samedi 22 décembre 2012

Le sacre de Fagioli dans Artaserse


Cher Georg Friedrich,

Cet Artaserse m’a épuisée, j’ai envie de jeter à la face du monde mon ressenti de rombière extatique ; mais personne dans mon entourage ne peut comprendre, hélas, et je crois bien que ça va tomber sur toi...
D’abord opéra merveilleux, bourré de perles et d’énergie, n’est-il pas cher GF ? Pourquoi Cecilia n’est-elle pas allée déterrer Vinci plutôt que Stéphanie (de Monaco?). L’initiative de cette renaissance vient apparemment de Max-Emmanuel, qu’il en soit remercié.
J’ai tout aimé, trouvé Belhe vraiment épatant, et entre les cinq greluchons haut-perchés, mon cœur balance: cinq voix merveilleuses, et très différentes : les deux chouchous, Philou et Maxou, rien à dire, impériaux ; et le bonheur de découvrir le chant si poétique et virevoltant de ce petit Valer... Le cas Fagioli me laisse perplexe : oui, c’est inouï, oui c’est vertigineux de maîtrise, et on est perclus d’admiration (il y eut pourtant au milieu des acclamations finales quelques "ouououhhh" assez soutenus de petits marquis mal lunés ou de mauvais coucheurs rancuniers parce que l’aigu de Franco leur avait fracassé les verres correcteurs...). La virtuosité pure, j’adore ça, c’est jubilatoire et électrisant ; mais ce qui me fascine me gêne aussi un peu, cette voix à l’hélium, qui semble presque toujours toucher une limite supérieure, fût-ce la voûte céleste, être à l’extrême en permanence : au-dessus de ce chant, il n’y a pas d’air (je n’arrive pas à le dire autrement), alors qu’il me semble que Cencic ou Jaroussky, eux, laissent l’air circuler et ne sont jamais collés au plafond. Bref, je suffoque un peu quand j’entends Fagioli, et ça me ravit... et finalement je trouve ce chant extraordinaire mais pas très beau.
De mon premier balcon, je me suis aussi régalée à regarder les corps (et les cors aussi bien sûr, hier pas trop de cor de l’angoisse, ça pouétait raisonnablement...) : Fagioli grimaçant et teigneux, compact et bien planté dans le sol. Le petit Valer, tout un poème, il est complètement en vrac, cambré, les fesses en arrière, les bras ballants et les pouces collés aux index, se balançant d’une jambe de serin sur l’autre et agitant sa mèche : il m’a enchantée, on dirait un élève de terminale littéraire (Valer, si tu n’as pas ton bac, ce n’est pas grave, tu peux réussir quand même dans la vie...). Philippe toujours les pieds en dehors et les épaules en dedans, mais il progresse et commence à avoir de l’allure et Max-Emmanuel, le plus classieux, avec son beau port de tête, très élégant malgré son accoutrement de bûche de Noël orientale.
Mais mon danseur préféré, c’est Fasolis : je pourrais le regarder des heures, cet homme-là ! On a l’impression qu’il va sauter à pieds joints sur son clavecin comme Jerry Lee Lewis... Sa gestuelle électrique, c’est vraiment beau, et ça participe moultement du bonheur de la soirée.
Voilà cher Georg Friedrich, tu es maintenant en droit de me réclamer 100 euros pour ton écoute patiente.


Je te couvre de Mégabises et d’Arbaci comme il se doit,
Agnès

Chère Agnès,

C’est plutôt à moi de te donner 100 euros, pour l’usage public que je vais faire de ta prose.  Sache que cet Artaserse m’a comblé comme un prince et que je ne l’oublierai jamais. J’ai vraiment eu l’impression, en sortant du TCE, d’avoir assisté à un concert anthologique, comme il s’en rencontre finalement assez peu dans une vie de mélomane. Je suis d’ailleurs certain que tous les gens présents ce soir-là s’enorgueilliront de pouvoir dire dans vingt ans : « J’y étais ! » Il y a des signes qui ne trompent pas : as-tu remarqué comment les rombières étaient déchaînées ce soir-là ? Et combien de sonotones, de serre-tête en velours et de bas de contention volaient jusqu’au devant de la scène ? Je dois t’avouer que je n’ai jamais vu ça et que mettre ce théâtre en transe relève de l’exploit le plus total ! Figure-toi que ma voisine qui voulait tout savoir sur Franco ne m’a pas lâché d’une semelle ; sulfatée par la voix du contre-ténor, elle s’est cramponnée à moi jusqu’à son vestiaire. Il faut dire aussi qu’elle en était restée à l’époque de Nella Anfuso et qu’elle avait besoin de mettre un peu ses fiches à jour. Il est vrai que ce soir-là, Fagioli a fait des merveilles et qu’on se serait cru au temps des castrats et des princesses qui suffoquaient dans leur loge, à deux doigts de l’évanouissement ! J’ai d’ailleurs peine à croire que notre héros ait été hué le surlendemain ! Mais comme tu le dis, il y aura toujours de mauvais coucheurs… Regarde un peu ce qui est arrivé à Cecilia au début du mois à la Scala, les amis de la Grisi ont débarqué comme des hooligans à Milan, dans le seul but de foutre la zizanie ! Ces petits cons ont même un blog entièrement voué à la démolition du talent de Bartoli… N’ont-ils vraiment pas d’autres chats à fouetter ? Et est-ce que je vais, moi, tambouriner dans la salle des fêtes de Pesaro pour torpiller le récital annuel de Sonia Prina ? Le jour où ça arrivera, il faudra me passer une camisole de force ou me priver de tes délicieux foies gras. Mais je m’éloigne, et revenons quand même à ce cher Franco que j’ai trouvé stupéfiant, pas seulement pour les aigus qu’il a fièrement dardés dans ce grand air de bravoure qui m’hypnotise toujours autant (Vo solcando un mar crudele), mais aussi pour ses coloratures foudroyantes qui m’ont constamment fait penser à Cecilia. Non seulement il vocalise exactement comme elle, en ornant son chant de généreux trilles, mais as-tu remarqué comme il allait chercher ses notes les plus hardies avec les mêmes gestes et les mêmes grimaces ? Je me demande d’ailleurs s’il a conscience de l’empire que Cecilia exerce sur lui et ce que ça lui fait d’être systématiquement comparé à elle : je lis les blogs moi aussi et tout le monde est frappé par ce mimétisme. Être soi n’est-ce pas d’abord être différent des autres ? En tout cas tu ne pourras jamais savoir combien j’étais heureux pendant ces trois heures, d’autant que j’avais des voisins merveilleux, paralysés, silencieux, pas trop aromatisés au Guerlain, bref de véritables momies ! On était tous sur le cul, personne n’avait encore jamais vu un contre-ténor chanter comme ça, et à l’issue du concert, j’avais soudain envie de parcourir l’Europe entière, de Karlsruhe à Martina Franca, pour aller l’écouter chanter et ne plus laisser à Cecilia le monopole de tous mes voyages musicaux. Tu vois, c’est un peu dans la douleur que je vais quitter Paris début janvier, mais j’espère que lorsque je me les gèlerai en Lozère, tu auras une toute petite pensée pour moi à Gaveau. Évidemment, je n’oublie pas les autres chanteurs. Et d’ailleurs la grandeur de ce spectacle tient aussi à la qualité de son plateau, qui était parfaitement homogène. C’est pourtant si rare ! Dans ce genre d’opéra, on a toujours à déplorer une fichue casserole qui vient nous pourrir le concert… Cette fois-ci, rien de tel, le danger a été évité, malgré le défi qu’il y avait de réunir sur une même scène quatre contre-ténors.

Tu vois, le petit Yuriy Mynenko (alias Megabise), m’a vraiment impressionné ! Quel organe ! Où diable Fasolis est-il allé le chercher ? Tu peux être certaine, là encore, qu’on n’a pas fini d’entendre de parler de celui-là ! Comment ne pas être sous le charme aussi du délicat Valer, qui se balançait sur ses deux jambes, comme une petite mésange ? Et cette jolie mèche rebelle qui revenait fièrement sur sa jolie tête d’ange… Ah ! Valer, si tu savais combien les rombières étaient attendries ce soir-là, autant que pour Philippe. Mais la pression était rude pour ce dernier, qui avait à partager sa gloire avec ces autres étoiles montantes. Alors certes, notre héros national n’a pas de crainte à avoir, son chant est toujours très raffiné, très subtil, mais je commence aussi à m’en lasser. Je sais, j’ai l’air de faire la fine bouche, mais vois-tu, je trouve que sa palette est quand même infiniment moins riche, moins colorée que celle de Fagioli. Et puis, il y a quelque chose que je ne comprends pas depuis le temps qu’il chante : pourquoi débarque-t-il toujours sur scène à toute allure, comme s’il avait un train à prendre ? Et pourquoi, alors qu’on l’applaudit, éprouve-t-il le besoin de partir aussi vite qu’il est arrivé ?
Enfin, même si c’est celui que j’ai le moins apprécié de la soirée, je me garderai bien de lancer des tomates sur Maxou, d’abord parce qu’il était malade ce soir-là (on ne tire pas sur une ambulance), mais aussi parce qu’il est à l’initiative de ce spectacle : n’oublions pas que c’est lui en effet qui a porté ce projet depuis le début ! Non seulement, il a déterré ces fameuses partitions qui dormaient je ne sais où, mais il a eu l’extrême pudeur d’en distribuer les rôles les plus importants à ses autres congénères.

Mais l’essentiel n’est pas là ! Si tu veux mon avis, la soirée n’aurait pas été ce qu’elle fut sans le Concerto Köln qui a retrouvé, sous l’impulsion de Fasolis, tout son punch, toute sa verve de naguère. D’ailleurs, ce qui m’a frappé tout au long de ce concert, c’est que tous les airs ont été applaudis, sans oublier l’ouverture, ce que je n’avais encore jamais vu ! Il faut dire que le dispositif mis en place par Fasolis y contribue efficacement car il laisse toujours un temps de respiration entre la fin de l’air, qu’il cisèle comme un ornemaniste, et la reprise du récitatif (à la différence de René Jacobs qui, ne supportant pas les applaudissements, tente toujours d’enchaîner le plus rapidement possible les airs avec les récitatifs, et cela au grand dam des chanteurs qui ne recueillent pas toujours tous les suffrages escomptés). Et tu as raison, le chef a le sens du show, il construit chaque air comme une œuvre en soi, en en soignant tous les effets. Pendant toute la soirée, Fasolis s’est démené comme un beau diable, c’était amusant de voir ses mains baladeuses sur le clavecin ! Moi il m’a fait penser à Ray Charles : c’est la même allégresse, la même énergie communicative. Et ces musiciens, qu’est-ce qu’ils sont fabuleux !… tu as vu comme ça swinguait dans le Cosi stupisce e cade ! Quel feu ! Sans parler des couleurs de l’orchestre, merveilleusement cuivrées, il y avait là encore de quoi tomber dans les pommes, tellement c’était beau. Jamais pendant ces trois heures on ne vit cors et trompettes canarder ! Vite, un couronne de lauriers pour le trompettiste Hannes Rux qui, dans Amalo e se al tuo sguardo, se sera proprement surpassé ! Tout cela donne à réfléchir et je m’interroge désormais sur les spectacles qu’il convient d’aller voir. Je préfère en effet écouter une œuvre de second rang par des musiciens de premier plan, que le contraire. La musique de Vinci est assez inégale, mais elle s’illumine et prend soudain un relief incroyable avec le Concerto Köln ! À l’inverse, un Mozart ou un Monteverdi joués par Malgoire, c’est à vomir ! Va tempeste par Renée Fleming, c’est la même chose, c’est à te dégoûter de Haendel pour toujours… En musique, l’énonciation est toujours plus importante que l’énoncé, et c’est pourquoi il faut donner sa chance à cet Artaserse qui entrera bientôt dans la légende. Espérons que les théâtres se montreront à l’avenir moins méfiants qu’ils ne l’ont été, car l’opéra de Vinci, comme tu le sais, n’a été présenté qu’à Nancy, Lausanne, Paris et Cologne. En cette période de fêtes, où tous les rêves sont permis, faisons le vœu qu’il soit remonté, et si possible avec ses plumes et ses paillettes…

À propos de plumes, j’imagine que tu es déjà dans ton Quercy, en train de scalper tes canards Amuse-toi bien alors et à très vite !

lundi 17 décembre 2012

Vu et entendu cette semaine

1. Le panettone aux marrons glacés. 2. L’appel du panettone classico glassato : « Sono un tipo speciale. Nasco in un piccolo paese del Piemonte, da une famiglia que fa pasticceria da tre generazioni. Sono cresciuto con il levito madre che a casa mia si usa dal 1932. Amo stupire gli intenditori, i buongustai, i culturi delle rarità, e conquistarli con sapori da degustazione. Io sono fatto così. » 3. Diego Fasolis, Max-Emmanuel Cencic, Franco Fagioli et Philippe Jaroussky dans Artaserse de Vinci (article sous presse et négociation des droits en cours). 4. On se rastignaquise comme on peut, et avec les moyens du bords ! 5. Valer Barna-Sabadus triomphe dans Artaserse. 6. Le cheese-cake de Jacques Genin. 7. Tous à la Bastille ! 8. « Je suis le fils d’un parent et d’un parent. » 9-10. « Occupez-vous de votre culte » « “N’ayez pas peur.” Jean-Paul II, 1978 » « Boutin, Pécresse, main dans la main. » « Moi aussi je veux un Powerpoint pourri à mon mariage. » « Deux papas, pas deux parias. » « Civitas, serre les fesses, on arrive à toute vitesse. » « L’UMP aussi a deux papas. » « Mieux vaut une paire de mère, qu’un père de merde. » « Lâchez-nous la chatte et léchez-nous tranquille. » « Si Dieu hait les pédés, pourquoi sommes-nous si mignons ? » « Laissez-nous la PMA, on vous laisse le PMU. » « Oui à l’adultère, oui au divorce, oui aux pensions alimentaires » « Nous sommes l’apocalypse. » « Oui, je leur apprendrai le tricot. » « Frigide Barjot, ton coiffeur s’est vengé. » « Elle m’a donné son doigt, je veux sa main ! » « Fachos, socialos, collabos, vous nous cassez le clito. » « François, tu perds les pédales. » « M’a-t-on demandé mon avis sur votre mariage ? » « Jésus aussi avait deux papas. » « Vous nous faites des homos, nous vous ferons aussi des hétéros. » « Durcir la gauche molle. » « Priez pour nous, on baise pour vous. » « Civitas, sors du placard. » « Les Belges solidaires. » « Tous égaux. » « Le PS recule, les fachos avancent. » « Avec deux papas pédés, plus denfants mal habillés ! » « Homophobes de tous les pays, punissez-vous ! » « Les voies du Seigneur sont toutes pénétrables. » « Mon cul est un lieu d’ébats, pas un sujet de débats. » « Débat = violence. » « Plus de mariages = Plus de gâteaux. » « Soyez du bon côté de l’Histoire. » « Est-ce que j’ai une tête de fin d’humanité ? » « Les curés au diocèse, nous on baise. » « Moi aussi je veux avoir le droit de congeler mon bébé. » « Nos listes de mariage vont relancer l’économie. » « Promis Christine, on touchera pas nos cousines* » « Nos enfants ont aussi le droit d’être protégés. » « Liz Taylor a eu sept maris, moi jen veux juste un. » « In Gay we trust. » « Mieux vaut un mariage gay quun mariage triste. »  11. Le Pont d’Arcole. 12. Boulevard du Montparnasse. 13. Boulevard du Montparnasse, de l’autre côté du trottoir. 14. Les muscadines de Jacques Genin (cadeau offert par la maison).

*Allusion à la pourfendeuse du Pacs et du mariage pour tous, Christine Boutin, mariée avec son cousin germain Louis Boutin.

dimanche 9 décembre 2012

Turin et l’Eatalian Way of Life

Tout avait si mal commencé. J’étais arrivé à Turin toussotant et crachotant, après être tombé malade le soir du concert de Cecilia, sans doute parce que, comme Montaigne, j’ai « une condition singeresse et imitatrice » ! J’avais ensuite mal noté le numéro de l’immeuble de la logeuse qui devait nous accueillir, ce qui fait que nous avions longtemps tourné en rond dans le froid, avant d’être alpagué par une vieille dame qui, me voyant trainer mes valises comme une âme en peine, était soudain venue à mon contact en me disant : « Ça doit être vous que je cherche » ! Nous étions ensuite allé faire nos courses dans un joli marché situé au pied du Palazzo della Città où, par pure gourmandise, j’avais fait provision de raviolis et d’agnoletti qui, le lendemain, devaient malheureusement finir leur course à la poubelle ! Même déconvenue les jours suivants, Piazza della Repubblica, avec un saucisson à cuire, qu’on se mit à carrément recracher dans l’assiette, après en avoir en avoir simplement mâchonné une rondelle qui avait un petit goût de vomi ! À cela devait s’ajouter encore une dernière infortune... J’avais commis l’erreur d’entrer un soir dans une hamburgheria… j’en entends déjà ricaner certains… laquelle était plus exactement une agrihamburgheria qui proposait de la viande tout droit sortie des fermes du Piémont et qui, en référence au slow food, s’appelait de façon assez cocasse : slow fast-food di tradizione piemontese ! La belle affaire : la viande n’avait ni saveur ni tenue, le pain aucun moelleux et en guise de frites, il fallut avaler de vulgaires chips toutes mollassonnes. J’ai donc bien peur de ne jamais savoir faire la différence entre une agrihamburgheria et un banal McDo ! Et pour qu’on ne me jette pas la pierre, je précise encore que, quelle que soit l’heure de la journée (et de la nuit), les gens se battaient pour y entrer...

Il fallait donc impérativement reprendre les choses en main et voilà comment nous nous y sommes employés. Avant d’aller à Turin, on m’avait parlé d’une ancienne usine à vermouth, située dans le Lingotto, qui avait été aménagée en un immense hangar dédié exclusivement à la gastronomie italienne, lequel se dénomme Eataly. Cela m’avait énormément intrigué et je m’étais juré d’y aller faire un tour. Les quelques kilomètres qu’il fallait parcourir ne m’avaient en rien découragé, j’avais pris le métro à Porta Nuova et moins d’un quart d’heure après, je me retrouvais en plein cœur de ce somptueux mercato où, comme à la Samaritaine, l’on trouve de tout : non seulement des produits frais, issus de l’agriculture biologique (quoi que puisse vous inspirer la couleur violette des choux fleurs sur l’une des photos), mais aussi un choix immense de fromages et de saucissons, de sauces tomates et de pâtes fraîches, de somptueuses conserves de légumes (j’ai d’ailleurs bourré mes valises de misto di funghi con porcini et de peperoncini farcis). Sans oublier non plus, en cette période de fêtes, les montagnes de panettoni qui s’accumulaient aux abords des caisses. Ce gigantesque dépôt accueille aussi tout une gamme de restaurants à thèmes, avec des comptoirs où se bousculent les Turinois. Il y en a d’ailleurs pour tous les goûts (la pasta, le verdure, la pizza, la carne, il pesce, i salumi e i formaggi) et cette année, quitte à me faire bombarder de tomates par Agnès qui verra désormais en moi un renégat, j’ai snobé les jambons au profit exclusif du poisson qui m’aura véritablement enchanté !

1. Palazzo Carpano. 2. Piazza Solferino. 3. Chiesa di Santa Maria Ausiliatrice. 4. Caffè Baratti & Milano. 5. Galleria Subalpina. 6. Marrons du Piémont. 7. Via dell'Arsenale. 8. Chiesa Santa Maria Annonciata. 9. Chiesa San Lorenzo, coupole. 10. Chiesa Gran Madre di Dio. 11. Monte dei Cappuccini. 12. Piazza San Carlo, sous les arcades qui bordent le Caffè Torino.


13. Piazza della Repubblica. 14-15. Lheure du marché : piments et oignons nouveaux. 16. Eataly : le stand des pomodori. 17. Lheure de déjeuner. Lespadon grillé au stand Pesce dEataly. 18. Le tartare di tonno le lendemain. 19. Et tagliate di tonno le surlendemain ! 20. Galleria Subalpina, un autre jour. 21. Chiesa San Francesco di Assisi. 22-23. Palazzo Madama. 24. Palazzo Madama, plafond primo pianto. 25. Palazzo Madama. Exposition Robert Wilson. 

J’avais peur de découvrir Turin sous un ciel laiteux, mais je crois bien maintenant que, si je devais y retourner, ce serait à coup sûr à la même période. On m’avait dit que j’allais me les geler, mais il n’en a rien été ! Novembre pourrait même être le moment idéal pour explorer la ville, pour deux raisons essentiellement. D’abord parce que c’est la saison des marrons, qu’on peut manger soit grillés, aux abords des places et des marchés, soit glacés, dans toutes les bonnes pasticcerie. Leur réputation n’est pas volée, ce sont de loin les plus gros, les plus goûteux, les plus charnus, et l’on comprend pourquoi Jacques Genin, Patrick Roger et tutti quanti, viennent se fournir ici. Trouver un bon marron glacé n’est cependant pas toujours chose aisée, car souvent le sucre ou le caramel écrasent le goût de la châtaigne. Si l’on ne veut pas être déçu, il est donc vivement conseillé d’aller au Caffè Baratti & Milano, Piazza San Carlo, et d’éviter le Caffè Tamborini ou le Caffè Platti, intéressants pour la beauté du cadre, un peu moins pour ce qu’on y mange. Mais surtout, la fin de l’automne et le début de l’hiver marquent le coup d’envoi de la saison des panettoni, qui sont toujours superbement empaquetés, avec des cordelettes ou des rubans en satin qui s’entortillent dans tous les sens. Moi et les panettoni, je dois confesser que c’est un peu plus qu’une histoire d’amour : une véritable obsession ! Ce voyage à Turin m’aura donc permis d’assouvir un de mes grands fantasmes : tremper chaque matin un morceau de panettone dans mon café, chose que je m’interdis toujours à Paris où, sitôt réveillé, je fonce sous la douche sans jamais petit-déjeuner. Jusqu’à présent, je ne connaissais que le traditionnel panettone aux raisins secs et aux fruits confits, j’ai découvert cette année plusieurs variétés de panettoni : au chocolat, au gianduja, aux marrons glacés, aux zestes d’orange, au limoncello, ainsi que plusieurs combinaisons possibles : au chocolat et à la poire, au thé et à l’ananas, etc. Mais sans avoir le goût du paradoxe, rien ne m’a finalement plus transporté que le panettone nature du Caffè Ghigo, un panettone sans fioriture, simplement recouvert de sucre glace, qu’on appelle pour cette raison la nuvala di Ghigo, c’est-à-dire le nuage de Ghigo. Le goût en est tellement exquis, la texture parfaite et la fraîcheur inattaquable que, pour le coup, ce serait un crime de le tremper dans son café.

S’il m’est arrivé d’être parfois écœuré au cours de ce voyage, on s’apercevra que c’est plutôt par le baroque piémontais, que je trouve assez pâtissier. Les balcons semi-circulaires des maisons se détachent comme des choux à la crème et on a parfois l’impression que certains palais ont été finis à la poche à douille alors que, bizarrement, les rues sont impeccablement tirées au cordeau et présentent partout un caractère un peu austère et rigoureux. Les façades turinoises n’ont pas ce raffinement qu’on trouve partout ailleurs, ce qui fait qu’on se croirait plus souvent en Autriche quen Italie, sauf bien sûr devant le Palazzo Madama, le chef-d’œuvre de Juvarra, cet architecte sicilien qui a transformé au début du XVIIIe siècle l’un des édifices médiévaux les plus anciens de la ville en un superbe palais baroque, avec une façade de pierre blanche qui a l’air de sortir tout droit d’un décor de théâtre. Le décor urbain a donc beau être très chargé, on prend malgré tout un immense plaisir à arpenter les rues de la ville, lesquelles sont rythmées par de très belles places ornées de statues qui représentent les hommes célèbres du Piémont. Comment ne pas succomber au charme des promenades sous les arcades qui bordent les larges avenues de Turin ? Les bâtiments de la ville comportent en effet de multiples galeries où le soleil s’immisce avec douceur, à la différence de Bologne où, ces dernières étant plus étroites, on ne voit jamais la couleur du ciel et on s’y sent toujours un petit peu oppressé. On est aussi parfois surpris de traverser des quartiers entiers sans jamais croiser personne, que ce soit à proximité du Musée d’art moderne et contemporain, ou sur la rive droite, le long du Pô, dans le quartier huppé qui s’étend derrière Grande Madre di Dio et Santa Maria del Monte dei Cappuccini. Quant aux églises, elles sont pour tout dire assez indigestes. Dès qu’on y entre, on éprouve aussitôt l’envie d’en sortir, à cause précisément de cette débauche de luxe mal maîtrisée. Même la chiesa della Consolata, réputée comme l’une des plus belles églises de Turin, n’échappe pas à ce triste constat avec sa kitchissime Madone en argent, ses marbres dégoulinants, ses dorures outrancières, sans parler des peintures grandiloquentes : attention à ne pas les fixer trop longtemps, les yeux risqueraient de prendre en gelée !

26. Lheure du goûter au Caffè Platti. 27. Les marrons glacés du Caffè Torino. 28. En train de déguster un bavarese et un bicerin au Caffè Battoni & Milano. 29. Galleria Sabauda. Schiavone, Madonna col bambino (détail). 30. Arcades de Turin. 31. Chiesa della Consolate. 32-33. Galleria Federico. 34. Piazza del Palazzo. 35. Via Giovanni Giolitti 36. Au croisement de la Via Milano et de la Via Santa Chiara. 37. Porta Palatina.  

Le voyageur remarquera deux choses à Turin qu’il ne voit jamais ailleurs : les librairies, qui sont en nombre à peu près illimité et généralement toujours très bien achalandées, et les superbes néons, suspendus au-dessus des devantures des magasins, qui se mettent à clignoter dès la tombée de la nuit, c’est-à-dire à cinq heures du soir l’hiver. Il doit y avoir encore une âme d’enfant qui sommeille en moi puisque je m’arrête toujours devant ces illuminations qui me rendent joyeux. Chaque grande maison turinoise a ainsi son enseigne qui scintille. Est-ce d’ailleurs pour perpétuer cette tradition que les artistes les plus célèbres se sont donné rendez-vous ici pour participer à cette gigantesque installation lumineuse d’art contemporain qui, chaque année, suscite surprise et émerveillement ? En face du Palazzo della Città, Daniel Buren a ainsi installé des petits cadeaux de Noël rouges et bleus qui forment comme un tapis volant dans les airs ; Rebecca Horn a disposé au-dessus de l’église du Mont des Capucins des tubes de néons bleus dont la forme circulaire est censée symboliser ce qu’on appelle ici des piccoli spiriti blu ; Michelangelo Pistoletto a, quant à lui, reproduit sur les halles du plus grand marché de Turin le texte « Amare le differenze » qu’il a décliné en 39 langues différentes pour rappeler la pluralité des communautés présentes dans la ville, mais c’est incontestablement Giulio Paolini qui a réalisé la plus belle installation, en suspendant au-dessus de la via Po (la plus belle avenue de Turin selon moi) une constellation de planètes avec leurs satellites en orbite. De même, les bribes de poèmes en caractères multicolores qui flottent au-dessus de la Via Maria Vittoria sont une pure réussite visuelle, mais je n’ai pas réussi à savoir qui en était l’auteur.

L’éblouissement se prolonge à l’intérieur des murs de certains musées, principalement la Galleria Sabauda qui abrite la plus riche collection de peintures anciennes de Turin. Celle-ci a d’ailleurs beau être actuellement en travaux, et une partie de ses trésors visibles seulement dans une minuscule aile du Palazzo Reale, le visiteur va quand même de surprise en surprise avec la très belle Vierge à l’enfant de l’Angelico (déjà remarquée cet hiver au Musée Jacquemart-André, malgré les visons encombrants qui en bouchaient la vue), la Madone de Schiavone, tout aussi fascinante, le superbe Tobie accompagné de l’archange Raphaël de Pollaiuolo, le magnifique Tobie et les trois anges de Lippi, bâti à peu près sur le même thème, le Saint François en prière de Van Eyck, la Sainte Famille attribuée à Mantegna, le monumental Repas chez Simon de Véronèse, le Rittrato di una donna de Bronzino et son admirable rendu des étoffes, l’Annonciation de Gentileschi, le Saint Jean-Baptiste de Guido Reni, j’en oublie encore plein d’autres… On cherche en vain la Descente de croix de Giulio Clovo où le peintre a représenté le saint suaire, mais elle a dû rester confinée dans un magasin du musée. Même infortune quelques jours plus tard au Palazzo Madama, avec le célèbre portrait d’Antonello di Messina : les derniers étages étaient condamnés, et accessoirement aussi l’accès aux tours anciennes d’où la vue est, parait-il, sensationnelle ! Mais on aura au moins profité de l’expo Wilson, et bavé devant le portrait animé de Brad Pitt qui se retrouvait à poser tout nu au milieu de sommités oubliées du XVIIe siècle. Foin du Musée Égyptien et de la Mole Antonelliana qui seront pour une autre fois ! C’est que tout affairé à la recherche des panettoni, et ayant égaré mon guide, j’ai lamentablement manqué les autres musées, alors que je passais plusieurs fois par jour devant. Signalons en premier lieu la Pinacoteca dell’Accademia Albertina, située en face du Caffè Ghigo, qui conserve des Lippi et des Véronèse, puis la Pinacoteca Giovanni et Marella Agnelli, installée au dernier étage de la galerie commerciale du Lingotto (juste en face d’Eataly) qui possède pas moins de six Canaletto auquel Giovanni Agnelli, le grand patron des usines Fiat, vouait un véritable culte. Avec un peu de chance, certains auront fait le voyage jusqu’à Musée Maillol ou au Musée Jacquemart-André, qui présentent conjointement une exposition sur ce peintre vénitien. Une façon astucieuse de prolonger à Paris son voyage en Italie...

37. Façade de lancien Teatro Gianduia. 38. Via Cosseria. 39. Corso Vittorio Emanuele II. 40. Via Principe Amadeo 41. Via Garibaldi, Cinema centrale. 42. Le long du Pô. 43. Eataly. 44. Via della Misericordia. 45. Chiesa della Consolate. Plafond de la sacristie. 46. Via Santa Giulia. 47. Coupole du Mont des Capucins. 48. Via Manzoni. 49. Brad Pitt filmé par Robert Wilson. 50. Via Principe Amadeo, la nuit.