vendredi 30 août 2013

Mon été avec Montaigne

Au tout début des vacances, alors que nous discutions de nos romans préférés, mon amie Agnès m’avait suggéré de présenter sur mon blog ma propre sélection de livres pour l’été. C’est donc avec un léger contretemps, je l’admets, que je vais répondre à sa demande en ouvrant aujourd’hui les portes de ma « montaignothèque » – un terme que j’emploie en référence à ma « haendelothèque » que j’ai déjà présentée et mise à disposition de tous ceux qui, dans la vie de tous les jours, ne savent pas très bien à quel Messie se vouer… Il y a toutefois entre Haendel et Montaigne une différence capitale, c’est que le premier a composé plus d’une centaine d’œuvres vocales, alors que le second n’est l’auteur que d’un seul livre : les Essais. Ma montaignothèque, à la différence de ma haendelothèque, n’est donc pas un inventaire de toutes les éditions des Essais, mais une collection (dans un état encore très embryonnaire) de tous les commentaires que je possède sur les Essais. Que je vous explique donc comment m’est venue cette étrange idée…

Tout d’abord en lisant Montaigne ! Je m’y suis attelé l’an dernier, non sans penser, au départ, que je m’attaquais à un gros poisson. Je croyais, en effet, que la compréhension d’une œuvre comme celle-là requérait des efforts insurmontables et une maîtrise de la langue du XVIe siècle qui, pour une bonne part, me faisait défaut. Sans doute, gardais-je le goût de mes années de lycée et de ces professeurs qui nous font plancher sur des textes philosophiques alors qu’on a encore le front tout couvert d’acné ! Oubliant ces mauvais souvenirs, j’ai donc fait mes premiers pas dans Montaigne en m’appuyant sur deux béquilles, c’est-à-dire en utilisant deux éditions différentes, mais complémentaires. La première, chez Arlea, que je possédais déjà, avait l’avantage d’offrir un texte dans une orthographe rajeunie, avec des expressions modernisées signalées entre crochets, plutôt que dans des notes de bas de page qui ont tendance à alourdir et contrarier la lecture. La seconde, à l’inverse, présentait le texte dans sa version originale, avec une introduction, une chronologie, un catalogue des livres de Montaigne, des notices historiques placées en tête de chaque chapitre, des notes de bas de page délivrant l’explication des termes vieillis et la traduction des citations, des balises dans le texte signalant les différentes strates d’écriture et un index général. Je pouvais donc, selon l’humeur du moment, naviguer d’une édition à l’autre, mais très vite, en parcourant les premiers chapitres du livre I, mes craintes se sont dissipées : j’ai compris qu’il n’y avait en fait qu’à se jeter dans le bain pour voir que Montaigne nous tendait grand les bras. J’ai donc cessé de m’alarmer inutilement, en abandonnant la première édition « pour les nuls », au profit de la seconde, à savoir celle de Pierre Villey. Queneau avait raison : « C’est en lisant qu’on devient liseron ! » 

Par le plaisir qu’il me procurait, ce texte a commencé à devenir pour moi ce qu’il est devenu pour d’innombrables lecteurs dans tous les pays et à toutes les époques : un livre précieux et indispensable, qu’on porte sur soi comme un livre d’heures. À peine venais-je d’ailleurs de finir de le lire que j’éprouvais déjà l’envie de le relire, à la façon du Révérend Père Camus qui, dans ses Diversitez (1613), notait ceci : « Je l’ay leu mille et mille fois et ne le peux manier qu’à livre ouvert, je n’y trouve tousjours que des graces nouvelles et descouvre des secrets qui m’avoeint eschappés aux premieres lectures, jamais livre ne me pleust tant, ne m’ennuya moins. » Comme beaucoup de lecteurs, le Père Camus n’entendait pas en rester là, et après avoir mâché et remâché cette œuvre, il en était presque arrivé à se persuader qu’il n’y avait que lui qui était en mesure de bien la comprendre. Il disait un peu plus loin : « Ce livre veut estre leu, et releu, avant qu’on y morde : il faut casser la noix, et l’esplucher avant qu’en tirer le bon. Il est de ces espices qui veulent être cassées pour être employées. Il le faut bien mascher avant que l’avaller. Il est impossible de le cognoistre à l’abbord ; il a plus en derriere qu’au frontispice. Ce n’est pas tout de le lire entier, il faut une révision, et des cures secondes et tierces. Ce chasteau ne se rend pas à nostre mercy à la première batterie : beaucoup s’en sont desgoustez à l’abbord, et c’est un signe de la valeur de cet ouvrage. » Le Père Camus ne rêvait que d’une chose : disputer à Marie de Gournay le monopole de l’interprétation qu’elle revendiquait sur les Essais. Elle aussi s’était enflammée quelques années plus tôt à la lecture de ce texte, mais elle avait l’avantage sur le Père Camus d’avoir été adoubée par Montaigne lui-même qui, touché par l’affection qu’elle lui avait témoignée, avait décidé d’en faire sa fille d’alliance et de lui confier l’édition ses Essais après sa mort. On comprend alors pourquoi le Père Camus tenait tant à faire de cette œuvre une citadelle imprenable. Il avait besoin, en effet, de déclarer le texte obscur, de l’entourer de ronces, avant de se proposer de l’éclairer…

Marie de Gournay, à l’inverse, avait suivi une voie toute différente. En bonne VRP de Montaigne, elle s’était attachée, dès le début du siècle, à effacer le caractère abscons des Essais en traduisant par exemple toutes les citations latines et grecques. C’est que, pour intéresser le maximum de lecteurs, il fallait en effet chasser le bilinguisme des Essais et supprimer les nombreux latinismes et gasconismes. Un « choc de simplification » était donc en marche qui devait aboutir, au siècle suivant, aux premières « réductions » des Essais : Montaigne fut alors découpé en rondelles. On se mit à détacher ses plus belles phrases, à les ériger en maximes et à les reproduire dans des recueils qui ont servi de bréviaires à des générations d’honnêtes gens. Cette démarche, promise à une longue fortune éditoriale, a connu de multiples avatars, des Pensées de Montaigne propres à former l’esprit et les mœurs, éditées en 1700 par un certain Artaud, jusqu’aux fameuses Pilules à l’extrait de Montaigne, préparées en 1908 par le docteur Pic. À toutes les époques, on le voit, Montaigne a eu de nombreux adeptes, qui ont pris fait et cause pour son œuvre et qui se sont attachés à réduire par tous les moyens possibles la distance, supposée ou réelle, qui pouvait exister entre lui et ses lecteurs potentiels. Le phénomène s’est bien sûr amplifié avec le développement des moyens de communication modernes et, de nos jours, Montaigne est célébré un peu partout, y compris sur les ondes radio. Pas plus tard que l’an dernier, le directeur de France Inter (qui voue lui aussi, comme je l’ai appris, un culte à Montaigne) a proposé, à une heure de grande écoute, une série de chroniques à Antoine Compagnon, retransmises juste avant les infos de la mi-journée. D’après Philippe Val, le professeur au Collège de France aurait accepté cette offre « avec un large sourire de contentement ». Mais l’intéressé dément cette version qui cadre mal, en effet, avec le personnage : « L’idée m’a semblé très bizarre, et le défi si risqué que je n’ai pas osé m’y soustraire. D’abord, réduire Montaigne à des extraits, c’était absolument contraire à tout ce que j’avais appris, aux conceptions régnantes du temps où j’étais étudiant. À l’époque, l’on dénonçait la morale traditionnelle tirée des Essais sous la forme de sentences et l’on prônait le retour au texte dans sa complexité et ses contradictions. » Revenir sur un tel interdit, essayer de le contourner, c’était cela qu’Antoine Compagnon trouvait intéressant… Après s’être mis d’accord avec Philippe Val sur le choix de l’édition d’André Lally en français moderne, il s’est donc replongé dans les Essais et a enregistré ses 39 chroniques qui sont d’ailleurs toujours podcastables. Celles-ci viennent tout récemment d’être éditées. Le résultat est stupéfiant : Un été avec Montaigne s’est vendu en moins de trois mois à 60 000 exemplaires – une performance que toute la presse s’est empressée de saluer alors que l’édition est en plein marasme. Des chiffres de vente aussi flatteurs s’expliquent bien sûr par la puissance du média plus que par la notoriété du médiateur : une bonne partie de ceux qui ont entendu causer de Montaigne dans le poste l’été dernier ont voulu, en somme, acheter « la musique du film ».

Il ne faudrait pas en conclure, contrairement à ce qu’on a pu lire ici ou là, que ce succès soit le signe d’un quelconque retour en grâce de Montaigne. Pour une raison simple : c’est que l’auteur des Essais a toujours eu la cote, comme l’attestent de nombreuses études de réception. Son succès ne se limite d’ailleurs pas au seul cas de la France, mais concerne un grand nombre de pays. Il n’est que d’aller faire un rapide petit tour sur Twitter pour constater que, tous les jours, des centaines de twittos publient des citations de Montaigne, qui se déclinent dans toutes les langues : en anglais (« Living is my job and my art »), en italien (« Anche sul trono più alto del mondo, si sta seduti sul proprio culo »), en allemand (« Der Ehrgeiz ist nicht das Laster der kleinen Leute »), en espagnol : « El que no esté seguro de su memoria debe abstenerse de mentir », et même en turc : « İyi bir evlilik kör bir karı ve sağır bir koca ile olurdu. », etc. Ce succès n’a d’ailleurs rien d’étonnant : Montaigne est quelqu’un qui a vraiment parlé de tout, de la vie et de la mort, de la santé et de la maladie, du plaisir et de la souffrance, du corps et de l’âme, des hommes et des bêtes, des savants et des ignorants, des sauvages et des poètes, etc. 

Mais il ne s’est pas limité à des sujets aussi généraux. Il nous a entretenus aussi de ses cors aux pieds, de la couleur de sa moustache, des jeux avec sa chatte. Il n’a rien dissimulé, pas même les choses les plus intimes, comme la taille de son sexe, qu’il avait pourtant fort modeste… Si bien que Montaigne est le miroir de tout le monde : chacun peut y voire ses défauts et ses qualités. Mais si nous l’aimons à ce point, ce n’est pas parce que nous découvrons, au hasard d’une page, qu’il raffole des melons ou des plats en sauce, c’est plutôt parce qu’il porte sur lui-même un regard très particulier, plein d’humilité et d’autodérision, et sur les autres une remarquable leçon d’anthropologie dont on se montra ô combien peu dignes par la suite. Montaigne avait conscience d’être un homme comme tous les autres, faible, distrait, rêveur, mais il savait aussi que par le simple fait d’élever la confusion de son être au niveau de la réflexion faisait de lui un être éminemment singulier : « Je me tiens de la commune sorte, sauf en ce que je m’en tiens. » Certains lui en ont fait grief, comme Pascal, qui l’a accusé de céder aux sirènes du narcissisme intellectuel : « le sot projet que Montaigne a de se peindre. » D’autres, au contraire, l’ont porté aux nues, comme Voltaire qui avait bien compris que c’était là un faux procès, et qu’en se peignant lui-même, Montaigne avait peint tous les autres hommes, qui y retrouvaient une parcelle deux-mêmes. Comme le dit Zweig, « d’avoir cultivé son moi, ne l’a pas rendu solitaire, mais lui a au contraire apporté des milliers d’amis ».

Mais revenons justement aux amis de Montaigne, du moins à ceux qui plaident sa cause, dans les livres ou à la radio. Qu’il s’agisse des médicaments du docteur Pic ou des chroniques d’Antoine Compagnon, un même combat les anime. Ils déclarent n’avoir pas d’autre ambition que de faciliter l’accès au texte et de fournir une œuvre qui soit comme un marchepied vers les Essais. J’ai pour ma part suivi un cheminement exactement inverse. Je suis d’abord parti de Montaigne pour aller ensuite vers ses nombreux glossateurs : c’était pour moi une occasion de prolonger ma lecture des Essais tout en découvrant des textes nouveaux. Les Essais étant un grand bâtiment, j’ai voulu revenir sur mes pas et m’attacher à certaines pièces isolées que j’avais un peu trop vite parcourues, en m’en remettant à la sagesse d’un guide. Mais comme partout, les compagnons de route qui offrent leur concours sont d’inégale valeur. Certains s’effacent devant le texte, d’une façon parfois si exagérée, que leur commentaire n’en est plus qu’une paraphrase ; ils sont tellement hantés par la peur de trahir leur auteur qu’ils se contentent de réciter leur Montaigne. D’autres, au contraire, se mettent si ridiculement en scène, gesticulent dans tous les sens, qu’ils finissent par parler plus fort que le maître de maison. Leur sémantique contredit leur pragmatique : croyant aider les lecteurs à lire Montaigne, ce sont eux qui constituent l’obstacle en s’interposant aussi peu opportunément – c’est de ce mauvais pas que j’ai voulu vous dégager en publiant ce guide de lecture. Mais il arrive aussi, vous verrez, que certains auteurs trouvent le ton juste et adoptent la bonne perspective, à tel point que les lire devient un immense plaisir, au moins équivalent à celui de lire Montaigne. À ceux qui me diront qu’il est maintenant trop tard pour se plonger dans ce texte, que les serviettes de bain et les parasols sont désormais remisés au placard des accessoires de l’été, je réponds, à l’inverse, qu’il n’y a pas de saison pour le lire et que les Essais peuvent aussi très bien se goûter au coin d’un feu. Essayez, vous l’adopterez…

Bonnet (Pierre), Bibliographie méthodique et analytique des ouvrages et documents relatifs à Montaigne, Paris, Slatkine, 1983.

Entre 1948 et 1982, Pierre Bonnet a consacré toute son énergie à la réalisation d’une bibliographie sur Montaigne. Le malheur veut qu’il soit mort le 3 décembre 1982, soit quelques semaines avant la publication de l’ouvrage chez Slatkine, sans voir le fruit de son travail, qui couronnait de longues années de recherches passées en bibliothèques. Ce membre de la Société des amis de Montaigne a fait ici l’inventaire des écrits de toutes sortes qui ont été publiés sur le philosophe entre 1559, date de trois poèmes adressés par La Boétie à Montaigne, et la fin de l’année 1975. Pour mener à bien ce travail, il a donc dépouillé des études ou fragments d’études monographiques, des thèses et des communications publiées dans des ouvrages collectifs, des articles provenant de divers périodiques (qu’il s’agisse de revues savantes ou de journaux), mais aussi des encyclopédies, des dictionnaires et des manuels d’histoire littéraire. Il a ainsi constitué une bibliographie riche de 3270 entrées, regroupées autour de 21 chapitres thématiques hiérarchiquement organisés, qui englobent par conséquent tout ce qui s’est écrit dans le monde sur Montaigne. En plus d’être un outil d’investigation scientifique majeur pour tous les chercheurs qui travaillent sur cet auteur, cette bibliographie est aussi une source d’inspiration infinie pour le (modeste) collectionneur (que je suis) qui peut ici puiser sans relâche des références bibliographiques et les traquer ensuite sur tous les sites de libraires en ligne. 

Brousseau-Beuermann (Christine), La Copie de Montaigne. Étude sur les citations dans les « Essais », Paris-Genève, Champion-Slatkine, 1989.

« Qui voudroit sçavoir d’où sont les vers et exemples que j’ai ici entassez, me mettrait en peine de les luy dire », notait malicieusement Montaigne qui, non seulement n’indiquait pas la source des textes qu’il citait (il invoquait son défaut de mémoire), mais aussi les reproduisait dans leur langue originale, à savoir le latin. 
Cette étude, consacrée à la pratique citationnelle de Montaigne, vient donc après celles de Michael Metschies (1966) et d’Antoine Compagnon (1973), mais s’en distingue radicalement, en ce que son auteure refuse de considérer la citation comme une forme d’imitation, qui serait l’expression d’une écriture empruntée. Elle s’intéresse plutôt à la réception critique de ces citations, dont le statut n’a cessé d’évoluer au gré des éditions successives. En effet, les citations des Essais ont une histoire éditoriale complexe : elles ont d’abord été traduites par la fille adoptive de Montaigne qui cherchait à écarter le soupçon du pédantisme, elles ont ensuite été identifiées par des éditeurs qui étaient de véritables philologues, tel Coste, avant d’être ignorées et parfois supprimées par des pédagogues et des moralistes qui les considéraient comme des ornements superfétatoires. Pour Christine Brousseau-Beuermann, la traduction des citations accomplie par Marie de Gournay est révélatrice à la fois de l’incompétence linguistique des premiers lecteurs du XVIIe siècle et du souci de chasser le bilinguisme des Essais qui contrevenait à l’exigence de clarté et de simplicité propre à l’esthétique classique. Leur traduction est apparue d’abord en fin de volume (dans l’édition de 1617), puis en fin de chapitre (dans l’édition de 1635), avant d’être incorporée directement au texte (dans l’édition de 1659). Mais à partir de 1677, avec la publication de L’Esprit de Montaigne de Sercy, on assiste ensuite à mouvement inverse : on se met alors à publier les meilleures pensées du philosophe, sous la forme d’éditions abrégées, en prenant le soin d’expurger les citations, que l’on considère comme des corps étrangers qui menacent l’expression d’une pensée authentique et personnelle. Ces « réductions », que constituent les Esprits ou Extraits de Montaigne, connaissent une fortune considérable jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. La découverte de l’exemplaire de Bordeaux, que l’on n’allait pas tarder à comparer à l’édition posthume de 1695, change la donne et ouvre la voie à des générations d’éditeurs scrupuleux qui, de Duval à Villey, en passant par Strowski, se font un devoir de les rétablir. Pourtant, même quelqu’un d’aussi consciencieux que Villey se demande jusqu’où l’affirmation du moi chez Montaigne est compatible avec des emprunts étrangers. Pour répondre à cette question, il faut dépasser la signification que la citation revêtait pour le Grand Siècle et retrouver l’acception qui prévalait chez les humanistes pour lesquels la citation avait une fonction avant tout « dialogique ». Cette étude passionnante, qui explique l’inflation citationnelle que l’on observe dans le texte après 1588, donne des clés pour bien comprendre les différents usages du latin dans les Essais. Il y est question, tour à tour, de la citation d’autorité, qui vise à étayer ou cautionner un raisonnement, de la citation esthétique, qui créé un effet de perspective dans le texte, de la citation libertine, qui donne du crédit aux passages les plus obscènes, mais aussi de la citation volée, qui dissimule un emprunt, ou encore de la citation déformée, dans laquelle Montaigne fait subir au texte cité une distorsion de sens, clairement assumée : « je tords bien plus volontiers une bonne sentence pour la coudre sur moi que je ne tords mon fil pour l’aller quérir. » (I, 26, 171)

Buffum (Imbrie), L’influence du voyage de Montaigne sur les Essais, Princeton, Princeton University Press, 1946. 

Cette thèse de doctorat, soutenue en 1942 à l’Université de Princeton, était depuis très longtemps introuvable en France. C’est parce que Donald Frame en a dit le plus grand bien que je n’ai pas hésité à la commander aux États-Unis, dût-il m’en coûter des frais de port extravagants. Spécialiste de la littérature des XVIe et début XVIIe siècles, Imbrie Buffum étudie ici le voyage entrepris par Montaigne en 1580-1581 et l’influence qu’il revêt sur les Essais. Il fait l’hypothèse que ce voyage permet de comprendre en quoi les deux premiers livres des Essais parus en 1580 sont si différents du troisième, paru en 1588. Soulignons qu’à l’époque, pareille démarche n’était pas sans aller à l’encontre de l’orthodoxie en vigueur : Pierre Villey, le pape des études montaignistes, préférait expliquer l’évolution de la pensée de Montaigne par l’influence des lectures. Sans récuser cette voie d’approche, Imbrie Buffum montre que le voyage en Italie a joué un rôle tout aussi important. Et plutôt que de reprendre tous les points magistralement traités dans cette étude, attachons-nous à deux d’entre eux. Le premier est l’attitude que le sage doit adopter face à la douleur. Dans les premiers Essais, Montaigne répondait qu’il fallait savoir accepter la souffrance physique et que toute la vertu de l’homme consistait dans l’effort qu’il employait à la supporter courageusement, d’où la coloration stoïcienne des premiers Essais. Mais lorsqu’il tombe en proie à de violentes coliques néphrétiques, Montaigne se dérobe à ses principes et tâche d’esquiver la douleur en pensant à tout autre chose. Sa méthode, c’est alors la diversion : il songe alors à parcourir à cheval les routes de Suisse et d’Italie pour ne plus penser à ses maux. Il égaie son esprit en découvrant des pays nouveaux plutôt qu’en se raidissant pour lutter contre la douleur. Buffum fait alors le lien entre cette attitude et le chapitre 4 du livre III qui s’intitule De la diversion et qui traite précisément du moyen d’apaiser la douleur.
Un second point illustre l’évolution de la pensée du philosophe : la solitude. Au chapitre 39 du livre I, Montaigne en fait la grande affaire du sage et déclare qu’il faut se réserver « une arrière-boutique » où l’on établit sa vraie liberté et sa principale retraite. Force est de constater que cet impératif ne résiste pas non plus beaucoup au voyage. À chaque fois que Montaigne découvre une ville nouvelle, il met un point d’honneur à rendre visite aux personnalités les plus importantes, prêtres, jurisconsultes, médecins, ambassadeurs, etc., et à commercer avec des gens de toutes conditions, aubergistes, marchands, baigneurs (et même courtisanes). Il est très flatté lorsqu’on lui offre des cadeaux, qu’on le distingue par des attentions spéciales et Buffum révèle ici une facette de l’écrivain qu’on connaît moins. Sans aller jusqu’à considérer cet aspect comme du « snobisme » (137), il est toutefois intéressant de noter que si Montaigne n’aime guère Lucques, c’est précisément parce que les Lucquois n’accordent pas beaucoup de temps à la vie de société et qu’il ne trouve personne pour l’amuser : « On ne saurait jouir de la compagnie des Lucquois, parce que, jusqu’aux enfans, ils sont continuellement occupés de leurs affaires, et de la fabrique des étoffes dont ils font commerce. Ainsi, c’est un séjour un peu ennuyeux et désagréable pour les étrangers. » À son retour en France, il comprend qu’il aurait été plus heureux s’il avait voyagé avec un ami : « C’est une rare fortune, mais de soulagement inestimable, d’avoir un honneste homme, d’entendement ferme et de mœurs conformes aux vostres, qui ayme à vous suivre. J’en ay eu faute extrême en tous mes voyages. » Cet essai n’est d’ailleurs pas le seul où Montaigne médite sur son infortune et dans De la vanité, il va jusqu’à écrire qu’il n’est pas fait pour la solitude : «Nul plaisir n’a saveur pour moi sans communication. Il ne me vient pas seulement une gaillarde pensée en l’âme qu’il ne me fasche de l’avoir produite seul et n’ayant à qui loffrir. » La même idée se retrouve dans le chapitre sur les Vers de Virgile : «S’il y a quelque personne, quelque bonne compagnie, aux champs, en la ville, en France, ou ailleurs, resseante ou voyagere, à qui mes humeurs soyent bonnes, il n’est que de siffler en paume, je leur iray fournir des Essays, en chair et en os. » On mesure bien, à l’aune de ces deux exemples, la très grande influence du Journal de voyage sur les Essais et Donald Frame n’avait pas tort de dire, dans son Montaigne, que c’était de très loin « le meilleur ouvrage sur la question » (p. 380).

Butor (Michel), Essais sur les Essais, Paris, Gallimard, 1968.

Cet ouvrage rassemble trois textes que Butor a composés pour l’édition des Essais parue en 1964 dans la collection « Le Monde en 10-18 » (ancêtre de la collection 10-18). Un fil d’Ariane relie néanmoins ces différents textes qui ont servi de préface à chacun des trois livres : l’amitié. Butor postule que le personnage central du premier livre est La Boétie, l’ami perdu, celui du second livre Montaigne en personne, qui s’est peint ici lui-même, tandis que le troisième livre prépare la rencontre du philosophe avec l’ami rêvé. Car que sont en effet les Essais sinon, au départ, la continuation d’une conversation interrompue par la mort de la Boétie et un monument à la gloire de l’ami défunt ? Une inscription sur une poutre de la librairie en témoigne : « Privé de l’ami le plus doux, le plus cher et le plus intime, et tel que notre siècle n’en a vu de meilleur, de plus docte, de plus agréable et de plus parfait, Michel de Montaigne voulant consacrer le souvenir de ce mutuel amour par un témoignage unique de sa reconnaissance, et ne pouvant le faire de manière qui l’exprimât mieux, a voué à cette mémoire ce studieux appareil dont il fait ses délices. » Butor est sensible à l’architecture du livre I qui se présente en effet comme un tombeau au centre duquel Montaigne a incrusté, non pas le médaillon de son ami, mais une œuvre qui est comme son portrait vivant : ses 29 sonnets (à défaut du Discours sur la servitude volontaire). Si on observe la structure de livre I avec ses 57 chapitres, La Boétie est présent en effet au centre géométrique, c’est-à-dire au 29e chapitre. Et Montaigne conçoit les 28 autres essais placés avant et après cette œuvre sont comme un « encadrement maniériste » qui vise à mettre en valeur le portrait de l’ami défunt. Il n’est pas anodin à cet égard de remarquer que, dans le chapitre sur l’amitié, Montaigne se compare à un peintre : « considérant la conduite de la besongne d’un peintre que j’ay, il m’a pris envie de l’ensuivre. Il choisit le plus bel endroit et milieu de chaque paroy, pour y loger un tableau élabouré de toute sa suffisance ; et le vuide tout au tour, il le remplit de crotesques : qui sont peintures fantasques, n’ayans grace qu’en la varieté et estrangeté. Que sont-ce icy aussi à la verité que crotesques et corps monstrueux, rappiecez de divers membres, sans certaine figure, n’ayants ordre, suite, ny proportion que fortuite ? » (I, 28) Plus loin, Butor montre aussi très bien comment Montaigne a cessé d’écrire pour sa famille et ses amis, comme il le justifiait à ses débuts (notamment dans l’avis au lecteur de 1580), et comment, à mesure que son livre grossissait, celui-ci a fait naître l’espoir d’une rencontre : « Si à si bonnes enseignes je sçavais quelqu’un qui me fut propre, certes, je l’irois trouver bien loing ; car la douceur d’une sortable et aggreable compaignie ne se peut assez acheter à mon gré. O un amy ! » Contre ceux qui auraient tendance à l’oublier, Butor affirme que cette rencontre a bien eu lieu, même si ce n’est pas avec l’« honneste homme » que Montaigne avait imaginé dans un premier temps. Il s’est déplacé en effet jusqu’en Picardie pour rencontrer Mademoiselle de Gournay, sa plus fervente lectrice, qui avait lu les Essais quand elle avait 18 ou 19 ans et qui en avait été si frappée que son vœu le plus cher fut de rencontrer son auteur chéri et de se lier d’amitié avec lui. A-t-elle pris la place laissée vacante par La Boétie ? Difficile à savoir. Mais Butor qui aime à citer Montaigne ne semble pas en douter : « Je ne regarde plus qu’elle au monde. (…) Cette ame sera quelque jour capable des plus belles choses, et entre autres de la perfection de cette tressaincte amitié où nous ne lisons point que son sexe ait peu monter encore. »


Clive (Harry Peter), Bibliographie annotée des ouvrages relatifs à Montaigne, Paris, Champion, 1990. 

Cette bibliographie, qui recense tout ce qui s’est publié sur Montaigne entre 1976 et 1985, prend donc le relais de celle de Pierre Bonnet (voir cette entrée), tout en la complétant (près de 200 références qui avaient échappé à la scrupuleuse attention du maître se trouvent ainsi ajoutées). Elle comporte, pour la décennie étudiée, plus de 1000 entrées, ce qui est considérable, eu égard aux 3200 entrées que Pierre Bonnet avait identifiées pour les quatre siècles écoulés. Cette inflation dans les publications témoigne donc de la bonne santé des études montaignistes. Mais alors que Pierre Bonnet avait organisé de façon hiérarchisée l’ensemble des références qu’il avait collectées, Harry Peter Clive a opté pour une liste unique, qui suit l’ordre alphabétique d’auteurs. Fait nouveau, cette bibliographie comporte des résumés très détaillés, ainsi que des jugements de valeur sur le travail des auteurs. 

Delacroix (Raymond), Montaigne malade et médecin, Lyon, Rey, 1907.
 
Le grand historien d’art Erwin Panofsky nous a appris que notre regard était toujours le produit d’une socialisation spécifique qui nous fait privilégier dans la perception préréflexive tel ou tel élément : « Quand on regarde un arbre en charpentier, disait-il, on lui associera les divers usages qu’on pourrait faire de son bois ; en ornithologue, on lui associera les oiseaux qui peuvent y nicher. » Que se passe-t-il alors quand on regarde Montaigne et son œuvre en médecin ? La thèse du docteur Raymond Delacroix, soutenue à la Faculté de Médecine de Lyon en 1906, fournit de ce point de vue une remarquable illustration de ce que l’on a coutume d’appeler « déformation professionnelle » : « Nous avons voulu montrer que la connaissance intime de Montaigne ne peut être réelle si l’on n’étudie auparavant en médecin sa vie et son œuvre. » (10) Ainsi, en vient-il très vite à se demander si l’amitié qui unissait Montaigne à la Boétie ne relève pas d’un « cas d’inversion sexuelle » (21). S’il évoque certains indices plutôt troublants, comme le caractère exclusif de cette amitié, l’enthousiasme qu’elle a provoqué chez Montaigne et le désespoir dans lequel l’a plongé la disparition de La Boétie, c’est pour aussitôt les dissiper : Raymond Delacroix nous rappelle que Montaigne a eu des appétits sexuels très développés tout au long de sa vie, des premiers « baisers gloutons et gluants de la jeunesse » évoqués au chapitre 55 du premier livre des Essais jusqu’aux amours vénales révélées dans le Journal de voyage. Et le jeune docteur de décerner un brevet de bonne conduite sexuelle : « Montaigne fut donc un homme très normal au point de vue sexuel » (24), tout en appuyant sa démonstration sur une citation de Raffalovitch : « amitié enthousiaste ne signifie pas unisexualité larvée ou cachée. » Mais c’est dans les chapitres suivants que le jeune médecin va livrer toutes les promesses de ses talents, en faisant le lien entre les antécédents héréditaires de Montaigne et la maladie dont il fut victime : son père était mort d’une lithiase urinaire et sa mère était juive. Or, pour notre docteur, qui relaie ici un vieux fonds d’anti-judaïsme, « la race sémite présente plusieurs stigmates pathologiques que Charcot a nettement déterminés, d’abord la diathèse arthritique, avec toutes ses manifestations, ensuite un tempérament névropathique se révélant surtout par une tendance très grande à la neurasthénie. » (41) Les conséquences de cette double hérédité ont donc été pour Montaigne, primo un arthritisme qui s’est manifesté chez lui à l’âge de 43 ans, avec les symptômes bien connus de coliques néphrétiques, secundo un tempérament nerveux caractérisé par une disposition à la solitude et à la mélancolie et, tertio, une propension à « la vanité, l’ambition et l’amour des grands voyages » (107).
Jusqu’à cette thèse, les causes du voyage en Italie avaient été, croit-on, bien identifiées : Montaigne avait quitté la France parce qu’il désirait se soigner, parce qu’il voulait fuir sa femme et son ménage, parce qu’il rêvait de découvrir Rome, dont il n’avait qu’une connaissance livresque, etc. Le docteur Delacroix vient enrichir le catalogue en mettant en avant, cette fois, les lois de l’hérédité et le mythe du Juif errant : « On reconnaîtra que ce désir de voyager dans de telles conditions est presque pathologique, maladif (…). Nous avons déjà montré qu’il est arthritique ; la névropathie, cet autre stigmate de la race sémite apparaîtra pendant son voyage et dans ce désir de voyager, nous assistons à la première de ses manifestations. » (51) Et, quitte à subvertir la vérité historique, il n’hésite pas à déclarer : « Par plusieurs points, Montaigne ressemble au Juif errant. Toute sa vie, il fut un grand voyageur. » (52) Si cet ouvrage demeure néanmoins intéressant à lire, c’est moins comme instrument de recherche que comme document historique, illustrant la lente montée en puissance de l’antisémitisme français.

Frame (Donald), Montaigne, une vie, une œuvre, 1533-1592, Paris, Honoré Champion, 1994 (trad. de l’anglais, 1965). 

Ce travail publié en 1965 chez un grand éditeur new-yorkais et traduit pour la première fois en français en 1994 n’a pas pris une ride. Il constitue à ce jour encore la meilleure biographie sur Montaigne et certainement la plus stimulante introduction aux Essais. Donald Frame est un peu à Montaigne ce que René Jacobs est à Monteverdi : le meilleur interprète « qui fut oncques » en ce domaine ! Non seulement il a une connaissance parfaite et précise des textes qu’il manipule toujours avec beaucoup de subtilité, mais il parvient à nous présenter un portrait complet de cet écrivain fécond, qui n’a pas seulement été le penseur retranché dans sa tour qu’on se plaît à imaginer, ou le voyageur à cheval qui aurait promené sa philosophie sur les routes d’Italie, mais aussi un homme de jugement qui, après avoir « mis en rolle » ses pensées dans les Essais, a ensuite conseillé les grands de ce monde et mené des négociations politiques extrêmement délicates. Si cette biographie de Montaigne fait aussi une large place aux Essais, c’est aussi parce que Donald Frame considère qu’ils font partie des événements de sa vie, au même titre que ses voyages à la cour ou l’administration de son domaine. Menant de front plusieurs enquêtes que les spécialistes de Montaigne ont tendance à conduire séparément, Donald Frame nous présente ici les différentes facettes de Montaigne – étudiant, magistrat, traducteur, ami, mari, châtelain, écrivain, philosophe, voyageur, maire de Bordeaux et conseiller du prince – et réalise une synthèse admirable, doublée d’une érudition sans ostentation.


Friedrich (Hugo), Montaigne, Paris, Gallimard, 1968 (trad. de l’allemand, 1949).  

Encore une autre synthèse sur Montaigne, tout aussi admirable, mais pour d’autres raisons ! Étant plus ancienne que la précédente, elle en demeure plus incontournable : tout le monde, ou presque, l’a lue, méditée, discutée, et si certains l’ont critiquée, comme André Tournon, c’est sur des tout petits points de détails. Il n’est, en effet, quasiment plus possible d’ouvrir un seul livre sur Montaigne sans voir cité le titre de cet ouvrage qui est considéré par beaucoup de montaignistes comme une excellente, sinon comme la meilleure monographie sur Montaigne : je pense cette fois à Jean Starobinski qui, dans Montaigne en mouvement, déclare qu’il « reste le meilleur exposé d’ensemble sur la pensée et l’art de Montaigne » (20). Publiée en 1949 à Berne, cette étude a été traduite en français en 1968 et publiée chez Gallimard, dans la collection « Bibliothèque des idées ». En effet, ce n’est pas en critique littéraire que Friedrich a lu Montaigne, mais en historien des idées et de la philosophie, attentif aux controverses doctrinales et soucieux des généalogies conceptuelles. Sa démarche s’inscrit donc dans la droite lignée de Pierre Villey qui, deux générations plus tôt, avait exhibé les sources de la pensée de Montaigne, mais elle s’en distingue cependant assez radicalement, en s’intéressant surtout à leur transformation : « C’est que la découverte des sources d’un auteur n’entraîne que trop facilement, hélas, dans notre culture historique, l’opinion que celui-ci, en utilisant quelque chose de déjà dit, a du même coup cessé de penser par lui-même ». Mobilisant un savoir prodigieux, grâce auquel il fait continuellement le lien entre le texte montaignien et ce qui en constitue le fond, Friedrich parvient effectivement à formuler une des synthèses les plus convaincantes sur notre auteur. C’est dire si on ne saurait que trop en conseiller la lecture !

Fumaroli (Marc), « Les Essais de Montaigne : l’éloquence du for intérieur » in La Diplomatie de l’esprit. De Montaigne à La Fontaine, Paris, Hermann, 1994.

Avec ce style ampoulé qui n’appartient qu’à lui, Marc Fumaroli évoque dans cet article l’anti-cicéronianisme de Montaigne, tel qu’il se déploie dans le chapitre 40 du premier livre des Essais, tout en se demandant si la parole libre et intime de Montaigne est vraiment aussi irréconciliable que l’écrivain le prétend avec la prose plus étudiée et plus formalisée de Cicéron. Le « style comique et privé » des Essais n’est pas dénué d’une certaine forme d’éloquence, mais il s’agit de savoir laquelle. À l’éloquence officielle et académique de Cicéron, Fumaroli oppose « l’éloquence du for intérieur » de Montaigne, fondée sur le primat de l’intériorité et de la poésie. Mais il rappelle aussi que si l’auteur des Essais attaque frontalement Cicéron, il n’en demeure pas moins en accord avec Quintilien, le grand restaurateur du cicéronianisme, et avec Tacite qui, dans le Dialogue des orateurs, retrouve également l’auteur du De Oratore.

Gray (Floyd), Le style de Montaigne, Paris, Nizet, 1958. 

Le style de Montaigne, qui n’appartient pas à une époque, mais à un seul homme, a dû déboussoler les premiers lecteurs des Essais, tout comme celui de Proust les premiers lecteurs de Du côté de chez Swann.
 C’est à cet aspect que s’intéresse Floyd Gray qui situe Montaigne dans son siècle, par rapport à l’hellénisme de la Pléiade et l’italianisme de la cour. Il montre ainsi que la première qualité du style de l’écrivain réside dans la spontanéité : « Le parler que j’ayme, c’est un parler simple et naif, tel sur le papier qu’à la bouche : un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant delicat et peigné, comme vehement et brusque. » Cette étude s’attache aux caractéristiques de la phrase montaignienne, à son rythme et son énergie propre. Floyd Gray nous offre ainsi quelques exemples de ce style en examinant les adverbes, les adjectifs, les verbes expressifs, mais aussi tous les éléments poétiques, qu’il s’agisse des allitérations et des assonances (« les haires ne rendent pas toujours hères ceux qui les portent » ; « Tel fait des Essais qui ne saurait faire des effets ») ou des comparaisons et des métaphores qui jaillissent du discours de Montaigne. Qu’il me soit permis de mentionner une de ces fameuses comparaisons qui donnera ici un aperçu particulièrement savoureux de la phrase montaignienne : « Je hais un esprit hargneux et triste, qui glisse par dessus les plaisirs de sa vie, et s’empoigne et paist aux malheurs ; comme les mouches qui ne peuvent tenir contre un corps bien poli et bien lissé, et s’attachent et reposent aux lieux scabreux et raboteux. »

Hoffmann (George), La Carrière de Montaigne, Paris, Honoré Champion, 2009 (trad. de l’américain par Pierre Gauthier). 

Jamais on ne pourra comprendre quoi que ce soit à la littérature du XVIe siècle en général, et à Montaigne en particulier, si l’on ne fait pas l’effort de lire cette passionnante étude qui restitue l’aventure des Essais dans son contexte historique, social et économique. Il faut vraiment saluer l’initiative des éditions Honoré Champion qui ont traduit et rendu un peu plus accessible ce travail qui est la version remaniée d’une thèse de doctorat soutenue en 1990 à l’université de Virginie (The Making of the Essays) et publiée sous une forme abrégée en 1998 (Montaigne’s career). Ce livre en tout point remarquable s’intéresse au monde pratique où Montaigne et ses pairs ont écrit « afin de montrer que des œuvres comme les Essais, figurant aujourd’hui au nombre des classiques, ne trouvent pas leur origine dans une entreprise détachée des préoccupations matérielles et doivent encore moins leur développement à des activités relevant de l’autarcie » (156). En portant une attention extrême aux détails matériels de la vie littéraire au XVIe siècle, George Hoffmann nous présente un « portrait flamand » de Montaigne qui offre une image complètement renouvelée de l’écrivain au travail, lequel est loin d’avoir été, contrairement à ce que nous avait appris Sainte-Beuve, le penseur retranché dans sa tour d’ivoire. À l’époque où Montaigne écrivait (mais c’est encore vrai aujourd’hui), rares étaient les auteurs qui vivaient de leur plume et ceux qui, comme lui, pouvaient se permettre de ne pas travailler, dépendaient bien souvent des revenus qu’ils tiraient de leur terre. En décrivant très minutieusement les activités quotidiennes au château, Hoffmann nous montre que Montaigne à pris très au sérieux l’exploitation de son domaine et même fait en sorte qu’il ait le meilleur rendement possible. Loin d’être le penseur autonome et solitaire coupé de la société, il nous révèle combien Montaigne dépendait en grande partie des marchands de la ville auxquels il vendait le produit de ses vignes. De même, s’il est vrai que Montaigne a pu dire qu’il avait abandonné sa charge de conseiller au Parlement de Bordeaux pour « rentrer dans le sein des doctes Vierges » et se soustraire à « l’esclavage de la cour », il serait complètement inexact de penser que la librairie où il aimait se retirer était un espace calme et silencieux. En analysant la position qu’elle occupe dans la structure du château, et la vue qu’elle offre sur la cour intérieure, il apparaît que Montaigne écrivait en ayant un œil rivé sur ses presses à vin et sur ses écuries. Il serait également tout à fait erroné de rapprocher la bibliothèque de Montaigne du cabinet d’étude tel qu’il sera exemplairement incarné un demi-siècle plus tard avec le fameux poêle de Descartes : un véritable tumulte régnait au sein du château et Hoffmann considère que la librairie était plus proche d’un « centre administratif d’un domaine agricole comprenant 900 acres où travaillaient 100 personnes et de nombreux domestiques » (29) que du studiolo de la Renaissance. 
Tout affairé à démontrer que Montaigne n’a pas écrit son livre seul, Hoffmann examine ensuite la relation entre l’auteur et son secrétaire : on sait que Montaigne a dicté ses Essais et que le caractère oral de la composition n’est d’ailleurs pas sans incidence sur le style même des premiers essais, proches de la conversation, comme l’avait noté Fumaroli. Mais c’est dans les chapitres suivants, qui décrivent de façon détaillée les relations entre Montaigne et son éditeur bordelais que le lecteur va de surprise en surprise. Il nous révèle ainsi que le mode d’édition le plus courant à l’époque était l’édition à compte partiel : Montaigne avait ainsi financé une part de l’impression de son livre en passant commande de 200 rames de papier, mais Simon Millanges l’avait ensuite remboursé en espèces. En explicitant le sens exact de la célèbre phrase « J’achette les imprimeurs en Guiène, ailleurs ils m’achettent » (III, 2), Hoffmann montre au passage que Jean-Yves Pouilloux n’a rien compris quand il affirme, au contraire, que Montaigne a publié ses Essais à compte d’auteur. Ce qui rend également si jouissive la lecture de cette thèse, c’est que la plupart des affirmations développées par son auteur prennent souvent un tour très polémique. En rappelant, par exemple, les difficultés qui existaient pour se procurer du papier (il était nécessaire de le commander plus d’un an à l’avance) et les délais que l’imprimeur exigeait pour la composition et la reliure de l’ouvrage (environ 4 mois), on ne peut plus soutenir, comme tel érudit l’a fait, que certains essais ont été écrits l’année même de leur publication : « comme il fallait établir la quantité de papier, et ainsi la longueur des Essais avant la fin de 1578, la conclusion de Pierre Villey estimant que Montaigne a composé certains essais fin 1579 ou même en 1580, ou au cours de l’hiver 1579-1580, nécessite clairement d’être comprise sous un jour nouveau. » (91-92). Hoffmann montre également combien Montaigne a rendu service à son éditeur en faisant paraître une nouvelle édition de ses Essais quelques mois avant l’expiration du privilège qui courait jusqu’en 1588 : « Le seul moyen dont disposait un libraire pour empêcher qu’un livre à succès comme celui de Montaigne ne tombe rapidement dans le domaine public consistait à soumettre aux autorités le livre sous une forme augmentée et revue de façon substantielle. » (135) Voilà pourquoi quelques mois avant que le livre ne tombe dans le domaine public, Montaigne a fourni à son éditeur une nouvelle édition « augmentée d’un troisiesme livre et de six cens additions aux deux premiers » : il n’a fait que se conformer à une pratique que Marot, Ronsard et Rabelais avaient suivie avant lui. 
Enfin, dans un autre chapitre qui n’est pas le moins intéressant, Hoffmann se demande pourquoi Montaigne, après 1588, s’est contenté d’annoter ses précédents essais, au lieu d’en composer de nouveaux, alors que l’expérience qu’il avait vécue jusqu’en 1592 pouvait donner matière à de nouveaux essais. Ce changement dans la composition n’est en fait pas étranger au dernier format de son œuvre et l’historien remarque que si les dimensions de l’ouvrage ont doublé en passant d’un in-octavo à un in-quarto, l’espace disponible pour les révisions a, lui, quintuplé. Ce changement matériel a eu des conséquences notables sur la structure de l’œuvre : jusqu’en 1588, les minuscules marges des différentes éditions obligeaient Montaigne à reporter ses réflexions dans de nouveaux essais qui ont constitué le troisième livre. Après 1588, les marges agrandies lui suffisent pour les corriger et les amender : ainsi, le chapitre du Démentir (II, 18) a subi 8 changements entre 1584 et 1588, et pas moins de 38 entre 1588 et 1592 ! En montrant combien « le format affecte le contenu » (123), le livre d’Hoffmann est un pavé jeté dans la mare de Pierre Villey et Hugo Friedrich. Il est certain qu’après avoir remarquablement décrit l’impact qu’a eu « la nouvelle économie de la page sur l’évolution de la pensée de Montaigne », les chercheurs ne pourront désormais plus se contenter d’expliquer la formation de la pensée de leur auteur uniquement par la seule influence et le seul jeu croisé des lectures. Un livre, on l’aura compris, à lire en priorité ! 

Lablénie (Edmond), Montaigne auteur de maximes, Paris, Sedes, 1968. 

En publiant ce livre, où chaque phrase importante des Essais a été réduite à l’état de maxime, l’espoir d’Edmond Lablénie, ancien professeur des universités, était de rendre Montaigne accessible à tous, y compris à ceux qui, parmi ses élèves, en avaient gardé un souvenir désagréablement scolaire.
En conséquence, les quelques 800 maximes de ce recueil sont précédées d’un vocabulaire des difficultés essentielles de la langue de Montaigne, l’orthographe archaïque en a été modernisée, elles suivent l’ordre des Essais, elles sont citées avec l’indication de la date à laquelle elles ont paru la première fois dans le texte primitif ou dans les additions et enfin elles sont suivies d’un répertoire thématique qui permet au lecteur de se repérer. En élevant la phrase montaignienne au rang d’une sentence lapidaire, Lablénie se doutait-il qu’il déchaînerait la colère du jeune Jean-Yves Pouilloux qui, l’année suivante, prendrait la peine de lui répondre dans Lire les “essais” de Montaigne ? (voir cette entrée) 

Lacouture (Jean), Album Montaigne, Paris, Gallimard, 2007. 

En 2007, une nouvelle édition des Essais paraissait dans la bibliothèque de la Pléiade en remplacement de celle de Thibaudet et Maurice Rat parue en 1962. Pour marquer l’événement, les éditions Gallimard décidaient alors de confier à Jean Lacouture, l’un des plus célèbres biographes de Montaigne, la réalisation du petit album relié en pleine peau et doré à l’or fin qui paraît chaque année pour la Quinzaine de la Pléiade. L’auteur du Montaigne à cheval s’est donc plié à l’exercice en rassemblant ici une vaste iconographie constituée de 274 pièces, tant anciennes que modernes, qu’il éclaire et commente tout au long des quelque 300 pages de cet album. Sont donc reproduits ici tous les portraits connus de l’écrivain à divers âges, des manuscrits et documents d’archives, des dessins et gravures, des cartes et plans, des bustes et médailles commémoratives, des photos du château, une reconstitution visuelle de la librairie, le tombeau de Montaigne et les divers monuments à sa gloire… Rien n’a été oublié. Pas même la statue du Montaigne assis de Michèle Toutain (et non Toutan) à Montereau, ni encore le portrait contemporain par Combas, dont le titre est à soi seul tout un poème : « Seigneur de Montaigne : Monsieur très intelligent, physiquement balèse, moitié moine-pape moitié macaroni beni. » Une pièce de collection qu’on peut encore trouver – avis aux amateurs – pour 20 euros seulement chez les bouquinistes du passage Vivienne. 


Lestringant (Frank), Le Brésil de Montaigne. Le Nouveau Monde des « Essais », Paris, Chandeigne, 2005.

Nous avons tous appris à l’école que le mot « barbare » ne décrivait pas un objet, mais la relation que nous entretenons avec cet objet. Le barbare, bizarrement, c’est toujours celui qui diffère de nous. De cela, Montaigne avait tout à fait conscience, et c’est un de ses grands mérites d’avoir rappelé que la barbarie était une cible mouvante. Quand, dans le célèbre chapitre intitulé « Des Cannibales » (I, 31), il évoque les coutumes des habitants du Brésil et les rites anthropophages, il s’empresse de conclure : « Nous les pouvons donq bien appeler barbares, eu esgard aux regles de la raison, mais non pas eu esgard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. » À barbares, donc, barbares et demi ! Montaigne a toujours fait preuve d’une grande curiosité pour les peuples qui vivaient « en cet autre monde » que Christophe Colomb avait « découvert ». Il avait eu une première fois l’occasion de s’entretenir avec trois Indiens du Brésil, grâce à un interprète qui lui servait de traducteur : c’était en 1562, à Rouen, lors d’un spectacle exotique en présence du roi Charles IX. Une seconde fois, lorsqu’il avait appris qu’un des domestiques du château avait vécu une dizaine d’années au Brésil. Montaigne l’avait longuement interrogé et avait été, grâce à lui, mis en relation avec des matelots et des marchands. Il considérait que les informations qu’il avait collectées grâce à ce témoin étaient beaucoup plus fiables que celles des savants qui glosent et qui « altèrent un peu l’Histoire ». Cela ne l’empêchait toutefois pas de bien se documenter et de lire les relations des voyageurs français au Brésil, comme André Thévet, auteur en 1557 des Singularitez de la France Antarctique, et surtout Jean de Léry, qui venait de faire paraître en 1578 une Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil. Mais notre philosophe s’inquiétait aussi des horreurs que rapportaient les voyageurs espagnols, comme Bartolomé de Las Casas qui s’était rendu célèbre par son réquisitoire contre les crimes de la Conquista dans un ouvrage intitulé Très Brève Relation de la destruction des Indes. Comme le remarque Frank Lestringant, « un siècle exactement sépare la découverte de l’Amérique de la mort de Montaigne ». Un siècle tout juste suffisant pour prendre la mesure des atrocités engendrées par l’exploitation du Nouveau Monde : des dizaines de millions de morts, des peuples anéantis, des civilisations détruites. Montaigne n’a jamais partagé l’enthousiasme des missionnaires et les chapitres qu’il consacre à la « découverte » de l’Amérique dans le chapitre intitulé « Des Coches » montre qu’il était totalement lucide sur la tragédie qui se jouait en l’autre partie du monde : « Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de l’épée, et la plus riche et belle partie du monde bouleversée, pour la négociation des perles et du poivre : mechaniques victoires ! » (III, 6). Pour Montaigne, les Indiens du Brésil représentaient un tableau vivant de l’humanité dans sa « naifveté originelle », une sorte d’âge d’or de l’humanité tels que les poètes de l’Antiquité l’avaient embelli, de sorte que, comme l’écrit Frank Lestringant, « le deuil que porte Montaigne n’est pas seulement celui d’une moitié de l’humanité. C’est bien pis, car c’est aussi et simultanément le deuil de tout le passé du monde. » (54)
Cet ouvrage a le très grand mérite de rassembler autour de sept chapitres des Essais à la fois les « sources » auxquelles Montaigne a puisé (d’Erasme à Chauveton) et les diverses « fortunes » que ses idées ont eues (d’Etienne Pasquier à Chateaubriand). 


Mathieu-Castellani (Gisèle), Montaigne. L’écriture de l’essai, Paris, PUF, 1988. Dans le chapitre sur l’oisiveté, Montaigne explique qu’il s’est mis à écrire pour tenir en bride les « monstres fantasques » que son imagination enfantait : « comme nous voyons des terres oysives, si elles sont grasses et fertilles, foisonner en cent mille sortes d’herbes sauvages et inutiles, et que pour les tenir en office, il les faut assubjectir et employer à certaines semences, pour nostre service. (…) Ainsin est-il des esprits, si on ne les occupe à certain subject, qui les bride et contraigne, ils se jettent desreiglez, par-cy par là, dans le vague champ des imaginations. » (I, 8) C’est donc pour éviter la prolifération de ces herbes folles que Montaigne s’est donc mis en tête d’écrire. Mais comment expliquer alors que tous les traits qui caractérisent les productions d’un esprit oisif soient également mobilisés pour décrire l’entreprise des Essais ? : « Ce sont icy mes fantasies, par lesquelles je ne tasche point à donner à connoistre les choses, mais moy. » (II, 10). Plus loin : « Je propose des fantaisies informes et irrésolues. » (I, 56). Ailleurs : « Mon stile et mon esprit vont vagabondant de mesme. » (III, 9), écrit ainsi Montaigne. C’est à ce paradoxe que s’attelle Gisèle Mathieu-Castellani qui remarque que Montaigne qualifie ses essais de « corps monstrueux » et qu’à mesure que son projet se développe et prend forme, leur auteur a tendance à s’abandonner à ses fantasmes. Après avoir défini ce qui constituait la matière des Essais, à savoir l’écriture (et non la peinture) du moi, Gisèle Mathieu-Castellani s’applique à montrer comment cette écriture a construit son propre modèle en se démarquant des genres traditionnels, que sont l’histoire et la poésie. Rappelant la spécificité des Essais, elle montre comment, dans la première partie de son ouvrage, Montaigne a inventé un genre littéraire en adaptant des modèles d’écriture et en les transposant dans une structure nouvelle, celle de l’essai. Les Vies de Plutarque ont ainsi fourni à Montaigne un premier modèle : l’écrivain n’était pas loin de se considérer comme un historien qui tenait un « registre », à ceci près que ce n’était pas celui de ses actions, mais de ses pensées et cogitations. Les œuvres de Virgile, Lucrèce et Catulle n’ont pas été moins puissantes : n’aimant rien tant que « l’allure poétique à sauts et à gambades », Montaigne puise dans la poésie la « fantastique bigarrure » qui sera au principe du « parler succulent et nerveux, court et serré » qui caractérise son style. Dans la seconde partie, il n’est plus question de « l’écriture du moi », mais de « l’écriture du corps », qui est, selon Gisèle Mathieu-Castellani, la caractéristique du troisième livre des Essais. L’analyste se demande ainsi : « Comment parler du corps quand le seul modèle disponible de description est médical, et qu’on a reconnu son insuffisance ? » (135) Mais à défaut de répondre à cette question, l’analyste s’égare et le lecteur avec. Cette partie est, reconnaissons-le, la moins convaincante car elle accorde une importance excessive aux métaphores corporelles présente dans les Essais. Ainsi, la célèbre analogie en vertu de laquelle Montaigne considère ses Essais comme « les excremens d’un vieil esprit » aboutit-elle à des délires psychanalytiques que l’on serait tenté de qualifier, par un mauvais jeu de mots, de « pipi-caca-nalytiques ». Refusant d’y voir une simple coquetterie d’écrivain, comme il y en a tant dans ce livre, elle s’interroge plutôt sur « la composante anale de la libido » de Montaigne qui, d’après elle, se trouverait « sublimée » dans le texte. La formule est alors prise au pied de la lettre : « Montaigne nous inciterait à imiter le médecin qui examine les excréments de son patient pour y lire les symptômes autorisant un diagnostic, et à déchiffrer ainsi dans les essais des symptômes des attitudes de l’auteur. » Si ce genre d’analyse pouvait encore passer dans les années 80, trente ans plus tard, elles sont tout juste devenues insupportables ! 

Millet (Olivier), La première réception des Essais de Montaigne (1580-1640), Paris, Champion, 1995.  Dans cet ouvrage, qui s’intéresse à la fortune littéraire des Essais, Olivier Millet combat l’idée, trop longtemps admise, qu’ils n’auraient été que très froidement reçus. C’est Marie de Gournay qui, dans sa préface de 1595, avait accrédité cette thèse en répondant sur un mode apologétique à une série de critiques et de blâmes que l’on ne trouve pourtant nulle part attestée avant elle. À la différence des Tragiques de d’Aubigné, autre livre unique en son genre, et immédiatement marginalisé, les Essais de Montaigne ont connu très vite un vif succès. Non seulement ils ont étés abondamment lus, comme l’indiquent les nombreuses éditions parues entre 1580 et 1640, mais ont exercé – comme modèle ou repoussoir – une influence considérable sur le cours des idées, ainsi que l’attestent les quelque 120 pièces rassemblées par Olivier Millet dans ce dossier. Le corpus, d’une grande homogénéité, est constitué de textes exprimant un jugement critique sur les Essais ou son auteur (et comporte quelques textes en latin de Lipse traduits pour la première fois). Cela signifie qu’ont été exclus tous les autres ouvrages qui, à cette époque, se contentent de citer vaguement Montaigne ou de le paraphraser, ainsi que tous les commentaires qualifiés d’« idéologiques » auxquels les Essais ont donné lieu, au motif, cette fois, que « Montaigne et son livre n’y sont pas mis en cause pour eux-mêmes, mais y figurent uniquement comme source ponctuelle de l’argumentation. » (p. 8). Pari réussi : en parcourant toutes les pièces de ce dossier, le lecteur acquiert la preuve que les Essais ont bien fécondé la création et la critique littéraires durant la période qui s’étend de 1580 à 1640. On le voit d’abord, au tout début du siècle, avec Pasquier, Baudier et Camus qui se disputent le monopole de l’admiration de Montaigne que Marie de Gournay revendiquait jusqu’à présent à elle seule. Contre l’idolâtrie de celle-ci, Pasquier fait preuve de mesure en dosant éloges et critiques : « Rien ne me desplaist en iceux [Les Essais], encore que tout ne m’y plaise. ». Il critique chez Montaigne les nombreux gasconismes que Marie de Gournay n’a pas supprimés dans ses éditions et la tendance à passer du coq à l’âne (« le vent de son esprit donnoit le vent à sa plume ») qui se remarque dans l’absence de tout lien entre les essais et leur titre. Mais il admire le style poétique de Montaigne et relève en maints passages « une infinité de belles pointes » qui font de lui « un autre Seneque en nostre langue ». Quant à Baudier, s’il rappelle que Montaigne a suscité des jugements opposés, c’est pour proclamer qu’il est plus civil de suivre ceux qui se déclarent en sa faveur que « ceux qui le piétinent avec tant de mépris ». Il construit à son tour un éloge mesuré et « éloigné de l’infamie servile de la flatterie », allusion à peine voilée à Marie de Gournay. Mais c’est Camus qui va le plus loin dans cette voie : « Je tiens qu’un homme pour habile qu’il soit, n’y sçauraoit mordre tout à plain, à la première lecture, il y faut de l’attention, et de la subtilité pour le pénétrer. Beaucoup parlent des Essais et en font parade, qui n’en ont ny le goust ny l’intelligence : quand j’entends une Dame faire la suffisante, je m’en mocque ; ce n’est pas son gibier ny viande à si foibles maschoires. » Quinze ans plus tard, lorsque les littérateurs s’attachent, dans le sillage de Malherbe, à fixer la langue française, nous retrouvons de nouveau le Père Camus, passé dans le camp adverse. Le voilà qui accable maintenant Montaigne et déclare que tous les mots étrangers et barbares qu’on peut trouver dans ses textes lui sont venus des Essais : « livre qui m’estoit autant en délices durant ma jeunesse qu’il m’est maintenant à desgoust. ». Et quand, à partir de 1625, les controverses littéraires se muent en controverses religieuses, du fait même que Montaigne est utilisé par les libertins pour ébranler les fondements de la religion chrétienne, les Essais deviennent bientôt le livre à abattre. Silhon considérait ainsi dans Les deux vérités que Montaigne était devenu le « trouble-feste » du rationalisme religieux. Il fut suivi par le Père Boucher, un prédicateur franciscain, qui déclarait, dans les Triomphes de la religion chrestienne, que son livre était « comme un plat d’escrevisses où ce qu’il y a de nourrissant est vrayement friand et délicat, mais il y a plus à esplucher qu’à manger. » C’est parce que les jésuites seront, dans les années suivantes, surtout sensibles aux pinces et à la carapace qu’ils n’hésiteront pas à mettre le livre à l’Index. 

Nakam (Géralde), Montaigne et son temps, Paris, Gallimard, 1994 (1re éd. Paris, Nizet, 1982. Rééd. Paris, Champion, 2001). 

Ce texte constitue le premier volet d’une thèse de doctorat soutenue en 1981 intitulée Montaigne témoin de son temps à travers les Essais (le second volet étant publié chez Nizet sous le titre : Les Essais de Montaigne, miroir et procès de leur temps). Il a le grand mérite de nous replonger dans le feu des controverses politiques et religieuses qui constituent l’arrière-fond à peu près continu de l’œuvre et de substituer à l’image un peu trop répandue d’un Montaigne sceptique et abstrait, la figure d’un homme profondément mêlé à la vie publique de son temps. En rapportant le texte au contexte, qui est celui des guerres civiles et religieuses, ce travail se propose de bien cerner l’actualité qui parle dans les Essais, de repérer les événements qui en fournissent la matière et d’éviter ainsi « les erreurs d’interprétation sur un texte si beau qu’on oublie trop souvent quelles réalités brutales le sous-tendent, si apaisant qu’on le croit confortable ou “nonchalant” » (327). Il aboutit, au moins à titre d’ébauche, à une « sociologie » des Essais, établie à partir d’un constant va-et-vient entre le « On » des faits et des témoignages et le « Je » de l’œuvre. Si la chronologie des événements de l’année 1533 à l’année 1592, telle qu’elle est relatée tout au long de ces pages, peut sembler parfois fastidieuse, on est reconnaissant à l’auteure d’avoir mis pleinement en lumière toutes les allusions historiques présentes dans les Essais et d’avoir su si bien restituer le rythme et le son très particuliers de cette œuvre.

Nicolaï (Alexandre), Montaigne intime, Paris, Aubier, 1941. 

Auteur de plusieurs ouvrages d’histoire locale, dont une Histoire des moulins à papier dans le sud-ouest de la France qui n’est d’ailleurs pas sans rapport avec celle de notre auteur, Alexandre Nicolaï s’intéresse à Montaigne en tant que propriétaire d’un domaine. Il dresse un portrait privé – et non public – de l’écrivain au milieu de sa cour et de ses domestiques, à partir des quelques éléments autobiographiques dispersés dans les Essais, mais aussi de documents inédits qu’il a pu dépouiller aux archives départementales de la Gironde. Dans la première partie, notre historien s’amuse à regarder dans le trou de la serrure : il s’intéresse beaucoup à la libido de Montaigne, à ses fringales sexuelles, lui qui était, ne l’oublions pas, « vicieux en soubdaineté ». Évoquant son mariage avec Françoise de La Chassaigne, Nicolaï revient sur un épisode assez cocasse auquel s’intéressera plus tard Donald Frame, à savoir celui de la fameuse chaîne d’or du frère cadet de Montaigne qui fut retrouvée dans… le coffre de son épouse. Il se demande si ce n’est pas là le signe d’une infortune conjugale et résout la question avec beaucoup d’esprit. Dans la seconde partie, il revient sur la vie quotidienne au château. Il est cette fois question à la fois des beaux jours, quand Montaigne célèbre la saint Michel ou quand il reçoit des invités de marque (tel Henri de Navarre qui s’arrête au château les 19 décembre 1584 et 23 octobre 1587), et des mauvais jours, quand a lieu notamment le pillage de la Seigneurie, relaté au livre II des Essais, ou quand sévit la peste dans la région, sans oublier la mort de Montaigne, qui occupe plusieurs pages. À noter encore que cet ouvrage comporte en appendice une étude un peu plus intéressante sur un portrait inédit de Montaigne retrouvé par un amateur d’art bordelais et reproduit sur la couverture, où l’on voit l’écrivain faire vœu à Saint-Pierre pour la conservation de son unique enfant, sa petite fille Léonor.


Nicolaï (Alexandre), Les belles amies de Montaigne, Paris, Dumas, 1950. 

Au XVIe siècle, quand on était auteur, l’usage était d’offrir son œuvre au roi ou à quelque personnage important dont on briguait la faveur. Montaigne sort du lot : son livre ne comporte aucune dédicace en guise d’allégeance à qui que ce soit.
S’il est vrai que notre auteur s’est toujours dispensé de toute courtisanerie, cinq de ses Essais sont cependant dédiés à des femmes. De l’institution des enfants est adressé à Diane de Foix, les 29 Sonnets de la Boétie à Diane d’Andoins, De l’affection des pères aux enfants à Louise d’Estissac, l’Apologie de Raymond Sebond à Marguerite de Valois et, enfin, De la ressemblance des enfants aux pères à Madame de Duras. Nicolaï dresse tour à tour le portrait de chacune de ces femmes et, contre ceux qui accusent un peu trop vite Montaigne de misogynie, il montre combien l’auteur des Essais recherchait au contraire le « doulx commerce des belles et honnestes femmes ». Mais sachant ce qu’il en a dit au livre III, à savoir que c’était un commerce « où il faut se tenir un peu sur ses gardes, notamment ceux en qui le corps peut beaucoup, comme en moi », l’historien se demande comment Montaigne a fait pour s’abstenir des démangeaisons qui le prenaient de séduire ses belles amies : « On devine les crises de jalousie de Françoise de La Chassaigne, sa femme, les tiraillements domestiques, parfois les “criailleries” car j’imagine qu’elle ne devait pas être tendre pour ces belles dames » (113). Ces cinq portraits de femmes ne seraient pas complets si ne s’y ajoutait un sixième et dernier : celui de Marie de Gournay, pour lequel l’historien n’a que mépris. Les Quatrains qu’elle a composés sont plus sévèrement jugés qu’une mauvaise copie de bac par le plus sadique des professeurs, et dans ce portrait exclusivement à charge perce alors tout la misogynie de l’historien : « À nos yeux, il apparaît nettement que la vieille fille s’est incrustée, à la manière d’un tapis de mousse sur le tronc de ce chêne vigoureux qu’était le grand Montaigne, de la sève surabondante duquel elle a profité en vraie parasite » (216). La seconde partie de l’ouvrage est une analyse du chapitre intitulé Sur les vers de Virgile, chapitre dans lequel Montaigne parle de sa sexualité, « mais avec un tel mépris de la chronologie » que Nicolaï a cru bon de présenter de façon un peu plus ordonnée les passages qui s’y réfèrent. Il brosse alors le portrait d’un Montaigne tour à tour jouisseur, voluptueux, inconstant, libertin, avec un talent assez boulevardier, il faut bien le reconnaître.


Pic (Pierre), Pilules apéritives à l’extrait de Montaigne, préparées ad usum medici necnon cujusdam alius, Paris, G. Steinheil, 1908. 

Avant d’imiter Montaigne, le docteur Pic s’est souvenu de cette fameuse phrase des Essais où le sage explique l’usage qu’il fait des livres, et des citations qu’il en extrait : « Je m’en vois escorniflant, par cy par là, des livres, les sentences qui me plaisent, non pour les garder (car je n’ay point de gardoire) mais pour les transporter en cettuy-cy ; où, à vray dire, elles ne sont non plus miennes, qu’en leur premiere place. » (I, 25). Il y a puisé la légitimité d’« escornifler » à son tour Montaigne et de prélever dans les Essais les passages les plus significatifs de son œuvre pour les offrir au public moderne et pressé, qui n’a guère plus le temps de lire le philosophe d’un bout à l’autre : « Aujourd’hui, par ce temps de trains éclairs, d’automobiles ronflantes, de cinématographes, fidèle image de notre vie moderne surchauffée, qui donc trouvera le loisir, je ne dis pas de lire, mais seulement de feuilleter les Essais ? La crise de la librairie, créée par le développement extraordinaire et un peu abusif des sports, menace, dit-on, jusqu’aux roman ! » Pour soustraire le lecteur au tourbillon de la vie moderne, le docteur Pic a donc préparé ces « pilules apéritives », inégalement dosées et de différents calibres, à l’extrait de Montaigne, avec l’espoir que ses patients ne regarderont plus les Essais comme une sainte relique : « Montaigne est de ces auteurs de bon renom que tout adulte cultivé tient à honneur d’habiller d’une belle reliure, et de placer bien en vue sur les rayons de sa bibliothèque ; mais ces beaux volumes inspirent au profane une crainte si religieuse que le dos n’en risque guère d’être cassé. » Et le souhait qu’ils liront les Essais dont les quelques échantillons ici rassemblés n’ont pas été choisis au hasard et sont même précédés de courts sommaires aux titres rien moins qu’évocateurs : « comment les filles deviennent garçons », « le viol », « le décolletage, le maillot »,  « l’acte génital », « le mariage », « les organes génitaux », « la chasteté », « l’amour veut être partagé », etc. 


Pot (Olivier), L’Inquiétante étrangeté. Montaigne : la pierre, le cannibale, la mélancolie, Paris, Honoré Champion, 1992.

En 1571, alors qu’il n’a que 38 ans, Montaigne abandonne sa carrière de magistrat pour s’enfermer dans sa « librairie ». Il tombe sous le coup d’une violente crise mélancolique qu’il va efficacement surmonter par l’écriture.
C’est donc à la mélancolie que Montaigne doit tout d’abord sa vocation d’écrivain (« C’est une humeur melancolique (…), produite par le chagrin et la solitude (…) qui m’a mis premierement en teste cette resverie de me mesler d’escrire. ») et c’est à cette cause psychopathologique que s’intéresse Olivier Pot qui entend retracer ici le parcours accidenté de cette fameuse humeur présente dans les Essais. Mais le lecteur est très vite indisposé par l’écriture ridiculement boursoufflée de l’auteur qui se vautre ici dans la satisfaction de sa propre contemplation. Néologismes douteux (« aspectalité »), termes latins et grecs non traduits, usage abusif des traits d’union et des parenthèses à l’intérieur des mots, technicité de façade, notes de bas de pages multipliées sans nécessité, ce livre a toutes les propriétés d’un pudding indigeste. Il n’est que de voir ces paronomases insupportables aux relents « heideggéro-hölderliniens » (comme aurait dit Bourdieu) pour comprendre que l’auteur ne poursuit qu’un seul objectif, celui de se faire plaisir : « La schize de la vision permet de faire résonner ou raisonner l’être visible des choses de la même façon que l’inclination ou la déviation des humeurs mélancoliques laissent percevoir, ou plutôt a-percevoir, les configurations imaginales dans leur mouvement même de (dé)construction ». Qu’on se le dise : notre Diafoirus des Lettres n’a pas écrit un livre sur Montaigne, ni même un livre sur la mélancolie, mais un livre sur lui-même, qui vise à nous dire uniquement : « Regardez comme je suis savant ! »

Pouilloux (Jean-Yves), Lire les “essais” de Montaigne, Paris, François Maspero, 1969

Ce texte vise à mettre en garde les lecteurs de Montaigne qui seraient tentés de lire les Essais comme un livre d’heures, à la façon de Gide, qui notait dans son Journal : « Matinée au Louvre ; matinée délicieuse. J’avais un petit Montaigne avec moi, mais n’en lisait que par instants, en marchant, et juste ce qu’il faut pour entretenir l’exaltation joyeuse de ma pensée. » (24 novembre 1905) Selon Pouilloux, les Essais ne sont pas un livre de sagesse, d’où l’on pourrait extraire des maximes destinées à soutenir l’individu dans l’action, même si pendant très longtemps le texte de Montaigne a pu être utilisé pour formuler des règles d’éducation valables pour plusieurs générations (du cardinal du Perron qui en faisait le « bréviaire des honnêtes gens » jusqu’à Edmond Lablénie, qui fit paraître en 1968 un Montaigne, auteur de maximes). Comme l’écrit très justement notre auteur, « l’instrument d’un pareil entêtement est la citation ». Or, en raison du caractère toujours évolutif de la pensée de Montaigne, il y a comme une sorte de violence à isoler certaines phrases, à les ériger comme des vérités éternelles et à décréter qu’elles constituent la conclusion ou l’aboutissement d’une pensée qui, par définition, se cherche et ne présente aucun aspect définitif. Les innombrables additions que Montaigne a constamment apportées à son texte doivent nous faire prendre conscience au contraire du caractère fragile de certaines propositions car elles approfondissent « le sens possible d’une observation dont la rédaction antérieure n’avait pas vu les prolongements, dont elle n’avait pas tiré tout le parti souhaitable. » (28). En insistant sur la démarche pyrrhonienne de Montaigne, à travers ses doutes et ses repentirs, Pouilloux montre combien la recherche d’un sens défini et définitif traduit une méconnaissance radicale du texte même des Essais – véritable work in progress – et nous rappelle de façon fort salutaire qu’« une phrase n’est pas malléable et corvéable à merci du seul fait qu’on la sent proche de sa propre pensée » (38). 

Pouilloux (Jean-Yves), Montaigne. Que sais-je ?, Paris, Découvertes Gallimard, 1987.

Après la création de « Découvertes cadet » en 1983 et « Découvertes benjamin » en 1984, les éditions Gallimard avaient inauguré en 1986 une nouvelle collection, « Découvertes Gallimard », qui devait s’adresser aux juniors et leur fournir, sur un choix varié de sujets, une petite encyclopédie de poche très richement illustrée. Le présent volume consacré à Montaigne satisfait donc au cahier des charges éditorial : il est composé d’une petite monographie qui suit la chronologie et d’un ensemble de témoignages et documents sur Montaigne, il repose en outre sur une riche documentation iconographique qui s’efforce de dialoguer avec le texte. Jean-Yves Pouilloux en est l’auteur, mais pour se mettre au niveau de ses jeunes lecteurs, il a fait le choix (à moins qu’on ne lui ait demandé) de réciter les Essais à la première personne du singulier. Extrait : « Je sais bien qu’il est dangereux de se mêler de questions de théologie, les autorités religieuses ne plaisantent pas ; mais après tout, je ne suis pas moine ni professeur, simplement un gentilhomme particulier ; et tout en acceptant d’avance avec soumissions les décisions de la censure, je me risque pourtant à essayer de comprendre ce qu’il en est de l’homme, de la nature, du langage, de la connaissance. Il ne faut pas beaucoup chercher pour découvrir cette évidence : à n’importe quelle opinion, aussi certaine qu’elle paraisse, on peut en opposer une autre, tout aussi certaine. Si l’on y réfléchit un peu, c’est tout à fait compréhensible, tant est grande la diversité des individus, et tant un même individu change d’une époque à une autre. » (68) Il faudrait interroger un adolescent de 15 ans pour savoir ce qu’il pense vraiment de l’ouvrage et si celui-ci remplit pleinement sa fonction pédagogique. Pour ma part, je reste assez sceptique... Montaigne n’est pas Molière ou La Fontaine, et les Essais ne sont pas un texte qu’on peut jeter dans les mains d’un lecteur de 7 à 77 ans !

Pouilloux (Jean-Yves), Une vérité singulière, Paris, Gallimard, 2012. 

À 28 ans, Jean-Yves Pouilloux publiait chez Maspero sa première étude sur Montaigne : Lire les essais de Montaigne. À 54 ans, celle-ci étant devenue introuvable depuis quelques années, il la rééditait chez Champion, sous un titre très légèrement amendé : Lire les essais aujourd’hui – cette étude se retrouva alors au milieu d’autres dans le volume intitulé Montaigne, l’éveil de la pensée. À 71 ans, le voilà qui recase un nouveau manuscrit chez Gallimard, composé comme le précédent d’anciens travaux tombés un peu dans l’oubli. Disons les choses très franchement : ce livre m’a énormément déçu. S’agit-il d’ailleurs vraiment d’un livre ? On peut en douter, quand on découvre que les premiers chapitres sont issus d’un manuel scolaire (publié chez Armand Colin à l’occasion du programme de l’agrégation de lettres en 2002), tandis que les derniers chapitres mêlent de plus récents articles parus ici et là dans diverses revues académiques (sans que les redites soient tout à fait évitées). L’auteur, qui a roulé sa bosse sur Montaigne, en est encore en 2012 à se désoler des innombrables lectures fautives qui ont été faites avant lui des Essais – ce qui sonne un peu comme un aveu d’échec de la part de quelqu’un qui prétendait, 40 ans plus tôt, donner des clés d’interprétation et contrôler la définition légitime de la bonne lecture des Essais. Et de même que le confesseur trouve sa véritable raison d’être dans les fautes des innombrables pêcheurs, notre redresseur de torts a ici besoin de s’appuyer sur l’absolue médiocrité des lecteurs qui l’ont précédés, de telle sorte qu’on puisse se dire : « enfin Pouilloux vint ! » Qu’apprendra-t-on ici ? Que Montaigne a été « défiguré » par des hérméneutes peu scrupuleux ! – Ah ! bon… mais n’est-ce pas le propre de tous les auteurs, et Montaigne lui-même n’avait-il pas déjà dit que « nous obscurcissons et ensevelissons l’intelligence » par le commentaire savant ? Pouilloux s’afflige ensuite des « lectures lénifiantes » qui prolifèrent, laissant entendre par là que, lui au moins, va nous en offrir une qui sera stimulante ! Il égratigne tous les commentateurs qui font preuve d’un « aveuglement volontaire », laissant supposer que sans lui, on serait incapable d’y voir tout à fait clair. Et le tour de passe-passe est accompli lorsqu’il proclame qu’on ne peut pas, nous autres pauvres lecteurs incrédules, se contenter du sens littéral du texte montaignien, mais que quasiment chaque phrase des Essais doit se prendre en un double sens (c’est l’objet d’un chapitre entier qui s’intitule « Le pot à deux anses »). Il est grand temps d’en finir avec cette rhétorique à la fois guerrière et narcissisante, qui offense toujours l’intelligence du lecteur et fait la part trop belle à l’analyste.

Riveline (Maurice), Montaigne et l’amitié, Paris, Félix Alcan, 1939.  

Comment est-il possible que Montaigne qui, en toute occasion, a fait preuve de retenue et de modération, se soit abandonné sans mesure et sans frein à La Boétie ? Et comment expliquer que cette amitié ait provoqué une « véritable éruption de sensibilité », comme il s’en rencontre finalement assez peu dans toute la littérature ? C’est à ces questions que Maurice Riveline s’attaque dans ce livre qui a le grand mérite de s’appuyer sur les seuls documents qui subsistent sur cette amitié exceptionnelle : les Essais (et principalement le chapitre 28 du livre premier), une lettre de Montaigne adressée à son père au lendemain de la mort de La Boétie, des lettres dédicaces, des épîtres de la Boétie, le testament de la Boétie et, enfin, un passage du Journal de voyage. Des documents qui se répondent entre eux et qui confirment l’intensité du sentiment qui a uni les deux hommes. Riveline, qui cherche dans un premier temps à comprendre la spécificité de cette amitié, fait preuve à la fois d’une grande prudence – il se refuse, par exemple, à parler d’homosexualité – et d’une grande finesse d’analyse – notamment quand il récuse la thèse du « coup de foudre » que divers montaignistes ont accréditée sur la base du célèbre « nous nous trouvasmes si prins, si cognus, si obligez ». Selon lui, c’est d’ailleurs moins la laideur de La Boétie, attestée par une comparaison avec Socrate, qui fragilise cette thèse, que la nature psychique du coup de foudre. L’amitié, selon Riveline, ne peut pas naître ainsi car le coup de foudre produit un déséquilibre profond qui se révèle par la suite difficilement surmontable. Il crée une « prodigieuse disproportion entre l’être aimé et l’être aimant, dont l’imagination se trouve soudain dépassée par la révélation de son idéal réalisé » (41). Puis, dans un second temps, l’analyste souligne l’influence de l’amitié sur les Essais. Sur la forme d’abord, en considérant le livre comme une « conversation » entre ces deux grands hommes – conversation justifiée d’ailleurs à l’irréel du passé : « Si La Boétie eût vécu, les Essais auraient été des lettres adressées à lui » (182) ! Sur le fond ensuite, en mettant en concordance de nombreux textes de La Boétie – poésies latines et traductions – avec maints passages des Essais. Ainsi, la célèbre phrase de Montaigne : « L’amitié a les bras assez longs pour se tenir et se joindre d’un coing du monde à l’autre » (III,9) est-elle raccordée aux deux vers de ce sonnet composé par La Boétie : « O fier amour que tu as long le bras / Puisqu’en fuyant, on ne l’évite pas. » Le souvenir de cette amitié qui a dominé la vie de Montaigne a en effet laissé des traces profondes dans son œuvre. Ne peut-on pas faire le lien, par exemple, entre le scepticisme de Montaigne à l’égard de la médecine et l’incapacité dont ont fait preuve les médecins de son temps pour soigner la dysenterie de La Boétie : « ils me tuarent un amy qui valaient mieux que tous, tant qu’ils sont » ? De même, l’amour que Montaigne voue aux livres dans le chapitre sur les trois commerces ne puise-t-il pas sa source dans ceux qui garnissent les rayonnages de sa Librairie et qui lui sont d’autant plus chers qu’ils proviennent du don de La Boétie ? Enfin, lorsque Montaigne compare les hommes aux bêtes dans l’Apologie, il n’est pas anodin que ce soit sous le rapport de l’amitié, comme lorsqu’il évoque le chien de Pyrrhus qui se jeta dans le feu où le corps de son maître fut brûlé… Voilà donc quelques-unes des pistes que Riveline explore et qui sont loin d’être inintéressantes. Deux réserves toutefois : il est dommage que, tout affairé à exclure l’amour-passion du champ de l’amitié, l’historien n’ait pas plus donné d’écho à cette célèbre phrase du livre 28 qui pouvait difficilement cependant passer inaperçue : « cette amitié qui possède l’âme et la régente en toute souveraineté, il est impossible qu’elle soit double. » Et qu’après avoir rappelé la comparaison que Montaigne fait entre Socrate et La Boétie, il n’ait pas tiré toutes les conséquences de celle que La Boétie fait entre Alcibiade et Montaigne dans telle satire latine !

Schneikert (Elisabeth), Montaigne dans le labyrinthe. De l’imaginaire du Journal de voyage à l’écriture des Essais, Paris, Honoré Champion, 2006. Préface d’Olivier Pot.
 
En 1580, alors qu’il vient de publier les deux premiers livres des Essais, Montaigne quitte son château et part à cheval sur les routes d’Allemagne, de Suisse et d’Italie. Il est courant d’expliquer les raisons de ce voyage par la maladie (Montaigne souffrait de la gravelle et entendait se soigner dans les villes d’eau) et par le fait que le voyage en Italie était à la mode chez les humanistes. Elisabeth Schneikert n’entend pas se satisfaire de ces explications : elle estime qu’il faut en trouver la véritable raison à la fois dans le Journal de voyage (qu’il ne publiera jamais de son vivant) et dans le chapitre 9 du livre III des Essais, où le philosophe s’explique a posteriori sur son voyage. Refusant d’analyser les textes dans une perspective historique et critique et de mesurer Montaigne à l’aune des voyageurs qui lui sont contemporains, elle se propose d’étudier le Journal de voyage comme une « fiction » (109) et d’exploiter – ce qu’elle appelle d’une formule bien creuse et bien vague – « les voies de l’imaginaire » : on comprend alors qu’il s’agit de retrouver la syntaxe des images montaigniennes et d’en dégager le sens à partir des relations dynamiques qu’elles instituent entre elles. Prenant appui sur les travaux datés des théoriciens de l’imaginaire, elle se saisit des textes de Montaigne comme d’un terrain pour tester la validité des concepts élaborés par Gaston Bachelard, Charles Mauron (le fondateur de la psychocritique en France) et Gilbert Durand (le promoteur de la mythocritique), tout en oubliant l’essentiel, à savoir que ni les Essais ni le Journal ne sont des récits ou des mythes sur lesquels on pourrait plaquer de grands schémas formels sans aucun rapport avec l’expérience vécue de Montaigne. Ne lui en déplaise, elle voit alors dans la trajectoire du voyage de Montaigne, fait de détours et retours, une déambulation erratique, qui la conduit à faire du labyrinthe l’image matricielle du voyage, et du temps qui passe, une des figures du Minotaure. Mais ce n’est pas parce que Montaigne note qu’il passe « tout le jour à monter et descendre des montagnes » qu’on peut pour autant s’autoriser à parler d’errance : cette action, comme celle de « passer et repasser cent fois un torrent », est commandée par la topographie alpine. Victime de l’influence néfaste de la psychanalyse, Schneikert considère que ces nombreux détours renvoient à une perception non maîtrisée du monde qui traduit des angoisses et des obsessions profondes. Elle voit également dans le franchissement des cols et des montagnes, ou dans ce qu’elle appelle pompeusement « la dialectique des cimes et des gouffres », tous les motifs d’un paysage infernal qui n’est pas sans lui rappeler celui du livre VI de l’Énéide. Mobilisant sa culture la plus scolaire, elle en vient à soutenir que le voyage de Montaigne a, comme celui du héros de Virgile, une valeur initiatique qui a pour corollaire la recherche de l’identité et la conquête de soi. Pourtant, Montaigne a traversé des montagnes fertiles et riantes dont Elisabeth Schneikert ne dit mot (on comprend pourquoi : cela ruinerait sa démonstration), je pense en particulier à la route qui va de Rome à Lorette : « mille diverses collines, revetues de toutes pars de tres-beaus ombrages de toute sorte de fruitiers et des plus beaus bleds qu’il est possible...» Mais ce n’est pas tout : elle met en parallèle les méandres du voyage et les sinuosités de l’écriture des Essais, qui sont pour elle une autre métaphore du voyage. Et de la même façon qu’un enfant, à force de regarder les nuages, finit par y voir des figures, Elisabeth Schneikert en vient à identifier partout des labyrinthes et des Minotaures, jusque dans le corps malade de Montaigne, qu’elle compare à un « labyrinthe intérieur », et la pierre à un « Minotaure intérieur qui le dévore » (384)… Le comble du ridicule est atteint lorsque l’auteur se demande si les Essais ne trouvent finalement pas leur origine dans cette pierre évacuée : « Par l’intermédiaire de la pierre, Montaigne est à la fois père de son œuvre, et fils de son père. La pierre et le père, Pierre, apparaissent comme le point où s’originent l’existence de l’homme et de l’écrivain Montaigne. » On le voit, sans qu’il soit nécessaire d’aller plus loin, ce livre présente tous les inconvénients de l’emphase universitaire, sans le charme que peut avoir parfois la bouffée délirante. 

Solmi (Sergio), La Santé de Montaigne, Paris, Allia, 1993 (trad. de l’italien, La Salute di Montaigne, 1933). 

Il ne faut pas se fier au titre de cet ouvrage avant d’en faire l’acquisition car celui-ci est trompeur : il n’est pas question ici de la santé du philosophe, qui fait pourtant l’objet d’un chapitre passionnant des Essais (II, 6), ni de la terrible maladie de la pierre dont l’écrivain souffrait – encore moins du voyage en Italie et des bains de Lucques que Montaigne concevait comme un palliatif (III, 9). La « santé » de Montaigne est comprise ici en un sens très métaphorique : il s’agit de la sagesse du moraliste qui, selon Solmi, consiste d’une part en « une progressive corrosion de tous les idéaux et de tous les buts qui rendent la vie difficile », d’autre part en « une adhésion au mouvement naturel et au rythme de la vie ». Il n’est donc pas tellement question de la santé physique de l’écrivain, mais plutôt de sa santé intellectuelle, qui se signale par le refus de la contrainte et par la négation des valeurs chrétiennes. Solmi en veut pour preuve que Montaigne ne nomme jamais le Christ dans ses écrits [Ndlr : Montaigne en parle quand même au moment où il évoque la brièveté des vies de La Boétie et Alexandre] et ajoute : « si le repentir est le chemin de la santé chrétienne, pour Montaigne, il est la plus douloureuse des maladies » (p. 55). Un livre assez bavard qui ravira les cervelles philosophiques éprises de généralités.


Stapfer (Paul), Montaigne, Paris, Hachette, 1895. 

Paul Stapfer est totalement inconnu du grand public, et pourtant c’est l’un des plus brillants essayistes de la Belle Époque. Son Montaigne est à l’image de ses Réputations littéraires que j’avais lues naguère : un texte remarquablement bien écrit, non dénué d’humour, et pétri des meilleures citations des Essais. Il s’agit ici d’une synthèse classique de la pensée de Montaigne articulée autour de thèmes assez convenus (l’homme, son œuvre, son style et son influence) et composée à une époque où, doit-on le rappeler, il n’existait pas de texte scientifiquement établi des Essais et où on n’avait pas encore acquis le réflexe de faire jaillir le sens des mots de la comparaison des différentes variantes du texte (comme, plus tard, avec André Tournon). Le livre de Stapfer porte donc l’empreinte de son époque et, malheureusement aussi, de ses partis-pris idéologiques : amoureux des livres, Stapfer n’était pas toujours en phase avec Montaigne qui se moquait des savants et de leur suffisance livresque. Il ne goûtait pas non plus le primitivisme de Montaigne qui considérait que la vie d’un sauvage ou d’un paysan valait parfois plus que celle d’un homme civilisé, tant sur le plan du bonheur que sur celui de la santé. Humaniste et rationaliste convaincu, il ne supportait pas enfin le relativisme de Montaigne qui était à l’œuvre dans la critique des égarements de la raison. Aussi, avait-il des mots très durs contre l’Apologie de Raimond Sebond qu’il trouvait inutile et sans originalité : « Soutenir la supériorité des animaux sur l’homme, c’est un paradoxe délicieux, à la seule condition que le thème soit développé avec talent ; l’écrivain n’y a point failli. Opposer les uns aux autres les systèmes de philosophie, faire sonner le cliquetis des disputes philosophiques sur le monde, sur Dieu et sur l’âme, en montrant que rien d’utile et de prouvé ne sort de ce “tintamarre de cervelles”, c’est rallier pour la millième fois et toujours avec sens, mais jamais avec fruit, un charivari éternel qui recommencera demain. » (p. 107).


Tournon (André), La Glose et l’essai, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1983 (rééd. Paris, H. Champion, 2001).

C’est incontestablement une des lectures les plus fines des Essais de Montaigne. André Tournon prend ici le contrepied du Montaigne et son temps de Géralde Nakam (composé à peu près à la même époque), qui se proposait d’éclairer le « texte » par le « contexte ». L’analyste propose ici une lecture interne de l’œuvre qui refuse d’entrée de jeu l’étude des sources qui s’applique toujours à relever les emprunts présents dans un texte et à dresser l’inventaire des généalogies conceptuelles, des filiations doctrinales (voir, à cet égard, Pierre Villey ou Hugo Friedrich). Il considère que c’est en se plongeant dans l’œuvre elle-même, qui comporte différentes strates d’écriture, qu’on pourra retrouver les indices mêmes de sa structure : « marquetterie mal jointe », « rhapsodie », « fagotage de diverses pièces », etc., voilà en effet comment Montaigne qualifiait ses Essais. Entre 1580 et 1588, date de la dernière édition, l’écrivain a enrichi son texte de plus de 600 additions. Jusqu’à sa mort, en 1592, il a apporté de nombreux ajouts manuscrits que l’on repère très facilement, d’après le changement de plume ou le resserrement de l’écriture. Attentif à l’articulation logique des énoncés, à leur juxtaposition, ainsi qu’aux effets de suture qu’ils induisent, Tournon montre que les Essais trouvent le principe de leur engendrement dans un commentaire permanent qui se rapporte au texte primitif fixé sur la page imprimée (qu’il appelle « contexte ») et que cette démarche caractérise un mode particulier d’expression qui trouve son plein aboutissement dans la forme même de l’essai – un genre dont on sait que Montaigne est l’inventeur. « Je ne corrige point mes premieres imaginations par les secondes », écrivait le philosophe, qui préférait en effet ajouter que supprimer : « Je veux representer le progrez de mes humeurs » et « reconnoistre le train de mes mutations » (II, 12), ce qui était aussi pour Montaigne une façon de laisser libre son lecteur de les apprécier ou pas. La Glose et l’essai fournit donc une analyse minutieuse des inflexions de la pensée de Montaigne à partir des relations entre variantes et contexte. L’analyste distingue des variantes de deux types, celles qui modifient ou commentent le texte sans le fausser et celles qui greffent sur le texte initial des considérations nouvelles qui en perturbent le sens et que Tournon appelle « réinterprétations ». Mais l’aspect le plus intéressant du travail réside peut-être dans la seconde partie de l’ouvrage, quand l’analyste s’éloigne finalement des Essais et entreprend de les situer dans les pratiques littéraires de l’époque, notamment celle de la glose juridique. Il met en pleine lumière le mécanisme du commentaire juridique, à partir des œuvres d’Alciat et de Cujas, de Bohier et de Coras, et après avoir rappelé selon quelle méthode les pièces d’un dossier étaient analysées, il fait l’hypothèse que Montaigne, au cours de sa carrière de magistrat, en avait assimilé tous les principes. Le travail qu’il devait accomplir consistait à examiner toutes les pièces d’un dossier, à apprécier la pertinence et la force probante des arguments, à les résumer, puis à en faire une synthèse. Ce sont ces mécanismes d’analyse critique qui sont précisément à l’œuvre dans l’écriture des Essais. Le dernier chapitre, enfin, jette les linéaments d’une philosophie de l’essai, dans laquelle Tournon montre que le discours sur un thème choisi a toujours pour but de manifester et de mettre à l’épreuve, par le doute et l’interrogation réfléchie, celui qui le tient. Cet essai aboutit à la conclusion selon laquelle les réflexions de Montaigne « visent moins les idées énoncées et que l’acte même de leur énonciation ».

Zweig (Stéphane), Montaigne, Paris, PUF, 2003.  

Après avoir fui l’Europe qui était devenue le théâtre de la barbarie nazie, Stefan Zweig s’est exilé au Brésil, à Rio d’abord, puis à Pétropolis. Il a tout laissé, mais les livres sont toujours présents autour de lui : Homère, Shakespeare, Goethe, Balzac, Tolstoï… Dans les derniers jours qu’il partage avec Lotte, alors qu’il est physiquement diminué, la lecture des Essais prend pour lui une signification toute particulière. Comme l’explique Zweig, « dans Montaigne ne m’émeut et ne m’occupe aujourd’hui que ceci : comment, dans une époque semblable à la nôtre, il s’est lui-même libéré intérieurement et comment, en le lisant, nous pouvons nous-mêmes nous fortifier à son exemple ? » (24) L’identification est totale et les Essais lui offrent alors le miroir d’un siècle profondément troublé, dans lequel Montaigne a tenté de conserver une attitude digne. Le philosophe, en effet, ne s’est pas réfugié dans son tonneau comme Diogène ou jeté dans la folie et la misanthropie comme plus tard Rousseau, il s’est mis à écrire et à proclamer : « Mon métier et mon art, c’est vivre. » (II, 6). Pour Zweig, Montaigne incarne un désir de liberté et d’indépendance que rien ne peut entamer, pas même un siècle voué à la violence et la barbarie : « Même aux temps fanatiques, à l’époque de la chasse aux sorcières, de la Chambre Ardente et de l’Inquisition, les hommes ont toujours pu vivre ; pas un seul instant cela n’a pu troubler la clarté d’esprit et l’humanité d’un Erasme, d’un Montaigne, d’un Catellion. Et tandis que les autres, les professeurs en Sorbonne, les conseillers, les légats, les Zwingli, les Calvin, proclament : “Nous connaissons la vérité”, la réponse de Montaigne est “Que sais-je ?” ; tandis que, par la roue et l’exil, ils veulent imposer : “C’est ainsi que vous devez vivre !”. Son conseil à lui est : pensez vos propres pensées et non pas les miennes ! Vivez votre vie ! Ne me suivez pas aveuglément ! » (92-93) On le voit, alors que le cours du monde le décourageait, Zweig a cherché en Montaigne, un ami, un frère, qui eût pu le consoler. Son texte, qui a été édité pour la première fois en 1960 chez un éditeur allemand, n’est qu’un fragment posthume, et nullement un travail biographique accompli, comme son Balzac ou Marie-Stuart.