vendredi 5 avril 2013

Un déluge d’applaudissements s’abat sur Il diluvio universale à l’Opéra-Comique

Après avoir ressuscité en 2010 Il Diluvio universale de Michelangelo Falvetti lors du festival d’Ambronay, le jeune chef argentin Leonardo Garcia Alarcon a créé la surprise ce mercredi soir à l’Opéra-Comique en faisant découvrir au public parisien un des joyaux du patrimoine musical sicilien qu’on regardera dans quelques années comme un jalon important dans l’histoire de l’oratorio qui va de Carissimi à Haendel. Créé en 1682 à Messine, où Falvetti était maître de chapelle, ce « dialogue à cinq voix et cinq instruments », tiré d’un des épisodes de l’Ancien Testament et bâti sur un livret de Vincenzo Gattiani, s’apparente à un véritable catalogue des émotions humaines. Le compositeur a mis en musique la colère divine, le déferlement des éléments, l’amour de Noé et Rad, seules créatures épargnées par le Déluge, et la Mort qui se réjouit de la destruction de l’Humanité. Ce faisant, cette œuvre est aussi un concentré de tous les genres musicaux en vogue à l’époque, qu’il s’agisse de la sinfonia, du madrigal, du duo amoroso propre à l’opéra vénitien ou encore de la tarentelle. Falvetti a signé ici une œuvre d’une très grande richesse, avec des chœurs splendides et une succession de climats musicaux extrêmement variés.

Celle-ci a été servie par un orchestre d’une très grande luxuriance, la Cappella Mediterranea, qui comprenait – chose rare – non pas un, mais deux théorbes, une harpe, deux violes de gambes, un violoncelle, deux cornets, deux sacqueboutes, un orgue et diverses percussions jouées par l’iranien Keyvan Chemirani, ébouriffant de virtuosité. Tout au long de ce concert, le percussionniste a jonglé avec divers instruments qui distillaient des sonorités gorgées de sève et de soleil et qui rappelleront d’ailleurs les influences musulmanes qui, pendant plusieurs siècles, ont traversé la Sicile. On aura reconnu le udu, cette cruche en terre cuite en usage au Maghreb, ou le riqq, une sorte tambourin, qui est la percussion de référence dans la musique arabe savante. C’était un jeu tout en contrastes, tout en nuances, avec le souci constant de la danse, animé par un chef très impliqué, très généreux, qui dirigeait de jeunes chanteurs dont la verdeur ou les quelques insuffisances vocales étaient très largement compensées par l’engagement scénique, ce qui prouve encore une fois que la réussite artistique, comme je l’ai dit souvent, ne se réduit pas toujours – en tout cas pour le chant – à la performance technique. Leonardo Garcia Alarcon a été attentif à la fluidité de cette œuvre très variée en portant un soin extrême aux transitions entre les différentes parties de l’oratorio qui s’enchaînaient de façon très sophistiquée : un point commun avec l’approche de l’Arpeggiata. Saluons enfin le beau travail du Chœur de chambre de Namur dont les chanteurs ont traduit et restitué avec justesse toute l’angoisse qui montait face au déferlement de la colère divine. Malgré l’absence de surtitres (la seule chose qu’on ait ici à déplorer), cette troupe a réussi à créer une espèce d’état de grâce autour d’une œuvre puissante et intense – un phénomène qui ne se produit pas tous les jours. Le public ne s’y est d’ailleurs pas trompé, en applaudissant à tout rompre le jeune chef, qui était si content et si heureux qu’il a fait rejouer 5 airs, dont un extrait de Falstaff – Tutto nel mondo è burla – avec luths et violes de gambes qui, au lendemain des aveux de Jérôme Cahuzac, prenait une résonance particulière !

Reconnaissons-le : il n’y a pas de plus grand plaisir musical que de découvrir un compositeur et une œuvre inconnus. Voilà une démarche qui est conforme en tout point à l’esprit baroque : sortir des sentiers battus, défricher des compositeurs oubliés, victimes des trappes de l’histoire. Que ce soit pour le meilleur ou pour le pire, car certaines œuvres méritent bien leur oubli, mais ce soir-là, c’était vraiment pour le meilleur. Profitons donc de ce billet pour rappeler que le baroque, ce n’est pas seulement une manière d’aborder des œuvres, à travers des façons de jouer, c’est aussi une façon de questionner l’histoire musicale, à travers la critique du répertoire figé : c’est un mouvement relativiste. Depuis quelques années, on assiste malheureusement à une « répertorialisation » de la musique baroque : ce sont toujours les mêmes œuvres, toujours les mêmes compositeurs, qu’on met à l’honneur et on oublie les milliers de partitions qui dorment dans les bibliothèques musicales et qui attendent leur Indiana Jones. Il faut donc applaudir ici cette grande audace défricheuse au moment où les grands pionniers du mouvement baroque ont de plus en plus tendance à se renier et à tourner le dos aux valeurs qu’ils ont jadis défendues : je pense notamment à quelqu’un comme William Christie qui va nous asséner l’an prochain une énième Platée, qui viendra après celle de Minkowski, de Jacobs, de Rousset, etc., comme si on avait vraiment besoin de cela en ce moment ! On espère que Leonardo Garcia Alarcon continuera dans cette veine et qu’il reviendra très vite à l’Opéra-Comique nous présenter toutes les prochaines œuvres qu’il compte déterrer, comme l’Elena de Cavalli, un opéra rarissime que le public aixois aura la chance (et je lenvie) de découvrir cet été !

Merci à Esprit Musique qui soutient cette production de m’avoir invité.

5 commentaires:

  1. Anonyme9.4.13

    Cher GF,
    je t'envie d'avoir fait cette belle découverte.... J'avoue à ma honte extrême que j'ignorais tout de cet évènement!
    Oui, c'est jubilatoire les résurrections baroques, et Artaserse et son boys band sont bien partis pour être au sommet de mon palmarès cette année... Mais je te trouve bien sévère avec le grand Will et tous ces illustres déchiffreurs/ défricheurs blanchis sous le harnois à plumes et recrus de nobles travaux qui cueillent les lauriers de la gloâ-aa-areue et s'endorment dessous! Pense aux amateurs de baroque moins avertis que toi, ou fraîchement convertis, qui n'ont pas encore épuisé le répertoire ....je reprendrai volontiers une bonne platée de Rameau l'an prochain, mais vais sécher le nième Méchoui de Haendel , et le nouvel A six (a moins que ce ne soit l'A sept ou l'a huit ? On ne sait plus...) et Galatée au TCE...
    J'avoue une forte admiration pour le grand méchant Will, l'autre soir pour son délicieux jardin des voix à la française (Rameau + quelques contemporains plus obscurs, et là on reconnaissait aisément Rameau même sans programme, c'était ce qu'il y avait de plus chouette à l'oreille...)il était frais comme un gardon et plein d'allant, je ne sais pas à quelle potion magique il carbure...
    Des bises cher GF
    Agnès

    PS pas du tout désintéressé : j'espère que tu nous glisseras bientôt quelques belles adresses gastronomiques romaines: j'y vais pendant les vacances

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  2. Chère Agnès, sois sans crainte, le prochain article consacré à la gastronomie romaine te sera dédié, je compte même l'intituler Veni, vidi, magni, mais je suis pris d'un doute, et je fais appel à tes grandes connaissances de la langue de Cesar, pour savoir si ce troisième verbe est correctement employé!
    Pour revenir au baroque, as-tu vu le programme de Versailles pour la saison prochaine? Artaserse qui t'a tant ébloui, et son astre Fagioli, sera de nouveau à l'honneur, avec mise en scène, mais à quel prix n'est-ce pas? De quoi flatter ma dogitude! Les prix versaillais me laissent dubitatifs! En attendant, je vais peut-être profiter de ma settimana napoletana pour thésauriser en manger des pizzas à 3,50 euros! Des bises et à bientôt!

    PS : tu as de la chance de découvrir Platée avec le grand Bill, d'autant que pour Rameau, c'est une valeur sûre (je n'en dirais pas autant de ses Haendel, qui m'ont toujours prodigieusement ennuyés)!

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  3. Agnès14.4.13

    La formule exacte est "veni, vidi, vici" (je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu)
    Je te livre le commentaire du délicieux monsieur Jerphagnon dans son petit livre des citations latines: "Formule choc qu'on prête -c'est le mot- à César vantant le succès de sa guerre éclair contre Pharnace II, roi du Pont, c'est à dire du Bosphore. Suétone la voit sur une pancarte qu'il porte devant lui lors du défilé de son triomphe, et Plutarque la dit figurer dans une lettre de César à Amantius, un ami romain.
    Se dit volontiers, en toute modestie, de quelque succès particulièrement rapide qu'on doit à sa propre ingéniosité, tant il est vrai qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même."
    J'attends avec grande impatience le récit de tes victoires gastronomiques, et je t'embrasse.
    Agnès

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  4. Ah mais je savais quelle était la formule exacte, mais figure-toi que j'ai vu à Rome, viale Giulio Cesare (je ne pouvais pas faire mieux!), un petit boui-boui avec une pancarte sur laquelle était écrit : Veni, vidi, magni e bevandi, ce que j'ai traduit moi aussi par "je suis venu, j'ai vu..." puis par "j'ai mangé et j'ai bu"... mais j'avais quelques doutes sur ma libre traduction de magni, d'où mes appels à tes secourables lumières! Merci au passage pour le délicieux commentaire de Jerphagnon que je vais méditer... Me voilà arrivé à Naples depuis hier, et je sens que mes victoires gastronomiques seront plus belles encore ici qu'à Rome! Un bacio grande!

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  5. Agnès14.4.13

    Pardon, GF de Napoli, de t'avoir pris pour un tartufo en latin...à ma décharge je corrigeais alors les versions latines dadaïstes de mes HK, ils ont vraiment une prof lamentable vu leurs bourdes atomiques...passons... ton interprétation est forcément la bonne, quant à moi je n'ai qu'une certitude, c'est que magni et bevandi ne sont point du latin (le Gaffiot dixit, car ce magni ne peut pas être une des formes de l'adjectif "magnus", ça n'aurait pas de sens,non?...)Peut-être un dialecte romain?... Eclaire-moi si des lumières te viennent.
    Oscula et baci,
    Agnès

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