mercredi 30 janvier 2013

L’homophobie de Nathalie Heinich mise à nu


 © Les Réflexions inutiles de Boutanox

Dis-moi qui sont tes amis, je te dirai qui tu hais

En 1999, en plein débat sur le Pacs, Nathalie Heinich avait mis un coup de poignard dans le dos des militants de la cause gay et lesbienne en signant une tribune dans Le Monde intitulée « Ne laissons pas la critique du Pacs à la droite » et en ralliant à son combat des intellectuels plus ou moins prestigieux : Paul Veyne, Françoise Héritier, Antoine Garapon, Heinz Wismann et Aldo Naouri. Les signataires de cette pétition de la honte avaient alors agité le spectre du désordre : à les lire, le Pacs était « une solution non seulement confuse mais aussi perverse », qui n’allait pas manquer de créer des « bouleversements fondamentaux dans l’organisation des structures imaginaires et symboliques de toute une société ».
Quatorze ans plus tard, alors qu’aucune de ces prophéties de malheur ne s’est bien sûr accomplie, voilà que Nathalie Heinich, désormais seule et isolée sur ces questions, en remet une couche en signant, toujours dans Le Monde, un article intitulé cette fois « Halte aux sophismes ». On ne peut guère s’empêcher de sourire devant un titre aussi prétentieux émanant d’une auteure qui n’en est pas à son premier sophisme et qui débite à longueur d’années âneries sur âneries – cette remarque n’étant pas très gentille, j’en conviens, pour les ânes. Voici le texte en question :

Qu’on permette à une sociologue habituée à analyser les prises d’opinion de pointer quelques arguments non valides dans le débat sur le « mariage pour tous ». Je procéderai pour cela du plus consensuel - l’homosexualité - au plus controversé - la filiation. 

1. L’expression « mariage pour tous » est impropre : le mariage reste interdit aux mineurs, et n’a par ailleurs jamais été interdit aux homosexuels, qui de tout temps ont pu contracter mariage avec une personne de l’autre sexe. Ce qui leur a toujours été impossible - et qui est revendiqué aujourd’hui - est de se marier avec une personne de même sexe, c’est-à-dire d’accorder leur statut matrimonial avec leur sexualité (si tant est que celle-ci soit exclusivement homosexuelle). 

2. L’opposition au dit « mariage pour tous », ou plutôt, donc, « mariage homosexuel », ne peut être réduite à de l’homophobie, même si celle-ci existe chez certains opposants. Tout d’abord, parce qu’il existe des homosexuels opposés à ce projet, par fidélité à une certaine conception de l’identité homosexuelle. Ensuite, parce qu’il n’est pas acceptable de réduire une position aux motivations supposées de ses défendeurs, pas plus qu’à leurs caractéristiques (l’on aurait telle opinion parce qu’on serait hétérosexuel ou homosexuel, de droite ou de gauche, etc.) : même si une corrélation existe, factuellement, entre identité et opinion, refuser celle-ci au nom de celle-là revient à esquiver le débat, c’est-à-dire l’échange d’arguments rationnels. Cette attitude n’est pas digne du débat démocratique. 

3. Il est faux d’affirmer que le mariage est non seulement l’institution organisant la filiation mais aussi celle reconnaissant une « communauté de vie » : si c’était le cas, maints pères pourraient se marier avec leur fille, maintes mères avec leur fils, maints frères avec leur sœur, puisque nombreuses sont les familles où existe une telle communauté de vie. Ce que reconnaît l’institution du mariage, c’est l’existence d’un rapport sexuel dans une communauté de vie, ouvrant donc à la possibilité d’une filiation. 

4. Dans ces conditions, prétendre ne revendiquer le mariage homosexuel que pour la reconnaissance d’un lien amoureux, et non pas pour la filiation, revient à exiger de l’Etat qu’il ait un droit de regard sur la sexualité des personnes (ce que, soit dit en passant, les mouvements de défense des homosexuels ont longtemps combattu, du temps où existaient des lois condamnant l’homosexualité). Faut-il accepter, au nom de l’égalité, que la sexualité entre adultes consentants devienne, pour tous – hétérosexuels comme homosexuels –, une affaire d’État ? C’est là une conséquence majeure de l’actuel projet de loi, qui mériterait d’être, pour le moins, discutée. 

5. Concernant, justement, l’argument de l’égalité : il est faux d’affirmer que le mariage homosexuel serait conforme à l’exigence d’égalité de tous les citoyens, car une telle exigence n’a jamais existé, en démocratie, que sur le plan des droits civiques – le droit de vote en particulier.
Le « droit à l’enfant », lui, n’existe pas, sauf à considérer l’enfant comme un bien appropriable : il ne peut exister, en la matière, que des devoirs envers les enfants. Quant aux droits sociaux, non seulement ils ne reposent pas sur l’égalité, mais ils y sont opposés, puisqu’ils consistent justement à traiter inégalement les personnes de façon à compenser des inégalités existantes (c’est le principe de l’équité).
Le principe méritocratique est, lui aussi, fondamentalement opposé à l’égalité, puisqu’il consiste à récompenser les personnes de façon inégale, en fonction de leurs contributions respectives (tout notre système scolaire, notamment, repose sur ce fonctionnement inégalitaire mais équitable). Faut-il alors étendre l’exigence d’égalité aux droits civils ?
C’est la question posée aujourd’hui. Mais l’on ne peut y répondre correctement qu’en considérant que l’égalité n’a de sens qu’entre personnes de statut équivalent : l’on n’a jamais exigé, par exemple, qu’au nom de l’égalité les enfants soient autorisés à voter. Reste donc la question : les homosexuels ont-ils le même statut que les hétérosexuels du point de vue de l’état civil ? La réponse est clairement oui, puisque la République ne reconnaît que des citoyens, sans considération de religion ni de pratiques sexuelles : il n’y a donc pas à changer quoi que ce soit du point de vue matrimonial - sauf à accepter, là encore, que le mariage soit la reconnaissance légale de l’exercice de la sexualité. 

6. Reste la question de la parentalité : là, le statut des homosexuels n’est pas équivalent à celui des hétérosexuels, puisque leur sexualité rend problématique l’engendrement, sauf à pratiquer la bisexualité ou à recourir à des techniques artificielles. Nos institutions juridiques ont-elles pour vocation de compenser les conséquences problématiques que peuvent avoir pour des individus leur refus de recourir à des arrangements avec l’autre sexe, en dissociant plaisir sexuel et procréation ? Là encore, le saut logique et éthique est considérable. Certes, l’on peut toujours modifier une institution. Mais est-ce parce qu’une modification est possible, ou parce qu’elle est souhaitée par certains, qu’elle doit être imposée à tous, au prix de bouleversements dont les implications n’ont pas été réellement discutées, faute justement de réel débat ou d’arguments sérieux ? 

7. En l’état de nos institutions, il faut donc admettre que le mariage homosexuel ne prend sens que dans une revendication de filiation : ce qui est d’ailleurs le fondement de l’institution du mariage, qui consiste initialement (même si cette fonction a été historiquement élargie par diverses réformes) à donner des parents légaux (donc une généalogie) à des êtres de chair. Et en effet, autoriser le mariage homosexuel, c’est ouvrir automatiquement le droit à l’adoption pour les couples homosexuels.
La question qui doit se poser alors n’est plus celle des droits des adultes, mais des devoirs envers les enfants; et précisément : quel sera leur état civil ? Auront-ils accès à l’identité de leurs géniteurs ? Leur propre identité sera-t-elle inscrite dans la différence des sexes qui a présidé à leur engendrement, ou bien y aura-t-il déni de cette réalité originaire ? Sachant l’importance des troubles (parfois psychotiques) liés au secret ou au déni de l’origine, il serait irresponsable de s’engager dans une ouverture du mariage, donc de la filiation, aux couples de même sexe, sans réponse claire à ces questions - principe de précaution oblige. Et ne parlons même pas ici des problèmes posés par la procréation médicalement assistée (PMA) ou la gestation pour autrui (GPA), qui ne manqueront pas d’être exigés, toujours au nom de l’égalité.
Si le pacs avait été créé en son temps, c’était pour éviter que ces questions ne soient ouvertes avec l’accès au mariage. Une dissociation claire entre droits sociaux (ouverts aux concubins quels qu’ils soient), droits civils et droits civiques aurait permis à l’époque de résoudre, sans modifications institutionnelles majeures, les problèmes qui sont du ressort de l’Etat. Peut-être est-il encore temps de réfléchir à cette distinction, et aux limites à apporter au contrôle juridique sur la vie privée des personnes ? 

8. Il est faux d’affirmer, comme le font certains opposants au projet de loi, que la filiation par un père et une mère serait « naturelle » : seul l’engendrement biologique peut être dit tel, alors que la filiation est, elle, avant tout symbolique, passant donc par des mots. En ce sens, elle est tout entière sociale - et c’est cela, justement, qui fait sa force. Là encore, il convient de distinguer ces trois formes de parenté que sont la parenté biologique (un ovule, un spermatozoïde), la parenté symbolique (les noms du père et de la mère inscrits sur l’état civil), et la parenté d’éducation (les personnes ayant la garde effective de l’enfant).
Il est aussi dénué de fondement d’affirmer que des homosexuels seraient de mauvais éducateurs que d’affirmer qu’il serait sans conséquence négative pour un enfant de se croire né d’un père et d’un père, ou d’une mère et d’une mère (les psychoses ne se déclenchent parfois qu’à l’âge adulte, voire à la génération suivante).
Le refus du déni sur la parenté biologique, l’obligation d’offrir à tout enfant une filiation symbolique ne reposant pas sur le déni ou le secret, et la latitude donnée à tout citoyen d’élever un enfant quelle que soit sa sexualité : voilà qui devrait conférer un socle de réflexion moins discutable que le sont les nombreux sophismes entendus sur cette question délicate. 

On  reste stupéfait devant l’arrogance avec laquelle de telles billevesées sont énoncées, tout particulièrement dans un domaine où l’auteure n’a jamais rien publié, ce dont on se rend compte aussitôt, tellement sont « hénaurmes » les erreurs accumulées dans ce texte. Dès ma première lecture, je me suis dit que celui-ci relevait moins du débat d’idées que du bistroquet. Mais aussitôt je me suis ravisé : il est certain que dans aucune discussion de café du commerce on ne rencontre autant d’absurdités que dans la tribune de Nathalie Heinich. En 1999, au moment du Pacs, elle avait hurlé, toujours au nom de la « raison », les pires préjugés hétérosexistes. Aujourd’hui, elle est bien seule à compisser ses arguments compassés.  Et je suis persuadé qu’elle en est fière, fière de transformer avec aplomb tout ce qu’elle touche en plomb. Beckett à qui l’on demandait : « Pourquoi écrivez-vous ? »,  répondait : « Bon qu’à ça. » Nathalie Heinich aurait pu répondre : « Bonne à tout sauf à ça. » Son argumentation se développe en huit points : huit points faibles. Est-ce là une surprise ? Non. Dans les domaines qu’elle est censée connaître, Heinich est bien connue pour dire n’importe quoi (lisez L’Élite artiste, Le Bêtisier du sociologue). Alors dans ceux où elle n’est pas spécialiste, on doit s’attendre au pire. Et effectivement… Mais voyons plutôt.

1. Heinich considère que l’expression « mariage pour tous » ne convient pas car les mariages avec les mineurs sont exclus. Ne soyons pas dupes, Heinich ergote et fait semblant de ne pas voir qu’il s’agit bien de tous les couples reconnus comme légitimes dans notre société, à savoir, les couples d’adultes consentants hétérosexuels et homosexuels. Heinich note finement que le mariage n’a jamais été interdit aux homosexuels puisqu’ils peuvent se marier avec des personnes de sexe différent. Que répondre à ce genre de bêtises qui étaient, jusqu’à présent, l’apanage d’une Christine Boutin ? On peut difficilement faire plus stupide ! Peut-être que Nathalie Heinich suggère ici que la solution pour le mariage des homosexuels est qu’ils deviennent hétérosexuels. Yeah ! Ça déchire comme argument. Ensuite Heinich affirme qu’il a toujours été impossible à des homosexuels de se marier. Là, il faudrait quand même que la sociologue allume un peu plus souvent sa radio : il y a de nombreux pays désormais à autoriser l’accès de tous les couples au mariage. La France est retardataire. Les homosexuels peuvent se marier aux Pays-Bas depuis une petite douzaine d’années. Un étudiant de première année l’aurait trouvé en deux clics dans Wikipédia.

2. Dans le deuxième point, Heinich désire qu’on ne la considère pas comme « homophobe ». Heureusement qu’elle le dit parce qu’on s’y serait cru. Mais on doit bien comprendre que cette déclaration relève de la simple prétérition. C’est du même tonneau que « je ne suis pas raciste, mais… » La prise de position d’Heinich respire pourtant l’homophobie, cela me paraît clair. Le fait que des homosexuels contestent le droit au mariage ne prouve en rien que le rejet du mariage n’est pas de lhomophobie. D’une part, ces homosexuels sont ultra-minoritaires, d’autre part, ils manifestent une homophobie intériorisée évidente.  Il y a eu des femmes contre le droit de vote des femmes ou contre l’avortement.  Cela n’empêche pas que de telles positions, toujours minoritaires, étaient hostiles aux droits des femmes. Les gens, d’ordinaire, résistent à l’oppression, fût-ce sur un mode passif. Un petit nombre, il est vrai, intériorise le point de vue qui les opprime. Cela s’est toujours vu et il y aura toujours des dindes pour fêter Noël, mais cela ne valide en rien le rejet du mariage comme une position acceptable. Cela n’a rien à voir avec « une certaine conception de l’identité homosexuelle ».  Le fait que l’écrasante majorité des homosexuels soit favorable à ce projet montre que l’essentiel des gens n’intériorise pas ce point de vue, mais lutte contre.  Rejeter l’oppression, ce n’est pas réduire sa prise de position – favorable au mariage – à sa position, en l’occurrence, son orientation sexuelle, c’est tout simplement comprendre que rejeter l’ouverture du mariage civil aux homosexuels est la manière contemporaine de rejeter l’homosexualité : et cela, c’est vrai, les homosexuels le comprennent sans doute mieux que personne, à commencer par Heinich.

3. Là Heinich, répète 1. en étendant le raisonnement à l’inceste, comme s’il y avait un mouvement collectif en faveur de la légitimation sociale des relations incestueuses (lesquelles, soit dit en passant, ne sont pas illégales lorsqu’elles concernent des adultes consentants). Ensuite, Heinich nous ressert les vieux arguments qui avaient circulé partout au moment du Pacs : Mariage=différence des sexes + différence des générations. Même Irène Théry a reconnu qu’elle s’était lourdement trompée à ce sujet. On est un peu las d’être obligé de ressasser que les mariages des femmes ménopausées et des hommes stériles sont autorisés, que les mariages demeurés sans enfants ne sont pas dissous, etc. Tous ces exemples montrent que cette équation, qui ne vise qu’à exclure les homosexuels du mariage, est fausse.

4. Heinich dans le point suivant nous la joue libertaire. Attention, homosexuels, l’État va s’immiscer dans votre sexualité ! D’abord, ce n’est pas l’État, c’est la loi. La loi régit effectivement la sexualité. On ne peut pas faire sexuellement n’importe quoi avec n’importe qui à n’importe quel âge. La société organise effectivement la vie sexuelle des personnes en donnant des limites aux désirs qu’elle juge illégitimes. Lorsque la loi interdit les rapports sexuels des majeurs et des mineurs de moins de quinze ans, elle est dans son rôle. Sinon, j’aime beaucoup l’expression « du temps où existaient des lois condamnant l’homosexualité ». Comme à son habitude, Heinich parle sans savoir. Depuis la Révolution, l’homosexualité n’a jamais été interdite dans notre pays. Il y a eu des différences de traitement s’agissant des seuils d’âge permettant l’accès au sexe avec des mineurs, mais pas d’interdiction globale de l’homosexualité. Heinich avait jadis parlé dans un papier du Débat de la « légalisation de la prostitution » : cela m’avait déjà fait bondir puisque, comme chacun sait, la prostitution n’est pas interdite dans notre pays et ne saurait être donc légalisée puisqu’elle l’est déjà (ce qui ne signifie pas que les prostitué(e)s n’aient pas de problème avec la loi, mais c’est un autre débat).  Sinon, Heinich, pour l’occasion, redevient soixante-huitarde : les homosexuels de ces années-là n’auraient sans doute pas voulu du mariage. Là, les revendications des homosexuels de cette époque plaisent à Heinich. Encore une fois, Heinich n’a qu’un seul crédo : « back to the future » ! Mais les choses changent et les homosexuels des années 1970 ne sont pas propriétaires de ce qu’il convient de revendiquer. Cela revient aux acteurs de leur temps. Eh oui, c’est l’histoire, tout évolue, sauf, peut-être, Nathalie Heinich.

5. Petit topo visant la relativisation de l’égalité comme valeur. Là on est au cœur de la pensée réactionnaire. Défendre l’exclusion des homosexuels du mariage civil au nom des valeurs méritocratiques, il fallait quand même y penser. L’exigence d’égalité n’existerait que sur le plan civique en démocratie ? Mais de quoi parle-t-elle au juste ? Cette exigence va bien au-delà : égalité devant la loi, l’impôt, etc. Constituer l’égalité comme valeur permet de lutter contre les différentiels entre personnes, par exemple s’agissant de la fortune, qui reposent sur des fondements injustes, par exemple l’héritage. Ici Heinich fait la confusion entre les moyens – un traitement inégalitaire – et les fins – l’égalité.  Le fait de traiter inégalement pour rendre égal – logique compensatoire visant l’égalité – n’est évidemment pas du tout la même chose que traiter inégalement pour rendre inégal (cas d’exclusion des personnes de même sexe du mariage civil). Cela supposerait qu’il faut toujours utiliser les mêmes moyens pour aboutir à l’égalité. Cela n’est pas le cas. L’égalité civile (fin) est atteinte quand tous les couples  ont les mêmes droits (moyen).

Après Heinich repart sur le « droit à l’enfant ». Là encore, retour à la case 1999. Elle fait des parents homosexuels des personnes consuméristes qui voudraient des enfants comme on achète un jean. Là, c’est l’ignorance toute crue qui s’exprime et qui trahit une méconnaissance radicale de toute la littérature qui traite de la question. On est vraiment dans l’homophobie bête et méchante.  Aucun homosexuel n’a évidemment jamais considéré un enfant comme un bien de consommation. Le penser est insultant pour les homosexuels. 

6. Ici, Heinich développe encore un argument hétérosexiste : elle fait un partage entre homosexualité et hétérosexualité sous le rapport de la stérilité : les premiers couples sont stériles, les seconds féconds. Mais l’infécondité procréative qui caractérise par définition la conjugalité homosexuelle peut toucher également la conjugalité hétérosexuelle : cas des femmes ménopausées vu plus haut. C’est donc une fausse opposition. L’infertilité concerne les deux sexualités. Si Heinich avait raison, les femmes ménopausées seraient interdites de mariage, ce qui n’est pas le cas. Elle en sait d’ailleurs quelque chose puisque dans l’essai autobiographique qu’elle vient de faire paraître (Maisons perdues, nanar immobilier narcissique sans intérêt), elle dit même qu’elle s’est mariée à un âge tardif. Ici Heinich ajoute que les homosexuels « refusent les arrangements avec l’autre sexe ». Drôle de formule. Heinich sous-entend donc que l’homosexualité est un choix. C’est, dans la plupart des cas, faux. L’homosexualité n’est pas un choix, elle s’impose aux personnes. La relation hétérosexuelle n’est donc pas « refusée ».  Heinich a l’air de dire : vous ne pouvez pas avoir d’enfants, démerdez-vous, c’est votre problème, vous l’avez bien cherché, voire : vous êtes dans le déni. Mais dirait-on à un couple hétérosexuel infertile : n’adoptez pas, vous êtes dans le déni. Les homosexuels ont déjà des enfants, c’est un fait : des femmes ont recours à la PMA, des coparentalités se mettent en place, des hommes vont à l’étranger organiser des GPA. Laisser les coparents dans le non-droit, c’est fragiliser les enfants. En prétendant défendre les enfants, elle les fragilise. Si Heinich avait seulement pris la peine de se pencher sur la littérature de sa discipline, la sociologie, elle aurait dit moins d’imbécilités.

7. Heinich a mal écrit son papier, elle se répète tout le temps. Elle ressort l’équation de la fin des années 1990 : mariage=différence des sexes+différence des générations. Mais pourquoi alors ne milite-t-elle pas pour l’interdiction de l’accès des hommes stériles ou des femmes ménopausées au mariage ? Pourquoi ne réclame-t-elle pas la dissolution des mariages qui n’ont pas donné lieu à un engendrement ? Pourquoi seuls les homosexuels posent-ils problème ? S’ils sont les seuls à faire question, c’est parce qu’Heinich est très profondément hétérosexiste. Rien ne nous aura été épargné dans son papier, pas même le « déni de la réalité originaire » qu’on retrouve si fréquemment dans l’argumentaire catholique intégriste. Il faut vraiment ne rien connaître au problème de l’homoparentalité pour affirmer de telles âneries. Toute la littérature dans ce domaine montre que les homoparents sont constamment dans un discours de vérité et de transparence dans le domaine généalogique, précisément parce que le mensonge sur l’origine n’est pas possible s’agissant des homosexuels, ce qui n’est pas le cas en contexte hétérosexuel, où les mensonges, étant plus crédibles, sont en toute logique, plus fréquents. Culpabiliser les parents homosexuels en brandissant la menace de « psychose » des enfants est un argument que même les psychanalystes les plus butés n’osent plus guère formuler. La référence au « principe de précaution », qui assimile les homoparents à des sortes de déchets nucléaires, a réellement quelque chose d’ignoble qui fait basculer l’auteure de l’hétérosexisme à l’homophobie pure et simple. Postuler que la conjugalité homosexuelle est par nature pathogène pour des enfants est une affirmation clairement homophobe.

Ensuite Heinich répète tranquillement son opposition au Pacs. Ici, je suis persuadé qu’elle doit être très contente d’elle-même d’être désormais à peu près la seule dans le monde social à penser cela, le Pacs étant, grosso modo, entré dans les mœurs. Et elle finit son septième point par une redite : le contrôle par l’État de la sexualité des personnes. Non seulement, ces arguments sont ridicules, mais en plus ils sont redondants.

8. Dans son dernier paragraphe, Heinich manifeste ici de façon patente son ignorance de la littérature sur l’homoparentalité qui a formulé des distinctions bien plus pertinentes que ce qu’elle propose. Ainsi Martine Gross parle d’une triple filiation biologique (être né de), juridique (être fils de) et sociale (être élevé par). Cela vaut quand même mieux que ces « trois formes de parenté » que sont la « parenté biologique », la « parenté symbolique » et la « parenté d’éducation » qui sont des distinctions tout de même très mal formulées.

Un dernier mot pour finir : Heinich n’intervient pas en tant que citoyenne, mais en tant que « Directeur » de recherches au CNRS (elle est aussi contre la féminisation des noms de profession : elle aura décidément adopté avec constance toutes les pires causes de son temps). Que vient faire le CNRS dans cette galère ? Il serait bon que l’institution intervienne afin de signifier que les propos de cette sociologue n’engagent qu’elle et non l’institution dont elle se drape afin de donner de la légitimité institutionnelle à des positions tellement rétrogrades.

Mais en même temps, tout cela est-il étonnant ? Heinich manifeste de toute évidence une inaptitude complète à la pensée rigoureuse. Cette inaptitude se manifeste tant dans ses travaux scientifiques, dont j’ai déjà montré, ici et , le caractère si discutable, que dans ses prises de position politiques, si parfaitement scandaleuses. Dans un de ses pires papiers, Heinich écrivait sur une de ses collègues : « C’est dire que si cette publication peut avoir un mérite, c’est celui de nous convaincre qu’il est urgent de réformer nos institutions de recherche : que le CNRS puisse laisser ses postes de recherches servir durant des décennies à de telles productions, au détriment des jeunes chercheurs brillants qui pourraient y exceller, cela seul suffit à justifier un sérieux resserrement des procédures d’évaluation. » Elle ne croit pas si bien dire.

dimanche 27 janvier 2013

Marchons du bon côté de l’Histoire

Vu et entendu ce dimanche 27 janvier : « Fermez le Vatican, Guantanamo mental. » « Nous, au moins, on respecte le gazon... du Champ de Mars. » « D’après Le Figaro, nous sommes quinze. » « Adam et Yves. » « Ma sœur veut être tata. » « Fiers de marcher du bon côté de l’Histoire. » « C’est pas Dieu qui me dérange, c’est son fan club. » « L’égalité ne se négocie pas. » « Je mets mes doigts partout, pourquoi pas dans une bague ? » « Touche à ton culte, pas à mes droits. » « Moi aussi, je veux épouser un con. » «Vous nous faites des homos, nous vous ferons des hétéros. » « Jeanne d’Arc cramée comme les sodomites... avec compassion. » « L’homophobie n’est plus une opinion. » « Boutons la Boutin hors de France. » « Sous les pavés, la crèche. » « On veut la PMA en France et pas de bébés belges, même si on aime les moules. » « J’ai deux pères et deux repères. » « Pas de péché originel, que des familles originales. » «Boutin est devenue Barjot. » « Frigide, ton cul doit être jaloux de la merde qui sort de ta bouche. » «La haine n’est pas une valeur familiale. » « On veut pousser des poussettes. » « On ne vole pas vos droits, on veut juste que vous les partagez. » « Christine t’es foutue, les pédés sont dans la rue. » « Cambacérès, homosexuel rédacteur du Code civil. » « Égaylité pour tous. » « Je préfère le Mont de Vénus au champs de Mars. » « Pour Moi Aussi. » « Laissez-moi épouser Di Caprio. » « Ça fait 2000 ans que vous ratez vos mariages, alors laissez-nous essayer ! » « L’homophobie tue, la sodomie non. » « Jésus avait deux papas et une mère porteuse. » « Ma première fille s’appellera Victoire. » « Elles vécurent heureuses et adoptèrent beaucoup. » « Vive le mariage pour touffes. » 

lundi 21 janvier 2013

Semaine 4


La neige est jaune
Comme la graisse de canard
Du foie gras dAgnès.

(Haïku périgourdin)

lundi 14 janvier 2013

Une villa pharaonique

Curieux destin que celui de cette villa ! Construite entre 1931 et 1934 par l’architecte Michel Polak, elle était destinée à devenir l’hôtel particulier du baron Louis Empain. Grand amateur d’art, ce dernier fait don en 1937 de sa maison à l’État belge pour qu’il y installe un musée contemporain dédié aux arts décoratifs. Mais la Guerre qui éclate peu de temps après en décide autrement. La villa est réquisitionnée par l’armée allemande jusqu’à la Libération. Transformée après la guerre en ambassade, ses propriétaires font savoir qu’ils ne sont pas d’accord et récupèrent leur précieuse demeure seulement dans les années 1960. Ils finissent par la vendre à un riche industriel qui a fait fortune dans le tabac et qui décide de la louer à la chaîne de télévision RTL qui y installe son quartier général jusqu'en 1995. Inoccupée pendant quelques années, la villa est finalement rachetée au début des années 2000 par un riche propriétaire qui entreprend des travaux colossaux alors que le statut particulier de la villa, classée monument historique, l’en interdit. La Commission royale des Monuments et des Sites de la région de Bruxelles s’en émeut, elle décide de réagir et de mettre sous scellés ce pur joyau de l’Art déco. Malheureusement, la demeure est laissée peu après à l’abandon. Elle est squattée, taguée, vandalisée. Et le salut ne vient qu’en 2006, lorsque la Fondation Boghossian décide de la racheter et de financer un ambitieux programme de restauration pour transformer cette villa exceptionnelle en un centre artistique dont le but sera de favoriser et entretenir un dialogue entre les cultures d’Orient et d’Occident. Accessible enfin au public depuis avril 2010, la Villa Empain accueille en ce moment, et jusqu’au 10 février prochain, une fabuleuse exposition consacrée aux égyptomanies depuis le XIXe siècle. On aurait tort de la snober. Il y a plus de pièces exposées que de visiteurs. Allez-y, je ne peux pas vous en dire  davantage car depuis je suis devenu muet comme un sphinx.

dimanche 13 janvier 2013

Quand la haine se déchaîne dans les rues de Paris

« Il faut toujours savoir ce que pense l’ennemi », m’avait répondu un jour mon beau-père quand je lui avais demandé pourquoi il écoutait Radio-Courtoisie. Je ne comprenais pas comment il faisait pour supporter ces tas d’immondices que déversait tranquillement la « radio libre du pays réel » (par opposition à la radio aux ordres du « pays légal », selon la bonne vieille distinction maurassienne). Je savais au fond de moi-même que cela le faisait souffrir et je considérais cet exercice d’information comme un acte purement masochiste et, de surcroit, inutile : pas besoin, pensais-je alors, de savoir ce que pense l’ennemi, puisque c’est l’ennemi !


Quinze ans plus tard, dimanche 13 janvier 2013, jour de la « manif’ pour tous », je me suis souvenu de cette bonne parole et j’ai voulu, moi aussi, savoir « ce que pensait l’ennemi ». Je me suis dit : « allons voir de près à quoi ressemblent tous ces gens qui me chient sur la tête, qui descendent dans la rue, vont battre le pavé, pour que je n’aie pas les mêmes droits qu’eux. » Car je n’ai jamais cru une seule seconde au discours officiel selon lequel les opposants au mariage pour tous seraient « mariageophiles et non homophobes ». Pour moi, au contraire, tous ceux qui sont allés manifester dimanche sont intrinsèquement homophobes, certes d’une façon plus ou moins violente car il y aura toujours des degrés dans l’homophobie, du mépris silencieux au rejet explicite à la Benedetti (voir plus bas). Mais nul doute que les manifestants du 13 janvier chercheront par tous les moyens à se prémunir de l’accusation d’homophobie – un peu comme tous ces gens au Front National qui s’indignent qu’on puisse les accuser d’être racistes. Tout a été fait pour conjurer cela et les organisateurs ont veillé scrupuleusement à étouffer tout débordement homophobe, sans d’ailleurs y parvenir tout à fait, comme tel manifestant qui marchait à l’écart des troupes, avec sa pancarte : « Ne dénaturons pas le genre humain ». Rien que ça! 

Au lieu d’agiter des épouvantails, ces manifestants homophobes, qu’ils le veuillent ou non, devraient regarder un peu ce qui se passe dans les autres pays qui ont institué le mariage homosexuel : que ce soient les Pays-Bas, la Belgique, l’Espagne, etc., aucun de ces grands pays n’a sombré dans le chaos, aucune de ces sociétés ne s’est ruée vers l’inceste, la polygamie ou la zoophilie, comme l’affirme tel tract de la Jeunesse catholique de France… L’Espagne a même gagné la coupe du monde, comme certains l’ont rappelé !  Mais les opposants au mariage pour tous ne veulent rien voir, rien entendre, rien écouter, ils n’ont pas la curiosité de regarder ce qui se passe ailleurs, ils préfèrent camper sur leurs bons vieux préjugés hétérosexistes et homophobes.

Je suis allé sur place, dimanche 13 janvier, et j’ai vu toutes ces pancartes méchantes, lu tous ces tracts affligeants, observé tous ces visages haineux, ces Pères-la-Vertu et autres graines de fachos encagoulées, j’ai voulu les photographier et les mettre à disposition des futurs historiens qui, dans quelques années, écriront l’histoire de la conquête des droits civils en France… Qu’ils piochent ce qu’ils veulent, qu’ils se servent comme ils l’entendent, ces photos sont faites pour circuler !

1. L’arrivée au Champ de Mars. 2. L’extrême droite Place Pinel. 3. Les jeunesses nationalistes. 4. Le slogan de France Résistance. 5. Un de leurs membres. 6. Jeunes bourguignons. 7. « Qu’est-ce que l’amour homo? Un égoïsme à deux car il prive l’autre de ce à quoi la nature le destine. » Tract du Mouvement de la Jeunesse catholique de France (MJCF). 8. Une « mariageophile », de toute évidence. 9. Quand certains musulmans font cause commune avec certains catholiques. 10. Une autre « mariageophile ». 11. Oh ! tiens, une pancarte non homologuée par Rigide Facho. 12. Tract diffusé par le MJCF qui prédit l’Apocalypse. 13. Fière d’être homophobe. 14. Les poussettes déchaînées... Parce qu’il n’y a pas que des vieux, et c’est cela qui est inquiétant ! 15. Cette pancarte s’adresse à nous, « êtres intrinsèquement désordonnés ». 16. Marcher ne fait pas que du bien pour les jambes. 17. « Y’a pas d’ovule dans les testicules. » Merci du tuyau ! 18. La peur se lit sur les visages. 19. Je peux vous dire qu’avec mes converse vertes, je n’en menais pas large ! 20. Groupies de Civitas vues de dos. 21. Cette marche ne serait pas complète sans les royalistes. 22.  Tract distribué par le MJCF. Et le mariage pour les hétéros, ce n’est pas déjà une « législation artificielle, inventée » ? 23. Place Pinel, encore. 24. Tweets de Monsieur Benedetti. 25. Un manifestant plein de haine s’en prend à Corinne Narassiguin, députée socialiste, venue défendre le mariage pour tous devant le Point Rouge de la Télé Libre. 26. Finissons sur une note d’espoir avec Corinne Narassiguin et Bernard Stephan, PDG de Témoignage chrétien, venus dans la fosse aux lions défendre le mariage pour tous (la dame au chapeau rouge, derrière elle, hurlait : « Je préfère la polygamie au mariage homosexuel.»).