samedi 30 juin 2012

Juin par ciel bas et lourd

1-2. Arabella à Bastille. 3. Entracte dHippolyte et Aricie : la tarte aux fraises de Jacques Genin. 4. Boulevard du Temple. 5. Cirque dHiver. 6. Doge invité à Versailles : quelques minutes avant Solomon de Haendel à la chapelle royale. 7. Boulevard Beaumarchais. 8-11. Paris, Gay Pride 2012.

vendredi 22 juin 2012

Cecilia Bartoli à Versailles : retour à l’Ancien Régime

À l’occasion du festival « Le Triomphe de Haendel » qui se déroule à Versailles jusqu’au mois de juillet, Cecilia Bartoli donnait ce mercredi 13 juin un récital intitulé : Héroïnes haendeliennes. C’était la première fois que j’allais écouter la chanteuse à la Galerie des glaces ; ce sera aussi la dernière. On ne peut pas imaginer un lieu aussi peu adapté à la musique, où le son des instruments circule plus affreusement que dans cette immense galerie. Conçue par Jules Hardouin-Mansart comme un lieu de passage, cet espace n’avait à l’origine qu’une seule fonction : éblouir les visiteurs que le roi recevait à Versailles. Si elle a pu être transformée en salon de réception ou servir de cadre à des festivités de tout genre, bals ou mariages, elle n’avait encore jamais été exploitée, à ce que je sache, comme une salle de concert. Ses dimensions l’interdisaient en quelque sorte, puisque la galerie mesure 73 mètres de longueur et seulement 10 de largeur. Jamais, d’ailleurs, le Centre de Musique Baroque de Versailles (CMBV) ne s’était risqué à y organiser des concerts, se contentant de la chapelle royale pour la musique sacrée et de l’opéra royal pour la tragédie ou le drame lyrique. Mais depuis que Catherine Albanel a décidé de confier l’organisation et la commercialisation des spectacles à une société privée nommée Versailles Spectacles, les cartes ont été rebattues. Versailles est devenu la poule aux œufs d’or : on s’est servi du cadre prestigieux du château pour faire rentrer du cash et on programme à cet effet le maximum de manifestations culturelles et artistiques à des prix totalement extravagants. Songez qu’aux trois catégories de places qui existaient autrefois (1re, 2e et 3e), les organisateurs ont cru utile d’en ajouter deux supplémentaires qu’ils ont baptisées par des noms complètement grotesques : la catégorie “prestige” (à 295 euros) et la catégorie “doge” (à 495 euros). Vous rêvez d’être doge à Versailles ? Qu’à cela ne tienne, il suffit de cracher un demi SMIC, et à ce prix-là on vous offrira généreusement un programme et une coupe de champagne à l’entracte…

Avec Versailles Spectacles, on peut dire que c’est toute la philosophie du baroque que l’on piétine. Rappelons en effet que le mouvement baroque s’est sans cesse situé aux marges de la musique officielle et que les défricheurs de ce répertoire ont toujours drainé un public jeune, désargenté, un peu bohème, mais très connaisseur et très passionné. Jacobs signale souvent que la sociologie du public du Staatsoper était, au moins à ses débuts, homologue à celle des artistes présents sur scène et, sans remonter aux calendes grecques, il suffit également de jeter un coup dœil sur les photos des pionniers de l’époque, les Kuijken, les Barto, les Junghänel, les Wilson, etc., pour découvrir qui ils étaient : des babas aux cheveux longs, avec des pantalons pattes d’éph., qui se fichaient complètement des honneurs et qui n’avaient pas besoin de jouer devant un parterre de banquiers pour se sentir exister. Quand on vend une place de concert de Cecilia Bartoli à 500 euros, c’est donc un coup mortel que l’on porte à cet esprit. On sélectionne un public qui n’y connaît rien, qui vient juste là pour se montrer et qui, une fois sur place, se conduit n’importe comment, soit en parlant plus fort que tout le monde, soit en prenant des photos (avec flash) pendant tout le concert, soit en faisant carrément les deux. Il fallait voir, en arrivant, tous ces vieux barbons en costume cravate, liftés et tirés à quatre épingles, qui se pressaient dans la Galerie des glaces... On se serait cru dans un conseil d’administration d’une entreprise du CAC 40, au milieu de grands dirigeants, plutôt que dans une salle de concert.

Voilà pourquoi, au départ, je voulais boycotter Versailles : le prix des places le justifiait à lui seul (495, 295, 195, 150, 90 euros). Si j’ai finalement changé d’avis, c’est parce que je me suis fait inviter par ma meilleure amie, sur qui les fastes de Versailles avaient produit tous leurs effets. J’ai donc fermé mon caquet et me suis dit que c’était l’occasion où jamais de faire une expérience sociologique intéressante. Je savais en effet que, compte tenu des places que nous occupions, il était tout bonnement impossible de bien entendre le concert, mais je conservais quand même un mince espoir de changer de place. C’est en pénétrant dans cette immense galerie, déjà pleine comme un œuf un quart d’heure avant le spectacle, que nous avons déchanté et pris conscience de la gigantesque escroquerie dont nous avions été victimes : les places que nous occupions au 60e rang étaient des places sans visibilité, mais contrairement à l’usage qui veut que ce soit indiqué sur le billet, cette information n’apparaissait nulle part. Lorsqu’on s’asseyait, la scène était cachée par tous les chignons entassés devant nous. Voilà en effet la vue que nous avions de la scène quelques minutes avant le concert.

Nous aurions pu faire marcher notre simple bon sens : la galerie étant tout en longueur, il est en effet impossible d’y installer des gradins du fait de la présence des lustres. Il n’empêche que ce qui se vend dans n’importe quel théâtre entre 5 et 10 euros et qui correspond à une place sans visibilité, se vend ici 90 euros ! Mon amie avait pourtant choisi de limiter la casse en achetant deux places sur les côtés, pour nous faufiler plus facilement vers le devant de la scène. Mais quand l’ouvreuse nous a placés, quelle ne fut pas notre surprise de constater que les places que l’on occupait ne correspondaient absolument pas à celles que nous avions achetées : les organisateurs avaient entre-temps rajouté de chaque côté plusieurs chaises qui nous empêchaient tout à fait de circuler ! Naturellement, l’ouvreuse devait rester muette sur cet incident, mais n’importe qui pouvait constater que chaque rang était constitué de 13 chaises, alors que le plan de scène, comme il est facile de le vérifier sur Internet, en présente seulement 11 à la vente. Mais passons, là n’est pas l’essentiel.

Une fois assis, on était fait comme des rats. On était tellement serré les uns contre les autres sur nos misérables chaises de jardin que l’on ne pouvait plus du tout se déplacer. Même nos jambes ne pouvaient se dégourdir, elles étaient coincées. On s’apprêtait alors à vivre un véritable enfer pendant trois heures, au milieu de tout ce monde qui suffoquait d’impatience. Une précision : comme tous les enfers, le nôtre était jalousement gardé par plusieurs cerbères qui s’étaient mis en travers des allées pour décourager les plus audacieux de franchir la frontière magique qui séparait, au 12e rang, la masse bêlante de l’élite étincelante. « Pas de gueux chez les doges », voilà ce qui était inscrit au fronton de cette galerie. On se résigna donc à notre sort en restant enchaîné sans broncher à notre 60e rang. On se fit même une raison en trouvant un peu de charme aux fresques de Le Brun que les quelques rayons du soleil illuminaient. Après tout, il aurait pu pleuvoir… Alors de quoi nous plaignions-nous ?

Le programme était, à un air près, exactement le même que celui que nous avions vu en décembre 2010 à Pleyel : « Haendel et ses rivaux ». Dès les premières notes de l’orchestre – l’ouverture de Rinaldo –, on pouvait se rendre compte à quel point l’acoustique de la galerie des Glaces est exécrable, pas tant en raison de tous ces lustres qui pendent qu’à cause du plafond qui, bien que voûté, n’est pas suffisamment haut et large pour restituer toute l’amplitude sonore. Je pestais sur ma chaise car le son de l’orchestre arrivait tout pâteux. Et pourtant c’était Giovanni Antonini qui dirigeait le Giardino Armonico, un ensemble réputé pour ses interprétations énergiques. Voilà un des effets les plus catastrophiques de cette galerie, elle anamorphose le son et rend donc toute musique complètement méconnaissable. On ferait venir le meilleur orchestre du monde que le son en serait également tout gâté. Je n’étais pas le seul à être hors de moi. Je voyais devant les gens se lever de leur chaise pour tenter d’apercevoir quelque chose du drame qui s’engageait sur la scène. Mais ils devaient aussitôt se rasseoir car des mains rageuses derrière eux leur faisaient savoir qu’ils gênaient. Quand la chanteuse a fait son entrée sur les vents impétueux qui accompagnent le Furie terribili, il fallait voir le grand fracas dans les derniers rangs de la salle. Tout le monde voulait voir Cecilia Bartoli et personne ne supportait de rester cramponné à sa chaise. Ils ont d’abord été une poignée de spectateurs à se lever, puis c’est tout un rang et un second qui étaient debout pour tenter d’apercevoir la star. Les gens sortaient leur téléphone portable, photographiaient à tour de bras, se rasseyaient pour vérifier que leur photo était convenable. Bref, il régnait un tumulte épouvantable, qui n’était pas sans susciter la colère de ma voisine déchaînée, une Versaillaise, comme aurait dit Marot, « plus enflammée qu’une ardente fournaise ».

Il me sera donc très difficile de rendre compte du concert à partir de l’emplacement que j’occupais. Non seulement je n’ai rien vu, mais je n’ai rien entendu. J’avais devant moi deux tourtereaux qui, sous le Lascia la spina, n’arrêtaient pas de se lancer des tas de regards niais, et à mes côtés un énergumène qui envoyait des textos pendant l’ouverture de Giulio Cesare. Au mieux ai-je pu intercepter quelques bribes de vocalises qui m’indiquaient assez clairement que la chanteuse était en grande forme vocale et qu’elle chantait, comme toujours, avec une générosité sans faille. Mon grand regret, dans cette première partie qui devait culminer avec le Se Pietà de Cleopatra, est de n’avoir pas vu, comme mon ami Gil, tous les sentiments écrits sur le visage de la chanteuse au moment où « une lumière féerique enveloppait tout son être qui resplendissait dans l’embrasement solaire de sa robe orangée ».

À l’entracte, j’étais prêt à jeter l’éponge. J’avais envie de fuir à toutes jambes. Monika, qui regrettait de m’avoir conduit dans ce traquenard, m’avait dit quelque chose du genre : « Tu sais, mon bon Georg-Friedrich, tu pourras te lâcher sur ton blog, inutile de me ménager, je te donne carte blanche pour dire tout ce que tu penses de ce concert. » Et pendant que je me dirigeais vers le salon d’Hercule, à la recherche d’une porte de sortie, je regardais l’heure sur mon téléphone portable et découvrais que j’avais un message. C’était Gil ! Il me faisait savoir qu’il y avait deux places libres à côté de lui et deux autres encore qui attendaient leurs augustes propriétaires. Je me retournais vers Monika : « Marche arrière toute ! » Je sentais que le chaos se débrouillait, que le ciel s’éclaircissait enfin, et comme les âmes du purgatoire qui regardent en direction du paradis, je ne lorgnais plus que vers les deux misérables places que Gil m’avait signalées dans les premiers rangs. Je n’étais d’ailleurs pas le seul à remonter la galerie et à rôder dans les allées, j’apercevais mes voisins du 59e rang, qui étaient prêts eux aussi à sauter sur les quelques places vacantes, comme la meute sur le gibier. Enfin, je vis Gil et son amie qui me faisaient signe, le cœur battait comme celui d’un cheval fou, ils nous avaient gardé deux places qui étaient... royales. J’avais une vue plongeante sur la scène, c’était absolument magnifique. Je n’en revenais pas moi-même, j’exultais et les mots me manquaient pour remercier mon sauveur. Signe que la victoire était scellée, je lui rendais les jumelles qu’il avait eu la gentillesse de me prêter car à la place où je me retrouvais, je n’en avais en effet nul besoin. J’étais au milieu de la Sarkozie triomphante, à deux rangs de distance de Catherine Pégard, et du gotha de l’oligarchie capitaliste qui parlait anglais et russe.

Puis la divine Cecilia est arrivée. Je la voyais enfin dans toute sa majesté, dans cette superbe robe, alors qu’au 60e rang, quand j’arrivais à surmonter les chignons, elle m’apparaissait plus minuscule qu’une fraise des bois. Notre belle Romaine a fait son retour avec le fameux air de Dafne, Felicissima quest’alma, extrait de la cantate Apollo e Dafne. Un air tendre, superbement interprété, mais sans les petits sifflets que les musiciens de la Scintilla accrochaient autrefois à leur bec pour imiter les cris des oiseaux. Cet air convenait parfaitement à mon nouvel état d’esprit, et comme la nymphe qui célèbre la liberté après s’être dérobée aux assauts d’Apollon, je me sentais moi aussi libéré d’un poids énorme ; j’avais l’impression d’être dans un milieu nouveau, dans ce locus amoenus qu’ont célébré les poètes et qu’exaltait le chant de l’interprète.

Cecilia Bartoli devait quitter ensuite son costume de nymphe pour se draper dans celui de la tragédienne, avec l’air de Florinda, Pugneran con noi le stelle, extrait de l’opéra Rodrigo : un air où l’épouse répudiée et outragée, soutenue par une trompette naturelle et un orchestre au taquet, jure vengeance. On s’attendait donc à une joute musicale avec la trompette de Thibaud Robinne, mais contre toute attente, c’est avec un membre du public que cette joute s’est engagée. Il y avait en effet au milieu de la salle un spectateur qui avait le toupet de filmer debout la chanteuse avec son téléphone portable et qui persévérait dans ses indélicatesses malgré les yeux désapprobateurs de l’interprète. Il fallait observer comment notre diva se débattait avec cette brute épaisse, et pendant qu’elle était tout affairée à enchaîner ses plus redoutables vocalises, on la voyait faire de grands gestes significatifs pour demander l’arrêt de la caméra. Quand l’indécent personnage s’est rassis, elle l’a félicité pour sa compréhension un peu longuette et la salle a soudain éclaté de rire ! Mais c’est Cecilia qu’il faut féliciter, elle est définitivement géniale, elle réussit à vaincre toutes les contraintes qui s’exercent sur elle.

Dans l’air suivant, il s’est passé encore quelque chose de tout à fait extraordinaire. La chanteuse est revenue avec Ah mio cor, un air qui, comme elle nous l’avait confié l’hiver dernier, est son préféré. Elle considère en effet que ce morceau est tout à fait unique dans la production haendelienne et que si le compositeur a écrit des tas d’airs magnifiques, celui-ci est sans aucune contestation possible le plus génial de tous. Et de fait, on ne saurait lui donner tort quand on l’entend le chanter. Jamais son art n’est allé aussi loin ! Il y avait tellement de nuances, de passion et d’incandescence, qu’on ne pouvait se retenir de pleurer. Si je n’avais pas eu le cœur déchiré, j’aurais alors crié comme tel spectateur déchaîné à Salzbourg : Unica !… Gigante !…
 
Après un dernier intermède instrumental, la marche triomphale de César, jouée avec un panache tout militaire, notre chanteuse a terminé son programme avec le récitatif et l’air de Mélissa, Desterò dall’empia Dite extrait de l’opéra Amadigi. Cecilia Bartoli a vraiment le sens du show : elle a choisi au final un air qui ne peut que marquer les esprits, un air de bravoure qu’elle a exécuté à une cadence infernale, en tenant tête avec un aplomb extraordinaire au hautbois de Pier Luigi Fabretti et à la trompette de Thibaud Robinne qui fit quelques couacs et ne put rivaliser avec la chanteuse. Ce fut donc un beau concert, qui devait être complété encore par trois bis, Bel piacer, tiré de Rinaldo, le sublime Da Tempeste, orné à souhait, et enfin O Sleep, l’air du sommeil de Semele.

Le spectacle s’est terminé vers 23h30. Pendant que je remontais la galerie, j’entendais quand même les gens se plaindre. Le sentiment d’avoir été floué l’emportait. Ils avaient payé 200, voire 300 euros, et n’avaient – les pauvres – rien vu ! On ne les y reprendrait plus. À l’issue du concert, seuls les spectateurs qui avaient déboursé 500 euros étaient autorisés à participer à un cocktail dînatoire (quel monde affreux !). J’étais certain que Cecilia viendrait les rejoindre et voilà pourquoi je voulais à tout prix accompagner Gil et son amie à ce cocktail. Le problème est que je ne pouvais pas montrer le précieux sésame qui devait m’ouvrir les portes du vestibule haut de la chapelle royale ! En même temps, ayant été guichetier pendant 5 ans dans une administration tatillonne, je sais comment il faut s’y prendre pour attendrir les gens ! Ainsi, deux minutes suffirent pour que je puisse trinquer avec mes amis, siroter une coupe de champagne et faire une razzia sur les petits fours ! Je vis ensuite Giovanni Antonini, puis Diego Fasolis qui se montra affable avec moi et resta muet sur le projet des Liaisons dangereuses. Et ce n’est que vers minuit et demi que notre regina est arrivée, accompagnée comme toujours de sa maman, Silvana, et de son mari, Oliver Widmer. Je l’ai d’abord laissée en compagnie des quelques fans qui étaient encore présents (ils n’étaient plus qu’une quinzaine à cette heure-ci) et j’ai attendu qu’ils aient terminé pour que nous l’ayons à nous tout seuls ! Elle était, comme toujours, charmante, disponible, généreuse, souriante, se pliant avec mille gracieusetés à toutes les photos et à toutes les dédicaces.

Mes deux sauveurs
On pouvait rire avec elle, échanger quelques mots sur Haendel, disputer la question de savoir si V’adoro pupille n’était finalement pas un air plus beau que Ah mio cor, évoquer ses récentes performances à Salzbourg et même lui arracher quelques secrets bien gardés sur ces fameuses Liaisons dangereuses qui nous intriguent tant. Tout en restant discrète, elle a accepté de nous dire que son prochain disque ferait une toute petite place à la musique française ! Et au moment où elle me rendait mon programme après me l’avoir signé et avoir dessiné un énorme cœur dans lequel elle avait écrit mon nom assorti d’un bacio, je me hasardais à faire comme Dominique en décembre 2010, à lui demander si je pouvais l’embrasser, ce qu’elle accepta de bonté de cœur, en répondant par un : Mais bien sûr ! Puis arriva le mari jaloux, qui somma sa tendre épouse de rejoindre la table où une assiette bien garnie l’attendait. On ne voulut pas s’en mêler, on se retira donc à petits pas pour ne pas risquer une ultime scène de ménage. C’est que je risquais gros avec mon cœur et ma fausse identité : le mari aurait pu très bien envoyer ses gens me rosser s’il avait découvert que pour approcher sa belle j’étais prêt à me faire passer pour un doge !

dimanche 10 juin 2012

Sienne, le choc !

Lorsque j’avais découvert Sienne il y a quelques années – je vous parle d’une époque où mes cheveux étaient encore longs et bouclés –, je m’y étais très mal pris. J’avais exploré la ville à l’occasion d’un voyage à Florence, et comme une andouille, je n’y étais resté que deux jours, pendant lesquels je m’étais alors efforcé de voir absolument tout ce qu’il y a de plus saisissant, La Maesta de Duccio, les fresques de Simone Martini et d’Ambroggio Lorenzetti à l’intérieur du Palazzo Pubblico, le Duomo et la librairie Piccolomini, les Sodoma et les Beccafumi, sans parvenir d’ailleurs à atteindre tout à fait mon objectif, puisque je n’avais même pas vu l’oratoire de saint Bernardin ou le sanctuaire de sainte Catherine. À peine venais-je d’arriver en effet qu’il fallait déjà repartir ! J’avais donc quitté Sienne à regrets, rejoint Florence à reculons, où je ne devais jamais éprouver un tel bonheur, sauf peut-être à l’intérieur du marché aux tripes. Je m’étais alors toujours juré de revenir dans cette ville, et cette année, l’occasion était donc toute trouvée. De la Corse, il ne me restait en effet plus qu’à prendre un bateau pour Livourne, puis de sauter dans le premier train pour Sienne, où m’attendait Maurizio, qui devait me conduire jusqu’à mon plus clair logis. Disons-le tout de suite, de tous les appartements que j’ai habités jusqu’à présent, je crois bien n’en avoir jamais connu un pareil, avec une plus sublime vue que celle-ci, qui embrassait l’un des petits vallons de la ville, au bout duquel se dresse l’église San Domenico et son imposante masse de briques roses à l’allure de forteresse. Et lorsque j’ouvrais mes fenêtres le matin, réveillé par les cris des moineaux qui se disputaient les cerises encore vertes du jardin, j’étais comme sainte Catherine, en perpétuelle extase devant le spectacle grandiose qui se déployait devant moi.

Cette année, j’avais donc vu grand, en louant un appartement pendant une semaine à Sienne. Je voulais prendre en effet tout mon temps, vivre à mon rythme, faire mes courses au marché, cuisiner, rêvasser, somnoler, bref, ne surtout pas visiter la ville au pas de charge, comme je l’avais fait naguère, en suivant les recommandations toujours fumeuses du Routard, qui dit que deux jours sont nécessaires pour bien explorer Sienne. En une semaine, je pensais même avoir assez de temps pour aller à Pienza ou Montepulciano, mais une fois sur place, cramponné à mon vallon, il était véritablement impossible de m’en arracher. Il faut dire que la ville est située au milieu de la campagne toscane, dans un décor superbe, fait de collines, de pins, de cyprès et d’oliviers, qui n’a guère évolué à ce qu’il semble depuis que les peintres de la Renaissance en ont fixé les contours et les couleurs dans leurs plus magnifiques tableaux. Si, de sa fenêtre, on ne se lasse pas d’observer le paysage, la vue de la ville à partir de la campagne vaut tout autant le détour. On découvre alors une cité bâtie sur trois collines, hérissée de tours, de palais, de clochers et de remparts en briques qui tentent de cerner cet espace tout en courbes et en pentes où, jusqu’à mon dernier jour, et malgré un sens redoutable de l’orientation, je n’ai pas cessé de me perdre.
 
Puisque j’en avais le temps, j’ai pu me payer le luxe d’aller là où personne ne va et là, aussi, où personne ne veux aller en général. Je dois ici vous faire une petite confession : j’ai un faible pour les cimetières. Antoine, que j’avais entraîné l’an dernier à Ferrare, l’avait expérimenté à ses dépens. Assez peu adepte des ballades funèbres, ne goûtant guère non plus le style lapidaire, il s’était laissé convaincre et avait su reconnaître que les cimetières en Italie avaient une pompe, un luxe tout à fait extraordinaire ! Pour ma part, je ne connais pas de plus beaux cimetières que ceux que l’on voit dans ce pays. Ils sont toujours rutilants, bien fleuris, et si celui de Venise, au milieu de la lagune, passe pour l’un des plus mystérieux et des plus poétiques, que dire alors de celui de Sienne, avec ses terrasses bordées de cyprès ?

En vacances, j’aime avoir la paix et rien ne me procure plus de plaisir que celle que je trouve dans les cimetières. J’y reste toujours de longues heures. Je parcours méthodiquement toutes les allées, trouve un charme infini dans la lecture du noms des défunts, Ugo Tornesi, Aquilina Marzi, Angelo Bolognesi, Elvira Poggialini, scrute attentivement les visages, calcule les âges et mesure même l’attachement des familles au nombre de pots de fleurs bien garnis. À Sienne, s’ajoute une particularité que je n’avais jamais vue ailleurs : le signalement de l’appartenance au quartier. On peut voir en effet sur les différentes tombes des chenilles, des rhinocéros, des éléphants, des oies, des tortues, des girafes, etc., autant d’animaux qui sont les emblèmes des différents contrade de la ville - soit 17 au total. On rappelle avec force d’où l’on vient, qui l’on est et ce que l’on a fait de sa vie.

On dit souvent que la mort est la grande égalisatrice : pauvres ou riches, misérables ou puissants, tout le monde est, un jour ou l’autre, fauché par la mort. Christian Boltanski a exploité cette idée dans de nombreuses œuvres en mettant en série et en juxtaposant des noms et des photos de suisses morts. Pourtant, il suffit de se promener cinq minutes dans un cimetière pour voir que tout cela ne tient pas la route. Toutes les conditions se retrouvent dans un cimetière, il y a ceux qui reposent dans de beaux mausolées en marbre et ceux qui se contentent dune modeste pierre tombale
Et Sainte Catherine de Sienne dans tout cela ? Inutile de chercher sa dépouille au cimetière de Sienne, ce qu’il reste de son corps est conservé dans le sanctuaire qui porte son nom et que l’on voit ici, à deux pas de sa maison et de la chapelle où elle a reçu les stigmates lumineux de la Passion.

La pauvre sainte, en effet, a été dépecée et coupée en morceaux par des dominicains fanatiques à côté desquels un Luka Magnotta passerait pour un enfant de chœur. Il fallait bien satisfaire les fidèles en dispersant les reliques de la sainte aux quatre coins de l’Italie. Si le pied de la sainte est conservé à Venise, dans une des chapelles de l’église de SS. Giovanni e Paolo, la tête, elle, se trouve dans un tabernacle en marbre de Giovanni di Stefano déposé en l’église San Domenico.

La chapelle qui abrite ce tabernacle a été décorée par Giovanni Antonio Bazzi, mieux connu sous le nom du Sodoma, parce que, comme le rappelle Vasari, très peu charitable envers les peintres siennois, « il était sans cesse environné d’enfants et d’adolescents imberbes qu’il aimait outre mesure ». Sodoma, qui était originaire d’Ombrie, s’était tout de suite fait remarquer à Sienne, sa ville d’adoption, en raison de son comportement bizarre et sa conduite « bestiale ». Il est amusant de voir que dans la Vie qu’il lui consacre, Vasari ne cesse de mettre en relation sa peinture, qu’il juge médiocre, avec son comportement, qu’il taxe de licencieux, mais quand il en vient à évoquer les fresques qu’il a réalisées à San Domenico en 1526, et qui font partie de ses plus belles peintures, il se trouve un peu embarrassé et a besoin de citer le peintre Baldassare Peruzzi qui disait n’avoir jamais vu devant les deux épisodes de la vie de sainte, à savoir L’Extase (à droite) et L’Évanouissement (à gauche), des sentiments représentés avec plus de vérité. Il est vrai que ce sentimentalisme pathétique et presque maladif est une des plus grandes qualités de Sodoma, lequel a peint aussi, dans le même genre, une Descente de croix fort belle, avec une Vierge évanouie et un soldat vu de dos, qui se trouve actuellement à la Pinacothèque. Mais on ne verra rien de plus de ces deux belles scènes religieuses car une pancarte indiquait qu’il était interdit de photographier la chapelle. Il aura fallu attendre la relève des Cerbères qui veillaient au respect de la consigne et deux minutes d’inattention pour que je puisse dégainer mon appareil photo et immortaliser la scène.

Mais la chance ne sourit pas toujours aux plus audacieux. Le malheur veut en effet qu’à peine arrivé à Sienne, mon appareil photo ait rendu l’âme dans la librairie Piccolomini où il n’était pourtant nul besoin d’avoir une quelconque autorisation pour pouvoir photographier les célèbres fresques du Pinturrichio (Ndlr : il vient aujourd’hui d’être réparé et, en principe, le concert de Cecilia à Versailles est sauvé). En voilà d’ailleurs encore un de peintre qui s’était attiré un surnom peu glorieux en raison de ses grandes capacités de production (Il pinturrichio, en italien, c’est le peinturlureur) et qui, également en raison de ses origines ombriennes, n’était guère porté en estime par Vasari, lequel ne poursuivait qu’un seul but dans ses Vies, tresser des lauriers aux peintres de sa cité et démolir tout ce qui n’était pas florentin. À Sienne, Pinturrichio a réalisé un des plus beaux cycles de fresques que l’on peut admirer dans toute l’Italie. Les dix panneaux qu’il a peints à l’intérieur de la cathédrale pour le cardinal Piccolomini, sont à mettre sur le même plan que La Chapelle Sixtine de Michel Ange à Rome, La Chambre des Époux de Mantegna à Mantoue ou le cycle de Sainte Ursule de Carpaccio à Venise. Il suffit d’ailleurs de circuler à l’intérieur de ce qui devait être la bibliothèque du futur pape, d’observer la beauté et l’éclat des fresques, pour mesurer à quel point pouvait être infinie la mauvaise foi de Vasari.

Rassurez-vous, je ne vais pas décrire en détail ces fresques qui ont été abondamment commentées et au sujet desquelles il existe déjà une littérature bien fournie. Ce qui m’intéresse ici, c’est de voir comment Vasari s’y prend pour diminuer le mérite du peintre. L’historien a en effet accrédité l’idée que si ces peintures étaient géniales (et elles le sont), c’était tout simplement parce que Raphaël, qui travaillait dans l’atelier de Pinturrichio, en avait conçu le dessin et exécuté les plans. Toute la qualité serait donc imputable à l’élève, qui faisait preuve déjà de son génie précoce, plutôt qu’au maître, qui était considéré par Vasari comme un infâme barbouilleur. Si la participation de Raphaël n’est absolument pas documentée (Vasari se vantait de posséder les dessins de Raphaël qui sont de toute évidence une copie), cette rumeur semble avoir eu la peau dure assez longtemps pour que le Président des Brosses, lors de son passage à Sienne en 1739, la reprenne dans ses Lettres d’Italie. Toutefois, il se démarque sur certains points de Vasari qui reprochait notamment à Pinturrichio d’avoir employé dans ses fresques « des rehauts d’or pour plaire aux mauvais connaisseurs », ce qui, disait-il, « est la dernière vulgarité en peinture ». Là où ou l’auteur des Vies ne voyait que bling-bling et mauvais goût, le président des Brosses y voit à l’inverse l’expression d’un art plutôt efficace : « le peintre a damasquiné les habillements de ses figures d’or en relief, ce qui ne se fait jamais, et qui néanmoins a produit dans cet endroit un assez bon effet. »

À l’instar de la cathédrale, qui accumule chef-d’œuvre sur chef-d’œuvre, les églises de Sienne contiennent de vrais trésors. On s’inclinera devant des fresques de Lorenzetti conservées dans la chiesa San Francesco, la Sainte Conversation du Pérugin qui se trouve dans la chiesa San Agostino, Le Couronnement de la Vierge de Bernardino Fungai et lAnnonciation de Francesco Vanni, à Santa Maria dei Servi, une superbe basilique qui se situe à l’extrémité de la ville. Le cloître, comme celui de San Francesco, accueille maintenant les étudiants de l’Université et il ne faut surtout pas hésiter à se faufiler dans les couloirs et de regarder par les fenêtres si l’ont veut avoir une vue imprenable sur la basilique, la ville et la campagne.

Vous ne pouvez pas savoir combien la panne de mon appareil photo m’aura rendu amer. Elle est survenue le mercredi, dans la cathédrale, alors qu’il me restait encore quatre jours à passer à Sienne, et deux derniers à Lucques, là où devait prendre fin mon voyage. Je trouvais cela fondamentalement injuste, je n’arrivais à me raisonner et je n’avais pas non plus envie de faire des dessins, comme on me l’avait suggéré ! J’avais tour à tour envie d’être ministre, pour légiférer contre l’obsolescence programmée, bandit, pour dépouiller un de ces milliers de touristes qui photographiait dans la cathédrale n’importe quoi n’importe comment. Alors, si je ne pourrai donc jamais vous montrer la chaire de Nicola Pisano, le pavement de Beccafumi, les deux statues de Michel Ange, la chapelle saint Jean-Baptiste, Le Baptême du Christ du Titien, qui était hébergé provisoirement dans la crypte, ni aucun des autres trésors dispersés dans le Musée de l’Œuvre ou à la Pinacothèque (je pense au Saint Michel chassant les anges rebelles de Beccafumi), sachez quand même que j’ai pu sauver l’essentiel, à savoir la Piazza del Campo qui est au cœur de la ville et qui rythme les mouvements de la cité.

Située à la jonction des trois collines de la ville, cette place se déploie comme un éventail, tout autour duquel se dresse le Palazzo pubblico, avec sa tour, sa façade en briques et en marbre blanc, ainsi que d’élégantes maisons crénelées pourvues de moult fenêtres à baies géminées. On y passe et y repasse tous les jours. On a l’impression, en voyant ça, de vivre un rêve enchanté et l’on se demande bien à quelle source l’imagination des architectes allait puiser pour y déployer un tel faste visuel ! Toutefois, c’est de la terrasse du Musée de l’Œuvre, que la vue est la plus belle.

Époustouflant, n’est-ce pas? (Ndlr : La photo a été prise avec l’iPad de mon mari). Mais la vue est plus belle encore le soir, quand les rayons du soleil projettent sur la brique rousse de la ville une belle lumière dorée. De l’autre côté de la terrasse, le spectateur se retrouve face au Duomo, à la hauteur de la coupole.

Il peut voir cette alternance de bandes noires et blanches qui fait un très joli coup d’œil.

Je finis cet article par où il aurait dû commencer : la gastronomie siennoise. Si l’heure n’était pas forcément propice à la soupe de lentille au faisan (zuppa di lenticchie col fagiano) ou à la soupe de grenouilles (zuppa di rane), deux plats typiquement siennois, il m’aura heureusement été permis de goûter à la charcuterie de campagne (prosciutto toscano et finocchiona), ainsi qu’aux magnifiques cèpes fraîchement cueillis dans le Val di Chiana. Le marché qui a lieu tous les mercredis, derrière la piazza Gramsci, fournit une occasion de goûter à la porchetta, qu’on aura tôt fait d’accompagner un morceau de pizza bianca acheté au Consorzio Agrario di Siena (via Pianigiani, 9) dont la boutique a ouvert il y a seulement deux mois ! 

Parmi les fleurons de la pâtisserie siennoise, deux choses encore à retenir : les ricciarelli, sublimes macarons parfumés à l’amande amère, saupoudrés de sucre glace, et le panforte, qui peut-être bianco ou negro, selon les différents agrumes et fruits secs qui entrent dans sa composition : oranges amères, figues, miel et autres merveilles ! C’est bien sûr chez Bini (via Stalloreggi, 91-93) qu’il faut faire main basse sur tous ces trésors, aucune autre maison ne peut rivaliser avec cette pasticceria qui, c’est tout un symbole, a trouvé refuge depuis 1944 dans l’ancienne maison de Duccio, là où le peintre avait réalisé La Maesta. Dès qu’on entre dans la boutique, un délicieux parfum de beurre et d’amande flotte dans les airs et agit comme un puissant filtre qui vous oblige à tout vouloir goûter. On fait ici l’expérience de ses propres limites, non pas celles de son estomac, qui n’en connaît à proprement parler aucune, ni celle de son porte monnaie, puisque vous pourrez faire des festins pour quelques menus centimes, mais celles de son équipage. Comment faire pour ramener en effet toutes les boîtes de biscuits qu’on a achetées ? Voilà ce que c’est que d’avoir les yeux plus gros que la valise : on se voit contraint, le jour du départ, de jeter slips, chaussettes et même chaussures pour caser tous les panforte qu’on a décidé de rapatrier chez soi !