L’Italie n’a pas séduit que des écrivains ou des artistes,
elle a aussi attiré de nombreux fidèles, des moines, des prêtres, des abbés,
mais aussi des pénitents et des missionnaires, qui s’enthousiasmaient pour chacun de
ses lieux déclarés sacrés. Jusqu’au XVIIIe siècle, en effet, l’Église romaine tâchait de
convaincre les fidèles qu’ils devaient effectuer au moins une fois dans leur vie
un pèlerinage en Italie s’ils voulaient être considérés comme de véritables et
authentiques chrétiens. « Il faut aller à Rome ou se résoudre de ne
jamais aller en paradis », notait avec malice le prêtre réformé Gabriel
d’Emilliane. Trois lieux majeurs retenaient donc l’attention des pèlerins :
Rome, bien sûr, la capitale de la chrétienté, et plus précisément sa célèbre
basilique Saint-Pierre, construite sur l’emplacement du tombeau du premier chef
de l’Église chrétienne ; mais aussi Padoue en Vénétie, où la relique de
Saint-Antoine conservée dans une des chapelles de la basilique faisait l’objet
d’un culte important ; et enfin la petite ville de Lorette où, selon la
tradition catholique, la maison natale de Jésus et Marie avait été miraculeusement
arrachée de terre sainte et transportée par des anges dans les Marches
italiennes. D’autres lieux de pèlerinage existaient bien sûr, comme Assise, qui
conservait la dépouille de saint François ou la basilique de Bari dans les
Pouilles, qui abritait les reliques de saint Nicolas, mais aucune de ces villes
n’égalait en prestige les trois premières.
En 1691, Gabriel d’Emilliane, qui a voyagé pendant sept ans
en Italie et exercé divers emplois dans les monastères de ce pays, est de
retour à Londres où il fait paraître anonymement un pamphlet antipapiste qui
connaîtra un très vif succès : The
Frauds of Romish Monks and Priests. Deux ans plus tard, en 1693, l’ouvrage
est traduit en français (certainement par l’auteur lui-même) sous le
titre : Histoire des tromperies des
prêtres et des moines de l’Église romaine. En 1694, paraît une seconde
édition, qui comporte un complément de titre : où l’on découvre les artifices dont ils se servent pour tenir les
peuples dans l’erreur et l’abus qu’ils font des choses de la religion. Cet
ouvrage, qui décrit minutieusement les différentes églises et couvents d’Italie,
est précédé d’un avertissement au lecteur qui nous renseigne sur la trajectoire
religieuse de son auteur : « Ayant été prêtre séculier dans l’Église
romaine, et ayant fait dans mes ouvrages, particulièrement dans celui d’Italie,
plusieurs remarques assez curieuses sur la manière de vivre et les intrigues
détestables des prêtres et des moines de cette même communion qui ne pouvaient
pas si facilement venir à la connaissance des autres, j’ai cru les devoir
donner au public. » Ancien catholique converti au protestantisme,
Gabriel d’Emilliane se présente comme un témoin exemplaire. Il a assisté à de
nombreux offices, vu les manifestations de piété qui s’attachaient à l’exercice
du culte de la religion et examiné de près la conduite des prêtres qu’il entend
en effet dénoncer. Son voyage se décline en huit lettres, qui traitent chacune
d’un thème bien particulier : le culte des reliques, l’esprit de vengeance du
clergé de Rome, le manque d’hospitalité des abbés, l’organisation des
pèlerinages, les fêtes en Italie, le déplorable abus de la prédication des
prêtres, les processions et, enfin, la corruption de l’Église. Contrairement à
ce qu’on pourrait penser, il ne s’agit aucunement d’un livre de théologie, mais
bien d’une relation de voyage. Son auteur vise moins à discuter des questions doctrinales
qu’à nous éclairer sur les mœurs du personnel ecclésiastique et à nous montrer
comment celui-ci utilisait les notions de l’Enfer et du Purgatoire pour faire
peur aux fidèles et exercer sur leur esprit une pression insupportable.
Sur bien des points évoqués, ce livre n’a pas pris une
ride : l’Italie demeure toujours la banque centrale du catholicisme mondial,
l’engouement pour les sources sacrées de ce pays n’a jamais fléchi et le
brigandage continue de s’exercer sur les voyageurs. C’est en effet quand il
décrit les conditions de son voyage et l’escroquerie généralisée dont il est
victime que notre auteur est le plus percutant. On ne soupçonne pas à quel
point la route jusqu’à Rome était semée d’embûches et combien elle s’apparentait
pour les fidèles à un véritable chemin de croix ! Ces pauvres malheureux,
qui avaient tant de fautes à expier, tant de péchés à laver, devaient d’abord
s’en remettre à des guides qui les dépouillaient sans merci en leur noircissant
le tableau des dangers qui les attendaient dans la montagne : « Tous
ces guides-là étaient des coquins qui s’efforçaient d’épouvanter les passants
pour gagner avec eux quelques pièces d’argent » (I, 125). Ils arrivaient
ensuite dans des villes où ils étaient implacablement rançonnés par des
aubergistes sans vergogne qui mettaient tout leur talent à les caser dans d’infâmes
logis. Toutefois, comme il se rencontrait parmi les pèlerins des gens de toute
conditions, ceux qui n’avaient pas toujours les moyens de séjourner dans des
hôtelleries hors de prix avaient recours à d’autres solutions d’hébergement. Ils
tentaient alors leur chance dans les hospices qui étaient censés accueillir les
plus impécunieux. Emilliane, qui a fréquenté à plusieurs reprises ces
établissements, remarque combien en quelques siècles les règles de la charité
se sont dégradées puisque les étrangers se trouvent refoulés : « Ils
n’y reçoivent plus que les prêtres et les moines qui y passent et ne donnent
qu’un pain d’une demie livre et une pinte de vin aux autres passants à la
porte. Encore faut-il produire beaucoup de passeports et lettres faute de quoi
[on] est en grand danger de n’y point être reçu. » (I, 132).
On le
voit, les pèlerins devaient passer par les fourches caudines d’une
administration véritablement tatillonne s’ils voulaient trouver asile au sein
de ces hospices. Mais une fois admis, on s’employait à leur rendre la vie
épouvantable. C’était à dessein que les moines évitaient par exemple de sonner
les cloches pour ne pas rameuter trop de monde dans les réfectoires. Ces
hospices n’avaient en effet rien à offrir, pas plus le couvert que le gîte :
« C’est une chose infâme de voir comment on les fait coucher. Il y a
environ 20 ou 30 lits dans une grande chambre et on les met deux à deux ou
trois à trois dans un même lit. On les fait dépouiller tout nus dans une autre
chambre avant que d’entrer dans celle-ci. Les lits sont tous pourris, plein de
vermine et sans draps dans plusieurs endroits. » (I, 137) Le vice
poussait parfois les moines jusqu’à mettre au travail forcé les pèlerins et à
tout faire pour les empêcher de revenir frapper à leur porte. Et si cela ne
suffisait pas, ils n’hésitaient pas alors à faire appel à des vagabonds ou des
débauchés « parce que par leur présence ils dégoûtaient les autres d’y venir. »
(I, 152) Emilliane croit voir l’explication de cette absence d’hospitalité dans
la rapacité des moines qui préfèrent concentrer en leurs mains toutes les
richesses de leurs bienfaiteurs et de leurs bienfaitrices plutôt que de les
redistribuer aux plus nécessiteux. Il s’indigne que les « legs
pieux que quelques dames de qualité ont déposé dans leur testaments »
(I, 143) soient si scandaleusement détournés à leur unique profit et c’est en
effet après avoir observé le mobilier flamboyant des monastères et les
carrosses rutilants de tous ces grands aumôniers, grands administrateurs et
autres grands prieurs des hôpitaux que notre voyageur a pris conscience du
degré de la corruption du clergé.
Mais il n’avait pas encore tout vu et le pèlerinage dans les
Marches allait lui révéler bien d’autres abus. Dans la quatrième lettre, qui porte
sur le voyage à Lorette, il ne déplore pas seulement la présence des marchands
du temple qui pullulent aux abords de la Santa
casa ou les sommes d’argent considérables extorquées aux fidèles ; il
s’indigne aussi de l’esprit de récréation,
comme il l’appelle, qui souffle sur les troupes. En effet, rien ne l’afflige tant
que de voir ces hommes de la Compagnie de Notre-Dame de la Vie de Bologne
richement parés qui ne songent qu’à batifoler : « Les
pèlerins que je vis arriver à Fano étaient tous revêtus d’une même couleur et
avaient déjà couru une poste ce matin-là sur leurs ânes. Leurs vestes étaient
neuves et d’un lin extrêmement fin. Comme ce n’était pas apparemment un esprit
de pénitence qui les leur avait fait prendre, ils n’avaient pas manqué de les
retrousser en plusieurs endroits assez haut pour faire entrevoir leurs beaux
habits de brocard, d’or et de soie qu’ils avaient par-dessous. »
(I, 206). Et il n’est pas dupe du manège qui se trame, lorsqu’il aperçoit
derrière ce cortège singulier une calèche pleine de dames : « C’était
des pèlerines qui étaient parties de Bologne dans le même dessein et qui
étaient toutes parentes ou amies de ces messieurs. Elles étaient superbement
habillées, et même avec une lascivité indigne de personnages qui vont par
dévotion en pèlerinage » (I, 208). Notre voyageur s’arrange toutefois
pour résider dans le même hôtel que ces coquins et avoir l’honneur de partager
leur table. Mais comme Emilliane n’est pas un censeur impitoyable, il se laisse
prendre au jeu et concède que les Italiens ont « l’esprit extrêmement agréable et
inventif » (I, 211). Aussi a-t-il bien rigolé et jamais ne vit-il
compagnie aussi bien divertie !
La route de Fano à Lorette ne désemplissait pas de ces
sortes de pèlerins fort dévots, presque toujours accompagnés de pèlerines, qui
faisaient bonne chère dans toutes les hôtelleries. Gabriel d’Emilliane a bien compris
le véritable motif qui guidait la volonté des pèlerins et saisi l’esprit
carnavalesque animait leurs membres. Le pèlerinage n’était pas en effet qu’une
affaire d’hommes, les femmes prenaient aussi toute leur part à ces voyages :
« Les Italiennes se servent de mille intrigues et inventions pour obliger
leurs pères et mères, ou leur mari, de les faire aller en pèlerinage. Il n’y a
point de vœu qu’elles fassent plus volontiers. Elles emploient surtout
l’autorité de leurs confesseurs pour leur donner à entendre que c’est la
volonté de Dieu qu’elles y aillent. Tout le voyage se passe en bouffonneries et
toutes les plaisantes aventures qu’elles y ont eues leur servent ensuite
l’hiver auprès du feu d’un agréable divertissement.» (I, 215) Gabriel d’Emilliane ne manque pas de relever que ces
« bouffonneries » s’accomplissaient presque toujours avec la
complicité de l’Église et que l’institution ecclésiastique avait tout intérêt à
encourager ces voyages. Il existait en effet une circularité parfaite entre
l’afflux des pèlerins et l’afflux des richesses et Lorette, tout comme Rome,
étaient à cet égard des villes très florissantes. « Les papes voyant combien ce grand
concours augmentait leurs revenus et rendait leur ville riche et opulente,
trouvèrent le moyen d’obliger les confesseurs d’enjoindre pour l’expiation des
plus gros péchés, comme le rapt, l’inceste et le meurtre, d’en faire le voyage.
De sorte qu’il n’y avait point de rémission pour ces sortes de péchés sans
aller à Rome. » (I, 129)
Arrivé à Rome, et y séjournant de Noël à Pâques, notre
intrépide voyageur s’étonne ensuite de l’importance des fêtes religieuses. Il
distingue les « fêtes universelles », c’est-à-dire celles qui sont
observées dans tous les pays catholiques et qui rythment le calendrier
liturgique, et les « fêtes particulières », qui se déroulent dans certaines
provinces, villes, paroisses ou chapelles. De sorte que, « comme
il y a dans Rome un nombre prodigieux d’églises et de chapelles, c’est tous les
jours fête dans plusieurs endroits de la ville » (II, 4). Il est
intéressant de noter qu’à cette époque-là, on ne concevait pas la célébration
de la messe sans un accompagnement musical : les meilleurs musiciens
étaient sollicités, et pas seulement ceux de Rome. Emilliane ne se trompe pas
quand il note que « les Italiens aiment par-dessus toute autre
nation les concerts » (II, 8) et il a raison d’insister dans
chacune de ses lettres sur la duplicité des prêtres qui sont toujours prompts à
condamner avec solennité le théâtre, mais qui n’en recherchent pas moins avec avidité
tous les plaisirs associés. Il souligne ainsi le lustre des églises romaines,
la pompe et la majesté des grandes messes qui y sont célébrées et relève maints
détails qui confirment l’efficacité du décorum religieux : les coussins de
velours violets, les croix de diamants, les prie-Dieu capitonnés, les tapis
bordés de franges d’or, les fauteuils très richement parés, les autels coiffés
par de superbes dais. Il faut dire que tout le monde y trouvait là son
compte : autant l’abbé qui avait la gloire de paraître en pontife que les
fidèles qui se formaient une image du paradis et des splendeurs célestes qu’on
leur promettait ! Tout au long de son séjour romain, Emilliane a eu
maintes occasions de vérifier qu’il n’y avait pas de plaisir plus couru que celui
d’aller à l’église : « c’est là que se donnent les rendez-vous,
qu’on fait courir secrètement les billets, qu’on fait l’amour avec les yeux
(…) ; en un mot que l’on conclut tous les marchés infâmes. » (II, 17). Si on savait en effet
que l’Église louait à certains seigneurs le droit d’assister à des offices et
qu’à l’intérieur des chapelles se formaient parfois des alliances entre grandes
familles, on ignorait en revanche qu’après la messe, des festins pouvaient
s’engager derrière les autels. C’était du moins la tradition dans une abbaye
proche de Bologne où d’Emilliane enseignait les humanités : « L’office
des vêpres finit à six heures du soir, après quoi l’abbé et les officiers
s’étant déshabillés, ils allèrent dans la sacristie, où il y avait de grandes
tables dressées, chargées de confitures sèches et liquides, de langues de bœuf,
de saucissons de Bologne et de pâtisseries fines. On fit entrer toutes les
dames et les messieurs de qualité qui étaient dans l’église. »
(II, 27)
Ce traité antipapiste ne serait pas complet si ne s’y
ajoutait enfin une critique en bonne et due forme des indulgences et des moyens
que l’Église Romaine met « pour attraper de l’argent » (II, 41).
D’Emilliane égratigne au passage les confréries religieuses qui, sous prétexte
de rendre un culte à la Vierge ou à quelque saint que ce soit, s’ingénient
surtout à récolter de prodigieuses sommes d’argent. Toute cette pompe qu’il a
vue à Rome et dans les différentes églises d’Italie n’aurait jamais pu s’étaler
sans le concours financier des fidèles que les prêtres rançonnaient en brandissant
la menace des supplices post-mortem. D’Emilliane, qui était un pragmaticien de
la première heure, avait bien compris l’usage que les prêtres faisaient d’une
notion comme l’Enfer ou le Purgatoire : « j’avais entendu l’effroyable
discours que lui fit ce dominicain qui prenait occasion de la faiblesse de la
maladie d’un honnête homme pour lui imprimer dans l’esprit des frayeurs
paniques, car il disait des choses si épouvantables qu’à l’entendre parler, si
cet honnête homme-là n’eut donné son consentement pour être écrit dans la
confrérie, et un écu au bout, c’était fait de lui et il aurait été damné à tous
les diables. » (II, 56). D’Emilliane n’a jamais été plus lucide
aussi quand il écrit qu’en Italie, « ce sont les morts qui font vivre les
vivants » : c’est en effet pour soulager les âmes qui sont censées
brûler dans le feu du Purgatoire que les prêtres sollicitent l’argent des
fidèles. De même, notre voyageur montre bien comment l’Église s’y prend pour
capter des héritages et empêcher la dévolution des biens à l’intérieur des
familles : « Les pères jésuites qui savent beaucoup mieux
combien il y a de veuves dans Rome que de chapitres dans la Bible, avaient mis
celle-ci sur leur rôle et lui faisaient fort la cour pour avoir son bien. »
(II, 59). Il montre alors que loin de défendre les valeurs familiales,
l’institution ecclésiastique a toujours propagé la haine dans les
familles : « Ils lui représentèrent que c’était la plus
grande folie du monde que de donner à des parents qui ordinairement étaient des
ingrats. » (II, 60)
Toutefois, ce n’est pas parce que notre auteur a pour
objectif de « dessiller les yeux des papistes » qu’il se trouve
totalement incapable de s’extasier devant la beauté des églises. À peine est-il
arrivé à Turin que ses yeux, en effet, s’illuminent pour la première
fois : « C’est là qu’un commencement de la beauté des églises d’Italie se
présenta à nos yeux. La plupart des paroisses, des monastères et des couvents y
sont très richement bâtis et ornés au-dedans très somptueusement. On y voit que
marbres, porphyres, jaspes, dorures et peintures de tous côtés » (I, 65). Il relève avec un soin
maniaque toutes les richesses qui s’y accumulent et il est piquant de voir
comment les fresques qui décorent en nombre presque infini les églises sont
loin de le laisser insensible. À Rome, par exemple, sa curiosité est piquée par
la magnifique chiesa Santa Maria della Pace que Pierre de Cortone a bâtie à
proximité de la Piazza Navona : « Le portail, qui d’ailleurs est
d’une superbe structure de marbre blanc était magnifiquement paré avec de beaux
tableaux et plusieurs figures faites avec de petits voiles de soie, de la façon
de Bologne. » (II, 5) On s’imagine toujours les protestants comme
des iconophobes, prêts à détourner leur regard d’une Madone ou d’une sainte
quelconque ou comme des pisse-froid insensibles au luxe. Ce n’était pas du tout le cas d’Emilliane qui pouvait contempler
la beauté des édifices romains, napolitains, vénitiens et toutes les peintures
qui s’y entassaient : « Les plus fameux architectes n’y ont-ils pas
épuisé tout leur art pour en former les dessins, les plus renommés peintres
leurs couleurs pour en historier toutes les murailles et les plus subtils
doreurs leur plus fin or pour en rendre les voûtes éclatantes et
lumineuses ? » (I, 198). La dénonciation du culte des
reliques et des images saintes n’excluait pas chez lui l’étonnement, voire
l’admiration. C’est d’ailleurs ce qui rend son récit si intéressant car ce voyageur
était tout le contraire d’un homme sectaire : il savait faire la part des
choses et ne répugnait pas à voir des images saintes si on se mettait en peine
de lui en exhiber. En revanche, chaque fois que l’occasion s’en présentait, il
se servait de sa raison pour chercher la vérité et expliquer les mystères qui
s’y trouvaient associés. Quand il visite la cathédrale de Turin, il manifeste
quelques réserves devant le Saint Suaire. Comment l’Église peut-elle en effet
soutenir qu’il s’agit du linceul du Christ alors qu’à Besançon, il en existe un
autre qui présente également l’empreinte d’un homme supplicié ? (Ndlr : À l’époque, l’Église assurait
que le saint Suaire de Besançon était authentique et ce n’est qu’à la
Révolution française qu’il a été jeté au feu). Il révoque en doute ensuite le
miracle de l’Annonciade en l’église Santissima Annunziata de Florence où un
peintre qui avait reçu la commande d’une Annonciation
avait prétendu que le visage de Marie avait été achevé par des anges
pendant son sommeil : « Il se peut faire que le peintre, pour parler
de lui et se mettre en crédit d’un homme de bien ait débité une telle menterie »
(I, 160). Puis, après avoir examiné de près la fresque miraculeuse, le voilà
qui déclare : « Il fallait que cet ange qui l’avait peinte fût
un gros lourdaud d’avoir tiré des traits si grossiers » (I, 162). Lorsqu’il
arrive à Assise, on l’entraîne devant les fresques qui représentent
Saint-François recevant les stigmates : « Je trouve cette prétendue
apparition de Jésus-Christ en séraphin avec des ailes extrêmement impropre,
pour ne pas dire ridicule » (I, 190). Mais c’est devant la Santa Casa de Lorette qu’il fait preuve
de la plus pénétrante réflexion. Les chrétiens prétendaient en effet que la
maison de Marie avait été transportée par des anges de Nazareth, où elle se
trouvait à l’origine, jusqu’en Italie, parce que la Vierge ne voulait pas la
laisser entre les mains des musulmans qui s’étaient rendus maître de la
Palestine. On dit qu’elle fut placée alors dans un champ près de Recanati qui
appartenait à deux frères, mais comme ceux-ci en vinrent à se disputer, la
Vierge ordonna que la maison soit de nouveau transportée dans le champ d’une
pauvre veuve appelée Lorette. Gabriel d’Emilliane : « Si la
sainte Vierge l’ôta aux deux frères de Recanati parce qu’ils étaient en
querelle l’un contre l’autre, je m’étonne comme elle la laisse présentement au
milieu d’un amas de vauriens et de filous qui s’y sont établis et qui sont
presque tous des vendeurs de chapelets et de médailles. » (I, 222)
Il y aurait bien d’autres aspects à évoquer, mais le format
de ce post m’empêche d’aller plus loin. Disons pour conclure qu’il est
difficile d’imaginer qu’Emilliane n’ait pas pris un réel plaisir dans l’entreprise
de démolition dans laquelle il s’était engagé. On ne reste pas sept ans
en compagnie d’hommes qu’on abhorre. Il était sincèrement
pénétré par la beauté de ce pays qui devait certainement le dédommager de tous
les scandales qu’il observait jour après jour. « Pour vous dire sincèrement mon
sentiment, je ne vois rien dans toute l’Italie qui mérite que l’on se mette en
si grands frais, si ce n’est pour voir les belles villes et les beaux ouvrages
que la nature et l’art y ont produits. Mais en ce cas, c’est la curiosité et
non la dévotion qui porte les gens à en entreprendre le voyage. »
(I, 154-155) Comme Gabriel d’Emilliane, on peut de nos jours être épouvanté par
la corruption qui gangrène les affaires publiques et la pente qu’a pris ce pays
après des années de berlusconisme, mais on trouvera encore pour de nombreux
siècles de belles villes, de beaux édifices et de belles églises qui
chatouilleront toujours notre curiosité !
Photos : 1. Rome, église Sant’Andrea delle Frate. Statue de sainte Rita. 2. Chartreuse de Pavie. Le grand cloître. 3. Urbino, vue du jardin botanique. 4. Saint-Pierre de Rome. 5. Milan. Portail du Duomo. 6. Milan. Intérieur du Duomo. 7. Pise. Église San Francesco. 8. Brescia, Église Sant’Agata. 9. Ruelle de San Gimignano.



après avoir lu avec grand intérêt ton article, j'ai voulu télécharger le livre pour le lire à mon tour mais, déception, je n'ai trouvé que la version espagnole du même thème !! le tout étant l’œuvre d'un certain Antonio Gavin ?? ancien prêtre devenu ministre anglican... pas à proprement parler protestant donc. Il semble (voir cet article qu'un certain Quérard ait semé le trouble en assimilant, à tort, les deux auteurs et én prétendant que Gabriel Emillianne soit Gavin.
RépondreSupprimerBizarre que google books n'ait pas publié le bouquin dont tu parles, mais cela ne saurait tarder !!!
Chère Michelaise, tu peux le télécharger et l'imprimer - c'est ce que j'ai fait - en allant sur Gallica où l'édition de 1694 est disponible. Mais en effet, Quérard, qui est le pape de la bibliographie et qui a dénoncé bien des supercheries littéraires, s'est totalement trompé quand il a cru identifier derrière Emilliane le prêtre Antonio Gavin avec lequel il n'a pourtant rien à voir comme l'indique cet article de Robert Netz que j'ai lu avec beaucoup d'intérêt et vers lequel tu renvoies peut-être (mais le lien n'est pas actif) : http://www.livres17.ch/pages/encadres/cad_polem2_gavin.htm
RépondreSupprimerL'Histoire des tromperies des prêtres d'Italie est un texte plein d'humour, je t'en recommande évidemment la lecture, c'est absolument passionnant!
Il a bien de la plume votre apostat devenu parpaillot et vous bien de la curiosité pour nous le faire découvrir. Se méfier de la sagesse populaire qui voudrait qu’on finisse par exécrer ce qu’on a parfois trop aimé ! Penser aussi que sans tout ce qu’il dénonce, nous n’aurions sans doute pas autant de plaisir à visiter les villes italiennes (couvent San Marco de Florence … par exemple). La richesse de l’Église de cette époque, fait notre agrément culturel contemporain. À ce propos : une question. Vous permettez ? Ligne 54 vous parlez des : ...plus pécunieux. Pécunieux ou impécunieux ? Parce que chez nous… en lyonaisie (sic) lorsqu’on a des pécuniaux… c’est qu’on a mis de l’argent de côté pour en avoir devant soi. Mais basta. L’Église et la religion étant passées sous les fourches du rationalisme… on en finit par avoir des chaises en plastique thermoformé dans les rues de San Giminiano. C’est ça le progrès culturel !
RépondreSupprimerVous voyez… on vous lit… et petit aparté : vos histoires précédentes de Montaigne m’ont fait acheter « Les Essais » dans la version modernisée d’André Lanly… Grâces lui soient rendues. Je peux enfin me sentir moins ridicule en voyant apparaitre des citations grecques ou latines que je n’entends point suivies immédiatement de leur traduction. Là, j’ai enfin plaisir à le lire… peut-être l’âge aidant aussi.
On vous souhaite une bonne journée, parce que, si c’est comme sous nos cieux… vent et pluie propices à la lecture studieuse.
Michel de Lyon
Cher Michel, merci pour votre oeil de lynx et votre lecture au laser, l'erreur est maintenant corrigée! S'il existe bien des différences sémantiques qui sont imputables à des variations régionales, comme "taciturne" qui veut dire "enjoué" dans le Nord de la France, je vous confirme que pécunieux ne veut pas dire misérable et que, de ce point de vue-là, Lyon et Paris même combat! Vous me donneriez presque envie de parsemer mes prochains posts d'erreurs factuelles pour vous chatouiller la main et le commentaire! Je suis ravi en tout cas de votre achat et du grand seigneur des Lettres qui vous accompagne dorénavant. Au point d'en être jaloux! Bonne nuit à vous!
RépondreSupprimerMichel, en lisant votre commentaire, et vous "entendant" citer San Marco, il me vient à l'idée, particulièrement à propos de San Marco à Florence, que certains catholiques ont été, aussi, sincères dans leur foi, respectables dans leurs convictions et magnifiques dans leur engagement ! Les critiques contre l'église catholique sont nécessaires mais elles ne doivent pas faire oublier la ferveur et la richesse de vie de "vrais" engagés !!
RépondreSupprimerTout doux, GF, moi je ne veux pas d'interro pour vérifier si on a bien lu !!! car l'art de la correction est difficile, ma correctrice Siu me signale parfois des erreurs manifestes que je mets 5 minutes à détecter tant l'oeil anticipe et corrige de lui-même !!
Où trouvez-vous Michelaise dans mon commentaire le moindre indice de dénigrement de ma part ou de mépris pour ceux qui pratiquent une religion ? J’ai fait référence à San Marco de Florence pour l’avoir visité et pour avoir essayé de lire le livre que Georges Didi-Huberman à consacré à Fra Angelico dont on peut admirer les fresques. Je ne vois pas un mot de critique négative envers les pratiquants dans mon texte. Simplement, je souligne le fait qu’un individu pratiquant une religion et en ayant été ministre du culte en tant que prêtre séculier devait avoir un épiderme plutôt sensible pour avoir décidé d’apostasier, de passer à la religion protestante et ensuite de dénigrer des pratiques situées en Italie ! Je considère également que ne prendre pour exemple que l’église italienne alors qu’en France on peut imaginer ce qu’était la religion des petits et quand on pense à celle que pratiquaient les Grands (et leurs divers accommodements) en plein siècle de Louis XIV, n’est pas un signe de la plus grande stabilité théologique ni de a plus grande clairvoyance à l’égard de ses contemporains . En outre, je prends la précaution de toujours rédiger sur Word avant de copier/coller sur Blogger, de façon à pouvoir posément modérer mon expression (et à en garder une trace). Et une fois collé, je relis à nouveau (en aperçu avant validation) pour être sûr de ne point prêter à polémique dans une expression publique. Si vous voulez réellement me tancer ou m’agonir d’injures je vous autorise à demander à GF mon adresse mail pour le faire.
RépondreSupprimerMichel de Lyon
En vous lisant, je me dis "joli sermon" toujours à rechercher une amélioration d'une façon fine et efficace
RépondreSupprimerLe miroir que le temps nous tend... l'ailleurs chronologique...vous savez nous l'offrir ... comme un bouquet de douces et piquantes saveurs ...
À la question du titre, la protestante que je suis répond "oui", sans hésiter.
RépondreSupprimerMerci en tout cas GF de m'avoir fait connaître cet ouvrage (pas encore téléchargé, mais cela ne saurait tarder).
Le Traité des reliques de Calvin date de 1543, mais il faut préciser que la dénonciation des fausses reliques comme la méfiance envers un certain type de dévotion n'ont pas attendu les Réformateurs : Guibert de Nogent au 12e s. déjà (édité au 17e seulement) et le courant spirituel de la devotio moderna de Thomas à Kempis, puis Erasme.
Le petit livre de Calvin (qui n'y va pas, si j'ose dire, de main morte) semble avoir été conçu comme "antidote" aux guides de poche pour pèlerins (qui présentaient aux touristes pieux renseignements pratiques et liste des reliques figurant dans les églises à visiter). Dans son introduction, Olivier Millet précise que pour Rome "on a pu dénombrer 127 éditions de tels guides, de 1475 à 1600".
Heureusement que sur les messages de Michel de Lyon sa photo ne figure pas non plus, sinon personne ne me croirait quand je dis que je ne suis pas iconophobe …
RépondreSupprimerUn petit mot pour Michelaise : toute parpaillote que je suis (avant c'était plus drôle je pouvais déclarer fièrement que j'étais [de la] RPR) je n'en ai pas moins mis un cierge devant la tombe du Beato Angelico lorsque j'ai visité la basilique Santa Maria sopra Minerva à Rome.
Moi j'ai mieux, on ne trouvera pas plus athée que moi et pourtant je ne peux pas passer devant une église pour y allumer un cierge et y ouvrir la Bible à la première page du Cantique des Cantiques. A Venise, j'ai pas fini, moi...
RépondreSupprimerEuh, je voulais dire "devant une église sans y allumer un cierge...
RépondreSupprimerMichel, je pense effectivement qu'il y a malentendu et que rien dans votre prose n'indiquait que vous brocardiez la religion catholique.
RépondreSupprimerD'ailleurs, j'en profite pour préciser qu'il n'a jamais été question ici de dénigrer la religion catholique et les catholiques eux-mêmes, mais juste de faire connaître le point de vue d'un prêtre réformé qui est incapable de vomir le catholicisme dans son intégralité. Et ce que j'aime particulièrement, ce sont justement ces distorsions entre la théorie et la pratique, chez les protestants comme chez les catholiques d'ailleurs. C'est ce que je voulais suggérer avec mon titre et la réponse était pour moi clairement : OUI!
Je remercie infiniment mes lectrices protestantes d'avoir répondu, soit par mail, soit dans les commentaires, à la question ici posée. Marie, vous me donnez envie de lire le Traité des reliques de Calvin et votre témoignage à propos du Beato fournit un superbe écho au texte d'Emilliane !
Tout comme je remercie aussi mes lectrices athées (Dominique) relatant leur expérience dans les églises vénitiennes. Je connais moi aussi des gens athées jusqu'au dernier degré qui seraient bien malheureux si le monde était par exemple amputé des Messes de Mozart et les églises de Venise dépossédées de leurs superbes Cènes tintorettiennes!
J'avoue je passe un temps infini dans les églises de la Serenissime et d'ailleurs et pourtant !
RépondreSupprimerJe note pour la lecture.
Billet très intéressant.
M.17
Les pèlerins de l'art se font autant pigeonner aujourd'hui que ne l'ont été les pèlerins catholiques de l'époque ! ;)
RépondreSupprimerMais c'est aussi pour ça qu'on aime l'Italie !^^