samedi 21 janvier 2012

En chasse


1-4. Si c’est au château de Verrières, chez Louise de Vilmorin, que Cocteau a composé le scénario de La Belle et la bête, c’est au château de Raray, près de Senlis, qu’il a tourné une brève séquence de cette merveilleuse féerie cinématographique. Souvenez-vous de la Belle (Josette Day) qui se laisse conduire par la Bête (Jean Marais), dans cet étrange décor d’animaux de pierre. Ce château de la fin de la Renaissance, qui constitue le témoignage architectural d’un chasseur qui aimait ses chiens, sert maintenant de cadre à des manifestations de toutes sortes : mariages, congrès, examens, conférences, défilés de mode, expositions, réceptions, etc. Le parc du château, lui, a été transformé en terrain de golf pour Parisiens et Isariens aisés, qui se retrouvent attirés, comme la limaille de fer, dans les allées du parc dès qu’il fait beau. Mais les badauds, les gens du coin, peuvent aussi s’y promener et c’est ce qui fait le charme du lieu. Il n’est pas rare non plus dy croiser, à côté des familles endimanchées, quelques pèlerins de l’art qui viennent admirer les deux longues balustrades qui font la gloire du château. Ces deux haies cynégétiques, uniques en France, ont été imaginées par le propriétaire des lieux, un certain Nicolas de Lancy, qui n’a pas hésité à importer d’Italie certains bustes sculptés qui ont été placés à sa demande à l’intérieur des niches. La partie supérieure de ces balustrades est rythmée par des statues animalières : des chiens assis ou prêts à forcer le cerf et le sanglier. Ce sont ces mêmes chiens que l’on retrouve un peu plus loin, sur la porte de Diane, en position d’affût, devant une somptueuse licorne. On reste longtemps émerveillé devant ce décor dont la contemplation n’est perturbée que par le bruit du moteur d’une Porsche qui cherche à se garer. 5. En début de semaine, une belle lumière de miel illuminait d’autres pierres, mais à Paris, sur le boulevard des Capucines, les cars font plus de bruit que n’importe quelle meute de chiens déchaînés. 6. Je trouve alors refuge chez Monsieur Genin, où je rafle au passage une bien jolie galette. Hélas, je ne retrouve plus dans la crème d’amandes le délicieux parfum de rhum qui m’avait tant ensorcelé la dernière fois. Je me console en devenant le roi, avec une nouvelle fève à mon tableau de chasse. 7. La veille, je rencontre à l’Opéra une de mes plus fidèles et charmantes lectrices, Agnès. Elle est, comme l’Inconnue de Balzac, noire de la tête aux pieds, mais sans nœuds roses au bas des manches (là s’arrête en effet le parallèle). Elle m’offre, entres autres présents, un foie gras fait maison et une bougie parfumée au lierre. Qu’il me soit donc permis, pour la remercier, d’illustrer ce présent avec un texte très circonstancié, qui mêle cuisine, odorat et opéra, et qui, à ma connaissance, est totalement inédit (l’auteur en est un abbé anonyme, qui envoie en 1770 ses doléances au directeur de l’Opéra) : « J’ai observé que ce qu’on appelle à Paris la bonne compagnie dîne très fort, très tard & très longtemps. L’heure du spectacle est le moment précis de la digestion : trois mille personnes s’entassent dans un lieu fermé, & la plus grande partie s’y trouve dans une attitude contrainte & serrée ; il est impossible que chaque assistant, pour satisfaire aux lois de la nature, ne laisse évaporer sourdement deux ou trois exhalaisons mâles ou femelles ; ceux qui ont un caractère plus ouvert peuvent aller jusqu’à dix & douze, sans compter les expectorations supérieures, car tout passe à la foule dans l’incognito & la recette est plus forte les vendredis. Ce n’est donc point une exagération que d’évaluer chaque assistant à trois évaporations par tête, ou autrement ; or la réunion de ces vapeurs perfides compose un corps d’armée de neuf mille atomes circulants, qui viennent indécemment assiéger le nez & les yeux de l’honorable assistance. L’on voit les vapeurs fuligineuses s’élever du centre, se former en tourbillon & répandre un brouillard opaque dans l’atmosphère qui environne l’assemblée ; la gorge & les poumons sont abreuvés d’un air âcre qui picote, qui provoque la toux & qui peut occasionner des vapeurs en agissant pesamment sur des organes sensibles & délicats ; joignez à cette intempérie la réunion des trois mille haleines, dont beaucoup ne sont pas aussi pures qu’un beau ciel, ajoutez-y le rapport laborieux des estomacs qui travaillent ; supputez les effets de la transpiration naturelle que la chaleur occasionne de la tête aux pieds ; mettez enfin en ligne de compte l’évaporation des lumières, l’onctuosité des suifs & la fermentation des corpuscules, ou l’acrimonie des vapeurs : vous conviendrez alors que le spectacle n’est qu’un pot pourri funeste à la santé en hiver & mortel en été. (…) Il fallait donc, pour l’honneur de l’art, chercher à diminuer le volume des inconvénients ; on emploie les ventilateurs dans les vaisseaux, dans les maisons, pour pomper les vapeurs infectes & les forcer de circuler dans la région supérieure de l’air : l’odeur, en montant, respecte l’odorat des mortels & ne frappe que celui des sylphes qui se promènent dans la région éthérée ; c’est ce secret qu’il fallait employer pour purger l’auditoire de ces exhalaisons échauffées & malsaines, comme on purge aujourd’hui les maisons & les rues du caput mortuum qui les infectait. Des ventouses artistement distribuées auraient renouvelé l’air, auraient établi la salubrité & en sondant la gloire de nos artistes, auraient fourni des modèles pour toutes les salles de spectacle de l’Europe ; les médecins qui blâment les assemblées du théâtre n’auraient plus de prétextes pour en défendre l’habitude. (…) Plus d’une femme ne vous pardonnera pas d’avoir si peu ménagé sa tête. Elles se courrouceront de ce qu’avant la représentation, l’on n’aura pas loué la salle pendant un an, pour en faire un grenier à foin, au lieu de leur réserver le rôle des bottes. Je ne vois pas trop comment vous échapperez à ce reproche, à moins que vous ne placiez aux quatre coins & au milieu de la salle, des cassolettes de parfums & des fontaines d’eau de senteur ; encore risquerez-vous de soulever tous ceux qui craignent les odeurs. » Puisse l’Opéra (qui n’a pas encore exploré cette voie) rester longtemps en odeur de sainteté !

1. Raray, église saint Nicolas. 2. Le château de Raray. 3. La Porte de Diane (détail). 4. Le cimetière de Raray. 5. Paris, église de la Madeleine (détail). 6. Les fèves de Jacques Genin. 7. Offrande d’une lectrice.

samedi 14 janvier 2012

La vie moderne

Diable quelle semaine ! Elle a d’abord commencé sous les huées, avec une pitoyable Manon à la Bastille, qui restera à coup sûr comme l’une des productions les plus atroces de ces vingt dernières années. L’œuvre, qui devait célébrer le centième anniversaire de la mort de Massenet, aura surtout illustré la naïveté de la metteuse en scène (Coline Serreau) qui, quelques heures avant la première, déclarait à l’AFP cette énormité : « Manon a un projet de vie qui est de prendre du bon temps, c’est en cela que c’est très, très moderne. » C’est bien connu, rarissimes sont les femmes, avant Trois hommes et un couffin, qui ont voulu prendre du bon temps et s’affranchir des conventions ! Et bien sûr, puisque le spectateur est d’emblée considéré comme un abruti, incapable de saisir la modernité du drame, on va donc s’employer à réduire la distance qui sépare le public parisien des personnages conçus par l’abbé Prévost. Aussi, va-t-on demander au vieux Guillot de Mortefontaine de se goinfrer de pizzas géantes, à des Grieux d’enlever Manon sur une grosse cylindrée et aux religieuses de Saint-Sulpice de faire des exercices de patin à roulettes dans la nef de l’église… De même, pour aider le public à reconnaître dans cette histoire des éléments qui lui sont familiers, n’hésitera-t-on pas à faire stationner un caddie de supermarché dans la cour d’une auberge XVIIIe. Quoi ? vous n’avez toujours pas compris que Manon était un drame décidément « très, très moderne » ? Bon, on va encore faire un effort. Des Grieux, vous êtes prié de dégrafer votre soutane et de nous montrer votre torse épilé et bodybuildé ! Manon, teignez-moi vite ces cheveux en rouge ! Messieurs les figurants, jetez vos perruques qui sentent la poussière et allez vite vous relooker en punks ! Le résultat est consternant de laideur et, pour une fois, on comprend le trouble qui saisit Natalie Dessay à l’issue du spectacle, quand elle reste bloquée sur la scène et n’arrive pas à esquisser le moindre sourire. Le spectateur ressort indisposé, mais il l’est encore davantage après avoir goûté la galette Kashmir, dernière création de la boutique Du Pain et des gâteaux (63, boulevard Pasteur). Une galette où l’on vous promet l’harmonie sensuelle de l’amande, du safran et de l’orange, avec des cubes de dattes délicatement parsemés. Une galette qui a surtout un goût prononcé de paella et qui s’apparente à un véritable attentat pâtissier le jour où vous avez eu la malheureuse idée d’inviter vos amis à dîner ! Il y avait donc urgence, pour ne pas plomber les derniers jours de la semaine, à corriger le tir et à miser sur une valeur refuge : la galette de Jacques Genin. Une galette complètement traditionnelle, qui refuse résolument la modernité et la congélation à laquelle ont recours 90 % des grandes maisons, comme le révèle Bruno Verjus, dans un billet dévastateur qui pointe le doigt sur la maison Kaiser. Si l’on n’avait pas peur de singer la Sévigné dans ses effets d’accumulation, on proclamerait tout de suite la galette de Genin comme étant la plus généreuse, la plus savoureuse, la plus étonnante, la plus incroyable, la plus singulière, etc., car on reste vraiment muet devant les prodiges du maître qui signe ici un de ses plus beaux chefs-d’œuvre. Jacques Genin, qui est un pâtissier constamment à l’affût, qui peut vingt fois sur le métier remettre son ouvrage, n’était pas tout à fait satisfait de sa précédente galette et avait fort envie de la perfectionner. L’artiste a donc retravaillé son feuilletage, repensé sa frangipane, et propose cette année une galette dont le délicieux parfum de rhum mêlé à la crème d’amande vous ensorcellera à jamais ! Par ailleurs, les dimensions de sa galette sont extrêmement flatteuses pour les gourmands que nous sommes. C’en est à se pâmer ! L’artiste me fait parfois penser à Jean Nouvel qui disait qu’un bel appartement, c’était surtout un grand appartement. De même, Jacques Genin, avec son regard pétillant, malicieux, vous explique qu’un bon gâteau, c’est un gros gâteau, avec des parts énormes. On ne saurait lui donner tort : quand il y en a pour deux, il y en a aussi ici pour trois. Et comme le chef pense à tout, au moment où vous quittez sa boutique, il vous glisse dans le sac, non pas une, mais deux couronnes, pour le roi bien sûr, et pour sa reine ensuite… ou son mignon (soyons modernes quand même) !

1. Manon. 2-3. Des ors du palais aux ors de Genin. 4. La reine. 5. Les fèves de Jacques Genin (photo publiée sous la pression de mes lecteurs).

jeudi 5 janvier 2012

En vrac

1. Pour une fois, je n’ai pas eu besoin de réfléchir très longtemps pour savoir si j’irai au Musée Jacquemart-André découvrir l’expo Fra Angelico, puisque Michelaise, qui avait deux places de trop, a eu la gentillesse de m’offrir les siennes. Il est vrai qu’en temps ordinaire, on s’y prend à deux fois avant d’aller dans ce musée. D’abord, parce que les espaces dévolus aux expositions temporaires sont ridiculement petits, ce qui fait qu’on se marche en permanence sur les pieds et qu’on s’expose bien souvent au mépris d’un vison outragé. Ensuite, parce que l’institution profite de ces événements pour recycler ses collections permanentes qui sont vraiment loin d’être exceptionnelles. Le visiteur n’échappera pas donc pas à ces deux travers : la fréquentation est infernale, mais à la limite on comprend l’élan et l’empressement du public puisque c’est la première fois qu’a lieu en France une rétrospective sur Fra Angelico. En revanche, on s’étonne de retrouver à nouveau certains tableaux du musée qui ont été décrochés des salles voisines pour être intégrés au parcours de l’exposition : le Saint Georges terrassant le dragon de Carpaccio, La Naissance de la Vierge du Scheggia, etc. Intitulée Fra Angelico et les maîtres de la lumière, l’exposition fait surtout la part belle aux «maîtres», en présentant un florilège d’œuvres issues du grand atelier de Florence, mais un peu moins à Fra Angelico, dont les tableaux sélectionnés ne rendent pas tout à fait justice au grand talent du peintre. On aurait pu espérer découvrir les plus beaux fleurons de l’artiste, l’Annonciation du musée diocésain de Cortone, l’Annonciation du Prado ou encore la Crucifixion du Metropolitan, mais ces chefs-d’œuvre-là n’ont pas fait le voyage jusqu’à Paris. Je ne sous-estime pas la difficulté d’obtenir un prêt : il est possible après tout que les demandes les plus ambitieuses n’aient pas pu aboutir (surtout après la rétrospective romaine en 2009) et que les commissaires d’exposition aient dû se rabattre sur des œuvres de plus petit calibre, comme cette si peu intéressante Thébaïde de Budapest ou Vocation de saint Nicolas du musée du Vatican. En fait, en dehors du Couronnement de la Vierge des Offices, qui écrase tous les autres tableaux, et d’une Vierge à l’enfant de Lorenzo Monaco, on n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent, pendant les deux heures qu’on s’octroie pour visiter l’exposition. On profite alors des lieux pour jeter un ultime coup d’œil sur la fresque de Tiepolo et les quelques Canaletto et Guardi qui seront l’objet de la prochaine exposition en juin prochain. 2-4. En attendant, de l’autre côté de la Seine, c’est Casanova qui est à l’honneur. Les amoureux de Venise trouveront très certainement de quoi combler leur appétit, mais non les amoureux de musique vénitienne, car c’est un concerto pour clavecin de Galuppi, atrocement interprété par l’English Chamber Orchestra, qui accueille le visiteur. 5. Les baroqueux ne manqueront en revanche pas le rendez-vous de l’Opéra-Comique qui inaugure sa saison 2012 avec Amadis de Gaule de Jean-Chrétien Bach, une tragédie lyrique composée sur un livret de Quinault, et créée pour la première à l’Académie royale de Musique en 1779. Si la découverte d’un nouvel opéra constitue toujours une aventure passionnante, il est difficile ici de ne pas exprimer quelques réserves sur la distribution, qui, dans l’ensemble, ne convainc guère. La musique est pourtant magnifique, surtout dans les scènes vengeresses, mais le rôle-titre, Philippe Do, peine lamentablement dans ses vocalises et émet des sons qui ressemblent aux gloussements d’un pintadeau. Toute l’attention se reporte alors sur la mise en scène séduisante de Marcel Bozonnet, et sur l’orchestre de Jérémie Rhorer, Le Cercle de l’Harmonie, qui possède de superbes couleurs. 6. N’en déduisez pas pour autant que l’année a mal commencé. Les superbes chocolats de Jacques Genin en offrent un témoignage à la fois éclatant et palpitant. C’est la maison qui me les a gentiment offerts, pour me remercier de ma constante fidélité tout au long de l’année, mais aussi de la vôtre, aimables lecteurs, qui restez fidèles à mes prescriptions en daignant vous rendre au dernier numéro de la rue de Turenne. Une édition limitée, composée de 72 chocolats, et du meilleur cru : à la fève tonka, à la menthe amante, au miel, au praliné à l’ancienne et au basilic (rebaptisé pour loccasion basilic instinct). 7-8. Il suffit d’ailleurs que je claironne la nouvelle et brandisse mon trophée sur Facebook pour que mes petits camarades m’implorent d’en glisser dans mon sac et consentent à se déplacer jusqu’à l’Opéra pour en goûter quelques spécimens. Merci Jacques Genin.

1. Musée Jacquemart-André. Guardi, Portique de fantaisie. 2. Dun intérieur lautre. 3. Tour des Temps. 4. Dun toit lautre. 5. Amadis de Gaule au Comique. 6. Chocolats de Jacques Genin. 7. Le retour du fils prodigue. 8. Léo et Cricri.