « Holiday on ice du chant ». Ils oublient que Bartoli est aussi une comédienne renversante (soubrette ou tragédienne, tout lui est un), de telle sorte que lorsqu’on la voit chanter, il est presque toujours impossible de distinguer chez elle « la peau de la chemise », pour reprendre une expression chère à Montaigne. Une façon de dire qu’elle prend son rôle tellement à cœur et se « prelate jusques au foye et aux intestins » (l’ecceso del dolor), qu’elle devient sur scène l’incarnation vivante de son personnage. Ce soir-là, la performance de la chanteuse était d’autant plus remarquable que, pas moins de trois minutes plus tard, avec la plus incroyable et désarmante simplicité, elle se glissait dans la peau de Chérubin, à l’occasion du premier bis (Voi che sapete) réclamé par le public de la salle Pleyel… Elle avait beau s’excuser de porter une robe, et de n’être pas crédible dans ce costume féminin, il fallait voir avec quelle grâce et quelle fraîcheur elle jouait Cherubino… Et quand on lui demande, quelques heures plus tard, comment elle fait pour passer, en si peu de temps, d’un personnage à l’autre, elle nous répond, concentrée : « Je n’ai pas le choix, je me dis Maintenant, il faut y aller et j’y vais »...  

À l’issue du concert, la salle Pleyel avait organisé une séance dédicace dans le grand hall. La table devant laquelle la chanteuse avait pris place fut littéralement prise d’assaut et le cortège devait bien former une petite trentaine de mètres. Une occasion pour l’ethnologue qui sommeille en moi de me livrer à une radioscopie du public, muni de mon appareil photo.
Il faut dire que la gamme des adorateurs était large, ça allait du simple étudiant, encore tout intimidé et bafouillant quelques mots touchants, jusqu’à la vieille groupie endurcie, qui faisait comme si le temps de la chanteuse était élastique et qui n’hésitait pas à se mettre en scène en mimant une fausse proximité avec Cecilia, comme s’il fallait à tout prix jeter ses mains baladeuses sur les épaules de la stupenda, pour faire croire qu’on est sa meilleure amie ! Heureusement, la clameur qui s’élevait dans les rangs rappelait à ces fâcheuses qu’elles n’étaient pas seules au monde et qu’il y avait d’autres soupirants !…

Comme : 

–  cette femme, radieuse, qui lui apprenait la naissance de sa petite-fille pendant le concert ;
–  cette autre, à l’inverse, qui sanglotait en lui révélant sa maladie et en lui confiant qu’elle s’en était sortie grâce à ses disques qui l’avaient toujours soutenue dans l’adversité ;
– ce fils attentionné qui voulait une dédicace pour son père retenu à Melbourne ; 
– cette débutante qui lui tendait un bouquet de roses rouges, alors que quiconque connaissant un peu ses classiques, sait qu’elle n’aime pas les fleurs ;
–  ce disquaire qui était venu avec sa collection de photos pour se les faire dédicacer ;
–  ces hystériques qui sautaient de joie comme des pom-pom girls à mesure qu’ils se rapprochaient de leur idole ;
– cette femme qui ne manquait pas de toupet en exigeant un autographe sur sa pochette de disque, sur son DVD, sur son programme, sur son ticket du concert (j’ai cru, comme la Neuvième de Beethoven, que ça n’allait jamais finir) ;
– cet Anglais qui multipliait les superlatifs et qui, pour se faire bien voir à la fin, lui baragouinait quelques mots d’italien ;
– ces couples adorables mais inconséquents, qui offraient des boîtes de macarons Pierre Hermé, sans réaliser un seul instant que l’intéressée, qui n’est bien sur pas à l’abri d’un déséquilibré, ne prend jamais le risque d’avaler de la nourriture offerte par des inconnus (ce sont à des chanteuses de dixième rang, comme Karine Deshayes, qui ne seront jamais victimes d’un attentat pâtissier, qu’il faut faire de tels présents) ;
– cet homme, à l’attitude un peu brusque, qui trouvait que les photos qu’on prenait ne convenaient jamais et qui demandait toujours à ce qu’on les lui refasse (et Cecilia, bonne pâte, acceptait sans broncher… Mieux, elle disait : « Pas de problème, on la refait… ») ;
– cet ouvreur de la salle Pleyel qui avait attendu sagement son tour, c’est-à-dire près de deux heures, pour lui apprendre que s’il s’était destiné à l’étude du chant, c’était en grande partie grâce à elle ;
– cette admiratrice lyonnaise qui était venue avec un papillon géant qu’elle avait brodé au point de croix…


Et enfin ce pathétique blogueur, sous bonne escorte, qui était à deux doigts de la déclarer en mariage...


Remarquez que si leurs mains se rapprochent et concertent ensemble, c’est sous l’effet de toutes les bêtises qu’il lui débite. Il lui disait notamment qu’il était heureux, et que contrairement aux autres années, où il posait un jour de congés pour se préparer mentalement au concert, il avait décidé cette fois de poser son jour de congés le lendemain du récital, pour rester sur son petit nuage, ce qui ne manqua pas de déclencher un grand éclat de rire chez la chanteuse qui, pliée en deux et agrippée à sa main, ajouta très spirituellement : « La prochaine fois, c’est promis, je ferai mon concert un samedi !… » Puis ils parlèrent de sa récente tournée en Chine, il lui demanda notamment si elle avait aimé Canton, et elle : « Oh! oui, j’ai adoré. Le public est très différent, très jeune, ça me donne vraiment envie d’y retourner. » Il lui demanda, à tout hasard, dans quel hôtel elle était descendue, si c’était, sait-on jamais, au Four Seasons... Pas de chance, c’était au Mandarin ! Non, Cecilia ne s’était pas vautrée dans le même lit que lui... Une réponse qu’il aurait tout de même pu deviner puisqu’il connaissait par cœur ce petit film publicitaire réalisé quelques mois plus tôt... Mais le temps filait et il fallait rendre Cecilia à ses proches, et notamment à sa maman Silvana, qui s’impatientait sur une banquette. Avant de se séparer, la chanteuse eut ces mots délicieux : « On fait quand même une photo ensemble? » 

mardi 26 novembre 2013

Fagioli à Gaveau


Cher GF,

Fagioli hier à Gaveau. Allons d’abord à l’essentiel : que de  progrès dans le plumage, ne trouves-tu pas ? Franco n’est plus perdu dans un triste habit de pingouin : belle veste noire cintrée, élégante chemise, soulier chic… faut-il y voir l’heureuse influence de Max E., grand prince de l’atour, dont le crane rutilant et la veste glam illuminaient le cinquième rang d’orchestre ?... Puis, la posture, très étudiée,  pieds en quatrième position classique et torse bombé, les mains en avant pouces écartés, et un vrai travail de chorégraphie digitale : jolie incarnation, et avec la pointe de malice en plus,  de ce que pouvait être l’allure des grands castrats altiers et capricieux. Au fur et à mesures de ses ébouriffantes vocalises, les épaules de Franco montent et ses mains pivotent, imitant irrésistiblement l’accélération sur mobylette (tous ceux qui à la fin des années 70 chevauchèrent un 103 en fredonnant la donna è mobilette me comprendraient) alors que sa tête menace de disparaître dans le col de sa chemise : tout ça m’a fascinée, sans parler de sa plasticité faciale à nulle autre pareille.
Côté ramage oui, bien sûr, techniquement c’est supersonique ; je n’ai pas les  connaissances pour rendre un hommage précis à tous ces piqués, jetés battus, triples axels fouettés, montagnes russes et autres folles cavalcades… tant de prouesses et de vaillance forcent l’admiration ; mais je persiste : il y a par moments une tension, quelque chose dans cette voix, qui ne respire pas, comme une saturation... qui me gêne un peu. Décidément Franco m’épate, mais ne me touche pas, alors que certains  de ses confrères peut-être moins virtuoses et plus inégaux (par exemple Max E., justement, cette merveille à paillettes... et Scholl, si si, même en 2013, ne crie pas.. et Phiphi bien sûr...) me captivent et peuvent me tirer des larmes de ravissement que les airs soient "tristes" ou non ; hier à Gaveau, vrai plaisir certes, car le plaisir de la virtuosité est un vrai plaisir, mais mêmes couleurs et égalité d’humeur constante, quelle que soit la tonalité des airs... et même, à la longue, un soupçon de lassitude ; je crois aussi que la qualité de ces airs est assez inégale, certains sont très beaux, d’autres me semblent plus dispensables... des perles, mais aussi un peu de verroterie chez Vinci, Manna  and co... Mais tout cela est très personnel et subjectif, à en juger par l’état émotionnel de mon voisin de balcon, un fagiolâtre fort sympathique et sans swatch, mais tout en frémissements et roucoulades intérieures, professant entre deux extases qu’« après ça, il ne restait plus au petit Jaroussky qu’à ouvrir une mercerie », et que ne firent pas taire mes menaces, s’il persistait dans de tels blasphèmes, de le délester de son scalp.
Quoi qu’il en soit, bravo à Franco, ce bel artiste acrobate, dont le bonheur devant la salle en délire éclaboussait tout ; et d’ailleurs, même si tu avais parfois m’a-t-il semblé la nuque un peu sceptique, tu as bien applaudi (et moi zaussi) ; son disque est très chouette, mais je donne mon prix Rustica du meilleur CD baroque de l’année à Rameau, les Ambassadeurs et Sabine Devieilhe: as-tu écouté ça ? C’est un pur joyau!

                                                                                    Agnès

lundi 11 novembre 2013

Orfeo ed Euridice au Carré Belle Feuille de Boulogne


Franco Fagioli n’en a décidément pas fini avec le répertoire des castrats. Peu après la sortie de son dernier album dédié à Caffarelli, le contre-ténor a fait son retour dans Orfeo ed Euridice, un opéra composé pour un autre castrat, Gaetano Guadagni. Un rôle qu’il connaît bien, pour l’avoir naguère défendu sur la scène du Teatro Colon, en 2009, mais que le public parisien était impatient de découvrir. Pour ses débuts à Boulogne, le chanteur était placé sous la direction de Laurence Equilbey, à la tête du chœur Accentus et de l’ensemble Insula Orchestra, une nouvelle phalange fondée il y a tout juste un an. Cet orchestre s’est fixé pour objectif d’explorer surtout le répertoire classique et romantique, de Mozart à Weber, en passant par Beethoven et Schubert (prochaine étape le 6 février prochain avec le Requiem de Mozart qui sera présenté à Pleyel). Soutenu financièrement par le Conseil Général des Hauts-de-Seine, l’ensemble se produit très souvent dans les nombreuses villes du département, à Puteaux, Boulogne, Issy-les-Moulineaux : une aubaine pour le spectateur fauché qui, en ces temps de crise, peut découvrir de superbes concerts à prix bradés, loin des tarifs prohibitifs que pratiquent les grandes scènes nationales ou internationales. C’était bien sûr le cas pour cet Orfeo, où les places d’orchestre au Carré Belle Feuille étaient en vente à seulement 30 euros, quand c’était près du quintuple (140 euros) à l’Opéra-Royal : une bonne raison, dans ces conditions, de sécher le rendez-vous versaillais…

Était-ce finalement une bonne idée ? Il faut bien convenir que les chanteurs n’étaient pas très bien servis par cette salle à la résonance sèche qui ne rendait pas tout à fait justice à la musique. Par ailleurs, le son produit par l’orchestre n’était pas très beau non plus : globalement, ça manquait d’homogénéité, d’équilibre, de mordant, malgré tous les efforts de la chef qui n’hésitait pas à menacer du regard les solistes et taper violemment du pied sur l’estrade. Certes, Insula Orchestra n’en est qu’à ses premiers balbutiements, mais il reste encore pas mal de chemin à faire à ces musiciens s’ils veulent se hisser au niveau des orchestres allemands, comme le Concerto Köln ou l’Akademie für Alte Musik, avec lesquels Equilbey avait autrefois, et fort efficacement, l’habitude de travailler. Cet Orfeo restera donc comme un premier galop d’essai, avant un enregistrement prévu au printemps 2015 et une sortie annoncée en septembre 2015.

Contrairement à ce qu’indiquait le programme, Laurence Equilbey n’a pas « choisi d’interpréter la version originale viennoise de 1762 ». C’est tout à fait autre chose qu’elle a proposé au public, d’abord en introduisant des instruments, comme la clarinette, qui n’étaient pas présents dans l’orchestration d’origine, ensuite en ajoutant les actes du ballet Don Juan que le compositeur avait recasés dans la version parisienne, enfin en recyclant un air, Addio, addio, o miei sospiri, que Gluck avait initialement composé en 1765 pour la sérénade Il Parnaso confuso, et qui est devenu en 1774 L’espoir renaît en mon âme lorsqu’il fut transcrit pour le ténor Joseph Legros, créateur de la version française.

Il est certain qu’un puriste aurait vraisemblablement accusé la chef d’avoir pris beaucoup trop de libertés avec la partition et d’avoir fait subir au chef-d’œuvre de Gluck une « horrificque altération » (pour parler comme Rabelais). Mais on peut voir aussi les choses autrement et considérer que toutes ces modifications, loin de constituer une trahison, contribuent à rendre aussi plus captif l’intérêt du public. L’introduction du célèbre air de bravoure Addio, addio, o miei sospiri n’est pas sans accroître l’efficacité du spectacle, surtout quand c’est un contre-ténor de la trempe de Franco Fagioli, rompu aux plus hautes exigences virtuoses, qui s’y colle. Un tel choix n’en souligne à mon avis que mieux tous les paradoxes de la réforme gluckienne qui, si elle avait été entreprise pour « libérer la musique de tous les abus qui se sont glissés à cause de la vanité mal placée des chanteurs » (dixit la Préface d’Alceste), s’était accompagnée parfois de quelques concessions aux vedettes du chant qui trouvaient une opportunité, pendant quelques minutes, de déployer tout leur talent et de manifester, à cette occasion, leur suprématie sur le compositeur. Effet garanti ce soir-là avec le contre-ténor argentin qui a pu montrer de quel bois il se chauffait et faire ainsi l’étalage de toutes ses prouesses vocales, pas seulement dans ce grand air de bravoure, mais aussi dans les moments les plus élégiaques, à l’instar de Che puro ciel, où la voix dialogue avec une délicieuse flûte traversière. Saluons au passage la parfaite justesse du plateau, avec la soprano Malin Hartelius, qui campait une très délicate Eurydice, douloureusement affligée par l’apparente indifférence de son amant, et l’Amour juvénile d’Emmanuelle de Negri, aux aigus radieux et lumineux.

Aussi éblouissante qu’a pu être la prestation de Franco Fagioli, elle n’en demeure pas moins problématique, en raison du mimétisme flagrant qui existe avec Bartoli. À l’occasion de l’Artaserse donné l’an dernier au Théâtre des Champs-Élysées, j’avais déjà pu exprimer quelques doutes à ce sujet et remarquer que le chanteur avait tendance à vocaliser exactement de la même manière que sa consœur italienne. Mais j’étais placé relativement loin de la scène et certains détails m’avaient alors échappé. Situé cette fois au premier rang, j’ai pu voir les choses sous un autre angle et constater que ce mimétisme existait vraiment sous tous les rapports. Pas seulement dans le style vocal, c’est-à-dire dans la façon de construire ou de ciseler le son, mais dans la manière aussi d’apparaître sur scène, de jeter un regard complice au chef d’orchestre, de sorte que lorsque Fagioli ouvre la bouche, on pense instantanément à Bartoli : ce sont les mêmes mimiques faciales et oculaires. Il a beau s’en défendre (« C’est un honneur pour moi que d’être comparé à la très grande Cecilia Bartoli, que j’admire, mais que je n’imite pas »), il est quasiment devenu impossible de rendre compte de ses acrobaties vocales sans faire état de cette étrange filiation qui relève plus que d’un simple cousinage. Tout cela n’est pas sans poser problème, car on attend toujours d’un artiste une certaine unicité. Chaque chanteur se doit en effet de ne ressembler à aucun autre, de s’émanciper des modèles qui s’imposent à un moment donné de sa carrière, lesquels, aussi fascinants soient-ils, risquent toujours de devenir écrasants, envahissants. En même temps, c’est le propre de tous les grands génies – et Bartoli en est un – de générer des suiveurs, des épigones, qui s’efforcent d’exceller dans un domaine qu’ils n’ont pas créé ! Combien Caravage a-t-il enfanté de caravagesques ?... Il serait dommage que Fagioli, pour lequel j’ai beaucoup d’admiration, devienne, à son tour, un « caravagesque du chant » ! Je me demande parfois ce qu’en pense Bartoli qui a toujours encouragé le contre-ténor depuis leur heureuse rencontre à Salzbourg. Des encouragements qui ont payé : il n’est que de voir les progrès immenses qu’il a faits depuis le Giulio Cesare de 2005. Mais il s’est aussi beaucoup trop rapproché de son astre sans parvenir à s’en démarquer et c’est là à mon avis le principal risque qu’il court : il ne faudrait pas que Fagioli soit à Bartoli ce que Lady Gaga est à Madonna !

Au-delà de mes analogies forcément boiteuses, je ne veux pas ici minimiser le talent du chanteur, qui est immense, mais au contraire inciter Fagioli à être lui-même. Il faut qu’il trouve sa propre voie, son propre style, peut-être en travaillant d’autres partitions : il y a matière avec le bel canto et il faudra voir, au printemps prochain, ce que donnera son incursion dans le répertoire de Velluti, le dernier castrat pour lequel Rossini et Meyerbeer ont composé des opéras, même si c’est à l’initiative de Bartoli que l’événement va avoir lieu. Puisse cette exploration être fructueuse… Voltaire, en son temps, a eu les mêmes problèmes en composant des tragédies à l’imitation de celles de Corneille et de Racine, mais chacun sait que ce n’est pas par son théâtre qu’il est devenu le grand écrivain que nous admirons…

mardi 5 novembre 2013

Dix jours dans le Salento

Les sociologues nous l’ont appris. Ce qui se dit dans un entretien d’embauche est toujours irréductible à la simple dimension professionnelle. Quand un employeur cherche à se forger son opinion sur un candidat, il le met toujours à l’épreuve avec des questions hors champ, qui débordent le cadre strictement technique de l’entretien. Lorsque j’ai été recruté, par exemple, mon boss m’avait demandé, au bout de cinq minutes, si j’aimais voyager. En répondant par l’affirmative, nous nous étions découvert une passion commune, l’Italie, où l’un comme l’autre séjournions depuis de nombreuses années au cours de nos vacances… Et après m’avoir interrogé pendant plus d’un quart d’heure sur les villes que j’aimais le plus, il avait eu, à l’issue de l’entretien, cette remarque dubitative, limite désagréable, qui m’avait un peu affolé : « Je constate que vous n’êtes jamais allé dans le Sud… » – remarque que j’avais alors interprétée comme une variante à peine dissimulée du « C’est un peu court jeune homme ! » Cependant, pour ne pas trop m’alarmer, il avait eu aussi ces mots apaisants : « Rassurez-vous, j’ai été comme vous… Jusqu’à mes 40 ans, je n’ai voyagé que dans le Nord de l’Italie, et ce n’est qu’après que j’ai eu envie de connaître autre chose… »
L’histoire serait-elle en train de donner raison à mon boss ? Il est certain qu’après mon voyage à Naples au printemps dernier, j’ai tendance à oublier mes envies de Trentin et de Frioul et n’aspire plus qu’à une chose, explorer davantage le Sud : la Sicile bien sûr, mais aussi la Calabre, la Basilicate, et pourquoi pas à nouveau les Pouilles, puisque me limitant surtout au Salento, je n’ai par conséquent rien vu de la péninsule du Gargano, de Foggia ou de Tarente ? Retour, donc, sur ces 10 jours, sur le mode de ce qu’il faut voir et ne pas voir… 

1. Monopoli

À peine arrivés à Bari, nous avons loué une voiture à l’aéroport et pris la route du Sud, en direction de Lecce, où nous attendait Alessandro, notre loueur. Située à environ 50 km au Sud de Bari, Monopoli est un joli petit port de pêche, ouvert sur l’Adriatique, avec depetites maisons chaulées, aux toits plats hérissés d’antennes télé. Pour un peu, on se croirait en Grèce, ou bien en Afrique du Nord, dans une médina. On cherche en vain un endroit où grignoter quelque chose, mais le samedi après-midi, tous les commerces sont fermés ! Comment diable est-ce possible ? Enclin aux hypothèses les plus farfelues, j’en viens à penser que quelqu’un a dû se faire buter et que les commerçants, par solidarité avec la victime, ont baissé leur rideau de fer. J’ai naturellement tout faux, c’est juste l’heure de la sieste… On déambule alors dans ce décor étrange, en proie à des rafales de vent. Les églises sont fermées, sauf Santa Teresa, gardée par une petite vieille aux jambes pleines de varices violettes qui agite frénétiquement la clé de l’église dès que quelques badauds s’approchent de l’escalier. J’admire la place, déserte, la belle fontaine en marbre et les pierres dorées du Palazzo Palmieri caressées par quelques rayons de soleil. Au bout d’une petite heure, nous jetons l’éponge et l’on se résigne à atterrir dans le seul magasin ouvert, un Simply Market, où nous achetons juste de quoi nous sustenter. On repère une petite place ravissante, avec des bancs en marbre à l’ombre des platanes, mais les étourneaux qui se sont donné rendez-vous nous en chassent à tout jamais. On se retrouve alors devant le lungomare (front de mer), à pique-niquer sur un banc. Au menu : de petites tomates, du jambon de Parme et de la mortadelle qui finit à la poubelle. La ville se réveille au moment de notre départ, un peu avant 18h00. Il faudra revenir.

2. Lecce 

L’arrivée à Lecce fut un brin mouvementée : je n’avais pas prévu, comme tous les samedis soir, la ruée vers le centre-ville. Sur les coups de 19h00, on se retrouva donc au beau milieu d’un vaste embouteillage, sans espoir d’atteindre notre appartement à l’heure voulue. Mais notre loueur se montra fort patient et je fus soulagé d’apprendre en le retrouvant que l’appartement disposait d’un parking souterrain – une aubaine, quand on sait que le stationnement dans le centre-ville de Lecce est payant. Il nous confia les clés de son palace de 100 mètres carrés, en plein centre-ville, pour seulement 40 euros la nuit. Pas de doute, à ce prix-là, on est bien en Italie du Sud ! Et avant de nous laisser, il eut cette question un peu étrange : « Aimez-vous les fromages et la charcuterie ? », montrant par là qu’il était disposé à partager ses bonnes adresses et qu’il ne nous en voulait pas de l’avoir fait poireauter. Il nous désigna alors le lieu de toutes les tentations : le Conad, situé au bas de l’immeuble. N’importe qui, en France, m’aurait conseillé d’aller faire mes courses au Super U du coin aurait eu le droit à une paire de baffes. En Italie, quelqu’un qui me suggère d’aller acheter du San Daniele dans un supermarché ne peut pas être quelqu’un de tout à fait dégénéré, tout simplement parce que la qualité des produits est tendanciellement meilleure dans les supermarchés italiens que dans n’importe quel supermarché français. 

Le samedi soir à Lecce

Les rues du centro storico étaient bondées de giovanotti et de bombasses en tout genre. Il faut dire qu’en plus d’avoir un patrimoine historique et artistique sans équivalent, les Italiens possèdent également un patrimoine génétique fascinant : le samedi soir à Lecce, sur le grand campo, on ne sait guère où donner de la tête. On se croirait dans une foire aux bestiaux, ça braille, ça piaille, bref, c’est le même sentiment de plaisir et de joie qu’au marché aux oiseaux de Canton… Mais devant cette « verte et bouillante jeunesse », comme aurait dit Montaigne, on éprouve aussi des sentiments mêlés et l’on finit par se demander s’il on n’a pas tort de « présenter notre misère parmy cette alaigresse »… Alors on se réfugie donc chez Natale, une gigantesque pâtisserie à deux pas de la Piazza Sant’Oronzo (via Trinchese, 7). Le lieu est incroyable, il ressemble à une cathédrale éclairée comme un jour de fête. Et le samedi soir, c’est l’émeute, les gens sarrachent bien sûr les glaces, mais pas que. Il y en a vraiment pour tous les goûts : marrons glacés, pâtes de fruits, chocolats, mignon, biscuits secs, gâteaux à l’amande, etc., sans oublier l’énorme zuppa inglese qui paraît dès lors incontournable : je fais signe aussitôt à une vendeuse et lui demande une grosse part. Après l’avoir pesée, elle revient vers moi en ajoutant : – E poi ? Je dois dire que je ne m’attendais pas à cette surenchère, la part de zuppa inglese étant en soi tellement énorme, mais pour faire bonne figure, je fais mine de réfléchir, je repère alors deux magnifiques gâteaux dorés que je ne connais pas, j’ai juste le temps de lire leur nom et de baragouiner : – E poi, due pasticciotti… da portare via. Puis je sors avec mon butin et là j’ai soudain une révélation : quelle n’est pas alors ma surprise de sentir sous mes mains que les deux petits gâteaux sont encore tout tièdes (il est pourtant 21h00 passées !). Je goûte : c’est juste dément. On ne m’avait pas trompé en me parlant des pâtisseries du Sud... Je crois bien que je n’ai encore jamais rien mangé de tel et, pour tout dire, je trouve ces pasticciotti encore supérieurs aux sfogliatelle napolitaines qui m’avait si fortement marqué. Ces pasticciotti, tant artigianali qu’artigeniali, sont vraiment le symbole et la marque de Lecce… llenza nel gusto. Quand on voit Natale, on se dit que Lecce est décidément une ville qui inflige une terrible blessure à l’orgueil et au narcissisme français : où peut-on trouver à Paris une seule boutique ouverte le soir qui vende des gâteaux frais ? C’est en admirant ces superbes boutiques, et toute la frénésie qui s’y déploie, qu’on se rend compte que le génie de la pâtisserie est en Italie : en France, un gâteau de qualité ne s’achète plus que dans les endroits snobs et élitistes, alors qu’en Italie, la qualité est accessible à tous puisque la pâtisserie reste quelque chose de festif et populaire.

Nous continuons notre promenade dans les petites ruelles de la ville qui ne désemplissent pas. Il a beau faire nuit, on se rend bien compte qu’on évolue dans un décor unique. Les maisons, les palais, les églises, sont superbement éclairées, d’une lumière jaune, chaude, enveloppante, qui met bien en valeur la pierre fragile et légère de la ville. On va ainsi de surprise en surprise. Jusqu’à la Piazza del Duomo, où je reçois l’estocade finale.

3. Gallipoli

  La route qui va de Lecce à Gallipoli est assez chaotique : on passe par des zones industrielles ou commerciales très laides, on traverse des champs d’oliviers alignés en rangs d’oignons, on découvre des villas à peine construites et déjà stoppées dans leur chantier. Aux confins de cette plaine sans charme, on arrive enfin à Gallipoli, où l’on peut garer sa voiture sur un parking gratuit, ce qui est plutôt assez agréable. Ce qui l’est moins, en revanche, c’est la route qui conduit jusqu’au centro storico : en l’absence de trottoirs, on manque à chaque instant de se faire écraser par les voitures ou des camions qui déboulent à tout berzingue ! On arrive enfin dans cette ville qui, on est bien obligé de le reconnaître, porte bien mal son nom (Kallipolis, en grec, c’est la belle ville). On en serait presque à pourrir le collègue qui nous a recommandé d’y faire une halte… Ce ne sont que de petites maisons chaulées, qui alternent avec des crépis de toutes les couleurs, mais sans charme. On cherche dans Le Routard ce qu’on va bien pouvoir se mettre sous la dent et l’on comprend pourquoi la ville nous fait déjà si mauvaise impression : « Gallipoli, c’est le petit Saint Trop’ du Salento. » Tout est dit !

Alors, comme il fait beau et chaud, on profite du soleil, en restant à l’extérieur de la ville, qui s’étend le long d’une presqu’île, au-dessus de remparts fortifiés. C’est tout un spectacle que celui de ces pêcheurs qui, sur la grève, raccommodent leurs filets dans leur barque. La mer est d’un bleu parfait, si bien que lorsque je finis par découvrir la spiaggietta de Gallipoli, je ne résiste pas à aller piquer une petite tête, bien que les abords ne soient pas très ragoutants. Et c’est seulement après mon baptême dans la mer ionienne qu’on se décide enfin à entrer dans les terres. On emprunte l’artère principale (via Roma), et là c’est le désastre : ce ne sont que de vilains restaurants et d’affreux magasins de souvenirs. La cattedrale, qui renferme une multitude de tableaux (106 à ce qu’on dit), est fermée. Il est midi, mais on n’attendra pas le milieu de l’après-midi pour voir les portes s’ouvrir, d’autant qu’on n’a aucune indication sur les horaires d’ouverture, signalés nulle part ! On se console alors avec la merveilleuse façade baroque, de type jésuite, habitée par deux saints magnifiquement sculptés, dont un monumental Saint Sébastien qui ne peut que frapper le spectateur par sa pose lascive.

Juste à côté du Duomo, on repère également une petite boulangerie, qui vend un délicieux pain aux olives noires… avec noyaux (la patronne, prévenante, me dit de faire attention à ne pas me casser les dents). Je remarque également une coppa di testa (sorte de fromage de tête qui se débite en fines tranches) que l’on finira par déguster sur un banc, juste à côté de la cathédrale. Et pendant que l’on saucissonne, on observe la sulfureuse serveuse de café, en face de la cathédrale, qui fait son grand numéro de charme, au moment où passe un superbe Italien qui promène son chien, mais qui la regarde à peine. Ce dernier entre dans le Caffè, sur la porte duquel on peut lire : granite da vero limone (sous-entendu : pas au sirop de citron). Il n’en faut pas plus pour que j’aille les tester, ces fameuses granite, qui sont à la vérité excellentes, avec un goût très prononcé de citron, mais aussi deux fois plus chères qu’à Naples. 

4. Nardò

Dans les environs de Gallipoli, un peu plus enfoncée dans les terres, se trouve la ville de Nardò, connue pour sa fameuse Piazza Salendra, une des plus jolies places baroques des Pouilles. Certains trouveront la réputation peut-être un peu exagérée, en raison de l’état de délabrement assez avancé des demeures et palais, mais quand on se retrouve devant ces murs colorés, le charme opère indiscutablement. En semaine, on ne croise personne dans les rues, ou presque : juste quelques jeunes qui sirotent un verre à une table de café. La place possède une forme tout à fait irrégulière ; elle est bordée par une belle église baroque, un Sedile de style Renaissance (l’ancien siège municipal de la ville), un bâtiment public – le tribunal – avec des colonnes blanches. Et au milieu de cette place, une grande guglia, dans le plus pur style napolitain (è bella la colonna ? me lance un jeune Italien qui me voit la photographier). De l’autre côté de la rue, la cathédrale avec une fontaine représentant un taureau (et non un bœuf) comme signe de fertilité. Une légende rapporte en effet qu’un taureau fit jaillir une source d’un coup de sabot et qu’à cet endroit précis, naquit la ville de Nardò… Beaucoup d’églises aux alentours, mais la plupart sont fermées… On déambule dans ces petites ruelles labyrinthiques, peuplées de chats faméliques, avec parfois une forte odeur d’urine qui prend à la gorge, signe qu’il n’a pas plu depuis longtemps… 

On aperçoit une pastèque écrasée, une réplique du pont des soupirs et, sur le fronton d’une école, l’inscription suivante : « Chi non è pronto a morire per su fede, non è degno di professarla. ». La ville n’est pas d’un intérêt exceptionnel, en dehors de la façade de l’église San Domenico, rythmée par une profusion de personnages étranges, faunes, cariatides et atlantes, qui soutiennent des vases sacrés reliés par des guirlandes de fruits et légumes et en dehors, bien sûr, de la fameuse place baroque qu’on ne résiste pas de revoir une seconde fois. Comme beaucoup de villes des Pouilles, Nardò possède aussi un grand château aragonais, tout à fait démesuré, qui témoigne de la domination espagnole passée. Pas grand-chose à visiter à l’intérieur, puisque le château sert de local aux services municipaux. Mais il faut prêter attention au petit cortile et au grand balcon en pierre, soutenu par des personnages bizarres censés chasser le mauvais sort (c’est à cette occasion que nous apprenons ce que veut dire apotropaïque). Enfin, le château comporte sur son flanc un jardin botanique qui ouvre à 16 heures : c’est précisément lorsqu’on entend le bruit des chaînes que l’on comprend qu’on peut s’y engager. Mais on n’y reste pas longtemps, en raison du brouhaha qui y règne et des colonies de moustiques qui font assaut sur mes mollets. 

5. Porto Cesareo

La route qui conduit de Nardò à Porto Cesareo est déjà un peu plus intéressante. On traverse des champs d’oliviers séparés par de petits murets en pierres, bordés de figuiers de barbarie. On remarque que de petits feux sont allumés en lisière des routes, d’où, parfois, cette odeur assez délicieuse de broussaille calcinée… Et l’on finit par atteindre cette station balnéaire pour le moins insolite, composée d’un habitat composite qui fait penser un peu à l’Amérique latine, avec des maisons très différentes, aux couleurs flashy, qui n’excèdent jamais plus de deux étages. Il y a quelque chose d’étrange à déambuler dans ces zones désolées, qui doivent être surpeuplées l’été, mais qui revêtent un caractère fantomatique dès que la saison estivale est passée. On a l’impression d’arriver à contretemps, la plupart des maisons ont leurs fenêtres barricadées et leurs volets fermés ; certaines villas sont rutilantes, d’autres fatiguées, voire carrément abandonnées. Le bord de mer n’est vraiment pas très beau, la plage ressemblant à un marais tout crapoteux, avec des détritus et des algues marines qui prolifèrent… 

Quant au mobilier urbain, bancs, lampadaires, tout est en piteux état, comme à Naples. 
À l’issue de la promenade, on aperçoit une rue commerçante un peu plus animée, avec une foultitude de poissonniers, qui brandissent leurs trophées de la mer.
La marchandise est alléchante : je jette mon dévolu sur deux filets d’espadon qui sont quasiment donnés (16 euros le kilo, quand c’est 40 à Paris), que l’on mangera le soir même avec de la chicorée, et sur de petits poissons fraîchement péchés (à le voit à leur raideur parfaite) que l’on fera poêler le lendemain, avec une fricassée de pleurotes ! 

Intermède leccese 

Je crois que ce que j’aime le plus à Lecce, en dehors de ses gâteaux, c’est la couleur de la pierre. Une pierre tendre et blonde, comme la croûte d’une galette dorée au jaune d’œuf. Il faut voir d’ailleurs les Italiens vous parler de leur pierre – la pietra leccese comme ils disent. Ils l’aiment comme quelque chose de charnel, ils en parlent comme si c’était un biscuit, en raison de son caractère extrêmement délicat et fragile. En effet, si vous vous promenez dans Lecce, vous voyez que certains porches, certaines corniches, sont abimés, effrités… Autrefois, on protégeait la pierre en faisant pipi dessus – l’urine a des propriétés qui sont excellentes pour la conservation de la pierre. Mais comme les gens ne font plus pipi sur la pierre, eh bien celle-ci a tendance à s’effriter.
 
1. Via Alami. 2. Museo del Teatro Romano. 3. Via delle Benedetine. 4. Piazza del Duomo. 5. Piazzetta Ignazio Falconieri. Détail du balcon. 6. Corte dei Pandolfi. 7. Piazzetta Sigismondo Castromediano. 8. Corte dei Mesagnesi. 9. Piazza del Duomo. 10. Municipio. 11. Chiostro della Chiesa Santi Nicola e Cataldo. 12. Viccolo Cavallerizza. 

Lecce est la seule ville du Salento où les maisons, les palais, les églises, étincèlent à ce point, pour une raison assez simple, c’est que le sol est pourvu de carrières de calcaires, un calcaire d’un type particulier, malléable, doré et adapté à la sculpture. Les artistes ont su tirer parti de ces ressources lorsqu’ils ont bâti les églises baroques qui sont très richement décorées, tant à l’intérieur, avec des baldaquins et des autels aux colonnes torsadées recouvertes de guirlandes végétales, qu’à l’extérieur, avec une profusion de personnages mythologiques et fantastiques qui en rythment si étrangement les façades. Ce qui est fascinant, c’est qu’en fonction des heures de la journée, et aussi des saisons, nous dit-on, cette pierre revêt différentes teintes, différentes nuances, qui vont de la couleur du sable blanc à celle du miel doré. La nuit, la pietra leccese n’est pas moins belle que le jour : l’éclairage nocturne la met au contraire remarquablement en valeur.
Un matin que j’étais parti seul pour photographier les bâtiments les plus remarquables de la ville, je sentis que quelqu’un m’observait sur le trottoir, mais je fis comme si de rien n’était, et je continuais de mitrailler le Palazzo di Giustizia, les bâtiments mussoliniens environnants, le Sant’Oronzo bénissant, etc… Jusqu’à ce que je détourne finalement mon attention et remarque une femme en train de me dévisager, l’air de dire : « Io lo conosco questo qui...dove l’avrò visto ? » Soudain, je m’écriai : Federica ! C’était une historienne de la danse, que j’avais renseignée quelques mois plus tôt à la bibliothèque de l’Opéra, et qui m’ouvrit grand ses bras pour que je vienne la saluer, non sans me tapoter l’épaule et lâcher au passage quelques carino et autres tesoro… Ça aussi c’est la magie de l’Italie… Quand vous aidez un lecteur parisien lambda, vous pouvez être à peu près certain qu’il daignera à peine vous remercier ! Faites la même chose avec un Italien ou une Italienne, et vous serez fêté comme un prince !

6. Otranto

Quand on arrive à Otrante, on se réjouit un peu trop vite en découvrant un grand parking vide qui laisse penser qu’on va pouvoir garer sa voiture sans galérer. Hélas, on ne tarde pas à découvrir que celui-ci est payant, à toute saison et à toute heure de la journée… On fait donc marche arrière et on s’en va chercher une place ailleurs, non sans pester. Je me demande si les élus ont toujours bien conscience de cela : le souvenir qu’on garde de leur ville dépend presque toujours de la première impression qu’elle nous laisse. Et à Otrante, on a l’impression que la première chose que les élus songent à nous dire, c’est quelque chose comme : « Payez, ou bien allez vous faire foutre ! »
La baie d’Otrante ne manque pas de charme, mais la profusion de bars, de snacks et de mauvais restaurants qui déploient leur terrasse tout le long de la plage gâte un peu les choses. À l’une des extrémités de la ville, se trouve une église, bordée de figuiers incrustés dans la roche. On entre, non sans être un peu surpris par le mobilier liturgique : l’autel ressemble à la proue d’un navire, le grand lustre est monté sur un gouvernail, les candélabres se tortillent comme des hippocampes… On a même suspendu des filets de pêche entre les différentes stations pour rythmer le chemin de croix ! En sortant de l’église, on aperçoit au loin un marché couvert, on s’y précipite naturellement, avec tout le zèle imaginable, mais on ne trouve que des produits avariés sur lesquels des Anglais jettent leur dévolu. Le centre médiéval n’est pas davantage épargné : en se faufilant dans les petites ruelles qui montent et qui descendent, on ne voit, là encore, que des pièges à touristes, avec des produits touristiques hyper bas de gamme. 

À notre grand regret, la cathédrale est fermée. On ne verra donc pas son célèbre pavage en mosaïque qui est, paraît-il, à pleurer. Mais on se consolera avec la rosace et le portail Renaissance. Dans cet océan de cochonneries, on parvient à trouver une boulangerie ouverte, qui vend du pain typiquement leccese (ce pain orangé qui a pris la couleur des tomates, des poivrons et des aubergines qui en constituent la riche garniture), ainsi que de délicieux pâté aux herbes (serait-ce des friarielli ?). On limite les dégâts en renonçant à la visite du château aragonais et l’on se dit alors qu’on serait mieux inspiré d’aller à Leuca. 

7. Leuca

La route qui va d’Otranto à Leuca est considérée comme l’une des plus belles du Salento, avec ses falaises bordées d’oliviers et de pins parasols. C’est sur cette partie du littoral, dit-on, que les constructeurs automobiles réalisent des films publicitaires pour promouvoir leur dernier produit. Mais la réputation en est très usurpée : quand on connaît les routes en corniche du Cap Corse ou du golfe de Girolato, on ne peut que faire la fine bouche après ! Cela dit, des surprises ne sont pas à exclure, comme avec le Palazzo Sticchi, une luxueuse villa de style mauresque, construite à la fin du XIXe siècle sur la commune de Santa Cesarea Terme, à seulement une petite vingtaine de mètres au-dessus du niveau de la mer. Il s’agit d’une magnifique demeure de deux étages reliés par deux escaliers aux motifs géométriques qui aboutissent à une grande loggia, avec un gigantesque dôme au sommet, au crépi bien défraîchi.
On retrouve de semblables demeures à Leuca, construites au début du siècle dernier, quand sévissait la mode néo-mauresque. Ces maisons aujourdhui mal entretenues sont comme les vestiges d’une splendeur passée, qui rappelleront à certains cinéphiles la maison-fantôme de Norma Desmond dans Boulevard du crépuscule. Est-ce quici aussi danciennes gloires recluses y ont trouvé refuge ? Il faudrait pour cela se hasarder à grimper l’escalier...
Juste avant d’arriver dans cette ville qui est située sur la pointe la plus extrême de la péninsule, où se rejoignent l’Adriatique et la mer ionienne, on cherche à rejoindre la basilique Santa Maria di Leuca, bâtie sur un promontoire qui surplombe d’un côté la mer et de l’autre la ville. Le lieu ne manque pas de majesté, avec sa très vaste place, son magnifique phare entièrement chaulé et sa statue insolite de Benoît XVI.


C’est une ambiance complètement différente qui règne à Leuca, ville fantôme par excellence, et à l’habitat composite. L’été, ça doit grouiller de monde, mais dès le mois d’octobre, tous les vacanciers sont partis et les commerçants n’ont fait que leur emboîter le pas. Les terrasses des paillotes ont été démontées, il ne reste plus qu’une vague ossature métallique sur la plage, et un amoncellement de lambourdes qui en gâte le cadre. En s’enfonçant un peu plus dans la ville, on passe encore devant des demeures luxueuses et prétentieuses qui côtoient des villas plus anciennes aux crépis fatigués qui semblent pour le coup abandonnées. Arrêté de plein fouet par l’odeur sublime d’un figuier chargé de fruits, je n’hésite pas à enjamber un de ces jardins, pour aller y puiser mon butin. 

Intermède leccese

Retour chez Natale. J’ai vu ce soir la patronne préparer les fichi secchi. Les figues sont coupées en deux, fourrées de fruits secs et de fruits confits, puis refermées, et c’est le sirop de lauriers dans lequel on les trempe qui fait ensuite la jointure. Quelques feuilles de lauriers sont délicatement parsemées sur ces merveilles pour ajouter une petite touche de poésie. À vous ensuite de choisir si vous préférez déguster ces fichi secchi ou bien nature ou bien enrobées de chocolat. 

8. Ostuni

Lorsque nous sommes partis à Ostuni, petite cité perchée sur une jolie colline entourée d’oliviers, à quelques kilomètres seulement des plages de sable fin, les éléments étaient déchaînés. J’avais d’abord prévu d’aller me baigner, mais la mer qui était démontée devait m’inciter à faire marche arrière. Au moment de rentrer dans le véhicule pour faire demi-tour, un vent à décorner toutes les vaches de la terre s’engouffre dans la voiture et fait claquer la portière contre une pierre. Je sors un peu inquiet, je fais le tour du véhicule, je ne peux que constater les dégâts : la portière est toute cabossée ! Bref, je me dis que je vais me faire aligner et que je n’aurai plus qu’à payer la franchise de 1000 euros puisque je n’ai pas pris l’extension de garantie ! On arrive à Ostuni encore un peu sous le choc et l’on gare la voiture sur le grand parking à l’entrée de la ville, un parking gratuit entre le 15 septembre et le 15 juin. Le vent nous empêche de marcher sur la corniche et d’admirer plus longtemps la vue dégagée sur la plaine, avec ce magnifique dégradé qui va du vert tendre des oliviers et au bleu profond intense de l’Adriatique.

On rentre dans les petites rues et l’on tombe assez rapidement devant le parvis de la cathédrale Santa Maria Assunta. 
Bizarrement, l’entrée dans l’église est payante, comme à Venise. Mais la comparaison avec la Sérénissime s’arrête là car pour 1 euro, on n’aura le droit à ne voir que des croûtes ! L’église est vraiment beaucoup plus belle à l’extérieur qu’à l’intérieur, surtout pour sa façade, qui s’achève sur un jeu insolite de lignes concaves et convexes, et au milieu, sa belle rosace, finement ciselée, qui est un modèle d’élégance et de légèreté. Le village est joli et ne manque pas de charme, avec ses petites maisons blanches, mais Ostuni est un haut lieu du tourisme des Pouilles, ce qui fait qu’il ne présente finalement pas un grand intérêt : tous les commerces ouverts sont conçus uniquement pour accueillir les touristes, leur soutirer quelques euros. Il y a un peu plus de vie et d’animation sur la Piazza della Libertà, mais c’est en vain que l’on cherche une pizzeria, une salumeria, une panetteria, bref quelque chose d’authentique. Las, on se résigne à rejoindre Martina Franca. 

9. Martina Franca

Martina Franca est un nom qui fait rêver : l’été, au mois de juillet, la ville devient le théâtre d’un important festival d’opéra, qui s’est spécialisé dans la redécouverte des ouvrages tombés dans l’oubli. Les représentations ont lieu dans la cour d’honneur de l’ancien palais ducal, situé Piazza Roma, qui est maintenant le siège de l’hôtel de ville. C’est ici, par exemple, que Franco Fagioli s’est produit à de multiples saisons et que les fagiolistes de tout poil ont pu l’entendre dans Aureliano in Palmira de Rossini en 2011 ou Artarserse de Hasse en 2012. L’objectif, en allant à Martina Franca, était de prendre mes marques avant un éventuel retour musical dans les Pouilles… Il y a deux ans, il se murmurait notamment que Franco Fagioli et Cecilia Bartoli allaient donner un récital commun… et finalement il n’en avait rien été. Ce projet est-il définitivement abandonné ou simplement ajourné ? Toujours est-il que je prends l’information très au sérieux… Un second objectif nous tenait à cœur : déjeuner, après notre piteux échec à Ostuni. Hélas, notre arrivée devait, encore une fois, coïncider avec l’heure de la sieste : la seule pizzeria ouverte, sur la très jolie Piazza Maria Immacolata, refusa de nous servir. Ce ne fut pas faute d’essayer et d’insister. La serveuse, par dépit, se tourna alors vers son patron, vautré dans une chaise, qui répondit non, définitivement. On fit alors le tour de la ville à la recherche d’une autre pizzeria, mais toutes les autres étaient fermées. Les rares à être encore ouvertes, avaient leur four éteint. Le seul commerce ouvert était une pasticceria, où l’on prit un caffè lungo en raflant au passage quelques gâteaux… corrects, sans plus. Le grand pâtissier de la ville, le Caffè Tripoli, étant lui aussi fermé ! 

Que retenir d’autre sur de Martina Franca ? La ville est magnifique, elle possède une très jolie place, avec une superbe cathédrale, sur la façade de laquelle est sculpté un cheval cambré, très théâtral, ce qui est tout de même un motif assez inhabituel sur un bâtiment religieux. Les façades des maisons alternent de blanc, d’ocres, avec des balcons en fer forgé et des frontons très richement décorés. Autre information importante : la ville est relativement préservée des flux touristiques, on croise très peu de boutiques de souvenirs et autres magasins d’horreurs. Une seule église ouverte sur notre passage : Santa Maria delle Carmine, remarquable pour sa coupole baroque. 

10. Locorotondo 

Entre Martina Franca, Cisternino et Locorotondo, le paysage commence à devenir intéressant, il se met à verdir, à onduler et à offrir de jolis contrastes, entre la terra rossa et le vert tendre des vergers d’amandiers et des frondaisons d’oliviers. La route est parsemée de trulli, ces fameuses huttes blanches, aux toits en pointe, qui ressemblent à la maison des Schtroumpfs et qui se visitent dans le village d’Alberobello, qui est devenu en quelques années la grande attraction touristique du coin. Flairant que la ville est un peu le San Gimignano des Pouilles, on se contente de Locorotondo, qui a le charme et l’exotisme d’Alberobello, les touristes en moins. La ville est un peu trop bien ripolinée à notre goût, mais se trouvant sur la crête d’une montagne, on goûte son jardin suspendu, au sommet duquel on embrasse toute la vallée d’Itria. 

Intermède leccese
 
Moi qui ai toujours voulu contempler les toits de Lecce avec la même hauteur de vue que la girouette du campanile du duomo, mon objectif est à moitié atteint, ce soir-là, grâce à mes amis leccesi que j’ai croisés quelques jours plus tôt et qui m’invitent prendre le café sur les toits du Palazzo Rollo, là où l’un des deux a le privilège de loger. Nous sommes seuls sur cette immense terrasse, à grignoter quelques gâteaux aux amandes raflés au Caffè Alvino, sous la bénédiction de Sant’Oronzo qui veille doucement sur nous.

On papote jusqu’à la tombée de la nuit, puis on file dans une pizzeria, soi-disant la meilleure de la ville. On ne prend pas de dessert, car on se réserve pour la zuppa inglese de Natale, qui ne fait son apparition que le samedi soir. Et l’on succombe encore au passage devant deux pasticciotti, que l’on emmènera avec nous le lendemain à Bari. Il paraît que les gens viennent de Bari jusqu’ici pour ces pasticciotti leccesi 

11. Torre dell’Orso et Frassanito

Alors que les températures ne fléchissaient pas et qu’il continuait à faire indécemment beau, j’éprouvais très fort l’envie de me baigner, mais je rêvais d’un cadre un peu plus glorieux que celui de Gallipoli. En tapant sur Google : « le migliori spiagge della Puglia », le palmarès des 10 plus belles plages s’afficha. Mon choix se porta alors sur Torre dell’Orso, située à moins d’une trentaine de kilomètres de Lecce. On arriva d’abord dans un village balnéaire un peu dead zone, où des dizaines de petits vieux étaient rassemblés dehors, pour l’apéritif. Ils jouaient aux cartes, torse nu, la peau tellement caramélisée qu’on avait l’impression qu’ils concouraient à celui qui, le premier, aurait son mélanome !

Torre dell’Orso fut une grande déception : la plage est absolument sans intérêt et d’une grande saleté : les vagues charrient des sacs plastiques qui viennent s’échouer lamentablement sur le sable. Comble de l’horreur, je me suis retrouvé avec deux petites boulettes de mazout sous chaque pied, chose qui ne m’était encore jamais arrivée ! On tenta un repli stratégique vers Frassanito, une petite plage plus au Sud, avant de l’abandonner, lorsqu’on découvrit, au terme d’une route jonchée d’ordures, une plage d’une effroyable puanteur, avec des pêcheurs sur les rochers. 

12. Bari

J’ai tout de suite aimé Bari, dès que j’ai garé ma voiture, aux abords de la gare. Enfin, je me retrouvais au milieu d’une grande ville, avec du monde et de l’animation dans les rues, après avoir sillonné pendant plus d’une semaine des villages d’un calme presque effrayant. Je trouvais par ailleurs à Bari de petits airs de Naples, ce qui n’était bien sûr pas pour me déplaire… La vieille ville, avec ses petites ruelles étroites, son linge suspendu aux fenêtres et ses bassi où vivent des familles entières, fait vraiment penser au quartier espagnol (les ordures en moins), tandis que les rues impeccablement tirées au cordeau du centre moderne, pourraient faire penser à celles qui se déploient de part et d’autre de Spaccanapoli. Mais Bari a aussi sa spécificité : on perçoit ici plus nettement qu’ailleurs l’influence de l’Orient, notamment sur certains bâtiments qui font penser à des mosquées et à maints détails architecturaux qui rappellent que la ville a été un émirat au Moyen Âge. Et ce qui m’a le plus frappé, c’est l’odeur du poisson grillé, qui emplit le quartier de la vieille ville, et ce à toute heure de la journée, ce qui n’est d’ailleurs pas sans soulever l’appétit du voyageur. Lequel prend un plaisir infini à arpenter ces rues animées, où règne une odeur mélangée de cuisine et de lessive, avec des gens qui hurlent à tous les coins de rue, comme dans un film de Pasolini… 


On passe parfois devant des vieilles dames habillées en noir, qui sont assises sur de misérables chaises, à côté de séchoirs, sur lesquels reposent du linge et des pâtes. Dans le centre plus moderne, c’est une ambiance complètement différente. Les enseignes des grands magasins se disputent l’attention des touristes, russes essentiellement, qui égrènent la ville, il y a même certaines devantures de restaurants en caractères cyrilliques, ce qui est un effet direct de la low-costisation du trafic aérien (à Bergame, c’était la même chose).

Aux abords du grand château aragonais, on aperçoit d’excellents restaurants de poissons, où s’entassent des familles entières qui mangent des fruits de mer, et où l’on aimerait bien atterrir à notre tour, s’il restait un peu de place et, surtout, si l’on n’était pas déjà en train de couver les premiers symptômes d’une indigestion. 

J’avais eu la faiblesse, quelques minutes plus tôt, d’entrer dans une gelateria et d’en ressortir, avec trois pasticciotti leccesi qui avaient l’air incroyablement plus appétissants qu’à Lecce… Entendez par là : plus gros et plus variés ! Chez Natale, en effet, les pasticciotti étaient garnis uniquement à base de crema tradizionale (une sorte de crème pâtissière qui cuisait en même temps que la pâte du biscuit). Ici, il y avait des pasticciotti à la ricotta, au chocolat, à l’amarena… Il y en avait même à la crema di limone (avec des amandes grillées effilées), etc. Bref, c’était le miracle de la multiplication des pains et je ressentais comme une impérieuse nécessité de passer tous les parfums de pasticciotti à l’épreuve expérimentale. Là aussi, les pasticciotti étaient tièdes et la dialectique entre le croquant de l’enveloppe et le fondant de la crème était juste extraordinaire. Pour ceux que cela intéresse, voici la seule adresse à retenir : Pasticceria - Gelateria Martinucci, Piazza Mercantile, 3.

C’est donc l’estomac malmené que l’on visite la basilique San Nicola, qui conserve les dépouilles du saint. Le bâtiment est vraiment étrange, avec ses arcs insolites qui se déploient au-dessus de la nef, lesquels ont été ajoutés au XVe siècle, après le violent tremblement de terre de 1456 qui avait endommagé l’édifice. Ils masquent le plafond, en stuc et en or, qui est lui plus tardif. On remarque aussi dans cette église la première peinture vraiment intéressante du voyage, une Sainte conversation de Vivarini, qui rappelle que de nombreux artistes vénitiens venaient travailler à l’époque dans les Pouilles. Mais c’est dans la crypte que le flot des fidèles s’engage : nous croisons beaucoup de femmes voilées (des catholiques et des orthodoxes) qui hurlent, qui prient, qui chantent en chœur devant les dépouilles de Saint Nicolas…

Le soir, la Piazza Mercantile et la Piazza del Ferrarese redeviennent vraiment très animées. En communiquant, elles forment un campo qui, par son allure, ses dimensions, peut vraiment entrer en rivalité avec le Campo Santa Margherita de Venise. Le dimanche soir, il y autant de monde dans les rues que le samedi soir à Lecce. On voit tante mamme qui font frire de la polenta dans des grandes bassines d’huile bouillante et des couples d’amoureux autour d’elles qui attendent d’être servis. Les gens sont assis sur des parapets en train de discuter ou simplement de déguster une glace. On retrouverait presque un semblant de faim, en voyant tous ces gens qui mangent dans la rue… Mais où aller ? Tout a l’air si bon, si appétissant… Je vois soudain une pizzeria et un pizzaiolo à l’affût… (Il Veliero, Piazza del Ferrarese, 9) Je jette un coup d’œil à la carte, je vérifie sil s’agit d’un four électrique ou d’un four au feu de bois... En effet, tout amateur de pizzas se fait sémioticien dès lors qu’il lui incombe la tâche de choisir une pizzeria inconnue et recommandée par personne. Et ce qui fait pencher la balance ici, c’est le ventre du pizzaiolo, lequel est souvent un excellent signe, puisque les gros pizzaioli ont tendance à servir généreusement les clients comme s’ils se servaient eux-mêmes. C’est la même chose chez un glacier, si vous avez le choix entre deux serveuses, il vaut mieux toujours aller vers la plus boulotte. À Lecce, par exemple, je cédais mon tour quand ce n’était pas la bonne serveuse, en prétextant que mon choix n’était pas encore arrêté. À Bari, pas besoin de mettre en œuvre pareilles stratégies puisque le gros pizzaiolo est le seul maître à bord. Quelques minutes plus tard, me voilà avec une pizza napoletana brûlante, excellentissime, sans doute une des meilleures pizze que j’ai mangées, avec de la sauce tomate fraîche, des morceaux de mozzarella. Une pizza cependant deux fois plus chère qu’à Naples, au prix insoutenable de 4 euros… Ah l’Italie… Pas de doute, il me faudra impérativement revenir à Bari pour tester les autres parfums, car ces deux jours sont loin de m’avoir suffi ! Mon imagination prend ensuite le relais et se plaît à imaginer que le long des immenses rues de Bari se distribuent mille et un trésors culinaires qui appellent de toute évidence un nouveau voyage pour être méthodiquement testés, décrits, signalés, puis “sacrifiés à mon ardeur de l’étiquetage et ma passion du catalogage”!