mercredi 27 mars 2013

Canton, toujours...

1. Lac de Liu Hua. 2. Temple de la brillante piété filiale. 3. Jardin des orchidées. 4. China Foreign Trade Center. 5. Marchand de cacahuètes le long de la Siyou 2 Malu. 6. Encensoir géant. 7. Jardin des orchidées. 8. Wen Ming Lu. 9. Dans les cuisines de mon restaurant de raviolis préféré (une rue qui na pas de nom). 10. Bao Hua Lu, by night. 11. Un petit passage le long de la Huifu West Road. 12. Guang Zhou Qi Yi Lu. 13. Wenchang Nan Lu. 14. Jardin des orchidées. 15. Marchand de crêpes aux herbes et graines de sésame derrière la Xi Hua Lu. 16. Jardin des orchidées. 17. Antiquaire sur la Bao An Qian Lu.

jeudi 21 mars 2013

Cantare a Canton

Situé dans le quartier des affaires de Tianhe, au pied de l’International Financial Center, l’opéra de Canton a ouvert ses portes en février 2011, après six ans de travaux. C’est la célèbre architecte ou plutôt starchitecte britannique d’origine irakienne, Zaha Hadid, qui a réalisé le bâtiment. Figure de proue du « déconstructivisme » en architecture, un courant qui entend briser la rationalité ordonnée de l’architecture moderne, Zaha Hadid a remporté en 2004 le Pritzker Prize, soit le prix le plus prestigieux dans sa discipline, et s’est vue confier la réalisation de grands centres culturels – citons, en vrac, le MAXXI à Rome (que je découvrirai dans moins d’une semaine), l’Opéra de Cardiff ou encore le futur musée Guggenheim de Vilnius qui doit être inauguré cette année. L’opéra qu’elle a construit à Canton, sur les bords de la rivière des Perles, possède une structure très étirée, comme une toile d’araignée sans contours bien identifiables, misant sur la flexibilité, le mouvement et l’éclatement des formes. L’édifice, qui se déploie sur une surface de 70 000 mètres carrés, est recouvert d’une peau de béton, de verre et d’acier, aux volumes amples, et comprend un hall d’entrée éclairé par la lumière naturelle, une salle d’une capacité de 1800 places, une scène amovible, une salle de répétition, un foyer pour la danse, ainsi qu’un auditorium de 400 places et un espace multifonctions qui accueille, entre autres, des expositions temporaires. Très attachée, comme Jean Nouvel, à ancrer ses œuvres dans la topologie de la ville et à tenir compte de l’histoire, Zaha Hadid a cherché à « contextualiser » son opéra en lui donnant de l’extérieur l’apparence de deux galets gris qui émergent des berges de la rivière des Perles. Il ne manquerait plus qu’on y donne Les Pêcheurs de perles pour que la contextualisation soit totale… mais, s’il vous plaît, pas avec Renée Fleming !

1. Le grand escalier. 2. Le foyer. 3. L’accès vers les deuxièmes loges. 4. L’emplacement du futur restaurant. 5-6. La salle de répétition. 7. Le plafond de la salle. 8-9. La salle, vue du deuxième balcon. 10. La salle, vue de l’orchestre. 11. Le programme de la saison. 12. La boutique de l’Opéra. 13. L’accès vers l’auditorium. 14. L’Opéra, vu de l’extérieur avec les échafaudages en bambous déployés à l’issue de l’exposition (on y avait posé des filtres bleus qu’il fallut retirer). 

lundi 18 mars 2013

Dans la solitude des chants de Canton

C’est finalement seul et sans guide que je suis parti en Chine, bien qu’au départ, les choses n’auraient pas dû se passer tout à fait ainsi. Sachant que mon vol allait durer une petite douzaine d’heures, j’avais en effet prévu d’employer tout ce temps à potasser mon Routard et à reporter sur une carte de la ville toutes les adresses qui me paraîtraient intéressantes. Mais, juste avant décoller, catastrophe : je découvre que j’ai laissé mon précieux guide à la maison et qu’il me faudra donc explorer tout seul, comme un grand, cette petite contrée qui compte (excusez du peu) pas loin de 12 millions d’habitants… 
 
Je mentirais si je disais que j’étais parfaitement tranquille en arrivant à Guangzhou. À l’approche de l’atterrissage, je me retrouvais secoué par plusieurs doutes : « Et si la personne qui doit venir me chercher à l’aéroport n’est pas là ? Si elle oublie de se réveiller ? » Dans l’hypothèse où il me faudrait prendre un taxi, j’avais bien pensé à acheter quelques yuans, mais au dernier moment, je réalisais que je ne pourrais pas me faire comprendre du chauffeur. Car si j’avais bien noté le nom de l’hôtel (Leeden) et celui de la rue en caractères latins translittérés (Hua Cheng Lu), je n’avais absolument pas pensé à les faire traduire en chinois, alors que j’avais fait plancher une amie du musée Guimet sur la traduction de quelques phrases absolument vitales, telles que : « je voudrais boire du thé » (我想喝茶) ou encore  : « je cherche la piscine de l’hôtel » (请问,酒店的游泳池在那里) ! Je regardais donc vaguement autour de moi dans la cabine si, à tout hasard, il n’y avait pas d’autres convoyeurs pour, éventuellement, me raccrocher à eux à la sortie de l’avion. J’avais à dessein laissé mon catalogue d’exposition grand ouvert sur mon dossier de table pour qu’un autre collègue, le remarquant, vienne aussitôt me faire la causette... En vain ! 

Après le passage à la douane (la photo qui se détachait de mon passeport fit l’objet d’un examen à la loupe) et le coup de tampon providentiel porté sur mon passeport, je retrouvais un jeune homme, en costume gris, qui m’attendait sagement avec une pancarte à mon nom. Et qui, dans la foulée, m’emmenait avec lui dans un gros 4x4 noir. Mes premières images de Guangzhou furent celles que je découvrais derrière la vitre en verre teinté du bolide qui fonçait jusqu’à l’hôtel : une ville tout à fait démesurée, qui semblait alors hors de prise, avec des blocs d’immeubles empilés les uns sur les autres, bordés de palmiers et traversés par des autoroutes absolument tentaculaires. J’étais d’abord affolé… Mais une fois sur place, ayant pris possession des lieux, tout devait me paraître ensuite très simple. Le jour se levait à peine : il était 7 heures du matin… minuit, heure de Paris. Pas question pour autant d’aller me coucher, même si le matelas scandaleusement épais de la chambre 3211 me tentait diaboliquement ! Je n’avais pas sommeil et je me sentais prêt pour partir à la conquête de Canton ! Tout m’excitait : la vue que j’avais de ma chambre sur tous les buildings environnants, les gratte-ciels en chantiers qui se dressaient vigoureusement devant moi, les routes suspendues qui s’entortillaient à la ville, les idéogrammes géants qui s’illuminaient sur les murs, et la vie qui commençait à grouiller au pied de l’hôtel. Je savais que je pourrais rester encore plusieurs heures éveillé, tant que je serais en permanence sollicité par le spectacle qui se déployait sous mes yeux ! 

Après une bonne douche, j’eus l’idée d’aller à l’Opéra visiter l’exposition Chanel, qui se terminait le lendemain. Mais, curieusement, au contact de ces œuvres, quelque chose me gênait. C’était sûrement amusant de voir tous ces documents du Paris des années 1930, mais je trouvais que je n’avais pas fait 9500 kilomètres pour admirer des manuscrits de Cocteau, des dessins de Modigliani, des partitions de Darius Milhaud, etc. Qu’il y avait pour moi en tout cas quelque chose d’assez troublant à découvrir, ici à Canton, le célèbre rideau de scène que Picasso avait conçu pour Le Train Bleu, alors qu’il est en temps normal exposé au Victoria and Albert Museum de Londres. L’engouement des Cantonnais pour ces œuvres qu’ils prenaient en photo m’intéressait déjà davantage. Je changeais alors de focale : ce n’était plus les objets photographiés qui m’intéressaient, mais les sujets photographiant : comment, lorsqu’on habite Canton, et que l’on a entre 18 et 25 ans, en vient-on à se passionner pour des œuvres aussi exotiques (l’exposition était fréquentée en majorité par des étudiants) ?  

Très vite, j’ai donc ressenti le besoin de m’éloigner de l’Opéra, sachant que j’allais y rester collé les jours suivants. Je désirais voir les choses de près, et non plus derrière une vitrine. Je voulais me faufiler dans les petites rues de Canton, sentir l’odeur du graillon, être bousculé par les gens dans les marchés, voire indisposé par la puanteur du poisson coupé, je voulais entendre les bourdonnement de la rue, pour ne pas dire de la ruche, me laisser tenter par des raviolis grillés ou du porc laqué, scruter les devantures des magasins, entrer dans les boutiques, soulever les marchandises, faire des affaires, baragouiner quelques mots de chinois, me mêler à la vie des habitants, sourire aux Cantonnais qui m’alpagueraient, bref être pris dans le tourbillon de la vie. J’avais une vraie fringale et j’entendais d’abord la calmer en allant dans les marchés qui regorgeaient de produits en tout genre.

Il y avait, dans les marchés de Canton, une telle abondance, une telle profusion de choses, qu’on ne savait vraiment plus où donner de la tête, des fruits exotiques éclatants, des herbes d’une fraîcheur parfaite, des grenouilles dans des paniers, des scorpions qui grouillaient dans des bassines, des tortues vivaces qui s’agitaient dans des bacs en plastique et qu’on avait recouvertes d’un filet pour les empêcher de marcher, des poulets et des coqs qui gloussaient derrière dans des cages, des tripiers qu’on remarquait aux coups secs de la hache portés sur les pattes de poulets, bref tout un tintamarre de sons, de cris, de rires, qui s’élevaient dans les airs. Il y avait aussi des poissons qui se débattaient dans des viviers, des clients qui devaient manipuler une épuisette s’ils voulaient les acheter et qui échouaient presque toujours à les attraper. 

C’était à peu près le même spectacle dans les restaurants et dans les supermarchés que je me suis bien sûr fait un devoir de visiter : les poissons étaient vivants et élevés dans des aquariums géants, aux côtés des coquillages, des crabes, des homards, des anguilles, des serpents et des araignées de mer, ce qui en fait des centres marchands beaucoup plus animés et colorés que nos pâles supermarchés !

Je remarquais aussi que la découpe des volailles, des viandes ou des poissons n’avait strictement rien à voir avec ce qui a cours dans les marchés européens, et que ce que nous avons tendance à considérer comme des rebuts est ici l’objet d’une convoitise très forte : tout le monde s’arrache les pattes de poulets, les langues et les cous des canards, les têtes de poissons, les oreilles et les groins des cochons (qui demeurent inséparables) un proverbe dit même que tout ce qui a quatre pattes se mange, excepté les tables et les chaises !

La ville est d’ailleurs un immense marché qui en abrite des centaines d’autres d’espèces toutes différentes (impossible de tous les nommer, je parlerai ici uniquement de ceux que j’ai vus) : il y a le marché des scorpions, le marché aux thés, le marché de la pharmacopée et des herbes médicinales (qui s’étend sur trois pâtés de maisons, pas très loin de l’île de Shamian, où l’on trouve notamment des racines et des hippocampes séchés), le marché des néons et des guirlandes lumineuses, le marché des jouets et des cadeaux, le marché des lunettes, le marché de l’électronique et de l’informatique, le marché des ceintures, des soutien-gorges et des petites culottes, qui occupe une très longue rue, la Gao di Jie, le marché aux poissons rouges, et, last but not least, le marché aux oiseaux !

Je devrais dire les marchés aux oiseaux, car il en existe deux à Canton, le premier, au Nord de la ville, situé à côté du parc de Liu Hua, le second, au Sud, à la sortie du métro Hua Di Wan, dans un immense bâtiment turquoise semi-circulaire. Le lieu est d’une poésie insurpassable. Au milieu des oiseaux qui virevoltent dans tous les sens, des marchands besogneux s’affairent à réaliser des cages en bambous. On trouve toutes les variétés d’oiseaux et de palmipèdes, de la mésange au paon, en passant par la fauvette et le pigeon. Si, à la différence de tous les autres marchés, celui aux oiseaux est de loin le plus éclatant, c’est aussi et surtout le plus retentissant ! Entre les perroquets qui piaillent, les perruches qui sifflent, les rossignols qui trillent, il est difficile de mettre tout le monde d’accord ! On se retrouve au cœur d’un véritable chant polyphonique, qui aurait pu inspirer un Clément Janequin ! Et c’est donc avec un grand soulagement pour les oreilles qu’on passe alors du marché aux oiseaux à celui, infiniment plus silencieux, des poissons rouges. Les deux marchés se jouxtent. On se retrouve alors sous une grande halle, recouverte d’une tôle ondulée en plastique jaune, où sont entassés pas seulement d’innombrables aquariums remplis de milliers de poissons rouges, mais aussi des bacs à herbes, avec des marchands de fougères, de fleurs de lotus et autres plantes aquatiques diverses et variées.

La culture de l’aquarium étant très importante en Chine, les poissons rouges sont de toutes tailles (petits, grands, moyens), de toutes les couleurs (rouges, blancs, noirs), de toute forme (renflés, effilés, allongés), avec toutes sortes de motifs (rayés, tachetés, irisés), avec ou sans crête orangée.
Notez qu’il existe également à Canton un marché des poissons séchés, mais dans une autre partie de la ville. Avis aux amateurs de moules, de poulpes, d’anchois et de crevettes séchés !

Cela dit, si vous n’aimez rien tant que le poisson, c’est encore chez Hong Xing Yidu que je vous conseille instamment de vous rendre. Il s’agit du plus fou sea food que je connaisse. Le restaurant est situé le long de la rivière des Perles, sur la Yan Jang Zhong Lu, et comprend deux étages d’environ 10000 mètres carrés chacun. C’est la démesure à l’état pur... on trouve absolument de tout, des soles, des turbots, des tortues, des tourteaux, des araignées de mer, des crevettes, des gambas, des homards, des langoustes, des moules fraîches, des coquilles Saint-Jacques, des coques, des palourdes, des calamars géants et bien sûr toutes sortes de productions marines dont je n’avais jamais entendu parler, comme les fameux panopes (clam geoduck en anglais), des mollusques pouvant vivre jusqu’à 160 ans et qui se mangent soit crus en sashimi, soit bouillis dans un potage, soit encore sautés... Avis aux amateurs  !

Impossible de goûter à tout. Il faut naturellement faire des choix, qui sont souvent douloureux. C’est comme cela que j’ai dû snober crabes et coquilles Saint-Jacques au profit, ce soir-là, du crocodile dont la chair paraissait fort appétissante.

J’ai vite fait mes calculs : 139 yuans les 500 grammes,  soit un peu moins de 15 euros, c’était carrément jouable. D’autant qu’il s’agissait du prix du crocodile cuisiné et non du crocodile à emporter. Mon choix a donc vite été arrêté : pour ce premier soir au Hong Xing Yidu, je testerais de la soupe au crocodile. Quelle ne fut pas alors ma surprise de voir arriver ce superbe bol de la taille d’une soupière !

Impossible de décrire précisément ce que j’ai ressenti. C’étaient des saveurs d’une telle nouveauté, d’une telle fraîcheur et d’une telle intensité qu’il est difficile de trouver un vocabulaire approchant. Les mots me manquaient aussi pour qualifier la chair du crocodile, à la fois proche du poisson, pour les parties les plus fermes, mais aussi de la viande, pour les parties gélatineuses, comme les pattes du crocodile. Notez que, malgré la très forte présence d’épices (piment rouge et poivre vert), je n’ai pas eu à déplorer, de toute la soirée et de toute la nuit qui ont suivi, ni la moindre « sédition intestine » (comme aurait dit Montaigne), ni encore les moindres « petits vents qui me viennent taster et bruire au dedans, avant-coureus de la tempeste » (Essais, III, 10). Un véritable exploit que je me suis donc permis de renouveler les jours suivants, en squattant la terrasse du Hong Xing Yidu qui paraissait un des lieux les plus sûrs pour mon estomac. Affaire à suivre, donc...