lundi 30 avril 2012

Et encore toutes ses dents !

1. En sortant du Jeu de Paume. 2. Pause gâteau avec Benwa. 3. Bruxelles, hôtel Renaissance. 4. Tulipes de Bruxelles. 5. René Jacobs dirige un Orlando de rêve à La Monnaie (prochain article). 6. Façade dun hôtel de Bruxelles. 7. Arras autrefois. 8. Arras maintenant. 9. Merci Jacques Genin.

samedi 21 avril 2012

Avis de tempête !

 1. Paris, Boulevard Richard Lenoir. 2. Adultère pâtissier (joyeux et non honteux) : les Mont-Blanc de Sébastien Gaudard. 3. Paris, Rue des Partants. 4. L’Opéra comme je le vois tous les jours. 5. Boulevard Richard Lenoir, à nouveau. 6. Josua, le plus beau. 7. Message subliminal.

dimanche 15 avril 2012

Peut-on être protestant et aimer l’Italie?

LItalie n’a pas séduit que des écrivains ou des artistes, elle a aussi attiré de nombreux fidèles, des moines, des prêtres, des abbés, mais aussi des pénitents et des missionnaires, qui s’enthousiasmaient pour chacun de ses lieux déclarés sacrés. Jusquau XVIIIe siècle, en effet, l’Église romaine tâchait de convaincre les fidèles qu’ils devaient effectuer au moins une fois dans leur vie un pèlerinage en Italie s’ils voulaient être considérés comme de véritables et authentiques chrétiens. « Il faut aller à Rome ou se résoudre de ne jamais aller en paradis », notait avec malice le prêtre réformé Gabriel d’Emilliane. Trois lieux majeurs retenaient donc l’attention des pèlerins : Rome, bien sûr, la capitale de la chrétienté, et plus précisément sa célèbre basilique Saint-Pierre, construite sur l’emplacement du tombeau du premier chef de l’Église chrétienne ; mais aussi Padoue en Vénétie, où la relique de Saint-Antoine conservée dans une des chapelles de la basilique faisait l’objet d’un culte important ; et enfin la petite ville de Lorette où, selon la tradition catholique, la maison natale de Jésus et Marie avait été miraculeusement arrachée de terre sainte et transportée par des anges dans les Marches italiennes. D’autres lieux de pèlerinage existaient bien sûr, comme Assise, qui conservait la dépouille de saint François ou la basilique de Bari dans les Pouilles, qui abritait les reliques de saint Nicolas, mais aucune de ces villes n’égalait en prestige les trois premières.

En 1691, Gabriel d’Emilliane, qui a voyagé pendant sept ans en Italie et exercé divers emplois dans les monastères de ce pays, est de retour à Londres où il fait paraître anonymement un pamphlet antipapiste qui connaîtra un très vif succès : The Frauds of Romish Monks and Priests. Deux ans plus tard, en 1693, l’ouvrage est traduit en français (certainement par l’auteur lui-même) sous le titre : Histoire des tromperies des prêtres et des moines de l’Église romaine. En 1694, paraît une seconde édition, qui comporte un complément de titre : où l’on découvre les artifices dont ils se servent pour tenir les peuples dans l’erreur et l’abus qu’ils font des choses de la religion. Cet ouvrage, qui décrit minutieusement les différentes églises et couvents d’Italie, est précédé d’un avertissement au lecteur qui nous renseigne sur la trajectoire religieuse de son auteur : « Ayant été prêtre séculier dans l’Église romaine, et ayant fait dans mes ouvrages, particulièrement dans celui d’Italie, plusieurs remarques assez curieuses sur la manière de vivre et les intrigues détestables des prêtres et des moines de cette même communion qui ne pouvaient pas si facilement venir à la connaissance des autres, j’ai cru les devoir donner au public. » Ancien catholique converti au protestantisme, Gabriel d’Emilliane se présente comme un témoin exemplaire. Il a assisté à de nombreux offices, vu les manifestations de piété qui s’attachaient à l’exercice du culte de la religion et examiné de près la conduite des prêtres qu’il entend en effet dénoncer. Son voyage se décline en huit lettres, qui traitent chacune d’un thème bien particulier : le culte des reliques, l’esprit de vengeance du clergé de Rome, le manque d’hospitalité des abbés, l’organisation des pèlerinages, les fêtes en Italie, le déplorable abus de la prédication des prêtres, les processions et, enfin, la corruption de l’Église. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il ne s’agit aucunement d’un livre de théologie, mais bien d’une relation de voyage. Son auteur vise moins à discuter des questions doctrinales qu’à nous éclairer sur les mœurs du personnel ecclésiastique et à nous montrer comment celui-ci utilisait les notions de l’Enfer et du Purgatoire pour faire peur aux fidèles et exercer sur leur esprit une pression insupportable.

Sur bien des points évoqués, ce livre n’a pas pris une ride : l’Italie demeure toujours la banque centrale du catholicisme mondial, l’engouement pour les sources sacrées de ce pays n’a jamais fléchi et le brigandage continue de s’exercer sur les voyageurs. C’est en effet quand il décrit les conditions de son voyage et l’escroquerie généralisée dont il est victime que notre auteur est le plus percutant. On ne soupçonne pas à quel point la route jusqu’à Rome était semée d’embûches et combien elle s’apparentait pour les fidèles à un véritable chemin de croix ! Ces pauvres malheureux, qui avaient tant de fautes à expier, tant de péchés à laver, devaient d’abord s’en remettre à des guides qui les dépouillaient sans merci en leur noircissant le tableau des dangers qui les attendaient dans la montagne : « Tous ces guides-là étaient des coquins qui s’efforçaient d’épouvanter les passants pour gagner avec eux quelques pièces d’argent » (I, 125). Ils arrivaient ensuite dans des villes où ils étaient implacablement rançonnés par des aubergistes sans vergogne qui mettaient tout leur talent à les caser dans d’infâmes logis. Toutefois, comme il se rencontrait parmi les pèlerins des gens de toute conditions, ceux qui n’avaient pas toujours les moyens de séjourner dans des hôtelleries hors de prix avaient recours à d’autres solutions d’hébergement. Ils tentaient alors leur chance dans les hospices qui étaient censés accueillir les plus impécunieux. Emilliane, qui a fréquenté à plusieurs reprises ces établissements, remarque combien en quelques siècles les règles de la charité se sont dégradées puisque les étrangers se trouvent refoulés : « Ils n’y reçoivent plus que les prêtres et les moines qui y passent et ne donnent qu’un pain d’une demie livre et une pinte de vin aux autres passants à la porte. Encore faut-il produire beaucoup de passeports et lettres faute de quoi [on] est en grand danger de n’y point être reçu. » (I, 132). 

On le voit, les pèlerins devaient passer par les fourches caudines d’une administration véritablement tatillonne s’ils voulaient trouver asile au sein de ces hospices. Mais une fois admis, on s’employait à leur rendre la vie épouvantable. C’était à dessein que les moines évitaient par exemple de sonner les cloches pour ne pas rameuter trop de monde dans les réfectoires. Ces hospices n’avaient en effet rien à offrir, pas plus le couvert que le gîte : « C’est une chose infâme de voir comment on les fait coucher. Il y a environ 20 ou 30 lits dans une grande chambre et on les met deux à deux ou trois à trois dans un même lit. On les fait dépouiller tout nus dans une autre chambre avant que d’entrer dans celle-ci. Les lits sont tous pourris, plein de vermine et sans draps dans plusieurs endroits. » (I, 137) Le vice poussait parfois les moines jusqu’à mettre au travail forcé les pèlerins et à tout faire pour les empêcher de revenir frapper à leur porte. Et si cela ne suffisait pas, ils n’hésitaient pas alors à faire appel à des vagabonds ou des débauchés « parce que par leur présence ils dégoûtaient les autres d’y venir. » (I, 152) Emilliane croit voir l’explication de cette absence d’hospitalité dans la rapacité des moines qui préfèrent concentrer en leurs mains toutes les richesses de leurs bienfaiteurs et de leurs bienfaitrices plutôt que de les redistribuer aux plus nécessiteux. Il s’indigne que les « legs pieux que quelques dames de qualité ont déposé dans leur testaments » (I, 143) soient si scandaleusement détournés à leur unique profit et c’est en effet après avoir observé le mobilier flamboyant des monastères et les carrosses rutilants de tous ces grands aumôniers, grands administrateurs et autres grands prieurs des hôpitaux que notre voyageur a pris conscience du degré de la corruption du clergé.

Mais il n’avait pas encore tout vu et le pèlerinage dans les Marches allait lui révéler bien d’autres abus. Dans la quatrième lettre, qui porte sur le voyage à Lorette, il ne déplore pas seulement la présence des marchands du temple qui pullulent aux abords de la Santa casa ou les sommes d’argent considérables extorquées aux fidèles ; il s’indigne aussi de l’esprit de récréation, comme il l’appelle, qui souffle sur les troupes. En effet, rien ne l’afflige tant que de voir ces hommes de la Compagnie de Notre-Dame de la Vie de Bologne richement parés qui ne songent qu’à batifoler : « Les pèlerins que je vis arriver à Fano étaient tous revêtus d’une même couleur et avaient déjà couru une poste ce matin-là sur leurs ânes. Leurs vestes étaient neuves et d’un lin extrêmement fin. Comme ce n’était pas apparemment un esprit de pénitence qui les leur avait fait prendre, ils n’avaient pas manqué de les retrousser en plusieurs endroits assez haut pour faire entrevoir leurs beaux habits de brocard, d’or et de soie qu’ils avaient par-dessous. » (I, 206). Et il n’est pas dupe du manège qui se trame, lorsqu’il aperçoit derrière ce cortège singulier une calèche pleine de dames : « C’était des pèlerines qui étaient parties de Bologne dans le même dessein et qui étaient toutes parentes ou amies de ces messieurs. Elles étaient superbement habillées, et même avec une lascivité indigne de personnages qui vont par dévotion en pèlerinage » (I, 208). Notre voyageur s’arrange toutefois pour résider dans le même hôtel que ces coquins et avoir l’honneur de partager leur table. Mais comme Emilliane n’est pas un censeur impitoyable, il se laisse prendre au jeu et concède que les Italiens ont « l’esprit extrêmement agréable et inventif » (I, 211). Aussi a-t-il bien rigolé et jamais ne vit-il compagnie aussi bien divertie !

La route de Fano à Lorette ne désemplissait pas de ces sortes de pèlerins fort dévots, presque toujours accompagnés de pèlerines, qui faisaient bonne chère dans toutes les hôtelleries. Gabriel d’Emilliane a bien compris le véritable motif qui guidait la volonté des pèlerins et saisi l’esprit carnavalesque animait leurs membres. Le pèlerinage n’était pas en effet qu’une affaire d’hommes, les femmes prenaient aussi toute leur part à ces voyages : « Les Italiennes se servent de mille intrigues et inventions pour obliger leurs pères et mères, ou leur mari, de les faire aller en pèlerinage. Il n’y a point de vœu qu’elles fassent plus volontiers. Elles emploient surtout l’autorité de leurs confesseurs pour leur donner à entendre que c’est la volonté de Dieu qu’elles y aillent. Tout le voyage se passe en bouffonneries et toutes les plaisantes aventures qu’elles y ont eues leur servent ensuite l’hiver auprès du feu d’un agréable divertissement.» (I, 215) Gabriel d’Emilliane ne manque pas de relever que ces « bouffonneries » s’accomplissaient presque toujours avec la complicité de l’Église et que l’institution ecclésiastique avait tout intérêt à encourager ces voyages. Il existait en effet une circularité parfaite entre l’afflux des pèlerins et l’afflux des richesses et Lorette, tout comme Rome, étaient à cet égard des villes très florissantes. « Les papes voyant combien ce grand concours augmentait leurs revenus et rendait leur ville riche et opulente, trouvèrent le moyen d’obliger les confesseurs d’enjoindre pour l’expiation des plus gros péchés, comme le rapt, l’inceste et le meurtre, d’en faire le voyage. De sorte qu’il n’y avait point de rémission pour ces sortes de péchés sans aller à Rome. » (I, 129)

Arrivé à Rome, et y séjournant de Noël à Pâques, notre intrépide voyageur s’étonne ensuite de l’importance des fêtes religieuses. Il distingue les « fêtes universelles », c’est-à-dire celles qui sont observées dans tous les pays catholiques et qui rythment le calendrier liturgique, et les « fêtes particulières », qui se déroulent dans certaines provinces, villes, paroisses ou chapelles. De sorte que, « comme il y a dans Rome un nombre prodigieux d’églises et de chapelles, c’est tous les jours fête dans plusieurs endroits de la ville » (II, 4). Il est intéressant de noter qu’à cette époque-là, on ne concevait pas la célébration de la messe sans un accompagnement musical : les meilleurs musiciens étaient sollicités, et pas seulement ceux de Rome. Emilliane ne se trompe pas quand il note que « les Italiens aiment par-dessus toute autre nation les concerts » (II, 8) et il a raison d’insister dans chacune de ses lettres sur la duplicité des prêtres qui sont toujours prompts à condamner avec solennité le théâtre, mais qui n’en recherchent pas moins avec avidité tous les plaisirs associés. Il souligne ainsi le lustre des églises romaines, la pompe et la majesté des grandes messes qui y sont célébrées et relève maints détails qui confirment l’efficacité du décorum religieux : les coussins de velours violets, les croix de diamants, les prie-Dieu capitonnés, les tapis bordés de franges d’or, les fauteuils très richement parés, les autels coiffés par de superbes dais. Il faut dire que tout le monde y trouvait là son compte : autant l’abbé qui avait la gloire de paraître en pontife que les fidèles qui se formaient une image du paradis et des splendeurs célestes qu’on leur promettait ! Tout au long de son séjour romain, Emilliane a eu maintes occasions de vérifier qu’il n’y avait pas de plaisir plus couru que celui d’aller à l’église : « c’est là que se donnent les rendez-vous, qu’on fait courir secrètement les billets, qu’on fait l’amour avec les yeux (…) ; en un mot que l’on conclut tous les marchés infâmes. » (II, 17). Si on savait en effet que l’Église louait à certains seigneurs le droit d’assister à des offices et qu’à l’intérieur des chapelles se formaient parfois des alliances entre grandes familles, on ignorait en revanche qu’après la messe, des festins pouvaient s’engager derrière les autels. C’était du moins la tradition dans une abbaye proche de Bologne où d’Emilliane enseignait les humanités : « L’office des vêpres finit à six heures du soir, après quoi l’abbé et les officiers s’étant déshabillés, ils allèrent dans la sacristie, où il y avait de grandes tables dressées, chargées de confitures sèches et liquides, de langues de bœuf, de saucissons de Bologne et de pâtisseries fines. On fit entrer toutes les dames et les messieurs de qualité qui étaient dans l’église. » (II, 27)

Ce traité antipapiste ne serait pas complet si ne s’y ajoutait enfin une critique en bonne et due forme des indulgences et des moyens que l’Église Romaine met « pour attraper de l’argent » (II, 41). D’Emilliane égratigne au passage les confréries religieuses qui, sous prétexte de rendre un culte à la Vierge ou à quelque saint que ce soit, s’ingénient surtout à récolter de prodigieuses sommes d’argent. Toute cette pompe qu’il a vue à Rome et dans les différentes églises d’Italie n’aurait jamais pu s’étaler sans le concours financier des fidèles que les prêtres rançonnaient en brandissant la menace des supplices post-mortem. D’Emilliane, qui était un pragmaticien de la première heure, avait bien compris l’usage que les prêtres faisaient d’une notion comme l’Enfer ou le Purgatoire : « j’avais entendu l’effroyable discours que lui fit ce dominicain qui prenait occasion de la faiblesse de la maladie d’un honnête homme pour lui imprimer dans l’esprit des frayeurs paniques, car il disait des choses si épouvantables qu’à l’entendre parler, si cet honnête homme-là n’eut donné son consentement pour être écrit dans la confrérie, et un écu au bout, c’était fait de lui et il aurait été damné à tous les diables. » (II, 56). D’Emilliane n’a jamais été plus lucide aussi quand il écrit qu’en Italie, « ce sont les morts qui font vivre les vivants » : c’est en effet pour soulager les âmes qui sont censées brûler dans le feu du Purgatoire que les prêtres sollicitent l’argent des fidèles. De même, notre voyageur montre bien comment l’Église s’y prend pour capter des héritages et empêcher la dévolution des biens à l’intérieur des familles : « Les pères jésuites qui savent beaucoup mieux combien il y a de veuves dans Rome que de chapitres dans la Bible, avaient mis celle-ci sur leur rôle et lui faisaient fort la cour pour avoir son bien. » (II, 59). Il montre alors que loin de défendre les valeurs familiales, l’institution ecclésiastique a toujours propagé la haine dans les familles : « Ils lui représentèrent que c’était la plus grande folie du monde que de donner à des parents qui ordinairement étaient des ingrats. » (II, 60)

Toutefois, ce n’est pas parce que notre auteur a pour objectif de « dessiller les yeux des papistes » qu’il se trouve totalement incapable de s’extasier devant la beauté des églises. À peine est-il arrivé à Turin que ses yeux, en effet, s’illuminent pour la première fois : « C’est là qu’un commencement de la beauté des églises d’Italie se présenta à nos yeux. La plupart des paroisses, des monastères et des couvents y sont très richement bâtis et ornés au-dedans très somptueusement. On y voit que marbres, porphyres, jaspes, dorures et peintures de tous côtés » (I, 65). Il relève avec un soin maniaque toutes les richesses qui s’y accumulent et il est piquant de voir comment les fresques qui décorent en nombre presque infini les églises sont loin de le laisser insensible. À Rome, par exemple, sa curiosité est piquée par la magnifique chiesa Santa Maria della Pace que Pierre de Cortone a bâtie à proximité de la Piazza Navona : « Le portail, qui d’ailleurs est d’une superbe structure de marbre blanc était magnifiquement paré avec de beaux tableaux et plusieurs figures faites avec de petits voiles de soie, de la façon de Bologne. » (II, 5) On s’imagine toujours les protestants comme des iconophobes, prêts à détourner leur regard d’une Madone ou d’une sainte quelconque ou comme des pisse-froid insensibles au luxe. Ce n’était pas du tout le cas d’Emilliane qui pouvait contempler la beauté des édifices romains, napolitains, vénitiens et toutes les peintures qui s’y entassaient : « Les plus fameux architectes n’y ont-ils pas épuisé tout leur art pour en former les dessins, les plus renommés peintres leurs couleurs pour en historier toutes les murailles et les plus subtils doreurs leur plus fin or pour en rendre les voûtes éclatantes et lumineuses ? » (I, 198). La dénonciation du culte des reliques et des images saintes n’excluait pas chez lui l’étonnement, voire l’admiration. C’est d’ailleurs ce qui rend son récit si intéressant car ce voyageur était tout le contraire d’un homme sectaire : il savait faire la part des choses et ne répugnait pas à voir des images saintes si on se mettait en peine de lui en exhiber. En revanche, chaque fois que l’occasion s’en présentait, il se servait de sa raison pour chercher la vérité et expliquer les mystères qui s’y trouvaient associés. Quand il visite la cathédrale de Turin, il manifeste quelques réserves devant le Saint Suaire. Comment l’Église peut-elle en effet soutenir qu’il s’agit du linceul du Christ alors qu’à Besançon, il en existe un autre qui présente également l’empreinte d’un homme supplicié ? (Ndlr : À l’époque, l’Église assurait que le saint Suaire de Besançon était authentique et ce n’est qu’à la Révolution française qu’il a été jeté au feu). Il révoque en doute ensuite le miracle de l’Annonciade en l’église Santissima Annunziata de Florence où un peintre qui avait reçu la commande d’une Annonciation avait prétendu que le visage de Marie avait été achevé par des anges pendant son sommeil : « Il se peut faire que le peintre, pour parler de lui et se mettre en crédit d’un homme de bien ait débité une telle menterie » (I, 160). Puis, après avoir examiné de près la fresque miraculeuse, le voilà qui déclare : « Il fallait que cet ange qui l’avait peinte fût un gros lourdaud d’avoir tiré des traits si grossiers » (I, 162). Lorsqu’il arrive à Assise, on l’entraîne devant les fresques qui représentent Saint-François recevant les stigmates : « Je trouve cette prétendue apparition de Jésus-Christ en séraphin avec des ailes extrêmement impropre, pour ne pas dire ridicule » (I, 190). Mais c’est devant la Santa Casa de Lorette qu’il fait preuve de la plus pénétrante réflexion. Les chrétiens prétendaient en effet que la maison de Marie avait été transportée par des anges de Nazareth, où elle se trouvait à l’origine, jusqu’en Italie, parce que la Vierge ne voulait pas la laisser entre les mains des musulmans qui s’étaient rendus maître de la Palestine. On dit qu’elle fut placée alors dans un champ près de Recanati qui appartenait à deux frères, mais comme ceux-ci en vinrent à se disputer, la Vierge ordonna que la maison soit de nouveau transportée dans le champ d’une pauvre veuve appelée Lorette. Gabriel d’Emilliane : « Si la sainte Vierge l’ôta aux deux frères de Recanati parce qu’ils étaient en querelle l’un contre l’autre, je m’étonne comme elle la laisse présentement au milieu d’un amas de vauriens et de filous qui s’y sont établis et qui sont presque tous des vendeurs de chapelets et de médailles. » (I, 222)

Il y aurait bien d’autres aspects à évoquer, mais le format de ce post m’empêche d’aller plus loin. Disons pour conclure qu’il est difficile d’imaginer qu’Emilliane n’ait pas pris un réel plaisir dans l’entreprise de démolition dans laquelle il s’était engagé. On ne reste pas sept ans
en compagnie d’hommes qu’on abhorre. Il était sincèrement pénétré par la beauté de ce pays qui devait certainement le dédommager de tous les scandales qu’il observait jour après jour. « Pour vous dire sincèrement mon sentiment, je ne vois rien dans toute l’Italie qui mérite que l’on se mette en si grands frais, si ce n’est pour voir les belles villes et les beaux ouvrages que la nature et l’art y ont produits. Mais en ce cas, c’est la curiosité et non la dévotion qui porte les gens à en entreprendre le voyage. » (I, 154-155) Comme Gabriel d’Emilliane, on peut de nos jours être épouvanté par la corruption qui gangrène les affaires publiques et la pente qu’a pris ce pays après des années de berlusconisme, mais on trouvera encore pour de nombreux siècles de belles villes, de beaux édifices et de belles églises qui chatouilleront toujours notre curiosité ! 

Photos : 1. Rome, église SantAndrea delle Frate. Statue de sainte Rita. 2. Chartreuse de Pavie. Le grand cloître. 3. Urbino, vue du jardin botanique. 4. Saint-Pierre de Rome. 5. Milan. Portail du Duomo. 6. Milan. Intérieur du Duomo. 7. Pise. Église San Francesco. 8. Brescia, Église SantAgata. 9. Ruelle de San Gimignano.

samedi 7 avril 2012

Conte de Printemps

1. Laurence Equilbey fête à Pleyel les 20 ans d’Accentus. Au menu, La Création de Haydn avec lAkademie für Alte Musik de Berlin, grandiose comme toujours. 2. Les prunus en fleur. 3. Léphémère à la vanille de Jacques Genin (mon préféré). 4. Cité du Petit Thouars. 5. Boulevard du crime. 6. 6, rue Vertbois. 7. Ode à la lingerie féminine (ou la vue de mon bureau). 8. Ode à la lingerie masculine (ou la prochaine expo à voir). 9. Mister Benwa and Mister Jean-Luc.

dimanche 1 avril 2012

L’Italie par sauts et gambades

J’inaugure aujourd’hui une nouvelle série de billets consacrés aux voyageurs en Italie car leur présence m’est devenue plus que nécessaire, quasiment vitale je dirais. Je me sens tellement reclus et malheureux à Paris que j’ai parfois besoin de trouver une parade pour me calmer des démangeaisons continuelles que j’éprouve de sauter dans le premier avion pour Naples. Tout mon corps réclame l’Italie, pas seulement mon estomac, qui se repaît sans cesse de rostello ou de cappellacci di zucca, mais aussi mes yeux qui s’illuminent devant la coupole du Corrège à Parme ou la Chambre des époux de Mantoue. Quand vraiment je suffoque, comme c’est le cas en ce moment, je n’ai donc pas d’autre choix que de faire comme Descartes, qui s’employait à voyager dans sa chambre avec un livre à la main. Compte tenu du nombre considérable de peintres, de philosophes, de militaires, de romanciers, dantiquaires, de savants, decclésiastiques, qui ont laissé une trace de leur passage dans ce si prodigieux pays, le voyage en Italie est devenu, en France du moins, un genre littéraire en soi, au même titre que le roman policier. Du Bellay part en Italie pour accompagner le cousin de son père promu cardinal, Montaigne pour se soigner de sa gravelle, se délasser le corps et l’esprit, Pierre du Val pour offrir une synthèse aux futurs voyageurs du royaume, Gabriel d’Emilliane pour dénoncer l’emprise de l’Église et combattre à Rome le grouillement des soutanes, Charles de Brosses pour écumer les bibliothèques à la recherche des manuscrits de Salluste, Hubert Robert pour ressourcer son inspiration au contact des modèles éternels du beau, Vigée-Lebrun pour fuir la Révolution, Chateaubriand pour accomplir sa carrière politique, Madame de Staël pour échapper aux foudres de Napoléon qui ne veut pas d’elle en France, Balzac pour s’enrichir et faire des affaires, Flaubert pour accompagner sa sœur qui part en voyage de noces, etc. On le voit, il existe autant de voyageurs que de raisons de voyager et voilà pourquoi l’on peut puiser sans limite dans la littérature et même s’y épuiser comme je le fais.

Commençons cette série avec Montaigne. On a tendance à considérer son Journal de voyage comme l’un des premiers récits du genre. Pourtant, à y regarder de près, ce précieux document n’était à l’origine pas destiné à être publié. Une bonne partie du texte avait été écrite par son secrétaire, l’autre par Montaigne lui-même, en mêlant le français et l’italien. Il l’avait enfoui dans un coffre-fort, avec des centaines d’autres papiers, et ce n’est qu’en 1770, soit près de deux siècles plus tard, qu’il a été retrouvé par un historien du Périgord qui, au hasard de son enquête, a fait une halte au château de Montaigne. Si l’auteur de la découverte, un certain abbé Prunis, est devenu célèbre, ce n’est pas du tout en vertu de ses écrits, totalement oubliés, mais bien grâce à l’incroyable butin sur lequel il devait mettre la main. Après avoir obtenu des propriétaires la permission de recopier le texte, il s’avisa d’en traduire les passages en italien et de présenter son manuscrit aux savants parisiens qui relevèrent de nombreuses omissions et s’émurent des quelques libertés prises dans la réécriture des passages illisibles. Mais on n’évoquera pas ici la controverse qui a accompagné la découverte de ce manuscrit qui, aussitôt exhumé, devait illico disparaître de la bibliothèque du Roi, où il avait pourtant été convoyé afin d’être examiné. En effet, si le travail de comparaison des encres et des écritures n’a jamais été possible, les spécialistes de Montaigne ne considèrent plus du tout, comme ce fut le cas au XVIIIe siècle, que ce texte puisse être apocryphe ou même, comme on l’avait supposé un temps, le produit d’une supercherie littéraire. Les correspondances entre le Journal de voyage et les Essais sont bien trop manifestes, le style et le niveau de langue bien trop homogènes, les éléments biographiques bien trop concordants, pour qu’on nourrisse encore quelques doutes à ce sujet.

Quand il commence son voyage en juin 1580, Montaigne vient d’achever ses Essais, un livre original, qu’il considère à juste titre comme « le seul au monde de son espèce » et dans lequel il s’est peint sans concession, en livrant sur le vif et ses qualités et ses défauts. C’est avec le même naturel, la même bonhomie, qu’il rédige son Journal de voyage. Dans ce texte, le « moi » forme, à un degré plus fort que dans les Essais, la matière de l’ouvrage. En effet, l’auteur est un homme malade, et c’est d’abord pour se soigner de sa gravelle qu’il entreprend ce long périple, qui va le conduire d’abord dans les différentes villes d’eaux comme Plombières ou Baden-Baden, avant d’atteindre l’Italie où il séjournera plus d’un an, loin de sa femme et ses enfants, n’ayant pour seule compagnie que celle de son valet de chambre, de son muletier et de ses deux laquais, parfois celle de son frère et de son ami Charles d’Estissac, mais toujours celle de son secrétaire, qui a eu une part active dans ce Journal de voyage.

Ce qui fait d’abord tout l’intérêt de ce voyage, ce n’est pas seulement la grande variété et multitude des lieux parcourus (il est vrai que Montaigne en a beaucoup vu en 17 mois de voyage), c’est avant tout la liberté de ton, pleine de fraîcheur et de naturel. À la différence, par exemple, d’un Goethe ou d’un Chateaubriand qui pontifient à tour de bras et se mettent constamment en scène, Montaigne ne joue jamais au grand seigneur et n’affecte aucune pose artiste. Il nous fait part de tous les mouvements de sa nature, qu’on sait « ondoyante et diverse », et évoque tour à tour les bandits et le pape, la vénalité des aubergistes et la magnificence des monuments, les exorcismes et les manifestations de piété dont il est le témoin, la littérature et les mœurs des populations, etc. Il n’oublie pas non plus le régime auquel il s’astreint et c’est en toute franchise qu’il nous entretient de ses coliques, de ses vomissements, de l’impétuosité de ses vents, de la couleur de son urine, de la grosseur de ses selles. On le voit, aucun détail sur la maladie dont il souffre ne nous est épargné et, comme dans les Essais, on mesure à quel point il est question ici aussi de la « commune humanité ». C’est d’ailleurs dans ces passages où se mêle l’intimité et la dérision, que la lecture du récit en devient passionnante, car nous découvrons un homme qui manifeste son profond scepticisme à l’égard de la médecine, qui n’hésite pas à s’en remettre à des charlatans, qui accepte d’avaler des grains de coriandre pour combattre ses flatulences ou d’absorber des litres d’eau pour se délivrer des fragments de pierre que charrient ses urines. Il fait preuve d’un certain pragmatisme, en s’essayant à toutes sortes de remèdes, mais reste lucide quand la thérapeutique administrée ne produit pas tous ses effets : « Le sable que je rendais continuellement (par les urines) me paraissoit beaucoup plus raboteux que de coutume, et me causait tous les jours je ne sai quels picotements à la verge » (Paris, Les Belles Lettres, 1946, p. 316).

N’oublions pas que Montaigne a 47 ans quand il part en Italie et qu’au regard à l’espérance de vie à l’époque, qui oscille entre 25 et 30 ans, c’est un homme usé et fatigué. Il se qualifie d’ailleurs lui-même de vieillard et brosse, tout au long de son voyage, le tableau complet de ses infirmités : migraines, rages de dents, crampes, coliques néphrétiques, pesanteur des reins. Malgré une constitution fragile, il fait preuve d’une incroyable spontanéité et, comme le note son secrétaire, il reste un homme d’agréable compagnie et d’égale humeur : « Je ne le vis jamais moins las ny moins se pleignant de ses doleurs, ayant l’esperit, et par chemin et en logis, si tendu à ce qu’il rancontroit, et recherchant toutes occasions d’entretenir les Etrangiers, que je crois que cela amusoit son mal » (164). On a l’occasion de le vérifier lorsqu’il arrive à Spolète, après avoir traversé à cheval les montagnes et les vallées de l’Ombrie : « J’avais fort bien ma cholique, qui m’avait tenu 24 heures, et etoit lors sur son dernier effort ; je ne lessai pourtant pas de m’agreer de la beauté de ce lieu. » (252) Voilà un trait qui force mon admiration moi qui, au moindre picotement de gorge, suis toujours prêt à renoncer à la vie. Montaigne était tout le contraire d’une chochotte comme moi. Qu’il soit malade ou en bonne santé, sa curiosité restait constamment éveillée et le simple fait d’avancer à cheval suffisait à le distraire. Il ne reculait devant aucun obstacle et si un chemin l’attirait, il n’hésitait pas à l’emprunter, quand bien même on l’en défendait vigoureusement. « M. de Montaigne disait : Qu’il s’étoit toute sa vie meffié du jugemant d’autruy sur le discours des commodités des païs estrangiers, chacun ne sçachant gouster que selon l’ordonnance de sa coustume et de l’usage de son village, et avait fort peu d’estat des avertissemans que les Voiageurs lui donnoint. » (156)
Bien avant nos anthropologues, il pourfendait l’ethnocentrisme et voulait juger de tout sur pièce, avec une totale liberté d’esprit. S’il ne répugnait pas à voyager avec un guide en main, comme la Cosmographie universelle de Sebastien Münster, il savait rester critique vis-à-vis des épithètes que le géographe donnait aux villes d’Italie. Il avait bien vu la « grasse » Bologne, la « riche » Venise, la « superbe » Gênes, mais restait sceptique à l’égard de la « belle » Florence : « Je ne sçay pourquoi cette ville est surnommée belle par privilege ; elle l’est mais sans aucune excellence sur Boulogne, et peu sur Ferrare, et sans comparaison au dessous de Venise. » (190) De même, il n’est pas cocardier pour deux sous et sait reconnaître la supériorité de l’Italie partout où elle s’exerce. Il trouve ainsi que l’art étincelle à Florence plus que partout ailleurs et que Rome est l’école de la mode : « Il n’y a nulle compareson de la richesse de leurs vetemans aux nostres : tout est plein de perles et de pierreries. » (217)
Cet homme, qui était si facilement enthousiaste, ne se laissait pas non plus emberlificoter et pouvait apercevoir les vices de l’Italie. Il avait compris le principal défaut de ce pays : « Sete in mano di gente senza regola e senza fede verso i forestieri. » (Vous êtes entre les mains d’une nation sans règle et sans foi à l’égard des étrangers) (430) Il avait en effet constamment l’impression de se faire plumer par des aubergistes sans vergogne et enrageait quand il découvrait la vétusté des chambres où on voulait bien l’engager. À Gênes, il découvre que les lits sont constitués de méchants tréteaux sur lesquels des planches de bois ont été posées ; à Florence, il se plaint que les matelas soient infectés de punaises, et pour échapper à l’auberge dégoûtante qu’il découvre à Pise, il se voit contraint de louer un appartement qui présente fort heureusement toutes les garanties de confort. Une petite lueur d’espoir naît chez notre voyageur quand, entre Arezzo et Florence, il fréquente l’hôtellerie de Levanella qui passe pour la meilleure de toute la Toscane. Mais d’une façon générale, c’est toute l’économie du voyage qu’il perce à jour quand il dénonce la friponnerie des aubergistes et des loueurs de chevaux qui rançonnent impitoyablement les voyageurs sur la dépense de la table et sur celle des transports. Ce fut malheureusement une expérience appelée à ne connaître aucun répit et à demeurer universelle, pas seulement dans l’espace, mais aussi dans le temps. Qui, en effet, n’a jamais pesté en mettant en rapport sa chambre sale et sa note salée?

Autre enseignement intéressant : le succès de l’Italie dès cette époque auprès des étrangers de toutes les nations. Ne nous plaignons pas du nombre affolant de touristes puisqu’il en a toujours été ainsi et que Montaigne lui-même, en 1580, se désolait déjà d’entendre parler français dans les rues de Rome. Il ne supportait pas non plus qu’on lui demande l’aumône en français : « Monsieur de Montaigne se faschoit d’y trouver si grand nombre de François qu’il ne trouvait en la rue quasi personne qui ne le saluoit dans sa langue. » (200). Montaigne séjourne près de cinq mois à Rome et constate qu’on ne peut guère s’attendre à un autre sort dès lors qu’on se trouve dans la capitale de la chrétienté : « car de sa nature, c’est une ville rappiécée d’etrangiers, chacun y est chez soi. » (242) Mais il en va de même à Venise qui était déjà fort prisée à l’époque : « Il se voit autant ou plus d’étrangiers à Venise (…) mais de resseans et domiciliés beaucoup moins. » (242) Constat d’une implacable modernité ! Pendant les 17 mois qu’il est resté en Italie, Montaigne a quasiment tout vu de ce pays fertile, Pise et sa célèbre tour qui penchait déjà, Bologne et ses clochers carrés qui défiaient le ciel, Urbino et son fameux palais ducal, Pavie et sa remarquable chartreuse, les statues de Michel Ange à Florence et à Saint-Pierre de Rome, Sienne et sa célèbre place en forme de coquillage, « la plus belle qu’on voit dans aucune ville d’Italie » (398). Si sa curiosité était constamment à l’affût, ce n’était pas seulement pour les vieilles pierres ou les antiquités de Rome, comme bon nombre de voyageurs français, mais aussi pour les paysages et tout ce qui sortait des sentiers battus. Il ne s’est pas contenté des lieux réputés, il a aussi parcouru à cheval les montagnes et collines de ce pays et a vu aussi, près d’Empoli, l’Italie idyllique que nous ne connaissons plus, celle que l’Arioste a exaltée dans ses poèmes et que Giorgione a fixé dans sa peinture : « Je fus frappé de voir ces paysans un luth à la main, et de leur côté les bergeres ayant l’Arioste dans la bouche : mais c’est ce qu’on voit dans toute l’Italie » (348). À Rome, il se passionne pour une circoncision dans une synagogue et relate la cérémonie avec un luxe de détails, à Florence par un concert de sacqueboutes, à Lucques pour les thermes, à Pise pour les saintes reliques et le campo santo.

Mais Montaigne s’intéressait également beaucoup à ce qu’il trouvait dans son assiette. Il est par exemple l’un des premiers voyageurs à accorder une place extrêmement importante à la cuisine italienne, un domaine où je considère que la France, qui passe pour le pays de la gastronomie, a beaucoup à apprendre. Il a aimé les citrouilles et les amandes de Florence, les poissons marinés, les œufs cuits et les fromages de l’Ombrie ; il a raffolé des ragoûts à la moutarde, des rôtis non lardés, de l’huile excellente qui ne lui piquait jamais le gosier ; il s’est enivré des coings délicieusement parfumés de la région de Lucques, des citrons de Toscane qui étaient d’une espèce rare et des oranges qui avaient une grosseur extraordinaire ; il a enfin adoré le pain de châtaignes, le pain d’épices et les olives dénoyautées qu’il a vues à Milan. Mais surtout il appréciait les sirops de bon goût qui n’avaient pas d’« autre effaict que l’odur de l’urine à la violette de mars. » (202)

Hélas, cette parenthèse enchantée devait se refermer. Alors qu’il se trouve à Lucques, en train de macérer dans des bains « plus nuisibles que salutaires », Montaigne apprend le 7 septembre 1581 qu’il a été élu maire de Bordeaux à l’unanimité. On l’invite à accepter la charge « pour l’amour de sa patrie ». Il laisse le courrier de côté et monte à cheval tout l’après-midi. Il prend un peu de hauteur et réfléchit sur la cime des montagnes environnantes. Puis, de retour à Lucques, il continue de voyager comme si de rien n’était. Les jours suivants, il est à Sienne, à Viterbe, puis de nouveau à Rome, à l’ambassade de France. « Le jour que j’arrivai à Rome, on me remit des lettres des Jurats de Bordeaux qui m’écrivoient fort poliment au sujet de l’élection et me priaient avec insistance de me rendre auprès d’eux. » (414) Il part de Rome le 15 octobre, repasse par Sienne, Lucques, évite Gênes « à cause de la grande foule d’étrangers » (428) qui y séjournent car il a peur de ne pas trouver un seul hôtel de libre, fait un détour par Plaisance et Pavie, arrive à Milan et enfin à Turin, puis se remet à écrire à français dès lors qu’il passe la frontière. Il se restaure dans une auberge à Montmélian. Après avoir absorbé un plat suspect, il écrit : « Je sentois là evidamment l’excellance des huiles d’Italie : car celes de deça commençoint à me faire mal à l’estomac, là où les autres jamais ne me revenoint à la bouche ». Montaigne ardent défenseur de l’Italians do it better way of life ?…