jeudi 19 juillet 2012

Haendel, sauce tartare

Ce fut assurément le point d’orgue du festival Haendel à Versailles. Marc Minkowski retrouvait la semaine dernière notre cher Saxon dans un opéra italien qui passe à juste titre comme l’un des plus beaux : Tamerlano. Cet opéra, qui fut composé dans la foulée du légendaire Giulio Cesare, est bizarrement assez peu représenté en France, alors que la musique en est de part en part géniale. Les retrouvailles entre le chef français et son « compositeur de prédilection » constituaient à soi seul un événement. Cela faisait des années, en effet, qu’on ne l’avait plus revu dans ce répertoire, qu’il avait eu tendance à laisser de côté, avant d’y revenir fort salutairement il y a deux ans, pour l’enregistrement chez Naïve des Water music. Ce détachement qui s’est opéré en l’espace de dix ans est d’autant plus inexplicable que Minkowski est, avec Jacobs, un des rares chefs baroques à avoir une totale intelligence de la musique de Haendel, qu’il sait mettre en valeur avec une maestria assez peu commune. C’est donc peu dire que ce Tamerlano était attendu comme le Messie !

Que cette œuvre soit représentée en version concert à Versailles n’était pas pour nous déplaire : non seulement le cadre de l’Opéra Royal est, comme on le sait, somptueux, mais la taille modeste de la salle est en parfaite adéquation avec le répertoire haendelien. Pour cet opéra, le chef n’a absolument pas lésiné sur les moyens, il a mobilisé un effectif instrumental très impressionnant puisqu’on comptait pas moins de 43 musiciens sur scène. Le résultat est époustouflant : dès l’ouverture, on en a plein les oreilles. Mais à aucun moment, la grandeur du son ne se fait au détriment de la précision.

Le plateau retenu pour ce Tamerlano présentait l’inconvénient de n’être pas tout à fait homogène (il le sera davantage pour la reprise à Salzbourg le mois prochain). Faisons d’abord un sort au le plus mauvais chanteur de la soirée, le contre-ténor Tim Mead, qui fut quand même sollicité pour incarner le primo uomo. Il interprétait en effet le jeune Andronico, l’amoureux transi de l’opéra un rôle qui fut chanté à sa création par le castrat Senesino et qui compte autant d’airs que celui de Tamerlano. Dès son premier air, Bella Asteria, il tuo cor mi difenda, on pouvait mesurer le jeu de scène inexistant, la voix terne et la présence ennuyeuse du chanteur anglais. Dans les airs à vocalises rapides, comme Più d’una tigre altero, il semblait complètement dépassé, si bien qu’à chacune de ses apparitions, on pensait à une foultitude dautres choses, comme par exemple à compléter mentalement la liste des courses du lendemain… Dieu soit loué, les spectateurs de Salzbourg pourront se flatter d’entendre le mois prochain Franco Fagioli dans ce même rôle, qui est un artiste d’une tout autre trempe.
Le rôle de la prima donna fut à peine mieux défendu sur scène. Julia Lezhneva, dans celui d’Asteria, rate complètement son entrée avec Se non mi vuol amar. Assez bonne technicienne, mais avec un timbre relativement ingrat (même si je peux comprendre qu’on puisse l’aimer), elle reste raide comme un piquet pendant toute la durée du drame, de telle sorte que c’est un véritable supplice de la voir sur scène. C’est l’anti-charisme faite femme, même si les choses se détendent un peu au troisième acte, dans le duo avec Andronico.
Le baryton grec Tassis Christoyannis investit pour sa part le personnage du sultan Bajazet avec une autorité et une puissance impressionnantes. Son Empio, per farti guerra était, à cet égard, une véritable leçon de chant : articulation, diction, phrasé, beauté du timbre, tout était parfait ! Tout au long du drame, il campe un prisonnier très digne, qui n’accepte à aucun moment de voir sa fille livrée à son ennemi et qui va jusqu’à se laisser mourir de façon spectaculaire, dans une scène de folie dont l’écriture – récitatif accompagné et arioso – préfigure celle d’Orlando ou d’Hercules. Impossible, dans cette ultime scène, de ne pas avoir le cœur serré !

J’en viens maintenant au rôle-titre interprété par le talentueux Christophe Dumaux que, depuis Semele, j’étais fort impatient de retrouver dans un rôle enfin à sa véritable dimension : celui de l’empereur des Tartares, qui n’hésite pas à répudier la femme qui lui était promise pour s’enticher de la fille du premier captif venu. Toujours élégant et superbe à voir, il investit la scène versaillaise avec une présence hallucinante et terrasse d’entrée de jeu le primo uomo qui ne pourra jamais lutter avec lui, y compris dans le duo – assez peu conventionnel – que Haendel a écrit à la fin du second acte pour les deux hommes. La voix, qui est toujours pleine de vigueur et d’énergie, fait fi des plus grandes difficultés présentes dans cette partition. Si la joute avec la trompette et le hautbois dans Sento la gioia (un air repris d’Amadigi) tourne à son avantage, c’est naturellement avec A dispetto que Dumaux recueille une large ovation du public. Dans cet air redouté et redoutable, véritable feu d’artifice vocal, le contre-ténor montre qu’il sait chanter avec une vélocité inouïe, sans jamais savonner ses vocalises, et qu’il peut même produire des ornements tout à fait éblouissants. On l’applaudit à tout rompre, avec les mains et les pieds. Cette fois encore, je fus bien inspiré de venir en chaussures de ville : mes talonnettes en cuir faisaient plus de tapage que n’en firent jamais les semelles en caoutchouc de mes plates converses !

On ne peut guère terminer cet article sans tresser une couronne de lauriers à Marianne Crébassa qui chantait ce soir le rôle d’Irene. Ce fut la grosse surprise de la soirée. Elle n’eut que très peu d’airs à chanter – quatre au total – mais alors quels airs ! Avec Par che mi nasca in seno, elle a subjugué lassistance. Ce fut un véritable moment de grâce, comme si le saint Esprit avait soudain illuminé la salle entière. Les gens se regardaient dans le blanc des yeux en disant : « c’est pas possible ! » Le timbre est superbe, les graves ont de magnifiques couleurs, les aigus sont lumineux, les coloratures sont très bien articulées, bref la mezzo qui n’a que 26 ans possède une maîtrise de l’art qui contraste de façon incroyable avec sa grande jeunesse. Je suis certain qu’on entendra reparler d’elle ; tout est en place pour qu’elle nous fasse des choses énormes à l’avenir !

Ces chanteurs avaient enfin la chance d’être accompagnés par un orchestre flamboyant, avec une belle homogénéité, de belles attaques, un son très dynamique et pas hystérique comme chez Spinosi, dont le précédent Serse était plein d’agressivité inutile et coups de zoom superficiels. Ici, au contraire, les tempi étaient parfaitement adéquats : ça allait vite, mais vite comme il faut, pas de façon précipitée. Seule la soirée est passée vite, pas la musique !

lundi 16 juillet 2012

Haut bas fragile

1. Créteil, avenue Pauline. 2. Un salut à Montaigne, en sortant de Gibert. 3. Toits de Paris. 4. Les Musiciens du Louvre à Versailles (prochain article). 5. Paris, rue Barrelet de Ricou. 6. Paris, rue Rémy de Gourmont. 7. Paris, rue Georges Lardennois.  8. En arrivant chez Benwa et Clara. 9. Fauteuils d’orchestre. 10. Le fauteuil de l’abonné. 11. La descente du lustre. 12. Le lustre défait.

dimanche 8 juillet 2012

À Versailles, Malena nous met hors d’haleine



Le festival Haendel, qui a commencé avec le récital Bartoli, s’est poursuivi cette semaine avec la reprise du Serse qui avait été présenté, en novembre dernier, au Theater an der Wien, dans une distribution toutefois plus prestigieuse, avec notamment Bejun Mehta, Danielle de Niese et Andreas Wolf qui manquaient ici à l’appel. Cet opéra, que Haendel a composé en 1738, était donné à l’Opéra Royal, à la différence des oratorios qui sont représentés dans la chapelle royale, où l’on déconseillera vivement de s’y rendre, tant l’acoustique y est abominable (on reste encore tout traumatisé par le Solomon de McCreesh). Rien, en revanche, ne justifie qu’on soit aussi sévère avec l’Opéra Royal : les petites dimensions du théâtre conviennent parfaitement aux œuvres musicales des XVIIe et XVIIIe siècles, sans parler du cadre qui est à la fois festif et splendide. Et le prix des places, qui atteint toujours des sommets, ne constitue plus un frein puisque quelques heures avant le début du concert, on découvre avec ravissement que les meilleures places sont bradées. Il faut dire que les doges ne courent pas les rues, surtout en ces temps de crise !
C’était la première fois que j’entendais Jean-Christophe Spinosi diriger un opéra de Haendel : je ne peux pas dire que le résultat en soit particulièrement heureux. Si le chef m’a toujours heurté de front avec ses Vivaldi (j’aime bien les choses enlevées, mais comment n’avoir pas l’impression d’être à un concert d’Iron Maiden quand on écoute l’ouverture La Verità in cimento ?), je voulais savoir si sa fougue mal canalisée pouvait être ici employée à meilleur escient. Je me disais en effet que cela vaudrait toujours mieux que les insipides Curtis dont nous sommes abreuvés à longueur d’années – et qui ne nous auront, hélas, pas été épargnés au cours de ce festival. Mais après trois heures de soubresauts sur mon banc de velours, je ne suis pas sûr de ne pas préférer la direction fadasse d’un Curtis à l’interprétation déchaînée de notre vivaldologue patenté. Il y a certainement, ici et là, quelques moments de finesse et de vivacité (je pense à l’inénarrable scène buffa du drame au début du 2e acte restituée avec un grand sens du théâtre), mais dans l’ensemble, le chef se complaît dans la recherche de l’effet pour l’effet (avec accélération et décélération des tempi) et a, comme toujours, tendance à confondre direction d’orchestre et 24h00 du Mans !
Malena Ernman, qui incarne le rôle-titre, se débat, pendant ces trois heures, comme un beau diable. Elle parvient même à discipliner le chef qu’elle entraîne dans un pas de danse lors du Crude furie (mon air préféré). Possédant un talent d’actrice époustouflant (quel grand Nerone ne fut-elle pas dans l’Agrippina de Jacobs !), notre mezzo campe un Xerxès plein de fierté et de panache militaires qui trouvent une superbe illustration tout au long du Se bramate qui aura eu comme effet, entre autres, de scotcher le public versaillais qu’on sait très chichiteux. Vocalement, elle domine aussi toute l’assemblée : la voix est d’une agilité extrême, les couleurs sont variées et le phrasé superbe. Son Xerxès, plein de folie et d’excentricité, emporte totalement l’adhésion, mais il arrive quon peste quand on découvre à quelle cadence infernale notre Spinosi-Gonzales exécute le fameux Più che penso alle fiame, ainsi que le jouissif Crude furie, obligeant la chanteuse, dans ce dernier air, à savonner ses vocalises ! S’agissant des autres interprètes, on reste plus mesuré. Veronica Cangemi semble complètement dépassée par le rôle d’Atalante qui est bien trop large pour elle et David DQ Lee, lui, n’investit pas le personnage d’Arsamene avec le même talent qu’on lui connaît dans d’autres rôles haendeliens. En revanche, on tombe sous le charme de la délicate Romilda de Yeree Suh. Mais la voix est encore un peu trop jeune et pas assez charpentée.
Une bien belle soirée en somme, dominée par une Malena Ernman tout feu tout flamme, qu’on se plairait à imaginer, comme l’auteur d’Il tenero momento, dans le rôle de Ruggiero, qui lui siérait en effet comme un gant. En attendant, la prochaine et dernière étape de ce festival aura lieu mercredi 11 juillet, avec le flamboyant Christophe Dumaux qui, dans le rôle-titre de Tamerlano, va, comme on peut s’y attendre, mettre le feu à Versailles : c’est un Royal Fireworks Music fait homme !

1-2. Opéra Royal de Versailles, foyer (détail). 3. Jean-Christophe Spinosi, Paula Murrihy, Malena Ernman, Veronica Cangemi, Yeree Suh. 4. Opéra royal. 5. Le carreau du Temple (après une tarte au citron romarin de Jacques Genin). 6. Paris, Grands boulevards (après avoir vu Holy Motors).