lundi 27 février 2012

Christophe Rousset, un chef bien dans ses baskets...

1. Christophe Rousset dirige Platée de Rameau à la Cité de la Musique (21.02.2012). 2. Emiliano Gonzalez Toro (Platée). 3. Céline Scheen (Amour/Clarine/Première ménade). 4. Cyril Auvity (Thespis/Mercure). 5. François Lis (Jupiter).

Après une nuit agitée, où je n’avais même pas dormi quatre heures, et une matinée non moins éprouvante, où j’avais dû causer pendant plus de trois heures, je craignais, en arrivant à la Cité de la Musique pour écouter Platée, de devoir somnoler toute la soirée. En voyant mes petits yeux au début du spectacle, des amis m’avaient même souhaité bonne nuit ! C’est donc dire si, d’entrée de jeu, tout semblait mal engagé ! Mais dès l’ouverture, le son de l’orchestre était si solide, et l’implication des musiciens si grande, qu’il était franchement impossible de piquer du nez. Pendant toute la durée du spectacle, je suis donc resté cramponné à mon fauteuil, à observer le sémillant Christophe Rousset diriger du clavecin Les Talents lyriques, du haut de ses Nike à semelles jaunes fluo. Malgré les commentaires assassins de deux cartes vermeilles déchaînées derrière moi, qui semblaient désapprouver pareille liberté vestimentaire, il était réjouissant, au contraire, de voir un chef plein de fougue, à l’aise avec Rameau et qui s’ingéniait à exalter toute la richesse de la partition. Sa direction était énergique et l’orchestre incisif. Seules manquaient peut-être quelques percussions pour accompagner les différentes symphonies où se mêlent le bruit de l’orage et des éclairs, ainsi que l’arrivée de Jupiter.

Le livret que Rameau a mis en musique a d’abord été conçu par le peintre et dramaturge Jacques Audreau, avant d’être remanié par Adrien-Joseph Le Valois d’Orville, pour son adaptation sur la scène. On n’a pas idée à quel point l’histoire en est cruelle. C’est en effet pour guérir Junon de sa jalousie que les dieux de l’Olympe ont l’idée d’unir alors Jupiter avec une nymphe fort laide et fort vieille. La victime est toute trouvée : il s’agit de Platée, une pauvre naïade qui, du fond de son marais tout crapoteux, s’illusionne encore sur ses charmes qu’elle croit invincibles… Ainsi, lorsque Jupiter, poussé par Mercure, lui fait croire qu’il en pince pour elle, la pauvre batracienne tombe dans le panneau et tout l’opéra suit sa trajectoire psychologique, des premiers frémissements de l’amour jusqu’à la brutale intervention de Junon qui sonnera la fin de ses illusions.

Pour défendre cette œuvre, Rousset a fait appel quasiment aux mêmes interprètes qu’il avait naguère engagés lorsque cette comédie-ballet avait été présentée en 2010 sur la scène de l’Opéra de Mulhouse. C’est tout d’abord l’excellent Emiliano Gonzalez-Toro qui en chantait le rôle-titre, dégagé de son pupitre et de ses partitions. Tout affairé à jouer la coquette, il a fait de Platée un personnage très queer, avec du rouge à lèvres, un peu de rimmel sous les yeux et des énormes lunettes de soleil. Avec son joli timbre et sa diction parfaite, il nous a offert une Platée à la fois touchante et fragile. Dans le rôle de Jupiter, ce fut la basse François Lis qui fut sollicitée pour lui  donner la réplique. En plus d’avoir toute la puissance requise, ce chanteur est un authentique playboy, avec un physique à mi-chemin entre Camille Lacourt et Mathieu Ganio, auquel il est franchement impossible de résister. Il fallait voir comment, dans la chaconne de l’acte nuptial au début du troisième acte, il se payait la tête de cette pauvre Platée qui, pendant ce temps-là, se dandinait comme une midinette. On était hilares sur nos sièges.
En
Thespis puis en Mercure, Cyril Auvity a, comme toujours, été parfait. Pourtant, je n’avais pas été sans éprouver quelques motifs d’inquiétude au début du concert, lorsqu’il fut déclaré souffrant. Visiblement, il n’en avait toujours pas fini avec cette horrible toux qui l’avait contraint à annuler, au début du mois, une représentation de l’Egisto... Mais dès son premier air, mes craintes ont vite volé en éclat. La voix était généreuse, le timbre admirablement coloré, la diction appropriée, le phrasé merveilleux. Bref, c’était encore une fois plein de raffinement et d’intelligence musicale. Seule fausse note au tableau, Evgueniy Alexiev qui déçoit en Momus et Cithéron.
Si l’Amour de Céline Scheen était ravissant et plein de délicatesse, on ne peut guère en dire autant de la Folie de Salomé Haller. La voix est certes très puissante, mais le timbre assez déplaisant. Son vibrato n’est pas très beau, mais dans l’air Aux langueurs d’Apollon, elle n’en recueille pas moins les suffrages d’un public enthousiaste, peu décidé à bouder son plaisir. Enfin, bien que l’opéra s’appelle Platée ou Junon jalouse, l’épouse de Jupiter n’a qu’un rôle minuscule, à la fin du troisième acte. À la place de Judith van Wanroij, qu’on s’attendait à retrouver ici, c’est Eugénie Warnier, habillée dans une robe Paule Ka, qui en a interprété le rôle. Malheureusement, bien loin de « saisir sa victime » comme l’exige le livret, elle aura surtout saisi ses partitions, sans les quitter des yeux, pendant les deux minutes à peine qu’elle avait à chanter.

 
On aura passé au final un bien beau moment et on comprend pourquoi Platée soit l’une des œuvres les plus jouées de Rameau : le livret en est extravagant et la musique de toute beauté. Remarquons au passage que le public, qui était venu en nombre à la Cité de la Musique, ne s’y est pas trompé en réservant à cette comédie-ballet dirigée des applaudissements prolongés et tout à fait inhabituels !

6 commentaires:

Michelaise a dit…

Platée hilarant, voilà qui est une bonne nouvelle !!
Quant à queer, je ne connaissais pas, la faute à Koka qui ne fait pas l'éducation de sa vieille maman. Mais heureusement GF y pourvoit !
Plaisanterie à part, Christophe Rousset est un musicien qui m'a toujours "parlé", je suis contente que tu aies apprécié sa musique, sa direction et ses nikes
Ceci étant, y a toujours des rombières (et des rombiers ???) qui grognent dans leur barbe !! mais tout de même, fais gaffe, Alter a sa carte vermeil, enfin quelque chose qui y ressemble !!!

Y a dit…

Il faut que je me force à réécouter cette œuvre mais vraiment rien n'y fait et puis il y a tellement de Haendel encore à découvrir ...! En tout cas Rousset avait l'air en forme!

Anonyme a dit…

2 commentaires seulement! mais peut-être fallait-il y être!Je partage l'ensemble de tes avis,et suis bien contente malgré le quiproquo de l'entracte d'avoir su reconnaître le mauvais chanteur!Je ne voyais pas quoi reprocher à Jupiter ,me disant que son physique de play-boy pour dames ne vous revenait pas!Félicitations pour le beau portrait de la pauvre naïade,le magnifique Emiliano Gonzalez Toro (quel nom!).Mon expertise musicale ne va pas jusqu'à repérer des manques ,et une première écoute ne me permet pas toujours d'apprécier une voix,mais Salomé Haller ,chanteuse et comédienne survoltée ,m'a convaincue dans un air de la folie jamais encore entendue .Me voilà peut-être sur le point de devenir ramiste .SIBYLLE.

Anonyme a dit…

Bonjour GF,
immobilisée par une crucifiante cruralgie (souvenir de mes exploits alpins...), j'ai tout le temps de savourer ton compte rendu de ce Platée que je regrette d'avoir raté, tant j'avais été enchantée par celui de Pelly - mieux inspiré que pour sa pesante Cléopâtre de déménageurs!)à Garnier il y a quelques temps, et tant Auvity charme mes oreilles...Et quand je pense que j'ai raté Mathieu Ganio en Jupiter!...Mais il est vrai que grâce à toi on a toujours l'impression d'y être un peu, et c'est très agréable.
J'avais vu Rousset diriger Zoroastre à l'opéra comique, et ça ne m'avait pas plu en dépit d'Anders Dahlin, j'avais trouvé l'orchestre et la direction atrocement ramolo; je devais être de mauvais poil et mal assise ce jour-là, et Rousset avait certainement égaré en coulisses les baskets jaune poussin magiques qui le transforment en elfe survitaminée... Voilà qui renforce ma théorie sur l'importance du détail vestimentaire qui tue... Que de futilités...
Attention, GF, il est temps de t'équiper de ta gousse d'ail et de ton crucifix:
je me traîne samedi au TCE pour "Théodora", Haendel étant le meilleur antalgique et anti-inflammatoire au monde.
Bise et belle semaine,
Agnès

Georg-Friedrich a dit…

Oui, Michelaise, mais Alter n'est pas déchaîné, et c'est ce qui fait la différence! En tout cas, il fallait voir comment Christophe Rousset les a apprivoisées! De teigneuses qu'elles étaient au départ, elles étaient enthousiastes à l'arrivée!

Y : Oh oui, essaie. Platée est vraiment une oeuvre fabuleuse je trouve. Entrelardée de symphonies, de gavottes, de chaconnes, de rondeaux de toute beauté!

Sibylle : Je comprends ton enthousiasme pour la Folie de Salomé Haller. Je pense que pour une première écoute, j'aurais également adhéré. Mais quand on a Jennifer Smith ou Mireille Delunsch dans l'oreille, c'est tout à fait autre chose! Quoi tu n'es pas ramiste ou ramoniste??? Il faut pourtant l'être absolument!!! C'est le plus grand compositeur français!

Agnès : Ah! voilà ce que c'est que de prendre des cours de danse avec Nicolas Le Riche! Le corps finit toujours par s'en souvenir! Viens donc écouter Mathieu Ganio ou son fac-similé en Jupiter, tes oreilles ne se révolteront jamais! Je n'avais pas vu Rousset diriger Zoroastre en 2009 au Comique, mais pas étonnant que tu aies décroché! Je te confirme qu'à part l'ouverture et le premier acte, l'opéra est plutôt ronflette, et j'imagine que la mise en scène très noire, très sombre d'Audi ne devait pas aider! Pour le TCE, je t'épargnerai mes foudres, selon le principe qui veut qu'on ne tire pas sur une ambulance. Et dès lors qu'il s'agit de Haendel, je suis prêt à fermer les yeux, comme tu le vois. Je m'associe à ma tendre moitié pour te souhaiter un bon rétablissement sous les auspices de cette belle Theodora qui t'attend, en compagnie de Patricia Bardon (et non Patricia Petibon, comme on pouvait le lire dans la brochure du TCE) Ah! décidément ce théâtre!...

Anonyme a dit…

Christophe Rousset me parle aussi.
Avec votre billet on a l'agréable impression d'y avoir assisté, merci pour ce partage.
M.17