vendredi 26 octobre 2012

Faire ses valises pour Trévise

Ce n’est pas sans tituber que nous sommes arrivés à Trévise. On avait encore en tête la fameuse phrase que martelait, il y a quelques années, l’ancien maire de la ville, le sulfureux Giancarlo Gentilini : « I culattoni devono andare in altri capoluoghi di regione che sono disposti ad accoglierli. Qui a Treviso non c’è nessuna possibilità per culattoni o simili » (1). Ce dernier promettait à lépoque de mettre en place des milices nocturnes censées veiller à l’ordre et aux bonnes mœurs. Si on ignore à peu près tout de la façon dont ce charmant message fut reçu par la profession hôtelière, laquelle est en général très peu regardante sur l’orientation sexuelle de ses clients, il était tout de même permis de se demander, dès nos premiers pas à l’hôtel Carlton, si cette même profession ne se faisait pas un devoir d’appliquer à la lettre la parole de l’ancien maire léguiste. Jamais, en effet, on ne vit personnel plus désinvolte, plus malappris avec ses clients ! J’avais fait l’effort de demander, plusieurs semaines avant mon arrivée, une camera tranquilla et on me fit coucher dans une chambre minable qui donnait sur la seule route infernale de la ville, alors qu’il existait des chambres bien plus calmes, de l’autre côté de l’hôtel. Jamais, non plus, on ne vit un hôtel plus fatigué et plus mal décoré : la chambre avait une horrible moquette bleue toute tachée !... L’hôtellerie restera toujours le drame de l’Italie ! C’est le plus beau pays du monde, et paradoxalement, c’est aussi celui qui a les structures hôtelières les plus mal adaptées !

Trévise est pourtant une cité pleine de charme qui mérite à mon avis plus qu’un simple détour. C’est une vraie petite ville italienne, colorée, animée et vivante, avec des cafés, des commerces qui n’ont strictement rien de figé ou d’artificiel. Tout le contraire, sous ce rapport-là, de Venise, qui ressemble désormais à un gigantesque parc d’attraction où vraiment plus grand-chose d’authentique ne se fait (je viens d’apprendre que même le célèbre et ancien magasin de passementerie, Luigi Bevilacqua, avait renoncé au commerce des perles de verre de Murano et qu’il écoulait des pompons avec des perles en plastique). Trévise, qui n’est pourtant séparée que de quelques kilomètres de la cité des doges, semble miraculeusement préservée de tous ces commerces factices qui gangrènent Venise et me fait finalement penser un peu à Brescia, où le tourisme demeure à peu près inexistant. Moins jolie cependant que sa comparse lombarde, qui possède une architecture plus homogène, Trévise a été durement touchée par la guerre 1914-1918 et a souffert encore plus des raids aériens dévastateurs de la Seconde Guerre mondiale qui ont détruit et endommagé une grande partie du centre-ville, lequel a depuis été activement restauré. On peut ainsi admirer comme exemple de reconstruction parfaitement maîtrisée la célèbre Piazza dei Signori, qui est une anthologie de tous les styles architecturaux, avec notamment la présence du Palazzo dei Trecento, l’ancien Hôtel de ville, dont la façade austère et massive rappelle l’âge médiéval de la ville, tandis que la loggia située au rez-de-chaussée, et transformée de nos jours en agréable terrasse de café, date de la Renaissance. Il est plaisant d’y admirer, surtout quand les rayons du soleil illuminent les maisons, les jolies arcades qui rythment les façades de la place. En revanche, on est bien loin d’éprouver le même sentiment de délectation devant la Piazza del Duomo, l’autre grande place de Trévise, curieusement déserte, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. La façade de la cathédrale, avec ses colonnes néo-classiques massives dassez mauvais goût, défigure complètement le lieu. On ne pourrait d’ailleurs jamais soupçonner que derrière ce remake pompeux de Palais de Justice ou de Bourse de Commerce se cachent quelques-uns des plus célèbres tableaux de Paris Bordone, le glorieux peintre trévisan, ainsi qu’une Annonciation du Titien, qui a tiré parti des contraintes matérielles de la chapelle Malchiostro, en faisant correspondre la source lumineuse du tableau avec l’éclairage du lieu, et en reliant l’architecture matérielle de la chapelle avec l’architecture feinte du tableau, ce qui a d’ailleurs fait dire à l’historien David Rosand que Titien avait réalisé ici « une union parfaite entre l’espace réel et l’espace fictif du tableau » (Peindre à Venise, Flammarion, 1993).

La cité ne possède toutefois pas le patrimoine artistique de ses voisines, telles Padoue ou Vicence, pour rester dans des grandeurs comparables. En effet, la pinacothèque du Museo di Santa Caterina, hébergée dans un ancien couvent, est d’une taille plus que modeste. Ses plus beaux fleurons sont une Madone de Bellini, d’une exquise beauté il est vrai, mais que je n’ai guère pu réussir à photographier, en raison du verre épais qui reflète la lumière des projecteurs, le Portrait d’un Dominicain par Lorenzo Lotto, une Madeleine pénitente de Guido Reni et, enfin, une esquisse de Tiepolo fils qui représente une Prédication de saint Jean-Baptiste. En dehors de ces trois ou quatre pièces vraiment remarquables, on a vraiment du mal à s’extasier sur le reste de la collection de tableaux, qui paraît bien pauvre. Il ne faut pas négliger non plus la chiesa Santa Caterina qui communique avec le cloître et qui abrite des fresques de Tommaso da Modena, notamment un cycle dédié à sainte Ursule où l’on voit le roi d’Angleterre se faire baptiser tout nu ! Mais aucune des autres églises trévisanes, qu’il s’agisse de San Leonardo, Sant’Agostino ou Santa Maria Maggiore, ne possède d’autres spécimens aussi intéressants.

Il n’empêche, Trévise reste une ville italienne merveilleuse sur bien des aspects. La loggia dei cavalieri fait penser à un décor de théâtre et une rapide promenade le long de la Sile offre l’image d’une ville d’eau paisible et sereine. La gastronomie locale n’est également pas en reste. Outre le marché du poisson, hélas fermé lors de mon passage, j’ai pu repérer de beaux traiteurs et surtout une incroyable macelleria comme je n’en avais jamais vu jusqu’alors en Italie : Borsoi Tullio, via Sant’Agostino, 61. Retenez-bien cette adresse. Le cadre est grandiose, les étals gigantesques et la viande rien moins que superbe (sa couleur rouge écarlate aurait certainement déchaîné de joie un Yves-Marie Le Bourdonnec). Pour ma part, je garderai longtemps un souvenir ému du délicieux farci que j’ai goûté un midi, et des quelques tranches de speck que j’ai fait débiter ! La boucherie a aussi l’avantage d’être idéalement placée : à mi-chemin entre la gelateria Sant’Agostino, qui vient tout récemment de remporter le championnat européen de la crème glacée 2012, on peut se laisser tenter par des glaces à la noisette qui sont à tomber par terre, et la chiesa... Sant’Agostino, où l’on peut facilement se réfugier pour se repentir de ses fautes, qui ne seront toutefois pas les dernières. Vérone, en effet, et ses délicieuses pasticcerie, devait se présenter quelques jours plus tard comme une nouvelle Babylone ! Mais à la différence de Trévise, le sort qui fut réservé aux deux créatures débauchées que nous sommes fut bien plus heureux, puisque nous tombâmes sur un hôte qui, le lendemain matin, se mit en quatre pour aller nous chercher les meilleurs croissants fourrés de la ville !

(1) « Les pédés doivent aller dans d’autres villes où ils seront les bienvenus. Ici, à Trévise, les pédés n’ont rien à faire. »

Trévise. 1. Loggia dei Cavalieri, la nuit. 2-3. Piazza del Palazzo. 4. Trévise, le canal de la via Buranelli. 5. Casa trevigiana. 6. Via Roggia vue de la via Cornoratta. 7. Guido Reni, La Maddalena penitente. 8. Cierges qui se consument dans la chiesa Santa Maria Maggiore. 9. Lorenzo Lotto, Portrait dun dominicain (détail). 10. Museo di Santa Catarina. Vérone. 11. Mascaron qui a perdu une dent. 12-13. Piazza dellerbe. 14. Piazza del Duomo. 15. Chiesa San Fermo, SantAntonio. 16. Castelvecchio. 17. Piazza Corrubbio. 18. Lion de San Zeno. 19-20. Cloître de San Zeno. 21. Corso Porta Borsari. 22. Piazza dei Signori. Statue de Dante.

vendredi 12 octobre 2012

Semaine 41

1. Rue Davioud. 2-5. Villa des frères Martel, rue Mallet-Stevens. Réalisée en 1927, cette villa qui devait accueillir deux ateliers dartistes, celle des frères Martels, sculpteurs, ainsi que trois appartements distincts, se caractérise par un grand escalier cylindrique qui est le pivot de l’ensemble de l’édifice. Cet escalier est couronné par un disque en ciment carrelé de mosaïques rouges et éclairé par un grand vitrail cubiste (sur le même principe que le jardin cubiste de la Villa Noailles à Hyères). 6. Rue du Docteur-Blanche. 7. Rue de la Cure. 8. Rue de l’Assomption. 9. Passage Choiseul. 10. Sur les toits de la rue de Lille. 11. Hippolyte Flandrin, Portrait d’Ambroise Thomas. Ce portrait, qui provient du Musée Ingres de Montauban, est présenté au Musée d’Orsay jusqu’au 13 janvier dans le cadre de la première rétrospective consacrée à Baltard. 12. Après les offrandes charcutières d’Agnès, les offrandes chocolatières d’Evelyne. 13. Désopilante Fille du régiment ce vendredi soir à Bastille en compagnie de Dame Felicity Lott et Natalie Dessay qui a retrouvé sa forme (j’invite mes lecteurs à en lire le compte rendu fidèle sur Il tenero momento) !

mardi 9 octobre 2012

Paris, semaine 40

1. Paris, rue Marceline Desbordes-Valmore. 2. 171, Avenue Victor Hugo. 3. Au croisement de la rue Verdi, de la rue Octave Feuillet et du boulevard Émile Augier. 4. Rue Greuze. 5. Avenue Jules Janin. 6. Fête foraine au bois de Boulogne. 7-8. Square d’Orléans. 9. Impasse Ambroise Thomas. 10. Louvre, nouvelles salles consacrées aux arts de l’Islam. Panneau en céramique à décoration florale, détail (Syrie, Damas, 1550-1650). 11. Jali à décor floral en grès sculpté (Inde du Nord, XVIIe siècle). 12. Panneau à la joute poétique, détail (Iran, Ispahan, milieu du XVIIe siècle). Sur ce panneau, deux jeunes hommes s’affrontent dans une joute poétique, l’un récite des vers, tandis que l’autre en compose. 13. Vantail à deux portes provenant de la mosquée al-Maridani, en bois de padouk et de rose, en pin d’Alep et ivoire (Égypte, Le Caire, 1337-1339). 14. Louvre, nouvelles salles consacrées à l’Orient méditerranéen dans l’empire romain. L’artiste qui a sculpté cette tête (on ne connaît ni le sculpteur ni le modèle) a incrusté des matériaux polychromes dans les yeux, animant ainsi ce portrait d’un regard saisissant !