vendredi 31 mai 2013

Album francfortois

1. Francfort en chantier. 2. Statue de Goethe. 3. La vieille place détruite puis reconstruite. 4. Environs de la cathédrale. 5. Le déjeuner sur l’herbe. 6. Le presse-citron Angela Merkel. 7. Aux abords du Main. 8. La vue depuis les flèches de la cathédrale. 9. La tombe de Steffani. 10. À proximité du vieil opéra. 11. Le Städel Museum (voir article suivant). 12. Réverbère francfortois. 13. Échafaudages le long de la Windmühlstrasse. 14. Musée des Arts Appliqués (voir article suivant). 15. En route vers le Städel Museum.

jeudi 30 mai 2013

Deutsche Qualität

Après une Norma hors norme qui en a fait pleurer plus d’un et plus d’une, voilà que Cecilia Bartoli a repris son bâton de pèlerin pour sillonner les routes d’Allemagne et porter la bonne parole steffanesque. La chanteuse est ce printemps sur tous les fronts : elle enchaîne les productions d’opéras, où tout le monde l’attend au tournant, avec les récitals intimistes, qui sont sa grande spécialité. Volant de victoire en victoire, il faut vraiment se lever de bonne heure pour la suivre ! Avec elle, c’est un peu comme avec le personnage de Frank Abagnale dans le film de Spielberg : elle pourrait bien nous lancer, avec un grand sourire aux lèvres : Catch me if you can ! Et si Bellini et Rossini ont, comme on le sait, les faveurs du festival de Pentecôte de Salzbourg qu’elle dirige depuis l’an dernier, Cecilia Bartoli n’oublie pas son cher Agostino Steffani, qu’elle considère vraiment comme un compositeur majeur – ce qu’elle nous a encore redit ! Ce mois-ci, elle lui dédie une nouvelle tournée qui comprendra au total neuf étapes : Francfort, Essen, Brême, Hambourg, Hanovre, Ludwigsburg, Bad Kissingen, puis Strasbourg et Versailles. Les Allemands, on le voit, sont clairement mieux traités que les Français qui doivent supporter, par-dessus le marché, les coûts absolument prohibitifs des tarifs versaillais. Il faut dire qu’à 495 euros le concert à l’Opéra Royal, on devient vite candidat à l’exil musical…

Il est vrai que pour les baroqueux que nous sommes, l’Allemagne a toujours été un véritable eldorado musical. Là-bas, les institutions musicales sont florissantes (rien qu’une ville comme Francfort compte deux opéras !) et si Bartoli y est si souvent invitée, c’est parce que les théâtres peuvent compter sur une clientèle à la fois mélomane et solvable : la chanteuse va là où les gens peuvent se la payer. L’Allemagne est ainsi le pays qui déploie pour elle son plus beau tapis rouge, contrairement à l’Italie, qui n’a jamais su lui faire la place qu’elle méritait ! Et la chanteuse le rend bien à ses compatriotes : son site officiel est consultable (outre l’anglais, l’espagnol et le français) en allemand, mais pas en italien ! Rien que pour la saison en cours, on dénombre 19 concerts en Allemagne, contre 17 en Autriche, 4 en Suisse, 4 en Espagne, 4 en France et 2 en Italie (il y a des années où la chanteuse ne se produit pas une seule fois dans son pays). Si bien que Cecilia Bartoli et Agostino Steffani ont au moins un point commun que peu de gens ont relevé, celui d’avoir accompli l’essentiel de leur carrière en Allemagne, alors qu’ils sont nés tous les deux en Italie. Fait significatif, c’est à Francfort, que Steffani est enterré : une plaque de marbre dans la cathédrale rappelle d’ailleurs son passé glorieux dans cette ville.

À l’occasion de ce rendez-vous francfortois, la chanteuse a retrouvé son ami et complice Diego Fasolis à la tête d’I Barocchisti, ensemble qui n’avait guère pu être associé à la précédente tournée, lancée dans la foulée de la sortie de l’album Mission. On reconnaissait, parmi les musiciens de l’orchestre, quelques transfuges célèbres : Stefano Barneschi, le premier violon d’Il Giardino Armonico, Thibaud Robinne, le trompettiste des Musiciens du Louvre ou encore Pier Luigi Fabretti, le hautboïste multi cartes, que tous les chefs se disputent. Un bel attelage en somme, qui n’avait plus rien à voir avec l’orchestre de chambre de Bâle, que l’on avait dû se coltiner en novembre dernier. Il n’était que de voir le feu qui animait les musiciens dès l’ouverture d’Enrico Leone, et d’entendre le son net et plein de galbe que produisait l’orchestre, pour comprendre que l’on allait, pendant plus de deux heures, passer une soirée inoubliable.

Bartoli elle-même, encore tout enivrée de son succès salzbourgeois, est apparue sur scène avec son sourire des beaux jours, sa somptueuse robe bleue, tout droit sortie d’un tableau de Véronèse, et son petit tambourin, qu’elle tapotait contre la paume de sa main. Pour le coup, sa marche n’a pas été contrariée par les applaudissements du public qui semblaient cette fois plus retenus qu’à Paris. Mais en novembre dernier, une circonstance particulière justifiait cet engouement extraordinaire : le public venait d’apprendre que l’interprète était souffrante, il fallait donc encourager la chanteuse. Ce danger étant écarté à Francfort, Bartoli est apparue dans les meilleures dispositions, en lançant, dès le Schiere invitte, ses plus foudroyantes vocalises.
 
Comme toujours, ce récital fut absolument grandiose parce que la chanteuse a la maîtrise parfaite de toutes les dimensions du spectacle : la qualité du chant qui, les années passant, ne va pas en diminuant, le répertoire qu’elle fouille et qu’elle renouvelle, les airs variés qu’elle choisit et qui mettent toujours bien en valeur sa voix. Quel que soit le registre, elle reste profondément touchante et parfaite dans ses expressions : survoltée dans les airs de bravoure (A facile vittoria), déchirante dans les airs élégiaques (Amami, e vederai), espiègle dans les airs un peu plus bouffes (Sì, sì, riposao caro), il n’y a pas un seul moment où l’interprète peut être prise en défaut. L’humour n’est bien sûr pas absent de ses concerts et les joutes musicales qu’elle engage avec les solistes sont en général de grands moments d’euphorie collective : il faut en général voir comment, le front relevé et le menton en avant, elle ne fait qu’une bouchée des bien téméraires hautbois et trompettes qui osent la défier.

Mais un concert de Cecilia Bartoli ne se limite pas à quelques airs impeccablement chantés. C’est encore une des autres dimensions du spectacle : la relation très forte qui s’exerce entre l’interprète et son public et la communication très particulière qu’elle arrive à établir avec l’ensemble des spectateurs, qui vont parfois jusqu’à se ruer sur le devant de la scène pour lui offrir des fleurs, des chocolats, des poèmes, que sais-je encore ? C’est un peu la logique du don et du contre-don : on veut à son tour faire plaisir à celle qui n’a pas ménagé ses efforts pour prodiguer le sien. Et son plaisir de chanter, Cecilia Bartoli le partage, jusque dans les bis qu’elle dispense généreusement ce soir-là et qui se prolongent pendant près de 25 minutes, d’abord avec Vivaldi, dont elle exhume le Sovvente il sol, tiré de l’Andromeda liberata, puis avec Haendel, et son célèbre air de Teseo, M’adora l’idol mio, qui fournit une occasion d’associer le hautbois virtuose de Pier Luigi Fabretti, que Fasolis récompense sur scène, en prenant à partie le public. La salle, conquise, en redemande, et Cecilia revient avec le Lascia la spina, cogli la rosa, qui est comme le concentré de toute sa philosophie de la vie. On s’attendrait à ce qu’elle en reste là… Erreur, il y aura encore un quatrième et dernier bis dans sa besace, tiré cette fois de l’opéra Amadigi, Desterò dall’ empia Dite, qui permet de faire revenir en force la trompette de Thibaud Robinne qui livre ici ses derniers feux.
 
Parfois, cette communication exceptionnelle se prolonge au-delà du concert, dans les moments plus intimes, où la chanteuse va à la rencontre de son public et se prête au jeu de la dédicace personnalisée. Sans savoir à l’avance que l’Alter Oper organiserait une rencontre de ce type, j’étais venu à Francfort avec mon album Norma et quelques-unes des photos que j’avais faites de Cecilia : j’entendais lui faire signer le premier et lui offrir les secondes. Mais je n’étais visiblement pas le seul fan en embuscade, une foule compacte, épaisse, venait de se former dans le vestibule du théâtre. J’avais reconnu les deux Alsaciens avec lesquels j’avais discuté à Rome le mois dernier, ils me montrèrent leur sac à dos qui contenait deux bouteilles de vin d’un splendide cru qu’ils entendaient lui offrir à cette occasion. Et puis, au bout de quelques minutes – il était 23 heures –, Cecilia Bartoli est arrivée, tout de noir vêtue, non sans lâcher un Mamma mia !, devant l’affluence et les clameurs qui s’élevaient. Elle s’est assise juste derrière le comptoir des vestiaires et les spectateurs furent priés de faire la queue. Je pris le parti de laisser passer mon tour et de revenir en bon dernier pour n’avoir Cecilia qu’à moi, comme je l’avais fait à Paris et à Versailles, afin de ne pas ressentir la pression des autres spectateurs impatients – à ceci près qu’à Paris et Versailles, nous étions à tout casser une petite vingtaine, alors qu’ici nous étions plus d’une centaine à faire le pied de grue.
 
Les spectateurs étaient de deux types, il y avait ceux qui patientaient sans broncher, qui faisaient signer leur programme et qui partaient presqu’aussitôt, en disant danke schön, et ceux, plus coriaces, qui s’agrippaient à la star, exigeaient des bisous, prenaient des photos, ressassaient des vieux souvenirs de concert, s’attirant au passage les foudres des amis dijonnais qui étaient avec moi, quand ça durait vraiment trop longtemps. Et puis il y avait encore d’autres, dont je faisais partie, qui observaient le spectacle qui s’engageait sous leurs yeux : on pouvait voir comment la chanteuse souriait et se pliait de bonnes grâce à toutes les demandes de ses admirateurs.
 
Deux heures plus tard, venait enfin mon tour ! Il était alors 1h00 du matin quand l’horizon commença à se dégager. J’eus alors l’idée de foncer vers la chanteuse avec mon commando, constitué de mon mari (qui prenait les photos), ma meilleure amie et mes fidèles lecteurs dijonnais, avant d’être rejoint, au dernier moment, par un autre groupe, sorti de derrière les fagots, que javais décidé dignorer. Après les compliments habituels sur le spectacle, et quelques considérations sur la musique de Steffani, j’en vins donc à dégainer mes photos de Pleyel et à les montrer à l’intéressée, qui se mit alors à les passer en revue avec un joli sourire.
 
 Elle me dit alors : « – Mais quand est-ce que c’était ? » Et moi qui, généralement, n’oublie jamais les dates, je me mis à bafouiller, avant de reprendre mes esprits quelques secondes plus tard... : « Euh!... Vous voyez sur cette photo, avec l’écharpe noire, c’était le 4 décembre 2011, on était venu vous écouter dans Semele ; et cette autre, avec l’écharpe rouge, eh bien c’était le 7 décembre 2011, toujours pour le même concert. » Elle était pliée de rire, puis elle ajouta, un brin songeuse : « Mais c’est affreux, regardez-moi, je suis toujours en noir !... Vite, mon foulard ! »
 
En un instant, Cecilia se métamorphosa, et c’était nous qui, après, riions comme des bossus. Je me mis ensuite à attirer son attention sur une autre photo. Je lui dis en pointant mon doigt : « Vous voyez, là, je suis très fier de cette photo, parce que j’ai réussi à vous faire tirer la langue ! » Et elle, de lâcher : « Che carina ! » Elle se mit alors à réfléchir très vite à une dédicace inspirée, puis quand elle eut son idée, elle fut saisie de rires. Je la vis alors dessiner un cœur sur sa langue, qui me disait Baci ! Effet réussi ! On riait tous aux éclats !
 
Puis, je lui offris tout mon jeu de photos, que j’avais tirées en double, et pendant qu’elle me dédicaçait mon album Norma, on reparla du concert de Rome (j’allais apprendre qu’elle m’avait reconnu : « Je suis désolée, je vous avais vu, mais je n’ai pas pu vous rejoindre à la sortie car il y avait un dîner à l’ambassade ») et on se mit déjà à évoquer les prochains rendez-vous : le programme du récital sur la Vienne classique, au sujet duquel elle devait rester muette (mais qui vient d’être dévoilé aujourd’hui), l’opéra Alcina, dont elle m’apprit que Pleyel avait bien failli le programmer, puis enfin Otello, que j’irai voir tout seul, le dernier soir, puisque les Dijonnais se rueront au premier et que mon mari est définitivement allergique à toute rossinerie ! Ce qui ne l’a pas empêché, au passage, d’avoir droit lui aussi sa dédicace. Il se contenta d’un sobre : « Je ne dis rien, mais je ne vous aime pas moins ! » auquel fut sensible la chanteuse.
 
Ce fut ensuite au tour des Dijonnais d’arracher une ultime signature, sur la belle couverture en papier glacé du magazine de la maison des Festivals de Baden-Baden, de suggérer après Francfort un concert à Castelfranco Veneto, la ville de natale de Steffani, que Bartoli connaît très bien, puis quand tout ce beau monde fut comblé, nous prîmes alors congé de la chanteuse, qu’on se résigna à laisser entre les mains de ses plus fidèles admirateurs (sur l’échelle de l’admiration, nous n’atteignons pas le dernier degré) : Catherine (de Paris) et de Klaus (le fondateur du forum Cecilia Bartoli, venu de Potsdam), pour lesquels la chanteuse devait avoir encore plus d’obligations !