lundi 27 août 2012

Prendre le large

Août 2007, je ne sais plus très bien à quelle occasion, je tombe par hasard sur le blog d’un jeune Parisien, originaire de Reims, qui raconte sa vie avec beaucoup d’humour, de fraîcheur et d’autodérision. Il évoque autant ses colères politiques que ses délires narcissiques, parle de ses succès universitaires comme de ses foirades culinaires (ah ! le fameux article sur l’omelette au surimi...), trimballe son sac à dos de Rome à Stockholm, et va même jusqu’à confesser ses petits péchés mignons. Bref, je suis amusé et intrigué, c’est la première fois à vrai dire que je feuillète un blog, et après en avoir compris la logique, je ne tarde pas à réagir à un article où le jeune étudiant, qui ne raffole rien tant que d’art contemporain, décrit sur un mode exotique, à l’occasion d’une nocturne au Louvre, son parcours dans les différentes salles du musée. À l’époque, j’ai l’habitude d’aller au Louvre tous les mercredis soir et il n’en faut pas davantage pour piquer mon intérêt ! Si le contact avec Watteau et Boucher passe mal, trois toiles retiennent quand même l’attention du jeune homme : le Saint Jérôme du Titien, le Portrait de jeune homme attribué au Parmesan et La Fête musicale au Théâtre Argentina de Pannini. Mais notre blogueur, avec beaucoup de candeur, fait part de son embarras : il ne comprend pas pourquoi le saint se meurtrit devant un lion et a bien conscience que certains symboles lui échappent. Tout féru d’art italien que je suis, je me hasarde donc à lui écrire pour lui proposer un rendez-vous au Louvre et lui expliquer, s’il le souhaite, la signification des tableaux qui l’ont marqué. Le message envoyé, je ne peux m’empêcher de me dire en moi-même : « Mais qu’est-ce qui t’a pris d’écrire à un inconnu ? » N’étant pas totalement fixé sur son orientation sexuelle (le jeune homme ne parle jamais de ses conquêtes amoureuses, mais il doit bien en avoir tellement il est charmant), je ne peux m’empêcher de me demander après coup comment il recevra ma proposition et s’il ne me prendra pas pour un vieux pervers libidineux. Bref, je m’en veux, j’éprouve une honte terrible et n’espère plus qu’une chose, que le jeune blogueur ne daignera jamais donner une suite à mon courrier. Tout le mois d’août s’écoule ainsi sans que je reçoive de réponse, et un samedi matin, contre toute attente, un message du jeune homme arrive dans ma boîte aux lettres. Antoine, c’est son nom, accepte avec plaisir mon invitation et me dit qu’il se réjouit à l’avance des explications que je vais lui fournir sur le tableau de Pannini. On se retrouve un mercredi soir au Louvre, au bas de l’escalier en colimaçon, et le jeune homme, assez timide, se laisse guider pendant deux heures, sans broncher. S’il est très attentif aux mystères que je lève, son silence néanmoins m’étonne. Quel contraste avec son blog, plein d’allant et de verve ! Mais il y a sûrement une explication, le dispositif que j’ai mis en place est intimidant, je m’en rends compte après coup : j’ai 35 ans, il en a 22, je parle et il écoute ! À l’issue de la visite, je ne recule pas devant la hardiesse de lui offrir Sarrasine de Balzac, dont une partie de l’action se situe précisément au Théâtre Argentina de Rome, puis il me raccompagne jusqu’à l’arrêt du 76, où nous nous quittons, sans qu’il songe le moins du monde à me dire merci. Le bus démarre et je me dis à moi-même : « Quel con vraiment, ça t’apprendra à vouloir rencontrer des petits jeunes ! »

Ce fut donc un échec complet, et pendant deux mois, je n’entendis plus jamais parler de lui. Mais je continuais à lire son blog, en pensant naïvement qu’il évoquerait cette rencontre qui était pour le moins saugrenue. Il n’en fut rien. Le coup de théâtre se produisit seulement trois mois après, quand il me fit un appel du pied pour une seconde visite, m’apprenant par la même occasion que la précédente l’avait enchanté ! On se revit donc en novembre et par pure provocation, je décidais de l’emmener devant les Watteau, les Boucher et les Fragonard qu’il avait en horreur, dans l’espoir de le faire changer d’avis. J’étais intarissable sur L’embarquement pour Cythère, Les deux cousines, Le bain de Diane, mais il préférait les Chardin, les Hubert Robert, ce en quoi j’étais d’accord avec lui. De nouveau, il oublia de me remercier, mais je décidais de ne pas lui en tenir rigueur. Je mettais sa sauvagerie sur le compte de la jeunesse, qu’on dit ingrate, et je l’entraînais manger une soupe à Belleville. On apprit à faire connaissance et il devint petit à petit un ami, avec qui je pris l’habitude d’aller au musée, pas seulement au Louvre, mais partout où il y avait des expositions intéressantes à Paris.

Quelques mois après cette rencontre, je me disais à moi-même : « Tiens, mais pourquoi tu ne ferais pas un blog toi aussi ? » Je mesurais d’abord tous les inconvénients liés à cette activité, le sacrifice de mes lectures, plus globalement la perte de temps. J’évaluais aussi tous les dangers, comme celui de céder aux sirènes du narcissisme, dire des bêtises ou écrire des banalités, mais je préférais voir les avantages et me dire que si j’arrivais à construire un univers qui pourrait intéresser des gens cela me satisferait assez dans un premier temps. Je trouvais par ailleurs l’instrument fascinant, il me permettait d’écrire des choses qui pouvaient être personnelles et en même temps accessibles d’un simple clic à n’importe qui. Mais je crois que, par-dessus tout, j’avais envie de susciter par mon blog le même type de rencontre que j’avais provoquée avec Antoine, c’est-à-dire de voir venir vers moi quelqu’un qui aimerait ce que j’écrirais, qui partagerait mes enthousiasmes et mes colères, et qui deviendrait par la suite aussi un ami. La démarche me paraissait originale, mais pas stupide pour autant. Enfin, on allait voir…

Au moment de publier mon premier texte, que j’avais rédigé dans un fichier Word, et que je pensais bêtement copier-coller dans un champ vide, je me retrouvais bloqué : j’avais oublié qu’il fallait d’abord créer le blog et lui donner un titre qui devait fonctionner en quelque sorte comme un cri de ralliement… Je me grattais le menton et, au bout de quelques heures, Italians do it better s’imposa comme une évidence. Je détournais la fameuse devise que Madonna avait faite sienne dans Papa don’t preach, je la vidais de son sens exclusivement sexuel pour lui donner une portée bien plus générale et indiquer qu’ici on parlerait surtout de peinture, de gastronomie, d’architecture, de musique, d’opéra, bref de tous les domaines où les Italiens, en effet, font ça mieux ! Quand mon premier message fut public, je n’en revenais pas ! Ça marchait, c’était magique ! Je contemplais mon œuvre avec une sorte de sourire niais qui devait illuminer mon visage. Il fallait ensuite singulariser le blog, choisir un modèle, une bannière, des polices de caractères, je fis plusieurs combinaisons jusqu’à trouver la bonne et au bout de quelques heures, tout était stabilisé. Je voulais absolument quelque chose de sobre : un fond blanc, des textes facilement lisibles et surtout aucun gadget, type image animée ou musique imposée, qui détourne l’attention. Antoine fut mon mentor, il m’apporta un soutien technique sans faille dans cette opération, il m’apprit après à faire des liens, à incorporer des vidéos dans mes messages, il fut même le premier à me commenter, qu’il en soit ici remercié !

À peine mon premier message fut-il publié que j’éprouvais déjà des démangeaisons d’en publier un second. Je voulais que les gens qui tombent par hasard sur mon blog sachent immédiatement qui j’étais, ce que j’aimais, avec qui je vivais ! Il fallait tout de suite annoncer la couleur et c’est comme cela que je fis un usage abusif des archives du blog en anti-datant tous mes messages et en publiant des comptes rendus de concert, des photos rigolotes de voyage, d’anciennes notes de lecture, des critiques de cinéma que j’avais rassemblées ici et là. Au lieu d’aller de l’avant, je suis donc parti d’abord en arrière, ce qui explique pourquoi les anciens messages ne sont pas commentés (ou s’ils le sont, c’est tout à fait fortuitement, par l’endurance de mes plus fidèles lecteurs qui, comme des saumons d’eau douce, ont eu le courage de remonter le courant). Une fois tous ces articles publiés, il fallait envisager l’avenir. Je me suis alors tout de suite interrogé sur la fréquence de publication à adopter. Quel serait le bon timing ? Là encore, il me paraissait important de publier à un rythme soutenu car je me disais à quoi bon placer un blog dans ses favoris, si c’est pour buter éternellement sur la même page qui ne se rafraîchit jamais ? Mais le problème se posait plutôt en ces termes : puisqu’écrire un bon article exige un temps monstrueux, et que celui-ci n’est pas, comme chacun sait, illimité, il fallait faire en sorte que le temps de l’écriture ne soit pas ponctionné sur celui de mes lectures. Or, comme je n’étais absolument pas prêt à en faire le sacrifice, je me voyais donc contraint d’écrire la nuit, quitte à moins dormir. Mes nuits en pâtirent ainsi beaucoup, mais je ne m’alarmais pas plus que ça de leur raccourcissement, j’essayais au contraire d’en rationaliser le coût, en me disant que ces heures de veille étaient une victoire arrachée à la vie végétative ! Il m’arrivait souvent, au début, de fignoler des articles jusqu’à trois heures du matin et de refuser d’aller me coucher tant qu’ils n’étaient pas finalisés. Tout prenait toujours beaucoup plus de temps que prévu et quand, enfin, l’article était prêt et que j’en étais véritablement venu à bout, il m’était alors impossible de jouir du sommeil des justes. Au lieu d’aller m’écrouler dans mon lit, j’éprouvais au contraire une véritable excitation, je songeais immédiatement à la façon dont mes billets allaient être reçus, surtout quand il m’arrivait de cogner sur des chercheurs, dont le travail m’apparaissait minable. Sans compter aussi que je devais parfois remettre la publication de mes billets au lendemain car il m’était impossible de les poster sans d’abord les faire relire à mon mari qui trouvait toujours des choses énormes à corriger. J’aurais vraiment laissé passer des tas de conneries s’il n’avait pas été là.

Rétrospectivement, je me dis que j’ai fait une erreur au début de prendre ma tâche trop à cœur. Je m’efforçais en effet de publier un article tous les deux ou trois jours alors que je n’avais pas forcément toujours des tas de choses bien passionnantes à dire. On ne fait pas un blog comme on fait sa liste des courses, il faut tâcher de réfléchir un petit peu à la manière dont on va amuser la galerie, sinon on prend le risque de faire bâiller ses lecteurs qui partiront aussi vite qu’ils sont arrivés ! Je ne dis pas qu’on ne peut pas parler de sujets sérieux ou qu’il est interdit d’évoquer toujours les mêmes sujets, mais il faut tâcher de le faire d’une façon variée – je me souviens d’un blogueur qui, avant la thérapie dans laquelle il est actuellement plongé, relatait uniquement ses cuites et ses aventures sexuelles ; n’importe qui aurait pu trouver ça lassant, mais moi j’y prenais un véritable plaisir car il avait un vrai talent et en parlait de façon cocasse. Mais n’est pas drôle qui veut ! Quand je relis mes premiers articles, j’en ai des haut-le-cœur ! Qu’est-ce que j’étais sérieux, qu’est-ce que je pontifiais ! Dieu merci, un blogueur aura toujours cet avantage sur n’importe quel écrivain, fût-il le plus puissant, de pouvoir envoyer à la trappe ses écrits les plus pitoyables, tandis que tout ce qui est imprimé est, plus malheureusement qu’heureusement, conservé pour l’éternité dans les dépôts des bibliothèques ! Tous ces articles naïfs, prétentieux, faussement drôles, j’ai donc préféré les faire disparaître à jamais. Et cette perte que certains lecteurs ont pu déplorer a été, à mon avis, un gain. En effet, si ma cadence d’écriture s’est ralentie, les articles, en contrepartie, se sont étoffés et sont devenus plus fouillés. Leur longueur n’était peut-être pas du goût de tout le monde (en tout cas pas de celui de mon mentor), mais enfin c’est comme cela que j’ai conquis mes premiers galons, notamment avec mes critiques sur Nathalie Heinich et son fameux livre L’Élite artiste, critique aussitôt twittée et relayée sur des tas de blogs et forums de sociologues. Mes plus anciens lecteurs en gardent d’ailleurs un souvenir jouissif puisque j’étais parvenu à faire sortir de sa réserve l’intéressée qui s’était aussitôt décrédibilisée en réagissant dans un commentaire de façon excessivement méprisante. Quelle fierté ce ne fut pas que de contraindre ainsi la sociologue du CNRS à se positionner par rapport à un obscur blogueur qu’elle qualifiait d’amateur et de recevoir, quelques semaines après, un courrier plein d’encouragements d’un sociologue très célèbre. Ce dernier considérait en effet ma critique fort salutaire et me demandait de réfléchir à un article pour donner à ce billet tout le poids qu’il méritait. Pour le coup, je pense que ce sociologue se trompait vraiment et que mon texte avait beaucoup plus de force là où il se trouvait que dans une obscure revue de sociologie accessible seulement à quelques abonnés. Je préférais voir les gens se déchaîner et se déchirer sur mon blog, c’était beaucoup plus drôle ! Il y avait les aficionados de la sociologue qui me traitaient bien sûr de tous les noms d’oiseaux et, en face, ses ennemis jurés qui s’amusaient à prendre ma défense ! Cette controverse illustrera un jour la peur panique que pouvaient inspirer aux chercheurs les blogs et la liberté critique quils autorisent, hors des routines et des courbettes requises par la bienséance académique. On peut en convenir maintenant : tout cela faisait beaucoup plus de bruit que n’importe quelle feuille de choux universitaire car il suffisait (et il suffit toujours) de taper le nom de la sociologue dans Google pour tomber immédiatement sur ma critique.

On voit ici l’importance d’avoir comme hébergeur Blogger afin d’optimiser le référencement des articles. J’ai pu ainsi me rendre compte qu’il suffisait, par exemple, de parler d’un concert de Gérard Lesne auquel j’avais assisté à Sceaux pour capter tous les lecteurs qui recherchaient des informations sur ce concert, tout simplement parce qu’aussitôt publié, le billet était immédiatement signalé dans les moteurs de recherche et remarquablement bien positionné dans Google. J’ai pu mesurer aussi très vite la force de l’écrit et le pouvoir relativement important que confère un blog à son auteur quand j’étais le seul à rendre compte d’un concert de musique baroque à Paris. Nous ne sommes pas nombreux à nous disputer le genre. Trois, quatre, cinq tout au plus ! Par conséquent, il faut faire attention à ce que l’on écrit parce qu’on sera inéluctablement lu par ceux qui ont assisté à ce concert, à commencer par les artistes eux-mêmes qui ne recherchent rien tant, à travers les comptes rendus de concert, qu’une certaine forme de reconnaissance de leur travail. Pour l’anecdote, je me souviens qu’un jour (en mars 2009) je m’étais laissé aller à écrire des tas de bêtises sur un flûtiste que je trouvais très inspiré et qui me semblait entretenir une complicité évidente avec le violoniste qui le regardait langoureusement. Quelle ne fut pas ma surprise de recevoir le lendemain un courrier de ce même violoniste qui, sans d’ailleurs démentir mes allégations, me remerciait de mon billet et m’invitait à venir l’écouter à un concert de Haydn au château de Villarceaux ! J’étais mort de honte ! En même temps, ce pouvoir donne à l’auteur du blog une responsabilité très grande : sachant qu’il sera lu principalement par les personnes dont il mentionne les noms (on l’a vu avec Nathalie Heinich), il ne peut pas s’autoriser à dire n’importe quoi. C’est pour cela que je me suis toujours refusé à balancer des vacheries bien senties au sujet des artistes (comme on peut facilement le faire avec ses amis à l’issue d’un concert), sauf bien sûr quand ça me paraissait justifié et que j’avais le sentiment de m’être fait voler mon argent. Je crois d’ailleurs que, même si certains de mes lecteurs n’ont pas toujours été d’accord avec moi dans mes foucades (je pense à la pauvre Sonia Prina sur qui je me suis acharné), j’y ai gagné malgré tout un peu de crédibilité, au sens où mon blog essayait de trouver un équilibre entre l’enthousiasme béat et la critique méchante et gratuite que je préférais laisser aux petits marquis blasés qui sévissent si souvent sur les forums.

Mais le pouvoir du blogueur se mesure aussi aux effets que produit son discours et à tout ce qu’il fait et fait faire au lecteur. Si Goethe était parvenu en son temps à déclencher des vagues de suicides après avoir écrit Werther, je peux me vanter d’un bilan plus flatteur et d’avoir conforter la santé de mes lecteurs en les poussant, par dizaines, chez un pâtissier célèbre où ils ont pu se ragaillardir lestomac avec moult Paris-Brest et Saint-Honoré. Je suis à peu près certain, au nombre de messages de remerciements que j’ai reçus, que tous mes lecteurs parisiens sont allés au moins une fois (quand ce n’est pas plusieurs fois de suite) chez le grand Jacques Genin et que tous mes lecteurs de province l’ont fait ou s’emploieront à le faire à l’occasion de leur prochain séjour parisien ! Je n’aurais ainsi jamais imaginé que j’exercerai un pouvoir (relatif) sur la vie de plein de gens. J’ai par exemple réussi également à faire acheter des dizaines de CD de Weiss, de Haendel, de Vivaldi, sans toutefois parvenir à enrayer le déclin de l’industrie discographique hélas toujours moribonde ! Je me souviens aussi d’un jeune lecteur toulousain qui, n’ayant jamais entendu parler de Cecilia Bartoli, mais voyant que je lui vouais un culte, avait cassé sa tirelire pour aller l’écouter à la Halle aux grains ou encore d’un jeune et beau Nîmois qui, apprenant que j’allais à Luxembourg écouter La Didone, se proposait de me retrouver à Metz, d’où était originaire sa femme, ce que nous fîmes avec ma moitié : pour quelqu’un qui se rendait pour la première fois à l’Opéra, j’avais un peu peur que Cavalli l’en dégoûte à tout jamais, mais il en fut au contraire enchanté et nous avons passé un excellent week-end, en dépit du fait que sa femme venait de le larguer cette même semaine ! J’ai aussi suscité beaucoup de lectures, je sais par exemple qu’Agnès a lu tous les Balzac dont j’ai parlé et que Sibylle, qui les avait déjà tous lus, les a relus ! Une jeune prof m’a même confié un soir à Pleyel que mon blog lui donnait des idées pour enseigner la littérature et faire aimer Balzac à ses élèves ! Mes pouvoirs ne se sont pas arrêtés là ! J’ai donné le goût de l’Italie à ceux qui n’avaient jamais mis les pieds ailleurs qu’à Rome ou à Florence et inspiré des voyageurs qui sont allés, sur mes bons conseils, à Ferrare ou à Ravenne. Je connais même quelqu’un à Toulon qui a pris cet été sa voiture pour aller jusqu’à Brescia et se recueillir devant le joli cortile que j’avais pris en photo pour illustrer mon billet ! Sans parler des personnes complètement athées qui m’ont avoué avoir allumé un cierge à San Francesco della Vigna pour que je continue à écrire ! Comme on peut l’imaginer, tous ces témoignages me sont à chaque fois allés droit au cœur.

Si j’ai changé un peu la vie de mes lecteurs, je dois reconnaître que ces derniers ont aussi changé la mienne. Pas seulement un peu, mais beaucoup. J’ai fait des rencontres, des tas de rencontres, beaucoup plus que je n’aurai imaginé, certaines m’ont ennuyé et je les ai abrégées, d’autres m’ont véritablement bouleversé, jusqu’à avoir, encore tout récemment, des conséquences incalculables dans ma vie. On met ici le doigt sur un problème que j’avais très gravement sous-estimé au moment où j’eus l’idée d’imiter Antoine : celui de la disponibilité du temps d’un auteur pour ses lecteurs. Essayons de voir ce dernier point en détail.

Les premiers lecteurs que j’ai rencontrés (des « pédéblogueurs » comme on les appelle) voulaient que je les fasse monter sur le toit de l’Opéra, ils avaient vu mes photos où je frimais devant la coupole de Garnier et rêvaient, à leur tour, de se retrouver devant un lieu si céleste. Je ne saurais plus dire combien j’ai accueilli de personnes à l’Opéra, mais c’est énorme ! J’étais vraiment une bonne pâte, il suffisait qu’on me demande une visite pour que j’accepte ! La première année, j’ai rencontré aussi des femmes d’un certain âge qui me couvraient de cadeaux, l’une d’entre-elles m’avait invité à la retrouver dans son hôtel situé à proximité de l’Opéra et comme un abruti, j’y étais allé ! Au moment d’arriver au rendez-vous, je découvrais que j’avais affaire à un véritable moulin à paroles avec lequel il était tout bonnement impossible de dialoguer. Je me souviens aussi de certaines femmes qui se contentaient de me dire que tout ce que j’écrivais était génial et ne se rendaient même pas compte qu’elles me mettaient mal à l’aise à force de s’écraser devant moi. J’avais envie de leur répondre par ce mot de l’orateur Celius que Montaigne met en scène dans les Essais : « Nie moi donc quelque chose, de par les Dieux, afin que nous soyons deux ! » (II, 31) D’autres, vidaient leur sac sans pudeur devant moi et me racontaient le contenu de leurs conversations avec leur psy ! Heureusement, je sus mettre un terme à ces dérives.

Les autres lecteurs que j’ai rencontrés, et pour ainsi dire l’essentiel, partageaient mon enthousiasme pour Cecilia Bartoli et la musique baroque : nous nous retrouvions souvent à l’entracte ou à l’issue d’un concert, et maintenant on s’arrange d’ailleurs pour prendre les mêmes abonnements et se retrouver côte à côte au premier rang à Pleyel. J’allais autrefois au concert seul avec mon mari, maintenant quand j’arrive dans un théâtre, je fais la bise à vingt personnes ! J’ai tenu après à rencontrer mes lecteurs ou lectrices en dehors des salles de concerts où j’avais l’habitude de les croiser ; ceux que j’aimais le plus, je me faisais un plaisir de leur faire visiter l’Opéra, de leur donner rendez-vous dans mon salon thé préféré ou dans ma petite cantine perchée sur les hauteurs de Belleville. On échangeait beaucoup, dans tous les domaines, je les écoutais, je suivais leurs conseils, lesquels m’ont véritablement transformés. Je n’aurais jamais assez de reconnaissance pour Agnès qui m’a convaincu de lire Le Comte de Monte Cristo que je rechignais à affronter en raison de ses 1500 pages, et qui endosse aujourd’hui la responsabilité de m’avoir fait vivre et accéder à un de mes plus grands bonheurs de lecture. J’ai commencé aussi à entretenir une correspondance soutenue, pas seulement avec mes lecteurs parisiens mais également avec tous ceux qui me commentaient aux quatre coins de la France : à Lyon où, comme chacun sait, réside l’un de mes plus vigilants lecteurs (qui, par ses commentaires toujours plein d’esprit, inhibe d’ailleurs les autres lecteurs qui hésitent à en déposer), à Reims, à Dijon, à Bergerac, à Nice, à Bordeaux, etc. Il y a eu aussi les rencontres avec les autres blogueurs et blogueuses qui m’ont invité chez eux, qui m’ont même offert à moi et ma moitié des saucissons de Charentes, des foies gras du Lot, des chocolats du Périgord, des savons de Sienne – grâces leur en soient éternellement rendues !

Je mesure aujourd’hui à quel point le désir que j’avais à l’origine de toucher quelques personnes est maintenant satisfait, pour ne pas dire comblé. Mais, comme toutes les créatures qui ne savent pas ce qu’elles veulent, je m’interroge. Quand un blogueur est parvenu à fidéliser un nombre important de lecteurs, il se retrouve pris dans un piège qui peut être potentiellement destructeur pour lui et son blog. Les commentaires auxquels il se fait un devoir de répondre, la correspondance volumineuse à laquelle il se prête avec un certain nombre de ses lecteurs, sans parler des innombrables demandes de rencontres auxquelles il répond, peuvent prendre le pas sur tout le reste. Pour ma part, je n’ai pas su faire face à cet afflux de rencontres. Je dois être un peu trop « civilisé ». Je me suis retrouvé pris dans un engrenage qui m’a éloigné du type de vie que j’affectionnais, une vie un peu solitaire et qui suppose en tout cas un certain retrait du monde. Jusqu’il y a peu, j’arrivais à faire fonctionner les choses, mais cet été la machine s’est emballée et a frôlé la surchauffe. Telle est la magie des blogs, on rencontre des gens tellement sympathiques et charmants qu’on se retrouve à un moment donné devant un cruel dilemme : faut-il leur consacrer tout le temps qu’ils méritent et abandonner l’activité grâce à laquelle nos liens se sont forgés ou bien continuer sa route avec le risque que cela implique en terme de frénésie et d’effervescence sociale ? J’avoue n’avoir pas encore réussi à trancher cette question et qu’il me paraît absolument essentiel d’y réfléchir sereinement dans les semaines qui viennent avant de savoir s’il convient ou non de continuer mon blog. Et si oui, comment.

mercredi 15 août 2012

La cantatrice chauve

Voilà, on le sait maintenant depuis quelques jours, le prochain album de Cecilia Bartoli intitulé Mission sera consacré à Agostino Steffani (1654-1728). La chanteuse a souhaité mettre à lhonneur la musique de ce compositeur oublié qui est, comme elle lexplique dans ce petit film, le chaînon manquant entre Monteverdi et Haendel. Notre belle Romaine ne nous avait donc pas raconté de salades (quon me pardonne ce mauvais jeu de mots) quand elle nous avait confié, en juin dernier, que son prochain disque mêlerait quelques influences françaises : de fait, Steffani est bien connu pour avoir intégré dans ses opéras 18 au total des influences lullistes. Mais ne croyons pas pour autant que cétait un disciple sans originalité, infoutu, comme le lierre, de dépasser le mur sur lequel il prenait appui. Au contraire, ce dernier a inventé de nouvelles formes musicales et opéré, à ce quon dit, une synthèse brillante entre la musique française de Lully quil avait étudiée à Paris et la musique italienne quil connaissait aussi très bien. La personnalité de Steffani ne pouvait que plaire à Cecilia Bartoli. Comme Maria Malibran, cest quelquun qui a eu une vie très agitée et très romanesque. En plus dêtre un musicien hors pair, Kapellmeister à Munich et à Hanovre, cétait aussi un théologien, un arrangeur de mariages princiers, un diplomate qui parcourait lEurope entière pour sauver des vies et qui trouvait dans la musique un soutien et une consolation lorsqu’il lui arrivait, parfois, déchouer dans ses missions. On sait quil a été aussi évêque in partibus, vicaire évangélique et que Haendel, notamment, lui doit une fière chandelle puisque c’est grâce à lui quil fut engagé à Hanovre à son retour dItalie en 1710... Bref, cétait quelquun qui connaissait tout le monde et que tout le monde connaissait ! Mais par une de ces ruses dont lhistoire a le secret, il avait sombré ces deux derniers siècles dans un oubli presque complet. Grâces soient donc rendues à Cecilia dêtre allée le chercher dans la trappe où il était tombé et de nous offrir pour la rentrée ce superbe disque qui sera, à n’en pas douter, l’un de ses plus époustouflants !