samedi 20 avril 2013

Piccolo album napoletano

1. Quartieri Spagnoli. 2. Corso Vittorio Emmanuelo. 3. Piazza Dante. 4. Il Padre Pio. 5. Procession napolitaine, via Duomo. 6. Museo di Capodimonte. 7. Piazza Monteoliveto. 8. Linge suspendu dans les rues. 9. Piazza Plebiscito. 10. Chiesa Santa Anna di Lombardi. 11. Galleria Umberto I. 12. Marchand dolives dans le Vomero.

mardi 16 avril 2013

Naples, mode d’emploi

Pendant des années, on m’a fait un portrait apocalyptique de Naples qui a certainement refroidi la curiosité que j’aurais dû manifester beaucoup plus tôt et beaucoup plus vite pour le Sud de l’Italie. « Quoi ? Naples ! Mais c’est bruyant et puant. » « Tu verras, tout tombe en ruines, rien ne fonctionne correctement. » « C’est la ville la plus polluée d’Italie... emmène ta Ventoline ou tu n’y survivras pas ! » « Fais gaffe aussi quand tu traverses, les voitures passent au rouge ! » « Planque bien ton portefeuille, moi je me suis fait détrousser le mien dans le bus. » Etc.

Il fallait bien se rendre à l’évidence : cette ville n’était pas faite pour moi.

Et puis je me souviens qu’un jour, à Modène, un vieux barbon m’avait alpagué sur un banc et m’avait dit : « Mais qu’est-ce que vous faites ici ? » Je lui avais répondu que je visitais la région, et qu’après Parme, Mantoue et Sabbioneta, mes pas m’avaient conduit dans cette ville, que je trouvais délicieuse. Ce monsieur n’entendait manifestement pas les choses de cette oreille et m’avait répondu sèchement : « Mais est-ce que vous êtes déjà allé à Rome ? » J’avais naturellement répondu que oui. Il avait alors enchaîné de plus belle : « – Et Venise ? Est-ce que vous êtes déjà allé à Venise, au moins ? » J’avais, une fois de plus, acquiescé d’un signe de tête. Ne se démontant pas, il avait répliqué : « Et Naples alors ? Est-ce que vous connaissez Naples ? » Force avait été cette fois de baisser les bras et de reconnaître que non. Visiblement satisfait de ma réponse, il avait alors lâché : « Et bien allez à Naples avant d’aller à Modène, il n’y a rien à voir ici ! » J’avais beau penser le contraire, encore tout ému par le Saint Sebastien de Dosso Dossi que j’avais contemplé quelques instants plus tôt dans la cathédrale, il s’était employé, par la suite, à accabler sa pauvre ville : « Voyez la petite tourelle perchée sur le Duomo, là juste en face de vous, et bien c’est Mussolini qui l’a fait ajouter »…

J’aurais dû écouter les conseils pleins de sagesse de ce vieil aigri, mais à chaque fois j’ai préféré n’en faire qu’à ma tête, et après Modène, je suis retourné à Rome, puis à Sienne, à Florence, à Lucques, à Pistoia, à Arezzo, à Pérouse, à Assise, à Spello, à Spolète, à Orvieto, à Ferrare, à Ravenne, à Bologne, à Venise, à Vicence, à Vérone, à Urbino, puis de nouveau à Arezzo, de nouveau à Lucques, de nouveau à Sienne, etc., sans jamais pousser plus loin que Rome. Jusqu’au jour où je me suis dit : « Bon, il est temps de passer à autre chose... Manifestons un peu plus de curiosité ! » Depuis quelques années, j’entendais un autre son de cloche. Notamment de mon boss, qui connaît l’Italie mieux que personne, et qui me répétait que c’était la plus belle ville du monde. Un ami m’avait alléché : « Je n’ai jamais mangé d’aussi bons babas que là-bas. » J’avais vu un jour Voyage en Italie et j’avais rêvé à mon tour de me retrouver dans le palais du Capodimonte, au milieu de cette végétation luxuriante, pour ressentir les mêmes frissons qu’Ingrid Bergman devant la beauté puissante de l’Hercule Farnèse (qui se trouve maintenant au musée archéologique). Je n’avais pas oublié non plus que les lettres les plus savoureuses que j’avais lues, celles de l’abbé Galiani à Madame d’Épinay, empreintes d’un fatalisme souriant, avaient toutes été écrites à Naples. Et enfin, Antoine m’avait juré que les pizzas étaient les meilleures d’Italie. Bref, j’étais donc prêt à venir sur place et à juger sur pièce. Mais jusqu’au dernier moment, il m’a fallu subir les attaques les plus nocives, notamment de ma logeuse romaine qui, le dernier jour, n’a pas pu s’empêcher de passer à l’offensive et de s’écrier « Attenzione, pericolo !… », quand elle a su que je prenais le train pour Naples.

Jusqu’au dernier moment, je me suis dit : « Que va-t-il donc m’arriver, dans quel guet-apens vais-je tomber ? » Et il est vrai qu’en voyant à quoi ressemblaient les abords de la gare de Naples, on pouvait légitimement être saisi d’une crainte. J’avais donc rangé mon appareil photo dans mon sac à dos, planqué mes biftons dans les poches de mon jean et attendu, attendu, attendu... sagement le bus qui devait me conduire au cœur du quartier espagnol, où j’avais rendez-vous avec ma nouvelle logeuse. Mais très vite, le doute a cédé le pas à la surprise, puis à l’enchantement. Le bus bondé dans lequel je me trouvais embarqué descendait le Corso Umberto I en avançant par à-coups et sa marche était inévitablement contrariée par des colonies de vespas qui klaxonnaient rageusement pour mieux se faufiler entre les voitures. Derrière la vitre, j’observais le spectacle étrange qui s’engageait dans les rues : les trottoirs étaient encombrés de vendeurs à la sauvette, de marchands de quatre saisons, les enseignes se cassaient la gueule, et pourtant personne ne trouvait à cela quoi que ce soit danormal. Il régnait une telle pagaille, un tel tumulte, qu’on se serait vraiment cru n’importe où dans le monde, sauf en Italie. Je n’avais d’ailleurs jamais vu des rues aussi animées depuis mon dernier voyage en Chine et je n’étais pas loin de considérer que Naples, avec ses maisons vétustes, ses magasins crasseux, ses boutiques anarchiques, avait plus de points communs avec Canton qu’avec Rome que je venais de quitter quelques heures plus tôt ! Immédiatement, j’ai compris que j’allais aimer cette ville à peu près comme Montaigne aimait Paris : « jusques à ses verrues et à ses taches » ! Et j’ai senti qu’il n’y avait alors plus qu’une seule chose à faire : descendre du bus et abandonner là toutes mes peurs. Qu’il ne suffisait pas de regarder ce qui se passait derrière son hublot, à la manière d’un spectateur avide d’exotisme, mais qu’il fallait ensuite se glisser dans ce décor incroyable qui bruissait de vie et de couleurs pour l’apprivoiser. Puis se perdre dans ce dédale de rues, au milieu des vieilles dames qui montaient la garde derrière leur basso, des vespas qui fonçaient à toute allure et des Madone en plastique installées dans des tabernacles de fortune qui se mettaient à clignoter à la nuit tombante. Car toute bruyante, toute grouillante, toute délabrée qu’elle soit, Naples est vraiment une ville absolument fascinante, qui ne livre tous ses secrets que lorsqu’on accepte de la prendre telle qu’elle est, avec ses excès, ses souillures, ses déchets. Et il ne sert à rien de se lamenter de la saleté des rues, des palais qui tombent en ruines ou des monuments qui restent inaccessibles, faute d’agents et d’argent surtout pour les faire subsister. Ce serait passer à côté de l’essentiel : le spectacle de la rue. Abandonnons-nous au contraire au tourbillon de la vie napolitaine, sautons à pieds joints dans ce précipice, laissons-nous bousculer, empoigner, comme dans un train fantôme, sourions quand quelqu’un nous arrête et nous tape sur l’épaule pour qu’on lui achète quelques breloques et, à notre tour, contribuons, comme le disait Goethe, « à la grande fête de la jouissance qui se célèbre à Naples tous les jours » (Voyage en Italie, 28 mai 1787).

1. Largo Ecce Homo (ça ne s’invente pas!). 2. Largo San Giovanni Maggiore. 3. Salita Petraio. 4. Vue depuis une loggia de la Certosa San Martino (prochain article)

lundi 15 avril 2013

La certosa di San Martino

Que le lecteur se rassure, après avoir feuilleté le précédent album napolitain ! Tout n’est pas que rixes, armes et cruauté à Naples, le silence ou la tranquillité existent aussi, et c’est dans les jardins splendides de la chartreuse San Martino qu’on aura l’idée d’aller les traquer dans un premier temps. Cet imposant monastère, perché sur une des collines de la ville, est un des rares bâtiments cartusiens construits face à la mer. De nos jours encore, on y accède par de petits sentiers, qu’on se plaît à arpenter quand on souhaite éviter le métro ou le funiculaire baptisé ici ferrovia di delizia, en raison de magnifiques vues qu’il offre sur le Golfe de Naples. Mais ces chemins sont tellement raides, tortueux et ponctués de marches que ce qu’on imaginerait d’abord être un calvaire devient vite une bénédiction : les vespas ne peuvent plus s’y risquer. Mieux, à mesure qu’on s’élève, le brouhaha de la ville a tendance à s’affaiblir et à être chassé par le cri d’un caniche qui s’agite à notre passage. Les portes et les fenêtres des maisons sont grandes ouvertes et l’on voit toujours de vieilles femmes assises dans leur salon en train de regarder la télévision ; pour un peu, on aurait l’impression d’être dans un petit village de pécheurs sur les Cinque terre. Et lorsqu’on arrive enfin sur le Largo di San Martino, non sans avoir sué à grosses gouttes, on jouit alors d’un panorama unique sur la ville, où tous les bruits sont comme éteints, sauf peut-être celui des mouettes au-dessus de nos têtes ou du fameux ferry dont on entend toutes les heures sonner le départ.

Cette magnifique chartreuse, nichée dans le quartier du Vomero, a connu une histoire architecturale mouvementée, puisqu’elle n’a cessé de subir des transformations, depuis sa fondation au XIVe siècle par Charles d’Anjou, jusqu’aux travaux d’agrandissement et de décoration intervenus aux XVIIe et XVIIIe siècles, qui ont fait de ce bâtiment un haut lieu du baroque, notamment pour son église à nef unique très richement ornée et sa célèbre chapelle du Trésor qui abrite des fresques de Luca Giordano et Giuseppe Ribeira. Marbres polychromes, trompe-l’œil, nuées d’angelots, se disputent ainsi l’attention du visiteur. Mais la sacristie qui jouxte l’église est d’un tout autre style, avec les fresques plus classiques du chevalier d’Arpin, ou encore le chœur des convertis, décoré par Cosimi Fanzago, qui a représenté dans le parloir l’Humilité, la Solitude, la Chasteté, et quelques autres vertus monacales censées guider les anciens locataires des lieux. Ces pièces nous mènent ensuite vers ce qu’on peut considérer à bon droit comme le chef-d’œuvre de cette chartreuse : son chiostro grande.

C’est à l’architecte Giovanni Antonio Dosio que l’on doit sa construction. C’est lui qui a dessiné ses 64 colonnes de marbre, son puits au centre et son petit cimetière des moines. Avec ses camélias en fleurs au mois d’avril, le lieu est d’une poésie insurpassable. Ce joli cimetière a ceci de particulier qu’il est délimité par des balustrades hérissées de crânes sculptés dans le marbre qui font office de memento mori. Un siècle plus tard, le cloître a été remanié par Cosimo Fanzago qui y a ajouté notamment les portes d’angle en marbre qui soutiennent les sculptures de saints chartreux.
Après l’expulsion des chartreux au XIXe siècle, les anciennes cellules ont été transformées en un musée où sont exposées maintenant des peintures sans grand intérêt qui relatent surtout l’histoire de la ville, indissociable de ses gloires navales. Cartes, médaillons, armes et divers souvenirs sont donc ainsi fièrement exposés. Mais l’œil est plus spontanément attiré par la vue sur la baie qu’on découvre depuis une loggia. Et cela a beau être formellement interdit, on n’hésite pas à ouvrir une des portes-fenêtres et à se faufiler sur le balcon pour profiter de cette vue incomparable. Après tout, nous sommes au royaume de la Camora, on peut bien, pendant quelques instants, vivre dangereusement ! Et l’on se dit aussi que les gardiens ont dû en voir ici de bien plus belles !

Ce musée comporte un second cloître, surnommé chiostro dei Procuratori, et d’autres collections installées dans l’ancienne résidence du prieur, laquelle a été entièrement rénovée. Dans ces espaces flambant neuf, on peut alors découvrir de vieux carrosses dorés, d’anciennes frégates en bois sculpté, ainsi que ces fameuses crèches du XVIIIe siècle qui inspiraient tant de sarcasmes à l’abbé Galiani. L’engouement est total et le public photographie à tour de bras ces presepe qui comportent parfois jusqu’à des centaines de sujets. Mais, là encore, quand on observe la « verte et bouillante jeunesse », comme disait Montaigne, qui se presse devant ces vitrines, on a tendance à imiter l’écrevisse et à marcher à reculons vers la terrasse du prieur que l’on avait brièvement contournée dans un premier temps. On prend alors congé de cette ruchée d’étudiants, mise au supplice par un professeur d’histoire de l’art qui confond enseignement et beuglement, et l’on se laisse entraîner par l’odeur des cyprès, des glycines et des orangers qui traverse les jardins de cette somptueuse chartreuse, en comparaison desquels les jardins d’Alcine font figure de parents pauvres.

dimanche 14 avril 2013

Album romano


1. Les jardins de la chiesa Sant’Alessandro, accessibles après avoir soudoyé le sacristain. 2. Le Testaccio. Anciens entrepôts transformés salles de cours de l’Université. 3. Via delle Quattro fontane. Entrée du Palazzo Barberini. 4. Daniele de Volterra, Deposizione (détail). 5. Trastevere, Vicolo del Cinque. 6. Cactus romain. 7. Chiesa Santa Maria della Vittoria. 8. Via Flaminia, 287. 9. Chiesa Santa Maria della Vittoria. 10. Piazza di Santa Maria in Trastevere. 11. À lintérieur du MAXXI de Zaha Hadid (un des prochains billets). 12. Fontaine à lintérieur dun palais. 13. Piazza dei Cavalieri di Malta. 14. Piazza del Quirinale (depuis les Scuderie où avait lieu lexpo Titien). 15. Jardins du Quirinale. 16. Le Vatican depuis le Ponte Umberto I. 17. Gli innamorati della Fontana di Trevi.

samedi 13 avril 2013

Rome raisins

J’ai une histoire un peu particulière avec Rome. C’est d’abord la première ville en Italie que j’ai visitée. Mes parents m’avaient offert le voyage en train pour mes 20 ans et j’étais arrivé à la gare de Termini le jour de mon anniversaire – un 25 avril – qui est aussi, ça ne s’invente pas, le jour de la fête nationale en Italie ! J’avais eu la hardiesse, avec un ami, d’emmener mon vélo et à peine venait-on de descendre du train que nous étions déjà sur nos deux roues, en train sillonner la ville, de dévaler la via Nazionale, de contourner la Piazza di Venezia, de longer le Teatro di Marcello, d’enjamber le Tibre, de passer la Porta Portese pour arriver au cœur du Trastevere, où nous étions hébergés dans le somptueux appartement d’un diplomate. La fascination pour Rome avait été alors immédiate. La vue des coupoles depuis les terrasses des jardins de la villa Borghèse, le rougeoiement du ciel au son des volées de cloches, les bougainvilliers en fleurs, tout cela m’avait alors marqué à vie. Quelques années plus tard, quand j’étais revenu en Italie, c’était à Venise et non à Rome que mes pas m’avaient conduit. Le contraste avait alors été total. Jamais, je n’avais vu autant de monde sur les campi, je trouvais que les quartiers manquaient d’authenticité, que les palais avaient trop d’éclat et de lustre, mais surtout j’étais épouvanté par tous ces magasins de masques et de verroteries qui enlaidissaient les rues. Je voyais Venise avec mes souvenirs de Rome et je mis trois jours pour m’acclimater à cette ville, avant de changer définitivement d’avis et de ne plus concevoir pendant longtemps d’autres vacances ailleurs qu’à Venise. Tant est si bien que lorsque je suis retourné à Rome pour la seconde fois, bien des années après, j’eus l’impression de vivre un véritable cauchemar : je trouvais qu’il y avait trop de voitures, que le bruit dans la ville était épouvantable, que les églises étaient moins richement décorées, bref, je revoyais Rome avec mes yeux nostalgiques de Venise ! Je me souviens même que dans les jardins de la Villa Doria Pamphilij, où j’allais de temps en temps chercher illusoirement un peu de calme, il m’arrivait alors de rêver du bois de Vincennes et de dire à mon mari (qui n’en croyait alors pas ses oreilles) : « J’ai envie de rentrer ! » Le verdict avait d’ailleurs été sans appel : au bout de trois jours, je tombais malade, en proie à de violentes crises d’asthme, chose qui ne m’était jamais arrivée à Venise, où j’avais toujours été saisi au contraire par l’odeur merveilleuse du jasmin ! Longtemps après, je me suis demandé comment j’avais fait pour ne pas voir toutes ces voitures la première fois que j’étais venu à Rome, comment je n’avais pas pu ne pas être agressé non plus par la présence des touristes qui n’étaient pas moins nombreux qu’à Venise, mais seulement un peu mieux dispersés dans la ville… Mais je considérais par-dessus tout comme une folie d’avoir, quelques années plus tôt, débarqué à Rome avec mon vélo ! Bref, je m’étais juré de ne plus remettre les pieds dans cette ville... Seulement, quand on a soufflé le chaud et le froid, on finit par avoir des sentiments mélangés et par reconsidérer toujours les choses. Et il suffit de feuilleter un livre d’art, pour se dire : « Tiens, cette église de Pierre de Cortone, je ne me rappelle plus l’avoir vue… » Ou encore d’acheter les œuvres complètes de Thérèse d’Avila pour repenser au marbre du Bernin et éprouver des démangeaisons d’entrer dans l’église Santa Maria della Vittoria !
 
C’est donc comme cela que j’ai cédé de nouveau à la tentation romaine et le concert de ma chérie n’a été qu’un prétexte fallacieux, autrement je me serais contenté de n’y rester que deux jours et n’aurais jamais bousillé toute une après-midi pour chercher un appartement et analyser en détail les quelques 900 offres de logements disponibles sur Homelidays. De peur de souffrir à nouveau de la pollution, j’avais pris soin de choisir un logement dans un quartier tranquille. J’avais même prévu d’aller une journée à Tivoli, dans les jardins de la Villa d’Este, ou encore à Viterbe, pour admirer la loggia du palais des papes. Mais contre toute attente, je ne suis pas sorti de Rome une seule fois. Ce n’est même pas exagéré de dire que je n’en ai pas le moins du monde éprouvé le besoin, tellement j’avais plaisir à arpenter les rues du quartier où je me trouvais, derrière le Vatican. Un quartier authentique, loin de l’agitation touristique : le Trionfale. L’appartement possédait une propriété rarissime – le calme – et donnait sur une cour arborée de palmiers, entre la via Giordano Bruno et la via Gerolamo Savonarola (quelle idée, soit dit en passant, de faire se rencontrer dans un même pâté de maisons un philosophe, condamné par l’inquisition à être brûlé vif, et un prédicateur intransigeant, qui aura connu lui aussi le même sort). Mais surtout, il était situé à proximité d’un grand marché couvert, extrêmement populaire, le Trionfale, où nous allions faire nos courses tous les jours ! J’ai toujours visité les marchés avec le même enthousiasme que les gosses pour les parcs d’attractions. Ah ! le marchand de porchetta ! Ah ! le vendeur de bufala ! Comment, en effet, ne pas succomber au charme des marchés italiens, qui sont infiniment plus variés et plus colorés que nos marchés français, où l’on est constamment condamné aux mêmes et ennuyeux champignons de Paris, alors que les Italiens possèdent, eux, les funghi misti qui nous font cruellement défaut ! Ou les friarielli, ces délicieux légumes à mi-chemin entre les épinards et les brocolis, bien plus croquants que les premiers et bien plus parfumés que les seconds.
 
Puisque j’évoque mes agapes romaines, je dois alors profiter de ce billet pour dire deux mots sur les deux découvertes majeures que j’ai faites cette année. Tout d’abord, un grand merci à Cristina pour m’avoir soufflé l’adresse de la pizzeria Ai Marmi, viale Trastevere (53), qui doit son nom en référence à ses célèbres tables en marbre blanc. Mais les Romains l’appellent l’Obitorio (la Morgue) parce que les tables en marbre évoquaient pour Pasolini (qui fut selon la légende un grand habitué des lieux) les tables d’autopsie de la morgue ! C’est pratique le marbre, en plus d’être beau, ça ne s’abîme pas et ça reste propre. Un simple coup d’éponge et hop, ça évite d’avoir à changer de nappe quand le client s’en va. Et des clients, il y en a toujours beaucoup par ici, puisque la pizzeria est réputée être une des meilleures de Rome – ce qu’on est d’ailleurs prêt à reconnaître volontiers, tant on ne se souvient pas en avoir mangé d’aussi bonnes sous ces latitudes. On m’avait dit : « Attention, il n’y a pas de menu, car il n’y a que des fidèles qui savent déjà ce qu’ils veulent manger, donc il faudra rentrer et demander d’un ton très assuré la fameuse pizza aux saucisses et à la fleur de courgettes. » 

La chose était donc entendue, mais la réalité fut un peu différente. Tout d’abord, il n’y avait pas que des gens du cru, mais plein de Hollandais et d’Américaines qui n’arrêtaient pas de hurler à côté de nous : Oh my gosh ! Et il y avait aussi un menu, ce qui m’aura permis au passage de commander, en plus de la pizza con salsiccia e fior di zucca, une délicieuse bruschetta, arrosée d’un filet d’huile d’olives absolument divine, ainsi qu’un plat de fagioli al fiasco (soit le plat préféré de Cecilia Bartoli, si j’en crois une interview dans Diapason). Je n’ai pas goûté l’autre grande spécialité de la maison, les filetti di baccala, qui avaient beaucoup de succès sur les tables de mes voisins, ni les supplì al telefono, me réservant pour Naples, où j’allais en déguster en effet de fameux (la suite au prochain épisode).  

Voilà, donc, pour le salé. Si j’en viens maintenant au sucré, il me faut maintenant tresser des couronnes de lauriers à Michelaise qui, dans son blog, avait autrefois évoqué une pâtisserie juive située dans l’ancien ghetto juif. Son billet m’avait beaucoup intrigué, parce qu’elle disait avoir fait une razzia et emporté dans ses valises pas moins que 4 kilos de ces précieux gâteaux. J’avais retenu plusieurs choses : 1) que la pâtisserie, située Piazza delle Cinque Scuole, n’avait pas d’enseigne, ce qui ne devait pas faciliter les choses pour la repérer, 2) que la pasticceria avait des horaires capricieux et qu’il ne fallait pas hésiter à se glisser à quatre pattes sous la boutique quand le rideau était baissé, 3) qu’il fallait avoir une tête qui revienne aux patronnes car, à ce que rapportait notre blogueuse, elles n’avaient pas l’air commode, 4) que lorsque la boutique était ouverte, c’était l’émeute ! J’étais donc fort prévenu et puisque le plaisir se niche dans la difficulté, j’étais prêt à tirer bénéfice de tout ce qui retarde ou complique la jouissance en me disant, comme Montaigne : « qui n’aime la chasse qu’en la prinse, il ne luy appartient pas de se mesler à notre escole. » (III, 5)

Première chose alors, je n’eus aucun mal à identifier la pâtisserie (Michelaise ayant publié une photo sur son blog). J’étais étonné en effet de voir qu’elle n’avait pas de nom, qu’il n’était même pas écrit au-dessus de la porte Pasticceria ! Les gens qui passent devant ce magasin ne peuvent absolument pas soupçonner qu’on y vend là des trésors pâtissiers d’une très grande valeur. Deuxièmement, la boutique était miraculeusement ouverte quand je m’y suis présenté et les horaires d’ouverture scrupuleusement indiqués : de 10h00 à 19h00 du dimanche au jeudi, de 10h00 à 15h30 le vendredi et fermeture, comme il se doit, le samedi ! Troisième chose, les patronnes m’eurent à la bonne et me laissèrent acheter tout ce que je voulais, contrairement à la poverina Michelaise qui n’a pas eu la chance de pouvoir goûter aux brioches de shabbat, au motif qu’elles étaient toutes réservées ! Enfin, dernière chose, je n’eus pas besoin d’un heaume et d’une cuirasse pour me frayer un passage jusque dans le saint des saints. Il y avait certes un peu d’agitation, mais c’était tout à fait maîtrisable. En revanche, j’eus à vaincre les résistances de ma moitié qui, considérant la marchandise, me dit alors : « Mais elles ont eu un petit coup de chaud tes pâtisseries ! » Sous-entendu : « Vas-y, laisse tomber, on reviendra demain ! » Avant de céder aux pressions d’un client devant moi qui, percevant un petit signe d’hésitation, me dit alors : « Vous devriez essayer ça, il n’y a rien de meilleur ici. »

À peine venait-il de goûter à ces gâteaux que mon mari me disait : « Santissimo Gesù, c’est meilleur que Jacques Genin ! » Et en plantant à mon tour mes dents dans ces délicieux biscuits à l’amande, bourrés d’angéliques, de cerises confites, de raisins secs, de pignons de pains, d’amandes grillées, je comprenais que ce qu’il me disait n’était fondamentalement pas éloigné du vrai. Ces gâteaux étaient cuits à point ! Un peu plus, ils auraient été gâtés. Un peu moins, ils n’auraient pas eu cette délicieuse acidité, qui contrebalançait leur forte teneur sucrée ! Bref, il s’agissait d’un prodigieux exercice d’équilibriste, qui me laissait sans voix et qui devaient m’inciter, les jours suivants, à repasser Piazza delle Cinque Scuole.

La pasticceria étant située pas très loin de la Piazza Venezia, je n’ai bien sûr pas résisté au plaisir de repasser devant certaines « stations obligées », comme le Capitole ou la Chiesa Aracoeli, même si le monde qui s’y pressait gâchait toujours un peu la fête. La surprise fut énorme de voir ce que les Romains avaient fait du Forum : une pompe à fric ! Quand je pense que l’on pouvait autrefois s’y promener en toute liberté. Et que maintenant, il faut payer un tarif exorbitant (12 euros) pour palper les blocs de marbre et les socles de travertins, cela me débecte. Sans compter qu’avec ses barrières métalliques et ses haut-parleurs qui hurlent les horaires d’ouverture, le Forum ressemble maintenant à un camp de redressement ukrainien, comme le dit justement la pauvre Agnès qui a fait les frais de cette gigantesque escroquerie.

Pour le même prix, j’ai préféré aller au MAXXI, dans le temple de l’art contemporain, que la « starchitecte » Zaha Hadid a conçu il y a quelques années. Comme avec l’Opéra de Canton, elle a dessiné un bâtiment aux formes ondulantes, tout en béton, en acier et en verre, qu’elle a conçu comme un « cadre baroque contemporain », en hommage au Bernin. Pari gagné, puisque le visiteur va ainsi de surprise en surprise, dans cet environnement spectaculaire, où s’engendrent de multiples parcours inattendus, comme cette installation cinématographique en haut du belvédère, avec une vue improbable sur les toits de Rome. Mais avec la crise, et les coupes sombres dans le budget de la culture, le musée n’a malheureusement plus les moyens de fonctionner correctement, si bien qu’il est devenu une sorte de coquille vide, un lieu qu’on visite plus pour son architecture que pour ses collections. Et ça, c’est quand même un peu triste ! 

Le quartier Flaminio n’est pas le seul à avoir fait peau neuve. Plus au Sud de la ville, le Testaccio tire lui aussi son épingle du jeu. Il présente l’intérêt d’être extrêmement vivant et dynamique, tout en restant éloigné des circuits touristiques, alors qu’il était il y a encore quelques années l’un des plus pouilleux de la ville, l’un des plus dangereux, aussi. Il hébergeait notamment des abattoirs (de veaux, de porcs, de volailles, etc.) qui ont progressivement fermé, puis qui sont restés longtemps en friche avant d’être miraculeusement rénovés et transformés pour accueillir des boutiques bio, des salles de conférences, des galeries d’art et même une annexe du Macro, le musée d’art contemporain (à ne pas confondre avec le MAXXI, qui est le Musée des Arts du XXIe siècle). Le chic et le neuf côtoient ici l’underground et le trash, ce qui fait du Testaccio un des lieux les plus branchés de Rome.

On trouve enfin dans le Testaccio des halles qui abritent un marché flambant neuf. Le lieu, qui présente à mon avis moins de produits affriolants que le Trionfale, possède tout de même une attraction de taille : la boutique de Sergio Esposito, où les Romains viennent se ravitailler à l’heure du déjeuner car c’est-là qu’on trouve les meilleurs panini de la ville.  

Une pancarte affiche : Mordi e vai  (expression idiomatique difficile à traduire littéralement, mais qu’on peut rendre par : « Croque un morceau et emporte le reste »). Sauf, que moi, j’ai fait tout le contraire. Au lieu simplement de mordre, je suis devenu un mordu des lieux! J’ai commencé avec un panino con allesso (au bœuf, avec la mie du pain très légèrement imbibée du bouillon du pot-au-feu), lequel était une véritable tuerie. Puis j’ai demandé à goûter un panino con trippa. Lequel n’était pas moins délicieux que le précédent. Avant de surenchérir avec un panino con picchiapò (avec de la saucisse et du céleri, des carottes, des oignons et des tomates). Il était tout bonnement impossible de résister à tous ces merveilleux panini dont la garniture se compose uniquement d’excellents produits frais. 
Autant vous dire qu’après toutes ces agapes, il ne restait plus beaucoup de place pour le gelato ! Ce qui n’était pas forcément un drame, quand on sait que le grand glacier de Rome, Giolitti, chez qui j’allais autrefois me prosterner devant la glace au rhum raisin, ne propose maintenant plus que des glaces sans aucun goût et, pire que tout, un cioccolato fondente avec une texture légèrement pailletée. Le sage avait raison : Tempus edax reRome !