dimanche 25 novembre 2012

Pierre Briant : comme son nom l’indique

Pierre Briant. Alexandre des Lumières
Voilà un ouvrage peu commun qui vient de paraître le mois dernier chez Gallimard et qui ne sera pas simple à décrire alors que le propos en est de bout en bout limpide : je veux parler de l’Alexandre des Lumières de Pierre Briant. Le professeur au Collège de France, spécialiste de l’empire d’Alexandre, nous livre ici le résultat d’une enquête passionnante qu’il a menée pendant près de huit ans sur un terrain qui n’était, à l’origine, pas le sien : la littérature des Lumières. Précisons ici que cette dernière doit être considérée dans son extension la plus large, puisque tous les genres narratifs sont embrassés, du dernier tiers du XVIIe siècle jusqu’au premier XIXe siècle (1675-1829). Si Pierre Briant a jugé utile d’explorer ce pan de la littérature, c’est avant tout pour combattre l’opinion très généralement admise selon laquelle l’histoire d’Alexandre n’aurait démarré qu’un siècle plus tard, soit au XIXe siècle, avec Johan Gustav Droysen, le fondateur de l’historiographie de l’Antiquité. Cet auteur a longtemps été considéré par les historiens comme celui qui avait débrouillé le chaos dans lequel était ensevelie l’histoire d’Alexandre, grâce à son Geschichte Alexanders des Grossen, paru en 1833. On admettait qu’avant ce texte, il n’existait rien du tout sur Alexandre, si ce n’est des broutilles. Pierre Briant a voulu montrer que ce n’était absolument pas le cas et s’est donc intéressé au portrait du célèbre conquérant macédonien tel que « ce long XVIIIe siècle », comme il l’appelle encore, l’a forgé. Un portrait ambivalent, puisque la figure d’Alexandre a suscité les jugements les plus contradictoires et nourri l’opposition entre Anciens et Modernes, les premiers ayant eu tendance à condamner son ambition démesurée, sa soif de pouvoir, les seconds à saluer au contraire la grandeur de ses vues et la rationalité de son plan. Par ailleurs, la figure de ce grand militaire n’a pas hanté seulement les moralistes et les précepteurs qui s’efforçaient depuis la Renaissance de fournir à leurs élèves des modèles d’héroïsme dignes d’être médités, elle s’est imposée aussi aux philosophes et aux historiens qui réfléchissaient à l’origine et à la formation des États, aux cartographes qui voulaient voir dans la conquête de l’empire de Darius le principe du développement des connaissances géographiques, aux économistes qui faisaient dépendre la prospérité des États de l’essor du commerce et de la navigation, etc.

Ce n’est donc pas à une banale histoire d’Alexandre que Pierre Briant nous convie, mais à une « histoire de l’histoire » d’Alexandre, qui part de Samuel Clarke, considéré comme le premier auteur moderne à publier en 1665 un livre consacré à la vie du monarque, pour aboutir jusqu’à Barthold Georg Niebuhr qui, dans le contexte d’une Prusse déchirée et anéantie par la défaite d’Iéna, évoque la figure du conquérant dans les cours qu’il donne à l’Université de Bonn entre 1825 et 1830. Notons au passage que ce livre à l’érudition prodigieuse, et jamais ennuyeuse, ne se limite pas au cas de la France, mais se déploie à l’échelle de l’Europe tout entière, au moment où celle-ci inaugure une politique expansionniste et intègre l’histoire d’Alexandre à une réflexion coloniale plus globale où la figure d’Alexandre sert de modèle dont il faut s’inspirer.

Pourquoi ce livre, au sujet a priori si aride, peut-il nous intéresser ? Pour deux raisons essentiellement. Tout d’abord parce qu’il nous montre avec brio qu’il n’y a pas en histoire de « domaine réservé » : on peut être un éminent spécialiste du monde achéménide et de l’empire d’Alexandre et manipuler avec maestria des textes du XVIIIe siècle qui s’éclairent soudain d’un sens d’autant plus nouveau que l’analyse ne progresse pas de manière linéaire, mais en spirale, avec une interrogation répétée des documents qui nourrissent l’enquête. Faisant fi des frontières académiques bien établies, et des périodisations convenues, le professeur au Collège de France n’a pas eu peur de s’aventurer sur le terrain de ses collègues et de briser ici le cloisonnement disciplinaire, qu’on sait pourtant si stérile pour la recherche. Pari réussi car Pierre Briant a acquis une connaissance de la littérature des Lumières bien plus profonde, bien plus intime, que bon nombre de dix-huitièmistes patentés et rébarbatifs, pourtant si fiers de leurs deux centimètres carrés de spécialité ! Ensuite, on aurait pu s’attendre à ce que l’historien, à la lumière des acquis les plus récents de sa discipline, corrige, amende ou prolonge les travaux de ses prédécesseurs qu’il discute tout au long des 739 pages (dont 65 de bibliographie) qui forment la matière de cet ouvrage. Il n’en est rien. Comme un « anthropologue symétrique », il se plonge au cœur des controverses interprétatives, qu’il prend bien soin de décrire et d’analyser, mais sans jamais en critiquer le contenu historique, abandonnant aux acteurs qui se disputent le monopole de l’histoire légitime d’Alexandre, le pouvoir de juger. Autrement dit, il fait bien sans le dire ce que d’autres disent faire sans toujours le faire bien.

Comment écrit-on l’histoire ?

S’il est vrai que l’écriture de l’histoire doit s’accompagner d’une réflexion sur le mode de construction du raisonnement interprétatif, ou ce qu’on appelle l’historiographie, ceci n’est jamais si vrai que dans le cas de l’histoire d’Alexandre, qui n’est connue que par des sources extrêmement tardives : Strabon (-58 av. JC ?-25 ?), Quinte-Curce (1er s. après JC), Plutarque (46 ?-125 ?) et Arrien (85 ?-146 ?). Ces sources ont orienté pendant des siècles la réflexion des historiens et des philosophes, qui y ont puisé la matière de leur récit, y compris les plus miraculeux, qui furent repris sans être questionnés. On pourrait évoquer ici l’usage que fit Montaigne du texte Plutarque dans l’essai intitulé « Des plus excellens hommes » (II, 36), essai dans lequel le philosophe faisait part de sa très grande admiration pour le héros de la Grèce (avant de changer d’avis plus tard à la lecture de Quinte-Curce qu’il découvre en 1587). Là où le premier écrivait en effet : « sa charnure sentait bon, il avait l’haleine très douce et issait de toute sa personne une odeur fort suave », le second notait non sans malice : « on tient entre autres choses que sa sueur produisoit une très douce et souefve odeur ». Ces démarquages, plus ou moins grossiers, seront fréquents pendant toute la première moitié du XVIIe siècle, mais ce n’est pas cela qui intéresse Pierre Briant.

L’historien fait en effet débuter son enquête au moment où la vie d’Alexandre cesse d’être considérée comme un modèle à suivre de façon univoque, et notamment avec Samuel Clarke, auteur en 1665 d’un livre intitulé The Life and Death of Alexander the Great, dans lequel le philosophe anglais brosse un portrait très défavorable du roi, en dénonçant son goût immodéré du luxe et ses turpitudes asiatiques. Dans la foulée, ses multiples conquêtes cessent d’être regardées comme un prodige digne de l’admiration publique. Samuel Clarke s’étonne plutôt que le roi de Macédoine n’ait pas voulu établir et conserver son empire et qu’il se soit sans cesse préoccupé d’en conquérir de nouveaux, voyant dans cette énergie mal contrôlée une forme d’hubris très condamnable.
En France, à peu près à la même époque, professeurs et précepteurs font également part de leurs réserves et cessent de tirer de la vie d’Alexandre des exemples qui servaient autrefois de leçons pour la jeunesse. De modèle, il devient un repoussoir, comme chez Charles Rollin, qui dénonce dans ses ouvrages pédagogiques non seulement la folle ambition du héros, mais aussi son orgueil, ses extravagances, ainsi que les cruautés dont il s’est rendu coupable en temps de guerre. Ces réflexions vont rencontrer un vif écho chez les historiens des XVIIe et XVIIIe siècles qui vont s’affoler de l’influence que peut avoir la vie d’Alexandre sur de jeunes sujets et qui vont se demander ouvertement si les textes de Plutarque et de Quinte-Curce qu’on inculque aux princes pendant leur éducation ne jettent pas « la semence des vices ». C’est dans La Politique tirée de l’écriture sainte, un ouvrage publié après sa mort, mais écrit ad usum delphini, que Bossuet sonnera la charge la plus forte contre Alexandre. Il l’accuse ainsi de ne n’avoir pas été un « roi bienfaisant » et élève à la hauteur d’un principe la maxime selon laquelle un bon prince est celui qui épargne la vie et le sang de ses sujets. Dans cette logique, Alexandre n’est plus considéré comme un homme d’État, éclairé par la raison, mais comme un soldat aveugle, guidé par ses passions, et bien davantage préoccupé de lui-même que du bonheur des populations. Sa gloire apparaît ternie par les méthodes brutales et sanguinaires qu’il a employées en temps de guerre, par les massacres et les exactions indignes qu’il a commises. Ce sont tous ces arguments moralisants que reprend et développe l’abbé de Saint-Pierre, lorsqu’il publie, en 1713, son célèbre Projet de paix perpétuelle, dans lequel il établit que la quantité de bonheur ne s’est pas accrue pendant le règne d’Alexandre. « La vraie gloire consiste-t-elle à courir le monde et à troubler le repos des peuples, à accumuler conquête sur conquête, sans justice, sans ordre, sans mesure ? » (212), se demandera encore plus tard Pons-Augustin Alletz.

Critique des sources

Au même moment où Alexandre cesse d’être un héros valorisé, dont on doit méditer les leçons, on voit la critique se déplacer vers les textes et les sources de l’histoire d’Alexandre. L’auteur du Dictionnaire historique et critique, Pierre Bayle reproche ainsi aux historiens de l’époque romaine d’avoir célébré de façon aveugle les triomphes d’Alexandre et pointe du doigt les traditions fabuleuses, les approximations et les exagérations des historiens qui l’ont précédé. On se met alors à critiquer les sources dans lesquelles les uns et les autres avaient abondamment puisé, comme Plutarque, qui considérait par exemple que les nations soumises par Alexandre avaient été heureuses de subir le joug du roi. Mais c’est surtout sur Quinte-Curce que la critique philosophique devait porter ses coups les plus rudes. On a ainsi accusé l’auteur de l’Historiarum Alexandri Magni Libri d’avoir échauffé les passions et l’imagination des princes (en particulier celle de Charles XII de Suède) et d’avoir engendré la plupart des guerres destructrices qui firent le malheur des temps modernes. C’est ainsi que Marmontel, dans l’Encyclopédie, notait à l’article Gloire que « le roman de Quinte Curce a[vait] peut-être fait le malheur de la Suède ». Il fut suivi de Voltaire qui, dans l’Essai sur les mœurs, dénonça les mensonges de Quinte-Curce et Flavius Josèphe.

Pierre Bayle a ouvert une brèche dans laquelle l’avocat et publiciste Linguet s’est plus tard largement engouffré, allant jusqu’à inaugurer un courant en histoire, qui fut celui du « pyrrhonisme ». Sans mettre l’expédition d’Alexandre dans les Indes au rang de fait absolument faux, il veut croire au contraire qu’elle a souffert quelques difficultés et entend ainsi limiter la conquête du héros à la lisière de l’Inde et non à la totalité. Linguet considère que les difficultés d’Alexandre ont été exagérément grossies par les historiens officiels et que la vallée de l’Indus était déjà bien connue des Perses. Il se montre prudent et n’hésite pas à ravaler les faits les plus merveilleux au rang d’hypothèses régulatrices (« s’il est vrai qu’Alexandre a conquis les Indes »). Et lorsque le baron de Sainte-Croix répond en 1769 à un concours de l’Académie des Inscriptions sur l’examen critique des sources de l’histoire d’Alexandre, il accable Quinte-Curce pour « son ignorance en tactique [qui] le rend souvent inintelligible dans le récit des batailles où il commet bien des fautes inexcusables » et donne la priorité à l’historien Arrien qui lui semble la source la plus fiable.

Turin, Brocante via Po
Les philosophes historiens

Une ligne de partage commence donc à se creuser entre « érudits rigoureux » et « philosophes historiens » : les premiers sont attachés à l’exactitude historique et à la critique des sources, les seconds à l’analyse et à la réflexion que leur inspirent les faits historiques. Montesquieu en est certainement le représentant le plus emblématique. Ce dernier entendait en effet moins se concentrer sur le récit circonstancié des batailles du héros que réfléchir sur les projets extraordinaires qu’il avait fondés. Il a eu un rôle très actif dans l’historiographie d’Alexandre car on peut considérer qu’il fut le premier à mettre un terme à l’entreprise de démolition du héros à l’antique, telle que Rollin et Bossuet l’avait menée, un demi-siècle plus tôt. Tout en raillant dans ses Pensées les ambitions démesurées des héros et des conquérants (n°575), il parlait de la fondation d’Alexandrie comme du « plus grand projet qui ait été conçu » (n°243) et saluait l’ouverture de communication entre l’Orient et la Méditerranée (n°1714). Mais c’est surtout dans L’Esprit des lois qu’il allait se montrer le plus admiratif envers Alexandre. L’histoire du roi de Macédoine fournit en effet la matière de très nombreux chapitres, et ce qu’il y a de plus neuf dans les réflexions du philosophe, c’est la place importante qu’il donne à Alexandre dans l’histoire du commerce, puisqu’il le crédite d’avoir tissé des liens commerciaux entre la Grèce et l’Asie (XXI, 8). S’appuyant sur l’Art de la guerre du maréchal de Puységur, il corrige également l’image d’un Alexandre en proie à une libido dominandi, que certains historiens s’étaient employés à forger, et souligne à l’inverse la grandeur de son génie stratégique : Alexandre, nous dit Montesquieu, ne s’est pas contenté d’envahir des provinces nouvelles, il a cherché à augmenter les capacités productrices des terres qu’il annexait et a fait preuve d’un génie militaire à long terme. Il n’avançait pas sans but précis, mais avec un plan et une stratégie de conquête mûrement réfléchis qu’il pouvait adapter de façon tactique en fonction des circonstances.

Le succès de L’Esprit des lois ne sera pas pour rien dans cette réévaluation d’Alexandre au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Voltaire lui-même, dans l’article Alexandre du Dictionnaire philosophique, en fait un « très grand capitaine » et s’en prend violemment aux compilateurs, tels Rollin et Prideaux, qu’il compare à des perroquets. Pour lui, Alexandre a accompli la mission que les Grecs lui avaient confiée : anéantir la menace que les Perses faisaient peser sur la Grèce et détruire l’empire de Darius. Certes, Voltaire sait bien que les guerres entraînent toujours des atrocités, mais il considère qu’il faut envisager l’action d’Alexandre sous l’angle des bienfaits pour l’humanité. On sait que le philosophe a toujours été fasciné par les grands hommes, c’est-à-dire ceux qui s’employaient à bâtir de grandes choses, et pas seulement à « saccager des provinces », pour reprendre une de ses formules. Et sous ce rapport, Alexandre apparaissait à l’auteur de l’Essai sur les mœurs comme un prince qui avait fondé des cités, élevé des forteresses, construit des ports, semé de nouvelles colonies, établi des entrepôts pour le commerce. Il pouvait donc soutenir la comparaison avec Charles XII de Suède, Pierre le Grand de Russie et Louis XIV auxquels le philosophe avait consacré des ouvrages. Linguet lui-même, dont on a dit qu’il avait revu à la baisse l’étendue de l’empire d’Alexandre, ne se prive pas d’attaquer tous les historiens qui ont présenté une image négative d’Alexandre, soit en exagérant le nombre de ses victimes, soit en en faisant un brigand sanguinaire. Ce philosophe inclassable ira jusqu’à affirmer en effet qu’Alexandre « s’occupait du soin d’embellir l’Asie après l’avoir désolée » (277) et trouvera un écho chez Condorcet qui, dans le Tableau historique des progrès de l’esprit humain, admirait son « génie de la guerre comme de la politique ».
L’image d’un Alexandre de raison a connu des développements en Angleterre, notamment chez Robertson qui était un lecteur attentif de L’Esprit des lois. Dans son fameux livre paru en 1792, Historical disquisition concerning the knowledge which the Ancient had of India, et aussitôt traduit en français, il expose sa vision du conquérant-civilisateur et met en relation les expéditions d’Alexandre en Orient avec les progrès de la navigation : « C’est la navigation qui a donné aux hommes le pouvoir de transporter le superflu d’une partie de la terre pour subvenir aux besoins d’une autre » (179). Son successeur à la charge d’historiographe du roi d’Angleterre, John Gillies, relevait lui aussi que les conquêtes d’Alexandre étaient toujours orientées par les « intérêts les plus hauts de l’humanité » (182) et que c’était respecter le bonheur des peuples que de répandre les arts et l’industrie. Robertson comme de Gillies voulaient en découdre avec l’image traditionnelle du guerrier insensé véhiculée par les moralistes chrétiens.

Les attraits de l’érudition : le cas du baron de Sainte-Croix

Il va de soi que cette vision d’un Alexandre de raison était loin d’être partagée par tous et qu’elle devait rencontrer l’hostilité d’un Sainte-Croix qui accusera les philosophes de céder à des délires interprétatifs créés par la vision expansionniste européenne qu’il récusait de toutes ses forces. Avec son Examen critique des anciens historiens d’Alexandre le Grand, il livre un travail d’une érudition colossale qui se diffuse bien au-delà des cercles érudits. Dans cet ouvrage composé en 1771, publié en 1775 et remanié jusqu’en 1804, Sainte-Croix prend systématiquement le contre-pied des analyses de Montesquieu et combat de toutes ses forces l’idée selon laquelle Alexandre aurait été un roi bâtisseur : il considère en effet qu’il n’a pas eu le temps de s’occuper de fonder des colonies, tant sa marche était rapide, que les travaux de la guerre étaient assez peu compatibles avec les travaux des champs, qu’Alexandre était un roi orgueilleux qui ne cherchait qu’à s’assurer la fidélité des peuples soumis et craintifs et, enfin, que la soif de gloire était l’unique motif qui le poussait à dépasser tous ses prédécesseurs, Cyrus et Sémiramis. C’est donc, pour Sainte-Croix, aller un peu vite en besogne que d’imaginer cet intrépide guerrier animé par des vues aussi larges et généreuses que la communication des peuples, les bienfaits du commerce et la réciprocité des intérêts. Des textes anciens et nombreux renvoient au luxe et à la luxure d’Alexandre et notre érudit chatouilleux n’a aucune difficulté à les exhumer pour écorner l’image d’un prince rationnel. Sainte-Croix va enfin jusqu’à saluer la mort du héros qui marque, selon lui, « le repos du genre humain » (429).

Le travail de Sainte-Croix fut en général très bien reçu et ses idées très largement reprises en Allemagne, notamment chez Christian Gottlob Heyne qui, en 1805, dans ses cours à l’université de Göttingen, s’attache à démontrer que les guerres n’ont en rien perfectionné le genre humain et favorisé les arts et les sciences. Heyne s’appuie sur l’histoire grecque et entend montrer que le roi de Macédoine n’a eu pour seule ambition que de se rendre maître du monde. Pour lui, Alexandre n’a nullement eu l’idée de favoriser le commerce puisqu’il a ordonné la destruction de Tyr qui était depuis longtemps vouée au commerce maritime. Et, de même, Alexandrie n’a été fondée que pour diminuer la puissance de Carthage. Dans le contexte des conquêtes napoléoniennes, on fait le parallèle entre Alexandre et Napoléon, mais plus tard, Barthold Georg Niebhur rejette le travail de Sainte-Croix, au nom de la supériorité intrinsèque de l’érudition allemande sur la philologie française. L’histoire d’Alexandre prend alors un nouveau tournant outre-Rhin : on exalte davantage l’action de son père Philippe, qui fut soucieux de l’unification de la Macédoine et de la Grèce (que l’on compare respectivement à la situation de la Prusse et des États allemands) et l’on condamne sans appel Alexandre qui, au lieu de consolider le royaume que son père lui avait légué, s’était mis en tête de conquérir l’Asie et d’amalgamer les populations de l’Orient à la Grèce. Pierre Briant rappelle à cet égard que si Niebhur fut très peu enclin à admirer Alexandre, c’était aussi parce qu’il avait une répugnance instinctive pour tout ce qui était oriental.

Turin, Palazzo Madama
La genèse d’un modèle impérial

Dans la troisième partie de son ouvrage, l’une des plus passionnantes, Pierre Briant décrit avec un luxe de détails les usages que firent les Lumières du passé alexandrin au moment de l’expansion européenne. Il s’agit de comprendre maintenant comment la politique d’Alexandre a pu fournir aux politiques et aux intellectuels qui les éclairaient un paradigme de ce qu’était une conquête réussie, dans les cas de la France, de l’Angleterre et de la Grèce. Ce faisant, Pierre Briant montre au passage que l’historiographie d’Alexandre ne se conçoit pas sans établir parallèlement une historiographie de l’empire perse, considéré alors comme un empire à l’histoire « immobile » qu’il s’agit de mettre en mouvement. Au moment où les Français vont en Égypte, les Russes en Asie Mineure, les Anglais en Inde, Alexandre est alors regardé comme un homme politique visionnaire, armé d’un plan rationnel, qui a ouvert les voies maritimes dans une région où elles étaient inexistantes (le sud de l’Inde) et accompli, ce faisant, une révolution dans le commerce.

Le concept de « révolution commerciale », si abondamment utilisé par les historiens d’Alexandre, fournit à Pierre Briant une occasion d’évoquer la figure de Pierre Daniel Huet et d’insister sur le rôle que cet érudit antiquaire très largement ignoré a joué dans l’histoire économique. Ce dernier fut en effet chargé de fournir à Colbert un rapport sur l’histoire du commerce, dans lequel l’action d’Alexandre nourrissait plusieurs chapitres : le secrétaire d’État à la Marine, qui était désireux de fonder des compagnies de commerce, souhaitait en effet savoir comment les Anciens s’y étaient pris. C’est dans ce rapport, finalement publié en 1716, que Huet défend la thèse selon laquelle la prospérité d’un royaume ne va pas sans celle du commerce et de la navigation, en prenant des exemples tirés de l’histoire ancienne (notamment chez les Phéniciens). Huet rappelle que les Perses n’avaient ni flotte ni marins et que c’est Alexandre qui a contribué à unir les mers au sein d’un empire unique, ce qui le conduit à soutenir que sa politique fut un « bienfait » pour l’humanité entière. L’ouvrage eut un succès considérable et la célèbre phrase de Huet (« Il changea, pour ainsi dire, la face du monde et fit une grande révolution dans le commerce ») fut reprise quasi à l’identique chez Montesquieu (« Quatre événements arrivés sous Alexandre firent, dans le commerce, une grande révolution : la prise de Tyr, la conquête de l’Égypte, celle des Indes et la découverte de la mer qui est au midi de ce pays ») et chez Voltaire (« Il changea la face du commerce de l’Asie, de l’Europe et de l’Afrique, dont Alexandrie devint le magasin universel »).

On doit à Huet d’avoir non seulement proclamé que le commerce et la navigation étaient les deux composantes essentielles de la richesse d’un État, mais d’avoir fait d’Alexandre un modèle sur le patron duquel les futurs hommes d’État devaient régler leur conduite. Au moment où Alexandre est donc célébré à la fin du XVIIIe siècle comme un grand monarque rationnel qui a voulu civiliser les peuples et fonder un monde nouveau fait d’échanges et de communications, on se passionne pour le Journal de voyage du navarque Néarque, qui accompagna Alexandre des embouchures du Tigre et de l’Euphrate jusqu’à l’Indus, et qu’on se met à rééditer.
Pour revenir au cas français, c’est pendant la campagne d’Égypte que Bonaparte est acclamé comme un nouvel Alexandre qui va favoriser les liaisons maritimes entre l’Inde et l’Europe via le canal de Suez et perfectionner les connaissances géographiques. On considère en effet l’Égypte, ce berceau des arts et du commerce, comme un pays qu’il faut arracher aux tyrans turco-mahométans qui l’ont plongée dans la barbarie.

De même, la figure d’Alexandre va également être saisie dans l’histoire grecque et jouer un rôle dans la lutte pour l’indépendance de la Grèce. L’analogie entre l’empire ottoman et l’empire de Darius qui sera faite inspirera les révolutionnaires grecs qui modèleront leur attitude sur celle du conquérant macédonien qui, en son temps, avait su réveiller un empire écrasé sous le poids de la domination d’un despote asiatique. Enfin, en Angleterre, le personnage d’Alexandre est invoqué en qualité de précédent glorieux dont il faut également s’inspirer, au moment où l’Angleterre est profondément investie dans le commerce de l’Orient et où sa domination en Inde commence à s’exercer. Les voyageurs anglais en Inde se réjouissent de marcher sur les traces du héros grec. Et si William Vincent admire Alexandre pour avoir bâti un empire qui sut lier et relier les différentes parties de l’univers, John Gillies va plus loin en faisant du conquérant l’inspirateur du « plus grand système commercial jamais vu au monde » (368).

C’est dans cette perspective où l’histoire de la colonisation va finir par s’identifier à une histoire de la civilisation, que les puissances coloniales européennes vont s’estimer fondées à prendre le relais historique de l’empire macédonien et à mener une politique impérialiste qui va produire, tout au long du XIXe siècle, les résultats que l’on connaît. Mais il s’agit ici d’une autre histoire qui appelle, comme Pierre Briant l’entrevoit, un autre travail. Avant que celui-ci ne voie le jour, savourons bien le présent livre et ne perdons pas de vue que son auteur a voulu, en contrepoint de L’histoire d’Alexandre de Droysen, nous faire découvrir Alexandre à travers les Lumières. On peut dire qu’il a fait mieux encore : il nous a fait redécouvrir les Lumières à travers Alexandre. Il a eu le courage de se frotter pendant de longues années à un corpus immense constitué de 800 textes, et tel un Alexandre de la Recherche, il n’a pas eu peur d’annexer des terres qui étaient celles des dix-huitièmistes. Espérons qu’il sera entendu par ces derniers et qu’un dialogue fructueux se nouera entre eux.

samedi 17 novembre 2012

Mission accomplie à Pleyel pour Cecilia Bartoli souffrante

Après avoir sillonné l’Allemagne le mois dernier, Cecilia Bartoli était cette semaine à la salle Pleyel pour présenter le programme de son dernier album Mission et porter, devant un public tout entier acquis à sa cause, la bonne parole steffanesque. Avec l’inépuisable énergie qu’on lui connaît, notre belle Romaine poursuit donc ce mois-ci sa tournée dans l’ensemble des capitales européennes, mais avec le Kammerorchesterbasel, et non I Barocchisti, orchestre qu’elle avait privilégié pour l’enregistrement de son disque chez Decca. À l’origine, l’orchestre devait jouer sans chef, seulement sous la direction de sa konzertmeisterin Julia Schröder. Le public a la surprise de découvrir, quelques minutes avant le concert, que c’est finalement Diego Fasolis qui se retrouve à la tête de l’ensemble. Pourquoi le chef italien fut-il appelé à la rescousse ? On n’allait pas tarder à le deviner…

Pendant que la salle se remplissait, je lisais mon programme, bien sagement assis dans mon fauteuil, en tâchant de faire un peu abstraction des quatre richissimes rombières nonagénaires qui n’arrêtaient pas de caqueter un rang derrière moi. J’avais peur en effet qu’elles me pourrissent mon concert et, à les écouter se chamailler comme des pies, il y avait vraiment de quoi être inquiet. La première, emperlousée des bras jusqu’à la tête, se demandait : « Alors… qu’est-ce qu’elle va nous chanter ce soir ? », pendant que la seconde, tout affairée à chercher la réponse dans le programme, lui hurlait : « Attends, je vais te le dire. » Et quand la troisième, avec une longueur d’avance sur les deux autres, souffla le nom du compositeur qui était à l’honneur, la quatrième répliqua, avec des grelots dans la voix : « Ah ! c’est intéressant ! » On le vérifie une nouvelle fois, chaque concert de Cecilia Bartoli charrie son lot de spectateurs étranges et mondains, qui viennent autant pour voir que pour être vus. C’est inévitable ! Et pendant que je balayais la salle Pleyel d’un regard qui s’assombrissait à mesure que je reconnaissais les si peu ragoûtants Etienne Mougeotte, Claire Chazal ou Renaud Donnedieu de Vabre, je vis soudain, tapi dans l’ombre du quatrième rang, le contre-ténor Philippe Jaroussky, dont la présence, au milieu de ces misérables débris, me remit un peu de baume au cœur. Il n’était pas exagéré d’imaginer qu’il pourrait se joindre à ces festivités.

Seulement voilà, quelques minutes avant le concert, on vit débarquer sur scène un monsieur avec son micro chargé de nous dire que Cecilia Bartoli était… le mot allait tomber comme un couperet… souffrante. Stupeur dans tous les rangs et grimaces sur tous les visages ! Je pensais à certains de mes lecteurs qui, dans la douleur, avaient cassé leur tirelire pour venir écouter pour la première fois la chanteuse, sous l’insistante pression que j’avais fait peser sur leur conscience ! Certes, le pire était peut-être évité, mais on se doutait bien que le concert serait forcément différent, puisque l’interprète envoyait un messager solliciter la bienveillance du public. Ce dernier aurait été toutefois plus inspiré de réclamer l’indulgence pour les musiciens qui, d’entrée de jeu, allaient se livrer à un véritable jeu de massacre. Pour ce récital, Cecilia Bartoli a en effet conçu un programme qui accorde une plus grande place aux parties d’orchestres, lesquelles sont totalement absentes de l’album Mission, et qui permet de faire découvrir pour la première fois au public les ouvertures de deux opéras, Henrico Leone et I Trionfi del fato, ainsi que la sinfonia extraite du Marco Aurelio ou encore les actes de ballet de La Lotta d’Hercole con Acheloo. Si le choix de jouer ces ouvertures, qui sont assez fadasses, ne convainc pas vraiment, en confier alors l’exécution à un orchestre aussi mauvais confine pour tout dire à la faute de goût. J’ignore pourquoi il était ce soir-là si épouvantable. Insuffisance des répétitions ? Fatigue ? Désorganisation ? Mauvaise entente avec le chef ? On ne le saura sans doute jamais. Toujours est-il que cette musique réclame un orchestre plein de feu, comme peut l’être I Barocchisti, et non des musiciens en retrait et sans charisme, faisant comme ce soir de la figuration. Toute la fougue qui animait pourtant Fasolis et toute l’énergie qu’il essayait de leur communiquer n’y aura strictement rien fait : du début jusqu’à la fin du concert, il y a avait des décalages permanents et un manque de cohésion criant entre les différents pupitres de l’orchestre, sans parler des calamiteux solistes, en particulier le trompettiste Simon Lilly, exécrable ce soir-là.

Mais tout change lorsque la musique de Steffani est servie par une interprète de génie comme l’est Cecilia Bartoli. Et il n’est que de voir la diva entonner le Schiere invitte pour sentir soudain des mondes s’animer. À peine a-t-elle fait son entrée avec un petit tambourin et esquissé quelques pas de danse, que la voilà aussitôt stoppée dans son élan par une salle déchaînée qui, ravie de la retrouver, l’applaudit comme jamais. La chanteuse reste immobile quelques instants, pendant que ses yeux seuls étincèlent, puis reprend sa marche, comme si de rien n’était, tout en exécutant ses plus insolentes vocalises. Le public est conquis. On lui avait annoncé une cantatrice cacochyme, il découvre un foudre de guerre, qui ordonne la destruction de Rome !

À cet air martial, soutenu par une trompette naturelle, succède la plainte de Tassilone, Sposa mancar mi sento, qui empoigne le cœur des spectateurs qui découvrent à cette occasion les multiples facettes du talent de Cecilia Bartoli, lequel ne s’illustre pas seulement dans l’extraordinaire pyrotechnie vocale (à quoi certains voudraient le réduire un peu trop facilement), mais aussi dans ces grands airs mélancoliques, où se révèlent sa grande musicalité et sa maîtrise du souffle proprement hallucinante. Tout le concert est bâti sur ce patron, avec une alternance d’airs vifs et lents, qui font pendant plus de deux heures les délices des spectateurs. Si les airs élégiaques semblent dominer ce soir, la chanteuse, qui a le sens du spectacle, n’oublie pas aussi de « montrer ses muscles » et se paye le luxe de terrasser le trompettiste, qui dans l’air guerrier A facile vittoria, se révèle totalement incapable de rivaliser avec elle. On ne peut d’ailleurs guère résister à mettre un lien vers cette facétieuse joute musicale qu’un spectateur embusqué avait filmé le mois dernier à la Philharmonie de Berlin.



Une des grandes nouveautés aussi de ce spectacle, c’est que Cecilia ne quitte plus la scène comme autrefois, lorsqu’elle a fini de chanter ses airs. Elle s’installe sur un sofa, face au public, et écoute très attentivement les musiciens, quand elle ne se retourne pas pudiquement vers l’arrière-scène pour se moucher. Son regard extrêmement concentré, ses mains qui battent la mesure, sa tête qui se balance, forment un véritable tableau que l’on se prend à fixer continuellement. Il n’est que de voir le visage de cette grande prêtresse s’animer pour se rendre compte à quel point la chanteuse vit intensément la musique. Tous les sons de l’orchestre trouvent leur prolongement sur son visage : à tel coup d’archet, c’est tel cil qui bat ; à tel pincement de corde, c’est le front qui se plisse, etc.

Le concert, qui comprend une quinzaine d’airs, ménage son lot de surprises, comme telle aria inédite, tout droit sortie de La Superbia d’Alessandro, pour culminer jusqu’au fameux Amami e vederai, un pur joyau de lamento amoroso, qui fut interprété ce soir avec une justesse et une densité psychologique stupéfiantes. Mais fort bizarrement, la chanteuse n’était pas seulement accompagnée comme au disque par un luth solo, mais aussi par un violoncelle, ajout que j’ai trouvé inutile, la beauté du luth étant parfaitement suffisante pour habiller le chant de Bartoli. Évidemment, à Pleyel, tout cela paraît inadapté tant la salle est spacieuse. Une « petite » voix (sous le rapport de l’intensité, pas du talent) et un luth seraient plus à leur aise dans un espace plus menu.

À l’issue du concert, la chanteuse, bien que souffrante, a la hardiesse de consacrer trois bis au Caro Sassone. Le choix de faire une place à ce compositeur est d’autant plus justifié que notre « missionnaire » répète à l’envi que Steffani est le « grand-père » de Haendel. À l’occasion du premier bis (M’adora l’idol mio), le hautbois de Kerstin Kramp, qui n’entendait pas se faire voler la vedette par la chétive trompette, se lança lui aussi dans un authentique concours de fausses notes. Mais c’est dans le dernier bis (Desterò dall’empia Dite), où la voix dialogue conjointement avec un hautbois et une trompette, que les canardages tournent carrément au carnage : les musiciens partent en désordre, le chef est obligé de tout arrêter et de recommencer de zéro en criant bien fort : « One, two, three ! », comme à des enfants du conservatoire (première année). Alors, face à ces deux bras cassés dont on ne pouvait, au moins ce soir-là, strictement rien tirer, la chanteuse prit ouvertement le parti d’en rire, et avec un naturel qui ne manqua pas susciter l’hilarité générale de la salle. Là encore, dans des circonstances aussi dramatiques, Bartoli reste une professionnelle parfaite : tout sourire, ça glisse. Leur a-t-elle passé un savon dans les coulisses ? Nous ne le saurons sans doute encore jamais. Elle accomplit par la suite les rituels de sortie de scène avec le même engouement que d’habitude. À ce propos, Bartoli parvient aussi dans ce domaine à l’excellence : c’est quelqu’un qui sait occuper l’espace, et s’occuper des autres en redistribuant la reconnaissance que le public lui réserve par des gestes parfaitement réglés et adéquats. Bien sûr, personne n’est dupe : le public est là pour elle. Pourtant, elle prend à cœur de corriger par son comportement cette brutale inégalité...

Enfin, la soirée s’acheva, comme je l’avais subodoré, par un duo amoroso, avec l’arrivée surprise de Philippe Jaroussky, qui fut acclamé lui aussi comme un prince, avant qu’il n’entonne le Serena, o mio bel sole… Mia fiamma… Mio ardore, extrait de l’opéra Niobe. Il se murmure que Cecilia Bartoli, tout affairée à faire sortir de l’ombre Steffani, voudrait maintenant monter cette œuvre sur une scène d’opéra.

Que conclure de cette soirée ? Plusieurs choses. On se souvient que Cecilia Bartoli était apparue sur la pochette de son album le crâne rasé, bousculant ainsi les normes de genre. Elle renouvelle ici l’exercice en s’attaquant une nouvelle fois aux codes convenus de la chanteuse glamour et de la féminité : les colliers, bracelets et autres boucles d’oreilles, ont été priés de rester sur la coiffeuse (voyez les photos, c’est assez unique). Ensuite, Bartoli a été, comme à son habitude, parfaitement géniale, même si un peu moins puissante et un peu plus essoufflée, notamment dans le Mie fide schiere, où les vocalises ont paru difficiles. Mais la chanteuse part de si haut que même en étant un peu diminuée, elle reste encore largement au-dessus de tout le monde. Le contraste avec l’orchestre n’en est que plus saisissant. Espérons qu’elle saura dorénavant mieux s’entourer.

mardi 6 novembre 2012

Les Musiciens du Louvre fêtent leurs 30 ans à Pleyel

Marc Minkowski et ses Musiciens du Louvre ont fêté le 23 octobre dernier leur 30e anniversaire à la salle Pleyel. C’est en mars 1982, en effet, que l’aventure a débuté, quand le jeune bassoniste s’est essayé, « par hobby » comme il le dit, à la direction d’orchestre dans l’église Saint-Merri ! Que de changements accomplis depuis ce temps, que ce soit dans le son de l’orchestre qui a perdu un peu de sa rugosité (laquelle me plaisait beaucoup au demeurant), dans la taille et l’effectif du groupe, qui s’est bien évidemment élargi à la faveur de son implantation grenobloise en 1996, ou encore dans le répertoire musical qui n’a cessé d’évoluer et de se diversifier – à mon grand dam d’ailleurs ! D’abord cantonné à la période baroque, et à ses deux piliers que sont Haendel et Rameau, l’ensemble s’est petit à petit intéressé à la période classique, avec les opéras de Gluck et les symphonies de Haydn, avant de se tourner, dans les dernières années, quasi exclusivement, vers la musique française du XIXe siècle (Bizet, Offenbach et Massenet) et la période romantique (Berlioz et maintenant Schubert). Si l’auteur de ces lignes (pour parler en litote) n’approuve pas forcément une telle orientation, il n’en demeure pas moins fidèle à son chef, qu’il a toujours eu la curiosité d’accompagner dans chacune de ses foucades extra-baroques (ainsi n’avait-il pas caché sa jubilation au sujet de la Cendrillon représentée l’an dernier à l’Opéra-Comique).

Si le choix d’organiser ce concert de gala autour de Mozart n’était pas pour me déplaire (Mozart étant le compositeur que je vénère le plus au monde), il avait en revanche de quoi surprendre. Car à la différence de Rameau, sous les auspices duquel fut célébré le vingtième anniversaire, on ne peut pas dire que Mozart soit le compositeur le plus emblématique des Musiciens du Louvre ou celui dont l’ensemble se soit le plus attaché à défendre le répertoire, puisqu’on ne compte dans la discographie du chef qu’un seul enregistrement : les Symphonies 40 et 41. Mais si on regarde l’avenir, on a peut-être la clé du programme. Mozart sera dans les prochains mois très largement présent dans l’agenda de la troupe, avec notamment un très attendu Lucio Silla au prochain festival de Salzbourg. Et quand on songe que le chef est devenu récemment le directeur de la semaine Mozart à Salzbourg, soit le titre le plus honorifique pour un directeur musical, le choix de placer le concert sous la protection de cet « ange-gardien » n’était peut-être pas anodin !

Comme il l’avait fait il y a dix ans au Châtelet, Minkowski a souhaité, pour cette soirée de gala, mobiliser le plateau vocal le plus luxueux qu’on puisse imaginer. Le pari aurait pu être tenu si Anne Sofie von Otter n’avait pas dû, au dernier moment, déclarer forfait et si le mois d’octobre n’était pas aussi le mois préféré des laryngites et des pharyngites. Car à la liste des victimes, devaient s’ajouter encore Sonya Yontcheva et Julia Lezhneva qui, bien que présentes, n’ont hélas pas pu chanter l’intégralité des airs qui leur étaient dédiés, toutes souffrantes qu’elles étaient. Malgré tout, si le concert a pu être sauvé, c’est en partie grâce aux autres chanteuses qui ont accepté de reprendre in extremis les pages destinées à leurs consœurs, parfois au prix de douloureuses contorsions, telle Mireille Delunsch qui s’est retrouvée à devoir chanter, dans le final de l’acte II des Nozze, le fameux air de Marcelina qui ne correspond absolument pas à sa tessiture. Était-ce alors pour cette raison que la chanteuse était la seule à faire, du début jusqu’à la fin, une tronche de trois kilomètres ? Il est certain que de mémoire de spectateur, on a rarement vu sur scène une chanteuse aussi « saturnienne » (pour parler comme Verlaine), exception faite, peut-être, de Natalie Dessay l’an dernier dans Manon. La pauvre Delunsch était physiquement méconnaissable et vocalement dépassée, que ce soit dans Idomeneo ou dans Don Giovanni – les rôles d’Elettra et de Donna Anna étant maintenant beaucoup trop écrasants pour le mince filet de voix qui lui reste, à moins, dernière hypothèse, qu’il ne s’agisse d’une méforme passagère. Autre motif d’inquiétude ce soir : le ténor Topi Lehtipuu qui, dans l’air du David penitente, s’est retrouvé dans l’incapacité radicale de vocaliser.

Mais en dehors de ces quelques accidents de parcours, forcément inévitables, il n’y avait absolument rien à redire sur la prestation des autres chanteurs qui se seront surpassés tout au long de la soirée, à commencer par Véronique Gens. Grande mozartienne (réécoutons son Cosi et ses Nozze dirigés par Jacobs), elle démontre qu’elle est à l’aise dans tous les rôles (Vitellia, Fiordiligi et la comtesse) et dans tous les registres. Après un Come scoglio anthologique (qui aurait dû revenir à Lezhneva), elle campait dans le finale de l’acte II des Nozze une irrésistible comtesse qu’elle interprétait avec une rouerie et un culot pas possible. Chanteuse à la musicalité parfaite, l’interprète a, on le sait, une classe monumentale (il fallait la voir dans cette délicieuse robe rouge qui lui seyait comme un gant). Autre grand moment de la soirée, Sonia Yoncheva que je découvrais et qui interprétait ce soir-là L’amero, saro constante, le tendre rondo extrait de l’opéra Il Rè pastore. Force est de reconnaître que la voix est prodigieuse et d’une puissance tout à fait étonnante, mais pour ma part, je n’ai pas pu m’empêcher d’avoir quelques réserves sur le style, qui m’a semblé pas tout à fait adapté à cette prière amoureuse qui doit être chantée en murmurant. Sûre de ses moyens vocaux, la chanteuse a au contraire voulu « montrer ses muscles », si bien que l’air était beaucoup trop belcantisé, ce qui ne l’a d’ailleurs pas empêché de recueillir un véritable triomphe.

Parmi les autres talents de la soirée, il faut évidemment saluer Marianne Crebassa. La jeune mezzo agathoise renouvelle ici le miracle dont on avait été témoin cet été à Versailles dans Tamerlano : la voix est pleine de souplesse, de fraîcheur et de mordant, le timbre est somptueux, le phrasé superbe, le style inimitable. On n’hésite plus à dire que, depuis Cecilia Bartoli, on n’a jamais vu une chanteuse interpréter aussi bien le célèbre air de Chérubin, Non so più cosa son. Quant au jeune baryton Florian Sempey, autre soliste tout droit sorti, comme Marianne Crebassa, de l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris, c’est avec un égal bonheur qu’il enchaîne les plus grands rôles mozartiens (Papageno, Don Giovanni, le Comte Almaviva), faisant état, au passage, d’un don supérieur de comédien, ce que semble apprécier la salle tout entière qui lui réserve une ovation bien méritée.

Un dernier mot enfin au sujet de la mezzo italienne Anna Bonitatibus qui, dans un air de concert avec pianoforte, Ch’io mi scordi di te, en a fait pleurer plus d’un. C’était vraiment du grand Mozart. Pour beaucoup (je pense à l’auteur dIl tenero momento), ce fut le moment le plus poignant de la soirée : voix superbe, élégance et adéquation stylistiques parfaites. On sent dans chaque mot chanté la grande professionnelle qu’elle est. On ne pouvait pas s’empêcher de repenser très nettement à cet air isolé qu’avait chanté Schwarzkopf, le style de Bonitatibus étant évidemment bien plus proche de nous – même si, en ce domaine, il faut se garder de tout évolutionnisme. À cet égard, à chaque fois que j’entends Bonitatibus (que ce soit dans Monteverdi, dans Haendel ou dans Mozart, elle est toujours géniale), je ne peux pas m’empêcher de bougonner en me disant que cette chanteuse est définitivement sous-employée et qu’il s’agit là d’une véritable injustice que les plus grands chefs pourraient corriger en l’engageant plus souvent. Voilà qui nous ferait, en tout cas, grandement plaisir!

Un superbe concert en somme qui n’aurait pas été complet sans son lot de surprises et de curiosités, à commencer par l’invité mystère Philys Orlovsky, qui n’était autre que Philippe Jaroussky et que personne, je crois bien, ne s’attendait à retrouver ce soir en Chérubin (pourvu qu’il en soit de même le 13 novembre prochain pour le récital Bartoli !). Autre grand moment d’hilarité partagée, lorsque le musicien Jean-Baptiste Lapierre, en pleine symphonie Posthorn, a traversé la scène en équilibre sur sa bicyclette de facteur, tout en exécutant un solo impeccable au cor. Ce dernier en a alors profité pour marquer l’arrêt au pupitre du chef et distribuer des diplômes de longévité qui ont ensuite été transmis à trois musiciens emblématiques : les vétérans Sébastien Marq et Jean-Michel Forest (ce dernier étant également membre du Concerto Köln, canal historique), puis le premier violon, Thibault Noally, qui est, fort significativement, né en 1982, soit quelques jours après la première de l’orchestre. Selon la légende, la maman de Noally était présente lors du concert fondateur en l’église Saint-Merri et c’est à cette occasion dailleurs quelle aurait ressenti ses premières contractions !

On aurait aimé que cette belle soirée s’en tienne là et ne dégénère pas ensuite en cirage de pompes généralisé, avec hommages convenus et appuyés aux différentes huiles du Ministère, ainsi qu’à l’ancien ministre de la Culture, Jacques Toubon, qui avait fait le déplacement. On n’avait vraiment pas besoin de ces « sordides reptations mercantiles » (pour employer le mot de Marie NDiaye), qui n’avaient rien à envier au « Louis est triomphant, tout cède à sa puissance » du prologue de Médée de Charpentier qu’on pouvait entendre, non loin de là, au théâtre des Champs-Élysées : là encore, pas de progrès !