mercredi 27 février 2013

D’un château l’autre

1. H.B. 2. Le plafond de la salle. 3-5. Les 2900 fauteuils de la salle. 6. La scène (Falstaff). 7. Le dégagement de la scène. 8. La forêt où court Sieglinde dans La Walkyrie. 9. L’arrière-scène. 10. Combinaison italienne. 11. Le dessous de la scène. 12. Le miroir déformant. 13. Atelier de couture. 14. Le bon gâteau sous cellophane qu’il faut conserver jusqu’à la première de Hansel & Gretel. 15. Vingt mètres sous terre. 16. Atelier de décoration. 17. Atelier de couture début de siècle. 18. Atelier de couture fin de l’avant dernier siècle.

mardi 19 février 2013

Thérèse d’Avila, executive woman

Quand je suis parti cet hiver en Lozère, je pensais que j’allais retrouver mon petit ermitage sous la neige et rester barricadé de longues journées dans ma chambre. Je m’étais organisé en conséquence, en emmenant des kilos de livres, car j’avais rêvé de vacances au coin du feu, confortablement lové dans mon plaid en chinchilla, pendant que les éléments se déchaîneraient. Je n’avais absolument pas prévu que les cieux seraient cléments et que je me retrouverais plus souvent le nez dehors que plongé dans mes bouquins. Ni que je jetterais mon dévolu sur les Œuvres de Thérèse d’Avila et Jean de la Croix (réunies tout récemment dans un même volume la Pléiade) que le Père Noël avait déposées quelques jours plus tôt sous mon sapin.


Jusqu’alors, je m’étais toujours imaginé que la vie de sainte Thérèse n’avait été rythmée que par des soupirs et des transports mystiques en tout genre… En un sens, ce n’est pas absolument faux : une bonne partie du Livre de la vie, que la religieuse a composé entre 1562 et 1566, à la demande de son supérieur qui voulait qu’elle témoigne des nombreuses faveurs que Dieu lui avait accordées, revient en détail sur chacun de ses ravissements. Dans ce livre assez unique, où elle prétend « mettre en ordre sa vie désordonnée » (300), Thérèse relate ses communications, tantôt faibles, tantôt fortes, avec le Seigneur et n’oublie aucune des visions, vraies ou fausses, qui l’ont agitée tout au long de sa « misérable existence ». S’il est donc question de ses extases, de ses larmes, de ses joies, de ses doutes, de ses chagrins, de ses tourments, de ses jouissances, de ses inquiétudes, de ses dégoûts, de ses troubles secrets, de ses haines contre elle-même et de ses vomissements, on aurait tort de penser que sa vie ne se résume qu’à cela. Thérèse d’Avila n’a pas été qu’une créature en proie à d’incessants phénomènes extatiques, dont le corps se serait consumé sous le feu du véritable amour divin (comme dans le marbre du Bernin). Elle n’a pas été non plus cette pauvre illuminée qui n’aurait fait que divaguer, même s’il lui est arrivé, à plusieurs reprises, de justifier théologiquement la folie – notamment comme voie d’approche privilégiée du divin. Elle a été, au contraire, une des femmes les plus actives de son temps, qui n’a épargné aucune de ses forces pour imposer, parfois au prix de rudes négociations, la réforme du Carmel. Que de lettres n’a-t-elle pas écrites, que de routes n’a-t-elle pas parcourues, que d’obstacles n’a-t-elle pas bravés, alors qu’elle se considérait comme une faible femme ! Essayons d’y voir clair.

C’est sur injonction de son directeur de conscience que Thérèse a entrepris de révéler dans le Livre de la vie les faveurs que lui a accordées le Seigneur et qu’elle s’est employée à décrire très précisément les états d’oraison qui l’ont conduite jusqu’à ce qu’elle appelle « l’union mystique avec Dieu ». On aurait pu s’attendre logiquement, après tous ces bienfaits qui lui furent prodigués, à ce qu’une vie nouvelle commence pour elle : une vie solitaire, en retrait du monde, où il n’aurait plus été question de perdre son temps à manger et dormir pour prendre soin de son corps, mais où auraient commencé la pénitence et la mortification. Cette vie de renoncement, Thérèse l’avait, dans un premier temps, très sérieusement envisagée, notamment à l’issue de son premier ravissement : « C’est alors, disait-elle, que naissent les promesses et les résolutions héroïques, les désirs dans leur ardeur, le début de l’horreur du monde, l’évidence de sa vanité. » (113) Elle avait compris que c’était en fuyant le monde qu’elle pourrait recevoir encore plus complètement les faveurs de Dieu et elle était prête à en assumer le coût social, tant étaient grands les plaisirs que lui procurait cette communication exceptionnelle avec Dieu. Thérèse, dans un premier temps, s’est donc retirée dans sa petite cellule, s’est mise à cultiver la solitude, mais la leçon qu’elle en a tiré a été à l’opposé de celle d’un Montaigne, qui affirmait à peu près à la même époque que « la plus grande chose du monde, c’[était] de savoir être à soi » (Essais, I, 39). En effet, si Thérèse appartenait à quelqu’un, ce n’était pas à elle-même, mais au Seigneur, dont elle se proclamait d’ailleurs l’humble « servante ». Elle a toujours affirmé que la vie qu’elle avait vécue, c’était Dieu qui l’avait vécue en elle. Inutile de déplorer ici la moindre « aliénation » ou perte du sentiment de soi : la conquête de l’identité passait par la fusion, et dans l’effusion, avec Dieu.

On aurait tort encore d’imaginer que Thérèse est entrée dans cette vie nouvelle sans traîner des pieds. Cette vie au service de Dieu avait un prix qui devait se traduire par le sacrifice de l’amitié. Et rien ne contrariait plus Thérèse que d’abandonner, un à un, ses amis. Elle ne comprenait pas en quoi les liens qui l’attachaient à eux pouvaient offenser Dieu, jusqu’à ce qu’un jour le Seigneur se manifeste à elle et lui murmure de ne plus converser avec des hommes, mais avec des anges. Thérèse finit alors par s’incliner : « Jamais plus je n’ai pu fonder une amitié ni recevoir de consolations ni éprouver une affection particulière. » (157).

Est-il vrai alors que Thérèse ait cessé ensuite tout commerce avec les hommes ? Toute sa vie apporte un démenti sévère à ce constat un peu trop flatteur qui sent, il faut bien le dire, la fanfaronnade. Tout indique, au contraire, que la religieuse, après ses visions, s’est plus que jamais engagée dans le monde. Elle avait à cœur de réaliser l’ordre qu’elle prétendait avoir reçu de Dieu, celui de fonder un monastère, et a donc mené un véritable combat religieux en faveur de la réforme du Carmel et du renouveau des valeurs monastiques. Pour cela, elle a mobilisé toutes ses forces pour établir des monastères fondés sur une nouvelle règle et s’est lancée, telle une héroïne picaresque, dans d’épuisants voyages à travers l’Espagne qui ont ruiné sa santé. Dans le Livre des fondations, elle raconte les démarches qu’elle a tentées, les rudes négociations qu’elle a menées, les susceptibilités qu’il lui a fallu ménager (« supporter l’humeur de ceux, fort nombreux, qu’il nous fallait rencontrer dans chaque localité n’était pas facile » 454), les résistances qu’elle a dû vaincre, les ruses qu’elle a dû employer (394) : tout cela témoigne à la fois de son audace et de son incroyable détermination. Prête à tout pour exécuter les décrets divins, elle n’a cessé d’écrire à ses supérieurs ecclésiastiques, ainsi qu’aux autorités civiles, maires ou échevins, pour obtenir les autorisations nécessaires pour fonder ses monastères. Elle savait qu’une telle entreprise n’était pas de tout repos et s’était préparée à endurer le même sort que les saints avaient subi au moment de fonder des ordres.

La fondation du couvent Saint-Joseph d’Avila, de 1560 à 1562, est loin d’être allée de soi et a donné lieu à un « grand tumulte » dont elle rend compte précisément dans le Livre de la vie. Il lui fut reproché, en effet, d’agir en son nom plutôt qu’en celui de la communauté et d’utiliser ses visions comme un prétexte un peu trop facile pour faire parler d’elle. Les échevins convoquèrent tous les ordres de la ville pour qu’ils se prononcent sur la destruction du monastère qu’elle venait d’établir. Il y eut ainsi de faux-témoignages portés contre elle, qui lui firent craindre d’être déférée aux Inquisiteurs ; elle eut encore à subir des brimades, des calomnies, de la part de haut dignitaires religieux qui n’hésitèrent pas dénoncer les carmélites qui la suivaient, mais face à l’adversité, Thérèse n’a jamais baissé les bras et a mobilisé au contraire une énergie hallucinante pour surmonter un à un tous les obstacles qui se dressaient devant elle : « Quand le Seigneur décide que je dois fonder un de ces couvents, aucune difficulté ne me paraît capable de me faire renoncer ; c’est après coup que je vois les problèmes. » (317)


Des « problèmes », Thérèse en a connu plus d’un. Pour fonder un monastère, il était en effet requis d’obtenir une autorisation et celle-ci devait émaner en tout premier lieu du supérieur général de l’ordre, à savoir le P. Giovanni Battista Rossi qui, en la délivrant à l’intéressée, ne pouvait pas soupçonner qu’il aurait maille à partir avec les carmes mitigés, foncièrement hostiles à la réforme. Thérèse devait ensuite obtenir une seconde autorisation qui était délivrée soit par la municipalité où elle décidait d’implanter le monastère, soit par les autorités religieuses locales (l’évêque de la ville ou le Conseil des ordres), soit enfin par le Roi, quand tout était bloqué et qu’il fallait trouver une issue – c’est ce qui s’est produit pour la fondation du carmel de Caravaca avec le « très catholique » Philippe II, qu’elle a su rallier, et qui a donné l’ordre de signer l’autorisation en juin 1575.
Lorsqu’elle était en possession de ses papiers, c’était ensuite un bulldozer qu’on ne pouvait plus arrêter, comme à Tolède où, après avoir acheté une maison, elle clame, telle une grande prêtresse : « J’ordonnai tout de suite qu’on en prit possession. » (380) Quand elle investit des maisons, elle n’a pas son pareil pour transformer d’anciens salons en chapelles. Elle pense à tout ce qui peut stimuler le recueillement moral, à la pompe visuelle et musicale du culte catholique, au décorum qui s’impose, aux tapisseries qui doivent solenniser les lieux, à l’installation du Très Saint-Sacrement. Elle veille tout particulièrement à accrocher des images saintes au-dessus des autels car elle connaît la force de l’art et sait combien une scène de la Passion peut guider une âme dans la méditation. Pour ce faire, elle se transforme également en acheteuse de tableaux, dispose des fontaines avec de l’eau parfumée à la fleur d’oranger (441), règle tous les détails avec les ouvriers, n’hésite pas à soulever des gravats ou à enduire les murs de crépi (403) ; enfin, elle n’oublie pas la clochette qui doit régler l’office. Freud ne s’était pas trompé en relevant, dans ses Études sur l’hystérie, que sainte Thérèse était une « femme géniale, ayant le sens pratique le plus développé ».

En creux du Livre des fondations, se dessine aussi un portrait inédit de Thérèse, celui d’une missionnaire qui se dépense sans compter, qui parcourt toute l’Espagne pour acheter des biens, en négocier le prix, mener des transactions, signer des actes de vente, s’acquitter des formalités avec des notaires, combattre des escroqueries, annuler des ventes immobilières. Incontestablement, Thérèse pouvait se réjouir de faire des affaires et, telle une joueuse de Monopoli, d’acheter des maisons « pour rien ». Entrée en possession d’un bien immobilier, il lui est arrivé de se plaindre d’avoir du mal à en chasser les locataires ! Thérèse avait aussi un sens des affaires redoutablement aiguisé, elle évitait soigneusement les maisons mal placées, éloignées du centre ville, et veillait au contraire à installer ses monastères près des cathédrales ou des lieux de culte qui attiraient le maximum de fidèles, comme à Palencia. Surtout, elle était soucieuse de fonder ses monastères à proximité de ses glorieux bienfaiteurs : ainsi reconnaît-elle que la maison qui trouva grâce à ses yeux à Palencia « était située près du domicile d’un gentilhomme de qualité, Suero de Vega » (479) qui la favorisait beaucoup.

C’est là un des aspects les plus importants du Livre des fondations : l’argent qu’il a fallu rassembler pour fonder les quinze monastères qui se sont répandus comme une trainée de poudre de son vivant. On a tendance à oublier que Thérèse d’Avila a remué ciel et terre pour trouver des maravédis et que tout son talent a consisté à nouer des amitiés avec des veuves très fortunées, comme Doña Guiomar de Ulloa, qui fut la principale pourvoyeuse de fonds (157). Sans argent, en effet, rien de grand ne se serait accompli, et de cela, Thérèse avait parfaitement conscience. Lorsque, dans le Livre de la vie, elle relate la fondation du couvent Saint-Joseph d’Avila, elle reste, curieusement, assez elliptique sur les conditions d’acquisition : « Pour obtenir l’argent, chercher la maison, l’acquérir et l’aménager, je connus bien des épreuves. » (231) 

Ce n’est qu’en lisant le Livre des fondations qu’on parvient à mesurer l’étendue de ses relais financiers et à en savoir plus sur le mode opératoire de la collecte de fonds. On apprend ainsi qu’elle est allée chercher des donations au chevet de riches agonisants (Martín Ramírez) et que sans le secours d’Augustín de Vitoria, jamais le monastère de Palencia n’aurait pu être fondé. Mais Thérèse était aussi en contact permanent avec de nombreuses veuves qui lui ont toujours manifesté les plus grandes largesses : outre Doña Luisa de la Cerda, une dame de très haut rang (234-235) chez qui elle a séjourné pendant six mois et qui a doté le monastère de Medina de rentes suffisantes « pour que les religieuses n’aient pas besoin de s’adresser à qui que ce soit » (353), Thérèse a pu compter également sur la veuve du titulaire d’un majorat, Doña Ana de Jimena, qui lui a apporté les fonds nécessaires pour la fondation du monastère de Ségovie (412). Elle a pu bénéficier aussi des bienfaits de Catalina de Cardona (1519-1577), issue du milieu raffiné et noble des ducs de Cardona, qui s’était retrouvée veuve à 40 ans. Cette dernière, après s’être éloignée du monde, songea plus tard à fonder un monastère et choisit l’ordre des Carmes : très liée à la princesse d’Eboli, elle donna tout ses biens à Thérèse. De même, Béatrice de Beaumont, veuve sans enfant, se trouvait en possession d’une grosse fortune, c’est elle qui contribua financièrement à la fondation des monastères de Soria et de Pampelune, en cédant à l’ordre sa « belle maison fortifiée, assez bien placée » (487) et en faisant don d’une rente de 500 ducats qui devait rapportait annuellement 4% d’intérêt à la communauté.

Enfin, Thérèse évoque la figure de Catalina de Tolosa, une « sainte veuve » comme elle l’appelle, qui mit non seulement à la disposition de l’ordre ses biens mobiliers et immobiliers, mais aussi sa fortune personnelle en s’engageant à pourvoir à tous les besoins des religieuses de Burgos et en prenant soin aussi d’envoyer deux de ses filles auxquelles elle avait donné de « belles dots » (495). L’argent était le nerf de la guerre et Thérèse avait à cœur d’attirer de nombreuses jeunes filles nobles, qui disposaient des fonds nécessaires pour établir de nouveaux monastères, comme à Caravaca, où les trois jeunes filles de Rodrigo de Moya, un gentilhomme de la ville, se mirent en tête de fonder un couvent après avoir entendu un sermon d’un père de la Compagnie de Jésus. Elle fut d’ailleurs accusée de favoriser le recrutement des plus fortunées, au détriment des plus misérables, dont la foi était souvent plus intacte. Mais dans le Livre des fondations, elle s’en défend vigoureusement : « Jamais je n’ai refusé de recevoir une postulante parce qu’elle n’avait pas de fortune, si, pour le reste, elle me donnait satisfaction. (…) Et je peux vous assurer que je n’avais pas autant de plaisir à recevoir celles qui apportaient beaucoup d’argent qu’à accueillir celles que j’admettais seulement pour l’amour de Dieu. » (453) Terrible aveu : on ne snobait quand même pas les jeunes filles qui « apportaient beaucoup d’argent ».

Mais l’argent n’était pas seulement nécessaire à l’acquisition des bâtiments, il en fallait aussi beaucoup pour faire « tourner la machine », quand bien même les monastères étaient soumis à la règle de la pauvreté. Il fallait en effet veiller à l’entretien des biens immobiliers, engager des travaux d’aménagement et pourvoir aux besoins quotidiens de la vie communautaire. Tout cela avait un coût et Thérèse le savait ; c’est pour cette raison qu’elle évitait d’implanter des couvents dans des villes d’une extrême pauvreté et qu’elle ne donnait son accord à l’implantation d’un monastère que lorsqu’elle estimait que toutes les garanties financières étaient réunies. « Si l’on compte sur les aumônes, c’est là un maigre secours » (460), avait-elle lâché un jour. Il lui est ainsi arrivé d’être parfois plus intraitable qu’un chef d’entreprise, notamment à Villanueva de la Jara : alors que la municipalité avait pris l’engagement de subvenir aux besoins des religieuses et de verser une rente, cela ne constituait pas, de son point de vue, une garantie suffisante. Elle semble d’ailleurs s’en être voulue plus tard d’avoir été aussi tatillonne sur les questions d’argent et, dans le Livre des fondations, elle plaide coupable : « Il me sembla avoir commis une faute en attendant longtemps et en m’attachant à ce point à des considérations humaines » (462).

Que retenir de cette vie singulièrement mouvementée ? Trois choses. La première, c’est que Thérèse d’Avila était quelqu’un qui avait incroyablement les pieds sur terre, quand bien même elle pouvait tirer gloire, comme dans le Livre de la vie, des forces très puissantes qui la soulevaient du sol pendant l’oraison. Si le sol s’est dérobé sous ses pas, ce n’est pas seulement parce qu’elle a connu la lévitation, comme elle se plaît à en décrire les manifestations dans son autobiographie, mais parce qu’elle n’a jamais arrêté de cavaler et qu’il était difficile de l’arrêter ou même de la suivre dans sa course. Que de chemins en effet n’a-t-elle pas parcourus, que d’obstacles n’a-t-elle pas affrontés, alors que les voyages lui répugnaient ? « Je ne parle pas, dans le récit de ces fondations, des grandes épreuves que représentent les déplacements, le froid, le soleil, la neige : il y a eu des jours où il n’a pas arrêté de neiger ; d’autres fois, nous nous sommes égarés ; d’autres fois encore, nous avons souffert de maladies et de fièvres. » (394). Dans ce texte, il arrive ainsi que les choses divines se mêlent aux plus terrestres, les nobles aux plus ignobles, ce qui donne une couleur indiscutablement picaresque à ce récit et à cette vie. Pensons à cet épisode où le sort s’acharne sur le convoi de la Madre, lorsque celui-ci s’enlise dans la fange à cause de charretiers peu expérimentés : « Il n’était pas rare de voir des chariots s’enfoncer dans la boue ; pour les dégager, on était obligés de prendre d’autres chariots. » (499)

La deuxième chose, c’est que la Madre n’était pas quelqu’un qui recherchait le calme et la tranquillité. L’expérience mystique qu’elle a connu à ses débuts n’a absolument pas favorisé le retranchement monacal, elle a choisi au contraire une existence qui impliquait beaucoup de surmenages et on peut raisonnablement penser qu’elle aurait fait sien le mot que Leibniz avait écrit à la princesse de Zoller : « La tranquillité est un degré pour avancer vers la stupidité ». On s’imagine toujours les grands mystiques comme des anachorètes, des solitaires, plongés dans la retraite. Ce portrait robot ne correspond pas à celui de notre sainte. À peine venait-elle de fonder un carmel, qu’elle s’en allait déjà en fonder d’autres, comme si elle n’avait pas déjà assez à faire avec ceux qu’elle venait d’établir. Elle a enchaîné des déplacements dans toute l’Espagne, allant jusqu’à mettre non seulement sa santé en danger, mais aussi son appétit, qu’elle avait bien affermi et bien affirmé : « J’avais un très fort mal de gorge ; il m’avait prise en cours de route, en arrivant à Valladolid. J’avais très mal quand je devais manger, ce qui m’empêcha d’apprécier comme je l’aurais voulu les péripéties de ce voyage. » (499)

Une dernière chose enfin. L’histoire de Thérèse d’Avila met pleinement en lumière le rôle des femmes, et plus précisément des veuves, dans l’accumulation du capital de l’Église. En faisant du mariage un sacrement indissoluble, et donc en interdisant la possibilité aux femmes de divorcer, aux veuves de se remarier, l’Église a encouragé ces dernières à léguer des pans entiers de leur fortune à la communauté chrétienne. L’Église, comme l’a montré Jack Goody, est ainsi devenue la première puissance immobilière du monde, grâce à ses établissements monastiques et ses hospices religieux. Sans l’interdiction du remariage et l’argent prélevé aux veuves, l’Église n’aurait jamais pu accumuler tout ce gigantesque capital foncier. On comprend mieux pourquoi Jack Goody a pu affirmer, sans exagérer, que « l’implication de la communauté spirituelle dans l’aliénation des biens des familles est un trait constant du catholicisme », du christianisme naissant jusqu’aux méthodes utilisées par les jésuites pour obtenir des fonds qui comptent en effet parmi « les plus énormes de l’histoire ».

PS : Un grand merci à Agnès qui m’a généreusement prêté La Vie passionnée de Thérèse d’Avila de Claire Brétécher où je me suis permis de puiser pour illustrer ce post.

samedi 16 février 2013

Il Trionfo del tempo e del disinganno

Haendel avait raison, le temps dévore tout, y compris mes forces, qui ne pourront cette fois-ci pas rivaliser avec celles d’Y., l’auteur dIl tenero memento, qui a rendu compte avec rapidité et fidélité du dernier concert de René Jacobs mardi dernier à Pleyel : Il trionfo del tempo e del disinganno. Je suis totalement en phase avec tout ce qu’écrit ce brillant blogueur, c’est pourquoi j’invite tous mes lecteurs à le lire et à l’inscrire dans ses favoris. Il ny a quun seul point qui me titille : le jugement qu’il porte sur la mezzo russe, Julia Lezhneva, qui m’avait déjà fait une désagréable impression en juillet dernier à Versailles, dans Tamerlano. Qu’il me soit donc permis, juste un court moment, de faire entendre ici un autre son de cloche, car je ne comprends vraiment pas le succès qui s’attache à cette chanteuse, dont le timbre est pour moi d’une laideur sans nom. Impossible de l’écouter sans ressentir une constante irritation, et ce du début jusqu’à la fin. Cela dit, j’ai bien conscience d’être totalement isolé (ou presque) sur ces questions, surtout quand je vois tous mes amis faire le pied de grue devant l’entrée des artistes pour se prosterner à ses pieds et y déposer très lyriquement leurs hommages. L’enthousiasme que cette chanteuse suscite est pour moi une énigme, d’autant plus qu’elle a le charisme d’une tringle à rideaux : comment peut-on sentir son cœur chavirer pour quelqu’un qui est toujours sur scène d’une raideur absolue ? La technique est peut-être là, je n’en disconviens pas, mais le souffle manque cruellement. Il fallait ainsi voir comment, dans Un pensiero nemico di pace, l’un des airs les plus virtuoses du drame, la chanteuse trichait en baissant le volume de sa voix, en économisant l’air et en murmurant ses vocalises. Alors oui, les notes sont peut-être toutes là, mais au prix de quelles contorsions ! Après Cecilia Bartoli (qui a si magistralement interprété cet air), je sais bien quil est difficile d’exister pour les autres chanteuses, mais une Anna Bonitatibus n’a pas peur de relever le défi quand on le lui demande. Ainsi, en 2007, dans cette même salle, la mezzo italienne avait bluffé la salle et déchaîné la joie du public ! Pourquoi cette fois-ci Jacobs n’a-t-il pas fait appel à cette chanteuse, totalement sous-employée à mon sens ? C’est un mystère ! Espérons donc que cette rencontre entre Lezhneva et Jacobs qui fut la première sera aussi la dernière !  

dimanche 10 février 2013

Christiane, épouse-moi !

Enfin ! L’examen du projet de loi du gouvernement ouvrant le mariage et l’adoption aux couples de même sexe s’est achevé ce samedi matin, après 110 heures de débats acharnés. Avant de revenir sur cette saga parlementaire qui a duré plus de dix jours, pendant lesquels j’ai quasiment cessé de vivre, j’aimerais commencer par poser une question et lever tout de suite un doute : les députés qui ont combattu sans relâche ce projet de loi sont-ils, oui ou non, homophobes ? Inutile de chipoter plus longtemps… Ils le sont, quand bien même, la main sur le cœur, ils répètent à l’envi le contraire et se drapent dans le manteau de la vertu outragée. Lorsque Le Pen jure qu’il n’est pas raciste, lorsque Dieudonné clame qu’il n’est pas antisémite, etc., qui est assez naïf pour les croire ? Alors pourquoi devrait-on, dans ce cas-là, être plus indulgent et gober tout cru toutes ces dénégations ? François Fillon a beau dire que l’homophobie est « une injure à la dignité », les faits parlent d’eux-mêmes : en 1982, il votait contre l’alignement de la majorité sexuelle des homosexuels sur celle des hétérosexuels ; en 1999, il votait contre le Pacs, et en 2013 il votera naturellement contre le mariage pour tous ! 

Je voudrais donc profiter de ce billet pour rappeler qu’être homophobe, ce n’est pas nécessairement « casser du pédé ». Du mépris silencieux à l’agression physique, en passant par l’insulte, le spectre est large. Mais, comme le disait Montaigne,  « quelque diversité d’herbes qu’il y ait, tout s’enveloppe sous le nom de salade » (Essais, I, 46). Les députés qui balaient nos accusations voudraient nous faire croire qu’être homophobe consiste simplement à promouvoir des discriminations. Il faut leur rappeler que c’est aussi s’en accommoder et faire en sorte qu’elles subsistent dans les dispositions actuelles du Code civil qui les ratifie. Qu’être homophobe, ce n’est pas seulement envoyer, comme tel slogan tristement célèbre, « les pédés au bûcher », c’est aussi les accuser des pires maux, et je crois que les récents débats parlementaires ont apporté la preuve que la droite ne manquait pas d’imagination en la matière. Que n’a-t-on pas entendu au cours de ces derniers jours ? On a parlé du « dynamitage de la famille », du « viol des consciences », du « chaos » et du « suicide de la société », on a agité le spectre de la « pédophilie », de l’« inceste » et de la « rupture anthropologique », on a appelé la population à descendre dans la rue pour manifester contre une autre partie de la population. Certains députés, à l’instar de Fillon, ont même promis de dissoudre les mariages lorsque la droite reviendra au pouvoir ! (que les lecteurs les plus curieux se reportent à cette vidéo réalisée par le Huffington Post qui a condensé, en cinq minutes, « le meilleur du pire » des saloperies proférées à l’encontre les homosexuels.)

Et après cela, les députés de l’UMP s’indignent des procès en homophobie qu’on leur instruit. Mais ils l’ont cherché en parlant sans cesse de « décadence » et de « vent de psychose qui souffle sur la France ». Qu’ils le veuillent ou non, tant qu’ils feront une différence entre deux types de citoyens, ils seront responsables d’une discrimination. Et tant que cette discrimination restera fondée sur l’orientation sexuelle, on sera en droit d’appeler cela de l’homophobie, comme on appelle racisme toute discrimination fondée sur la couleur de la peau, sexisme toute discrimination fondée sur le sexe.

Jai des amis autour de moi qui n’ont pas pu regarder ces débats sans avoir envie de vomir et qui n’ont pas compris comment j’ai pu faire pour supporter, jour et nuit, les propos orduriers de tous ces députés bien engagés dans cette véritable « gayrilla ». Il faut dire qu’en 1998 et 1999, j’avais été très frustré de ne pas pouvoir assister aux débats parlementaires sur le Pacs car seules les questions d’actualités étaient alors retransmises à la télévision (la chaîne parlementaire n’existait pas non plus). Treize ans plus tard, grâce aux progrès d’Internet, les séances publiques sont maintenant retransmises en direct sur le site de l’Assemblée nationale, il n’est plus nécessaire de demander une autorisation quelconque à son député pour pénétrer dans l’Assemblée, on peut même visionner les débats en différé, quand les discussions s’éternisent jusqu’à pas d’heure. Par ce moyen, on découvre comment majorité et opposition tricotent les lois, sous l’attention du Président de l’Assemblée qui veille toujours au bon déroulement des débats et au respect des temps de parole, comment la Commission des lois et le Gouvernement reprennent ou rejettent en les discutant les amendements proposés par le législateur.

Tout cela est passionnant et il n’est pas anodin de remarquer que, dans cette bataille perdue d’avance, l’UMP a fait le choix d’envoyer au casse-pipe les figures les plus ringardes et les plus insignifiantes de son groupe parlementaire. Christine Boutin n’étant plus députée, le flambeau a été repris par les deux principaux orateurs du groupe, Christian Jacob et Hervé Mariton qui, s’ils n’ont pas brandi cette fois la Bible, ont beaucoup cité Têtu, qui est devenu le nouveau journal officiel. Ensemble, ils n’ont rien trouvé de plus intelligent à faire que de multiplier les rappels au règlement et exiger des suspensions de séance pour retarder l’adoption des articles. Ils ont monopolisé la parole sur un mode guerrier, totalisant plus de 250 interventions, soit près de huit heures et demi débat, rien qu’à eux deux. Notons que, dans cette croisade, les autres députés du groupe ne sont pas restés les bras croisés, certains ont tenu à « élever le débat », à l’instar (liste non exhaustive)

-          du député de la Manche Philippe Gosselin qui, le week-end dernier, en plein débat sur l’adoption, a carrément brandi la menace du « tourisme reproductif » et théorisé « l’effet domino » : mariage > adoption > PMA > GPA ;

-          du député des Côtes d’Armor Marc Le Fur, qui s’est montré toujours prompt à rappeler l’importance des « lois naturelles » ;

-          du député de l’Ain Xavier Breton qui, Têtu à l’appui, a fait planer la menace des « trouples » et des « mariage à trois » ;

-          du député de l’Aube et psychiatre Nicolas Dhuicq, qui est devenu célèbre en prophétisant un risque terroriste pour la société française et en assurant que les parents homosexuels fabriqueraient des adultes dangereux, « sans père et sans repères » ;

-          du député du Bas-Rhin Patrick Hetzel, qui n’a pas eu peur de dénoncer dans le projet du gouvernement une « forme d’immaturité qui rappelle le totalitarisme orwellien » ;

-          du député du Rhône Georges Fenech qui a proposé d’ajouter un domino supplémentaire : GPA > clonage à la façon Raël ;

-          sans oublier l’inénarrable député des Yvelines Jacques Myard, qui a osé dire que le gouvernement avait « la majorité légale, mais pas la légitimité politique ». What the fuck does that mean ?

  
À ce bataillon, devait s’en agréger un second, encore plus pathétique, puisqu’il était composé des vieilles lunes de l’UMP et de tous ces vieux croutons revanchards qui n’ont pas digéré la défaite de leur héros Nicolas Sarkozy :

-          Henri Guaino qui, après avoir écrit en 2007 que l’homme africain n’était pas assez entré dans l’Histoire, a considéré qu’en 2013, les homosexuels non plus ne devaient pas y entrer ;

-          Eric Woerth, qui a eu le culot de dénoncer « une loi conçue pour une minorité », lui qui a fait voter le bouclier fiscal soit disant pour empêcher l’exil des 800 contribuables les plus riches de France ;

-          Patrick Balkany qui a prédit l’échec scolaire pour les enfants adoptés par les homos ;

-          Bernard Accoyer qui a surenchéri en prédisant des « troubles psychologiques sur deux ou trois générations » pour les mêmes enfants adoptés ;

-          David Douillet qui a dit qu’on allait saccager la vie des enfants (rien que ça) ;

-          sans oublier, là encore, le très nuancé Pierre Lellouche qui, après avoir proposé en 1998 de « stériliser » les homosexuels, s’est très élégamment distingué en hurlant à la garde des Sceaux : « On en a marre de ta tête ».


Remarquons au passage que tous les chefs de l’UMP, tous ceux qui sont dévorés d’ambition et qui se projettent en 2017, ont ici tous brillé par leur absence. Copé et Pécresse ont ainsi déposé plusieurs amendements… qu’ils ne sont même pas venus défendre ! On n’a pas davantage entendu Juppé, Borloo et Fillon. Quant à Baroin, Lemaire et NKM, aucun de ces jeunes loups n’a voulu mêlé sa voix à cet étrange attelage, si ce n’est de façon anecdotique – cette dernière ayant décidé, en toute hypocrisie, de s’abstenir, alors qu’elle avait déposé quelques jours plus tôt un amendement sur « la clause de conscience » des maires et défendu en moins de deux minutes l’union civile.

Il est piquant de voir comment tous ces députés de droite qui, naguère, avaient combattu le Pacs, font tout aujourd’hui pour le sauver. Ce contrat, qui devait anéantir la société, est maintenant considéré à l’UMP comme un outil juridique formidable, au point que tout le monde, dans ce parti, n’a plus qu’une obsession : l’améliorer pour en faire une véritable union civile. Baroin, Vautrin, Pécresse, Kosciusko-Morizet, aiment tellement les homosexuels qu’ils ont donc imaginé un statut civil rien que pour eux baptisé « Alliance civile ». À l’heure où le mariage s’institutionnalise à l’échelle de l’Europe et du monde, comment peut-on sérieusement envisager un contrat qui, encore une fois, infériorise les homosexuels par rapport aux hétérosexuels ? Comme l’a brillamment rappelé Corinne Narassiguin, la responsable pour le groupe SRC du projet de loi : « Il ne peut pas y avoir d’égalité dans la séparation avec le reste de la communauté. » La droite a donc beau jeu de dénoncer le « communautarisme », on voit bien qu’elle l’alimente en bricolant un énième contrat qui ne fait que communautariser le droit

Il faut avoir une vision contextuelle de l’homophobie et non substantielle : ce n’est pas tel ou tel amendement qui est par nature homophobe, mais tel argument dans tel contexte : cela explique que, paradoxalement, être contre le Pacs en 1999 ressortit à la même homophobie qu’être pour en 2013. C’est toujours en le rapportant à son contexte qu’on peut savoir si oui ou non un argument est homophobe et c’est pourquoi de fausses évolutions, voire des changements de positions, trahissent souvent de vraies stagnations.

Heureusement, la nouvelle majorité de gauche, très présente et très soudée, na pas baissé la garde. Tout au long de ces débats, elle a montré qu’elle n’était pas prête à renouveler les erreurs du passé, comme en 1998 lorsque les députés de l’opposition avaient profité de la faiblesse numérique du groupe parlementaire socialiste pour faire irruption dans l’hémicycle et voter la motion d’irrecevabilité qui devait reporter d’un an l’adoption du Pacs. Cette année, les députés de gauche ont été nombreux à manifester leur soutien au texte et ce fut d’ailleurs une occasion pour moi de faire connaissance avec un certain nombre d’entre eux : Erwann Binet, tout d’abord, le jeune député de l’Isère et rapporteur du projet de loi. Je dois dire que ce fut un symbole particulièrement fort de voir ce texte admirablement défendu par ce jeune parlementaire qui est catholique pratiquant et père de 5 enfants. Mais ce n’était apparemment pas l’avis de cette droite arrogante et sûre d’elle-même qui, connaissant tous les filons, n’a jamais perdu une occasion de le chahuter, de le bizuter, pour le déstabiliser et lui faire perdre le fil de ses phrases. 

Le député du Nord, Bernard Roman, est toujours monté au filet pour répliquer et ne pas laisser sans réponse les propos scabreux de la droite. Rendons hommage à ses saines indignations qui m’ont chaque fois donné la chair de poule. Je voudrais aussi en profiter pour saluer le courage d’Olivier Dussopt, le benjamin de l’Assemblée, qui a toujours très dignement remis à sa place l’opposition. Ainsi lorsque Mariton dit qu’il ne peut pas être associé au rejet du Pacs, celui-ci lui répond fort pertinemment : « Vous n’étiez pas député en 1998 en effet ! Vous étiez vice-président de Charles Millon, soutenu par le FN ». Grand succès sur les bancs de l’Assemblée ! De même, lorsque Philippe Gosselin a mis en avant le risque d’un « tourisme matrimonial » et prédit que la France deviendra un « Las Vegas du mariage », il a répondu, avec beaucoup de sel : « La peur des chars russes a pour vous été remplacée par la peur des chars de la Gay Pride ». Et enfin, lorsque ce machiste de haut vol qu’est Christian Jacob hurle sur la présidente de l’Assemblée, Laurence Dumont, Olivier Dussopt rappelle à la raison le président Jacob. Extrait :


Devant l’ampleur de la contestation (environ 5000 amendements ont été déposés), la majorité a dû s’astreindre au silence et s’efforcer de prendre la parole le moins possible pour ne pas faire traîner les débats. Sur son compte Twitter, Jérôme Guedj a poussé un soupir d’impatience : « En séance. Toujours aussi affligeant. Toujours aussi rageant de ne pas pouvoir répliquer pour ne pas remettre une pièce dans la machine. »

Si l’ensemble des députés socialistes a donc fait mine d’écouter sans broncher les arguments de l’autre camp, c’est le gouvernement, par la voix de sa Garde des Sceaux et ministre de la Justice, qui a croisé le fer dans cette bataille. Rien, durant ces dix jours, ne fut plus jouissif que de voir Taubira atomiser l’opposition. La ministre a fait preuve d’un courage et d’une détermination sans faille. Le ton avait déjà été donné par le discours d’ouverture des débats, un discours magnifique, comme tout le monde l’a relevé, d’une trentaine de minutes, dans lequel la ministre a défendu bec et ongle l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples de même sexe, sans lire la moindre note. Dans ce discours brillant, où elle a rappelé l’histoire du mariage en France, depuis la Révocation de l’Édit de tolérance jusqu’à la Ve République, Christiane Taubira s’est proposée de parachever l’évolution de cette institution vers l’égalité.


« Oui, c’est bien ce mariage que nous ouvrons aux couples de même sexe. Que l’on nous explique pourquoi deux personnes qui se sont rencontrées, qui se sont aimées, qui ont vieilli ensemble, devraient consentir à la précarité par une fragilité, voire une injustice du seul fait que la loi ne leur reconnaît pas les mêmes droits qu’à un autre couple aussi stable qui a choisi de construire sa vie. Alors disons les choses, qu’est-ce que le mariage homosexuel va enlever au mariage hétérosexuel ? [Rien, criaient en chœur les députés de la majorité] Alors s’il n’enlève rien, nous allons oser poser des mots sur des sentiments et des comportements, nous allons oser parler de mensonge à l’occasion de cette campagne de panique sur la pseudo suppression des mots de « père » et de « mère » dans le Code Civil et dans le livret de famille. Nous posons les mots et nous parlons d’hypocrisie pour ceux qui refusent de voir ces familles homoparentales et ces enfants exposés aux accidents et aux aléas de la vie, nous posons les mots et nous parlons d’égoïsme pour ceux qui s’imaginent qu’une institution de la République pourrait être réservée à une catégorie de citoyens. »



En quelques minutes, Taubira a enchanté sa majorité et balayé, sous les applaudissements des députés en liesse, les objections sans fondement de l’opposition. Depuis ce discours inaugural, elle est devenue une véritable icône gay, suscitant un grand mouvement d’adhésion envers sa personne. En quelques heures, sa page Facebook a enregistré des milliers de nouveaux fans, des initiatives de toute sorte ont fleuri, comme celle de Jérémy Patinier qui, à quelques jours de la saint Valentin, s’est proposé d’offrir un bouquet géant à la ministre. Comme il l’explique dans sa souscription, « la personne à laquelle on a envie d’offrir des fleurs en ce jour, alors que depuis des semaines les orages homophobes grondent, c’est bien Christiane Taubira ». Jérémy Patinier avait fixé la barre à 500 euros : à l’heure où j’écris, le projet est financé à 2130% puisque 10651 euros ont déjà été récoltés. Je n’ai pas souvenir d’un pareil mouvement en faveur du pouvoir, que des citoyens se cotisent pour offrir des fleurs à une ministre. En général, ce sont plutôt des tomates qu’on a envie de leur lancer ! Il ne fait aucun doute que cet épisode a réconcilié certains citoyens avec la politique et que le discours inaugural de la ministre (que l’on pourra revoir intégralement sur Youtube), a été perçu comme « une éclaircie », comme une hirondelle législative annonciatrice d’un nouveau printemps pour des milliers de gays et de lesbiennes.

En quelques jours, une gigantesque taubiraphilie s’est donc propagée. Le DirectAN est devenu le new home box office pour les groupies de Taubira qui faisaient part de leurs commentaires sur Twitter chaque fois que la ministre parlait, ou qu’un député l’apostrophait avec négligeance. À peine rentré le soir chez moi, je me précipitais sur mon ordinateur pour ne rien perdre de ces échanges enflammés. Si le téléphone sonnait, je ne répondais pas. Je mangeais des bouts de pain devant mon ordinateur, et le repas terminé, je me brossais les dents debout devant mon écran. Bref, j’ai compris mieux que d’autres ce que pouvait être l’addiction, la dépendance ! Il faut dire que la Garde des Sceaux a fait irruption dans des milliers de foyers, qu’elle est devenue en quelques jours notre prima donna, suscitant chez certains de nos maris incompréhension et jalousie : 

Pendant ces dix jours, nos vies ont ainsi été rythmées par ces débats sans fin. Contre toute attente, notre sauveur s’appelait… Christian Jacob. Nous avions besoin de ses suspensions de séance pour faire la vaisselle, aller au petit coin, lancer un café et nous ravitailler. Mes nuits se sont brutalement raccourcies, au point que mon patron m’a demandé un matin si je n’étais pas en train de toutes les passer en boite de nuit ! J’ai même refusé un soir une invitation pour le concert de Joyce DiDonato au TCE... c’est donc si ma taubiraphilie était sérieuse ! Mais je n’ai jamais regretté une seule de ces soirées au chevet de mon écran. J’ai noté toutes les interventions des élus de la République, je me suis fait un best of (pour ne pas dire un worst of) de l’homophobie ordinaire, comme l’avaient fait en 1998 Daniel Borrillo et Pierre Lascoumes dans Amours égales. Un grand moment de justice s’accomplissait chaque fois que Taubira répondait, droit dans les yeux, à tous ces députés enragés, qui déployaient des trésors d’imagination pour obstruer les débats. Je pris plaisir à la voir punaiser, un à un, tous ces élus qui se relayaient dans le concours du « Plus homophobe que moi, tu meurs ». 

Brillante oratrice, redoutable juriste, Christiane Taubira n’a rien lâché, ni sur le fond ni sur la forme. À chaque fois, elle a su faire taire les insolents, comme Laurent Wauquiez qu’elle a pulvérisé, en huit minutes chrono, sur la question du référendum et de la GPA. Il fallait voir l’ancien ministre scotché sur son banc… il ressemblait à un petit morveux pris en faute. 

De même, lorsque Hervé Mariton exhume le Décalogue et brandit un des commandements de la Bible (« Père et Mère tu honoreras »), la ministre répond, sous les vivats de l’Assemblée : « L’État chez lui, l’Église chez elle » ! Lorsque Xavier Breton lui cite Sylviane Agacinski, qui est devenue la référence intellectuelle de toute la droite, Christiane Taubira, répond : « Mme Agacinski est une éminente philosophe, mais sur les questions de droit elle doit effectuer encore quelques vérifications » ! Lorsque François de Mazières balbutie une phrase de Paul Ricœur sur « l’altérité sexuelle », la ministre répond par une autre citation du philosophe : « Je préfère Monsieur le député faire référence à cette belle définition de l’éthique : L’éthique, c’est le souci de la vie bonne avec les autres dans des institutions justes. » Tous les députés de droite sont ainsi passé sous les fourches caudines de l’érudition de la ministre qui a mobilisé tour à tour Montesquieu, Rousseau, Voltaire (« Les progrès de la raison sont lents et les racines du préjugés profondes »), Victor Hugo, René Char (« Imite le moins possible les hommes dans leur énigmatique manie de faire des nœuds ») et le poète de la négritude, Léon-Gontran Damas : « Qu’attendez-vous pour faire les fous sur cette vie stupide et bête qui vous est faite ! »


Nous étions comme des pom-pom girls devant nos écrans, à hurler de joie et à crier comme Dazounet :

Et à inventer de nouveaux hashtag comme : #JetekiffeChristiane.

Chaque fois que Taubira se levait de son banc de ministre, on savait que ça allait castagner et qu’elle allait mettre en purée les arguments de l’opposition. Il fallait voir la ministre envoyer David Douillet sur son tatami. Après lui avoir rappelé ses propos extrêmement charitables sur les « tapettes » (« On a dit que je suis misogyne, mais tous les hommes le sont, sauf les tapettes »), lex judoka avait le bec cloué. L’intensité n’a cessé d’aller crescendo, comme avec Elie About qui a parlé inopportunément de « triangle rose » et de « triangle noir ». Le doigt accusateur, la ministre l’a sommé de se taire : « Vous ne pouvez pas tout vous permettre dans cet hémicycle ! » Le député a dû reconnaître le lendemain dans la presse qu’il ne savait pas de quoi il parlait et qu’il ignorait même la référence au triangle noir. À tel autre député qui lui reprochait d’être excessive, la ministre a répondu : « Vous voulez nous donner des leçons quand dans vos rangs vous parlez d’enfants playmobil ? Rappelez-vous cette phrase de René Char : Les mots savent de nous des choses que nous ignorons d’eux ! » Gros silence à droite…

Que retenir de ce marathon (pour ne pas dire Mariton) parlementaire, si ce n’est que la droite a encore raté un rendez-vous avec l’Histoire, pour ne pas dire plus simplement (comme Marguerite Duras) qu’« elle a raté sa vie » ! Au terme de ce débat, elle a été placée devant ses propres contradictions qui sont apparues soudain labyrinthiques. Pierre Lellouche n’a pas arrêté de dire que le mariage pour tous n’était pas une priorité, mais cela n’a pas empêché l’UMP de consacrer toutes ses questions d’actualité… au mariage pour tous !  

Christian Jacob s’est ému du surcoût financier lié à la décision de faire siéger le Parlement la nuit, alors que l’UMP a créé deux groupes pour convenances politiques et déposé des milliers d’amendements identiques qui ont prolongé les débats. Les députés Edouard Fritch (Polynésie) et Nestor Azérot (Martinique), si attachés en règle générale au principe de l’égalité républicaine des territoires, ont dénoncé dans le mariage pour tous un acte néo-colonialiste et prétendu qu’il y avait de l’arrogance à imposer sa vision du mariage à l’humanité entière ! Sur les règles de dévolution du nom de famille, Annie Genevard n’a pas cessé de dire qu’il fallait arrêter de modifier la loi sur le nom, tout en proposant de… changer la loi sur le nom ! La droite n’a pas arrêté d’attaquer le gouvernement sur la PMA et la GPA, alors qu’il n’en est absolument pas question dans ce texte. Elle n’a eu de cesse de dénoncer la suppression des mots de « père et mère » dans le code civil alors que l’article 4, tel qu’il a été modifié en commission des lois, se contente de préciser que ces termes doivent être compris comme celui de « parents », sans qu’il y ait besoin de modifier le code civil. Elle a constamment rappelé que ce texte n’était pas conforme à la convention internationale des droits de l’enfant, alors que dans la convention internationale des droits de l’enfant, comme l’a précisé Christiane Taubira, le mot « père » est cité 5 fois, celui de « mère » 4 fois et celui de « parent »… 32 fois ! Enfin, la droite s’est dite fondamentalement attachée à la lutte contre toutes les discriminations, mais cela ne l’a pas empêché de faire, tout au long de ces débats, une différence stricte entre l’adoption pour les couples hétérosexuels et l’adoption pour les couples homosexuels. Pour les premiers, il s’agit de « prodiguer de l’amour à un enfant », pour les seconds d’un « droit à l’enfant » ! Stop ! 

[Un grand merci à Laurent pour les captures de tweets.]