mercredi 30 novembre 2011

La Jephtha de Haendel perturbée par une armée de gosiers indélicats

Kristina Hammarström
Après Bruxelles et Caen, William Christie était ce jeudi 24 à la salle Pleyel pour présenter Jephtha, le dernier des grands oratorios de Haendel. Ce n’est pas le moindre des paradoxes que cette œuvre, qui possède une force et un souffle extraordinaires, soit aussi celle dont la composition s’est révélée la plus laborieuse. Commencée à la veille de son soixante-sixième anniversaire, par un musicien usé et fatigué, elle est interrompue quand Haendel perd la vue le 13 février 1751. Le coup est rude pour ce compositeur, qui n’était pas seulement enchaîné à sa table de travail, mais qui était aussi un bon vivant, joufflu et ventru, comme le révèlent bon nombre de portraits, et un infatigable collectionneur de tableaux. Haendel ne se laisse toutefois pas abattre, reprend ses forces, mais l’œuvre avance par à-coups. Et c’est seulement le 30 août, au terme de huit mois de travail, qu’il vient enfin à bout de son manuscrit. L’époque où trois semaines suffisaient au compositeur pour enfanter Le Messie est, hélas, belle est bien révolue.

Dans cet oratorio, notre admirable compositeur a mis en musique le poème que lui a fourni Thomas Morell, son librettiste attitré, qui avait déjà conçu les livrets de Judas Maccabeus, Joshua et Theodora. Mais alors que Theodora avait été un échec complet, il était urgent de renouer avec ce qui avait fait le succès des grands oratorios, en incorporant des scènes de bataille et des chœurs célébrant des victoires. Ainsi, le sujet le Jephtha est donc de nouveau emprunté à la Bible et relate l’histoire de ce général hébreu qui, avant d’attaquer les Ammonites, fait le vœu d’offrir en sacrifice la première personne vivante qu’il verra sur le chemin du retour. Mais celle qui accourt la première dans ses bras aux cris de la victoire n’est autre que Iphis… sa tendre et unique fille. Jephtha est donc un drame qui met en scène le sacrifice d’une innocente et les remous qu’il suscite d’abord chez sa mère (Storgé), puis chez son fiancé (Hamor) qui, par amour, se propose de devenir la victime expiatoire. Toutefois, l’issue du drame est finalement assez heureuse car, comme au théâtre, il se dénoue par l’intervention d’un deus ex machina : un ange qui viendra tout arranger à la dernière minute en consacrant Iphis à la virginité.

Katherine Watson
Pour défendre cette œuvre, trop rarement jouée, William Christie a remarquablement bien soigné la distribution en confiant les rôles à d’excellents interprètes qui, souci du réalisme ou pas, avaient au moins l’âge de leur personnage. Katherine Watson, avec son visage juvénile et poupon, sa voix fraîche et lumineuse, a ainsi marqué son rôle avec beaucoup d’élégance. Non seulement c’était un plaisir de l’entendre, mais c’en fut un autre aussi de la voir, dans cette belle robe blanche qui soutenait l’innocence quasi enfantine du personnage qui accepte les coups du destin sans broncher. La mezzo suédoise Kristina Hammarström campait, elle, une très noble Storgè, qui a trouvé dans Let other creatures die les accents justes pour dénoncer le marchandage odieux de Jephtha qui a eu l’extrême imprudence de négocier une victoire contre un sacrifice. Kurt Streit, dans le rôle-titre, nous aura en revanche un peu plus déçus. S’il avait incontestablement sur scène la vaillance et la force virile requises chez un chef de guerre, il n’a guère pu dissimuler quelques limites vocales, surtout dans l’un des plus beaux airs de l’oratorio, His mighty arm, with sudden blow, où les notes aiguës étaient assez laides. Enfin, dans le rôle de l’amoureux transi, nous nous serons laissé séduire par l’exquise fraîcheur du contre-ténor David DQ Lee. Certes, on pourra lui reprocher d’avoir savonné de temps à autres certaines de ses vocalises, mais ces quelques défauts ont largement été compensés par l’engagement très fort qu’il a manifesté. Il était en effet confondant de grâce et il fallait voir comment son visage était (pour parler comme Flaubert) « pétillant d’expression », dans l’air On me let blind mistaken zeal. 

David DQ Lee
Les rôles secondaires n’ont pas été laissés à l’abandon. Pour interpréter Zebul, nous avons retrouvé l’inoxydable Neal Davies, qui s’est fait une spécialité dans les rôles de basse chez Haendel. Enfin, s’agissant de l’ange, Christie a préféré en confier la distribution à une soprano, plutôt qu’à un enfant, comme l’avait fait Haendel de son temps, ainsi que Paul McCreesh en 2009. Il s’agissait de Rachel Redmond qui, avec son timbre lumineux et cristallin, était tout à fait idoine dans le rôle.

Les musiciens, quant à eux, ont semblé bien inspirés pendant les trois heures qu’a duré ce spectacle. C’est dans la merveilleuse symphonie qui précède l’arrivée de l’ange qu’ils m’auront le plus impressionné, William Christie s’étant mis un peu en retrait pour laisser dialoguer les nombreux violons, emmenés par Florence Malgoire, avec le violoncelle flamboyant de David Simpson. Christie, qui a tiré ici le meilleur parti de ses musiciens, a réussi à produire un son dont les contours étaient nets et plein de galbe et à distiller de savoureux pizzicati dans un passage où on n’en avait jamais entendus, Tune the soft melodious lute, cet air où Iphis se pare pour aller en triomphe à la rencontre de son père.

Tout aurait pu ainsi être parfait si, quelques secondes avant le très émouvant Farewell, farewell, entonné par la délicieuse Katherine Watson, une armée de gosiers indélicats ne s’était pas soudain réveillée pour tousser à tout va, suscitant chez le chef un véhément, mais non dissimulé shut up ! qui devait former une version un peu plus ramassée du légendaire « This is an auditorium, not a sanatorium » qu’il avait lancé naguère à un public anglais. Le chef était en effet rouge de colère, à l’image de la couleur de ses chaussettes, et nous aussi ! Faisons alors un vœu : que les ukases christiques ne resteront pas lettre morte et que ces ingrats ne viendront pas polluer le prochain concert de la salle Pleyel, qui verra à l’affiche autre oratorio de Haendel, avec cette fois la divine Cecilia dans le rôle-titre.

dimanche 27 novembre 2011

De-ci de-là

1. Paris s’éteint. 2. Paris se rallume. 3. Le Pavillon chinois de l’abbaye des Vaux-de-Cernay. 4. La promenade au lac (ou ce que me souffle Evelyne). 5. L’abbaye, du moins ce qu’il en reste. 6. Bouleaux. 7. Reflets dans l’eau. 8. Thriller, le remake. 9. La tarte aux poires caramélisées du 63 boulevard Pasteur. 10. Karine Deshayes dans Cenerentola (ou Que Cecilia Bartoli peut dormir sur ses deux oreilles). 11. Le Saint-Honoré de la Pâtisserie des rêves (ou Que Jacques Genin peut dormir sur ses deux oreilles).

mardi 22 novembre 2011

Castrats divas

La contralto Nathalie Stutzmann était ce mercredi 17 novembre à la Cité de la Musique pour défendre le répertoire des castrats, sous sa double casquette de soliste et de chef à la fois. Elle dirigeait ainsi le très flamboyant orchestre Orfeo 55 qu’elle a fondé en 2009, tout en interprétant des airs d’opéras. Le programme, intitulé à l’origine Castrats divas, a cependant été modifié à la dernière minute, après l’annulation de la participation de Max Emmanuel Cencic qui aurait dû être présent à ce concert et mesurer son talent à celui de notre contralto dans des airs de bravoure et de magnifiques duos composés par Haendel. Ce n’est pas la première fois, hélas, que le chanteur nous plante sans qu’on en connaisse la véritable raison (nous en avions déjà fait les frais en octobre 2009 avec Faramondo), mais force est de reconnaître qu’à chaque fois, il n’y a jamais lieu de se désespérer car on ressort toujours du théâtre en se disant qu’on a passé une excellente soirée et qu’on aurait été bien bête de vouloir se faire rembourser.

Pour ma part, si ce spectacle m’a beaucoup plu, c’est surtout parce que j’ai enfin pu assister aux débuts de Nathalie Stutzmann en tant que chef (j’avais raté ses deux précédents concerts à Gaveau en février 2010 et mai dernier). Des débuts pas seulement prometteurs, comme on serait banalement tenté de dire, mais véritablement enchanteurs ! Il faut dire qu’après une bien belle et bien longue carrière de soliste, Nathalie Stutzmann est la première chanteuse à ma connaissance à se lancer dans la direction d’orchestre tout en continuant activement le chant, à la différence de quelqu’un comme René Jacobs, dont la carrière de chef est venue couronner une carrière de soliste. La chanteuse est toujours en pleine possession de ses moyens (on l’avait récemment entendue à la Philharmonie de Berlin, dirigée par Rattle, dans la Troisième symphonie de Mahler), et a bien l’intention maintenant de mener de front ces deux activités qui, dans une vie d’artiste, sont souvent abordées séparément. Dans l’univers musical, ce croisement des tâches constitue une vraie singularité qui, on l’espère, donnera des idées à d’autres (ainsi se plaît-on à rêver d’une Cecilia Bartoli ne maniant pas seulement la cape et l’épée, mais la baguette ou le stylo Bic, comme René Jacobs).

Tous les chanteurs qui ont abandonné le chant au profit de la direction d’orchestre vous le diront : avant de diriger eux-mêmes, ils ont d’abord été dirigés, et donc placés aux avant-postes de l’élaboration musicale. C’est le cas de Nathalie Stutzmann qui a chanté sous la direction des plus grands, y compris Karajan (un autre point commun avec Cecilia Bartoli), et qui a certainement puisé dans cette fructueuse expérience tous les bons enseignements qui lui ont été dispensés (mais nayons pas non plus une vision trop pédagogique des choses et souvenons-nous aussi que Harnoncourt a fait de la direction parce qu’il ne supportait pas Karajan). En dirigeant, Nathalie Stutzmann rêvait également d’un orchestre qui puisse convenir à sa voix et la mettre en valeur. Quon ne vienne donc pas dire, comme tel critique aigri toujours prompt à discréditer les entreprises nouvelles, « qui trop embrasse mal étreint ! », car ici le cumul des fonctions ne nuit absolument pas à la qualité du spectacle qui demeure irréprochable. Au contraire, on apprécie cette prise de risques car chanter et diriger s’avère un exercice très sportif et assez périlleux, où l’on se doit de porter une attention de tous les instants à ses musiciens et à son public. Il suffit d’ailleurs d’observer la chanteuse à la tête de sa formation, en train d’insuffler à ses musiciens toute l’énergie nécessaire, pour sentir à l’évidence quelqu’un de passionné par la direction d’orchestre, ayant réellement quelque chose de neuf à dire et à transmettre.

Dès les premières notes de l’orchestre, on se trouve immédiatement saisi, comme le serait un marron dans une poêle. Si l’on connaît bien cette musique, un concerto pour deux violons et violoncelle de Vivaldi qu’on a déjà entendu mille fois, on la découvre alors sous un jour nouveau, comme un tableau familier que l’on examinerait en prêtant attention à certains détails qui nous avaient jusqu’alors échappé. L’attention nous est facilitée par le grand talent des musiciens qui sont tous d’excellents solistes ayant roulé leur bosse dans les plus grandes formations musicales, à commencer par le premier violon, Thibaut Noally, qui est aussi depuis 2006 celui des Musiciens du Louvre. Entourée de tous ces fabuleux musiciens, Nathalie Stutzmann a vraiment soigné sa palette orchestrale, en travaillant sur les couleurs et en exploitant au maximum les contrastes. On redécouvre alors certaines sonorités qui prennent un relief particulier, comme le théorbe de Michele Pasotti, qui s’entend très distinctement dans le concerto de Vivaldi ou dans le Lascia chio pianga de Rinaldo. Dans l’ouverture de Giulio Cesare, on reste époustouflé par le brio avec lequel la fugue est exécutée et l’on savoure avec plaisir les coups d’archets rageurs du violoncelliste Patrick Langot qui se débat sur scène comme un jeune chien fou. Dans le lamento d’Anastasio, extrait de l’opéra Il Giustino, la pluie de larmes est rendue par de délicieux pizzicatis qui s’enchaînent avec une infinie délicatesse. On le voit, quels que soient finalement les parties jouées, Nathalie Stutzmann propose une véritable « mise en scène » de la musique de Vivaldi et de Haendel, qu’elle cisèle avec une précision saisissante, ce qui fait que chaque air, chaque partie instrumentale, ressemble à une miniature où chaque détail sonore compte. 

Est-ce à dire alors que ce sont ses qualités de chef qui m’auront le plus enchanté ce soir-là ? Peut-être, tant la surprise est toujours grande de découvrir un nouvel orchestre qui fait des étincelles. Mais, moi qui ne suis pas forcément touché par le timbre de Nathalie Stutzmann, sauf dans Il trionfo del tempo e del disinganno de Haendel, je dois reconnaître que je me suis laissé empoigner aussi par beauté et la justesse de son chant, que ce soit dans les airs de bravoure, comme le fameux Gemo in un punto tiré de l’Olimpiade, mais aussi dans les airs plus élégiaques, comme le célèbre Aure, deh, per pietà de Giulio Cesare, sans parler du Sovvente il sol qui, l’été dernier, m’avait transi sur mon fauteuil de la Festspielhaus. Ce fut incontestablement le moment de grâce de la soirée. Cet air très lent où, pendant près de dix minutes, la voix grave de la contralto dialogue avec le violon solo de Thibaut Noally censé représenter le soleil a pu ainsi représenter un moment idéal, et rarissime, où toutes les tensions se relâchent et s’abolissent. La soirée allait se conclure par deux bis, un air d’opéra et une pièce instrumentale, qui viendraient à bout dun concert qui fut une merveille de grâce, de couleur, d’élégance, de légèreté, de distinction, de poésie et de sentiment.

jeudi 17 novembre 2011

Paris, un mois de novembre

 1-2. Notre-Dame de Paris, intérieur. 3. Sur les toits de Paris avec NB. 4. Métro Havre-Caumartin. 5. Salle Pleyel, Cyril Auvity anthologique dans Fairy Queen. 6. Atelier de couture. 7. Danseurs en répétition pour le concours. 8. Paris, 34 rue de Belleville. 9. Quelques mètres plus loin. 10. Paris, Place Dauphine. 11. Paris, rue de Mogador. 12. Léo, un dernier jour.

samedi 12 novembre 2011

La Didone de Cavalli au Grand Théâtre de Luxembourg

William Christie était le mois dernier au Grand Théâtre de Luxembourg pour présenter l’un des chefs-d’œuvre de Cavalli, La Didone, un opéra vénitien créé en 1641, dont il n’existe à ce jour que deux enregistrements : celui de Fabio Biondi, paru récemment chez Dynamic, et celui de Thomas Hengelbrock, paru chez DHM en 1998. Avant d’en venir au concert proprement dit, qu’il me soit permis de saluer cet engouement nouveau pour Cavalli, car ce n’est pas tous les jours que l’on a la chance de voir l’un de ses opéras monté sur scène. C’est même la première fois que William Christie et les Arts-Florissants se frottent à ce répertoire et l’on ne peut que les en féliciter. Il est vrai qu’après le très grand succès du cycle Monteverdi, présenté à Madrid et Paris ces trois dernières saisons, il était logique que William Christie s’attaque enfin au noyau dur de l’opéra vénitien, à savoir Cavalli. Or ce répertoire demeure encore pour une large part inexploré. Pour beaucoup de chefs, il constitue une terra incognita. Si Raymond Leppard fut le premier, dans les années 1970, à ressusciter à Cavalli, c’est surtout René Jacobs, le véritable Indiana Jones de l’opéra baroque, qui a tout fait pour que ce territoire soit maintenant un peu mieux balisé. Avec Xerse en 1985, qui fut son premier coup d’essai, puis Giasone en 1987, la légendaire Calisto de 1993 et enfin Eliogabalo en 2004, il en a minutieusement, au fil des années, révélé toutes les splendeurs cachées. En même temps, il a incontestablement ouvert une brèche et transmis le relais à d’autres chefs qui lui ont emboîté le pas : Andrea Marcon a exhumé L’Orione en 2001, Hengelbrock La Didone en 1998, Antonio Florio Statira principessa di Persia en 2003, Jérôme Corréas L’Ormindo en 2006, Fabio Biondi à nouveau La Didone en 2007 (il existe aussi un DVD) et Gabriel Garrido Gli amori di Apollo e di Dafne en 2008. Au rythme où les choses avancent, il n’est donc pas totalement invraisemblable d’imaginer que dans deux décennies, les trente trois opéras de Cavalli connaîtront le même sort que les quarante opéras de Haendel qui sont maintenant parfaitement connus, alors qu’il y a une vingtaine d’années, ils étaient encore dans les limbes discographiques. Signe d’ailleurs que les temps changent, il y aura cette saison un deuxième opéra de Cavalli qui sera représenté en février sur la scène du Comique : ce sera l’Egisto, sous la direction Vincent Dumestre (mise en scène Benjamin Lazar). Mais pour une fois, je ne peux guère vous inciter à prendre des billets car il ne reste plus que des mauvaises places sans visibilité !

Le livret de La Didone que Cavalli met en musique en 1641 a été composé par un des poètes les plus fantasques et les plus en vogue de son époque, Francesco Busenello, qui lui avait fourni le livret de son précédent opéra, Gli amori di Apollo e di Dafne, et qui devait soumettre l’année suivante à Monteverdi celui du Couronnement de Poppée. À l’époque de Cavalli, le librettiste occupait une place bien plus éminente que de nos jours, et le compositeur pouvait être perçu comme une sorte de collaborateur artistique, dont la tâche consistait simplement à mettre en musique le poème qu’on lui présentait. Prima le parole, dopo la musica, comme on disait alors ! La musique devait exalter le texte littéraire, en faire vibrer tous les mots, en manifester toute la richesse. Mais celle de Monteverdi et de Cavalli est tellement magnifique qu’il est impossible d’imaginer qu’elle fut considérée comme un vulgaire ornement. Malgré tout, pour beaucoup de gens, la musique de Cavalli reste plus proche du théâtre chanté que de l’opéra, en raison de cette relation si particulière qui unit la musique au texte. Il est vrai qu’au XVIIe siècle, les vedettes du chant ne captaient pas encore toute l’attention du public avec des arias de dix minutes comme ce sera le cas plus tard chez Haendel ou Vivaldi. Il est vrai aussi que dans La Didone, il existe au début de l’acte II, un échange très vif entre Didon et Iarba, marqué par une succession de répliques brèves, qui rappelle de toute évidence les stichomythies présentes dans le théâtre antique. Mais ne soyons pas non plus prisonniers d’une vision téléologique de l’art en considérant que l’opéra, à ses débuts, était nécessairement un art mal dégrossi qui ne faisait que balbutier et ne parvenait pas à s’affranchir du théâtre. Comme le dit René Jacobs à propos de l’opéra vénitien : « Le bébé est né parfait ». Et ceux qui pensent le contraire restent captifs d’une définition trop stricte de l’opéra, selon laquelle il ne serait qu’une arène où s’affrontent les plus athlétiques gosiers !

Le poème de Busenello, qui s’inspire du livre IV de l’Enéide, met en scène, après la chute de Troie, les amours malheureuses de la reine de Carthage et le départ forcé d’Enée vers l’Italie, où son destin l’appelle. Il s’achève par une étonnante diatribe sur l’infidélité masculine qui condamne sans appel l’abandon et le rejet dont les femmes sont victimes. Le livret, qui mêle plusieurs personnages, principaux et secondaires, et qui associe aussi sérieux et comique, est d’une telle richesse qu’on ne comprend pas pourquoi, de nos jours encore, les chefs d’orchestre ne jugent pas utile de le porter sur la scène dans toute son intégrité. Est-ce toujours cette même crainte de lasser le public qui a inspiré à William Christie certaines coupures, certes en moins grand nombre que chez Hengelbrock, mais tout de même présentes dans le lamento de Didon, amputé de quatre phrases ? Je dois avouer que je ne comprends pas cette forme de censure qui s’exerce toujours au nom des bienséances et qui aboutit à un résultat inverse : la frustration du public. Cessons donc d’imaginer que les spectateurs ne peuvent pas supporter plus de trois heures de musique ! J’en veux pour preuve la réaction dun de mes amis qui m’accompagnait ce jour là et dont c’était le premier opéra qu’il voyait : il n’a pas vu le temps passer !

Si les opéras de Cavalli sont si rarement montés, c’est aussi parce que l’orchestration est toujours à reconstruire : les partitions ne comportent qu’une ligne de basse et une ligne de chant. L’ornementation est donc laissée à l’appréciation du chef, mais aussi à celle des musiciens, comme l’a confié William Christie dans une rencontre à Caen. Toutefois, à la différence de René Jacobs, qui mobilise toujours d’assez gros effectifs, Christie a fait le choix d’utiliser un orchestre assez réduit. On pourra objecter que Cavalli, qui disposait lui aussi de moyens très limités, était contraint également de jouer sa musique avec de petits effectifs car tout l’argent allait dans la poche des chanteuses, qui réclamaient les plus gros cachets. Mais, prenons garde quand même de ne pas justifier le manque d’argent par la tradition et faire passer le minimalisme artistique pour un argument philologique ! L’orchestre de Christie, qui réunissait seulement 16 musiciens, était en effet assez déséquilibré : si les cordes dominaient largement avec deux violons, deux altos, une viole, un lirone, une harpe, une contrebasse, deux luths, un théorbe et deux clavecins, on ne comptait en revanche, dans la famille des vents, qu’une flûte et un dulcian. Malgré tout, le passage où Eole laisse éclater sa colère en soulevant les flots, et qui requiert plus que deux vents, fut très bien rendu par l’ensemble des musiciens qui, contre toute attente, se sont mis alors à souffler rageusement. L’orchestre aurait pu gagner en couleurs si Christie avait ajouté, comme Hengelbrock, deux cornets à bouquin. Il est difficile de ne pas cacher sa déception devant l’absence de cet instrument aux sonorités superbes qui rappellent tant Venise. Et si l’orchestre manquait parfois de nervosité, notamment dans les symphonies et les ritournelles, la vérité nous oblige à reconnaître que, dans l’ensemble, la direction restait de très bonne tenue.

Anna Bonitatibus
D’un point de vue vocal, l’œuvre aura aussi été très bien défendue par les 14 solistes qui se sont partagés les 31 rôles de lopéra. Pour le rôle-titre, Christie a eu la bonne idée de faire appel à nouveau à la délicieuse mezzo italienne Anna Bonitatibus qui nous avait tant émus dans le Couronnement de Poppée. Mais alors que le personnage d’Octavie est d’une seule teinte, celui de Didon est psychologiquement plus contrasté. La reine de Carthage est d’abord une veuve qui jure fidélité à la mémoire de son défunt mari, Sichée, et qui s’emploie donc à repousser les avances du vaillant Iarba, avant de tomber amoureuse d’Enée, dont elle deviendra successivement la maîtresse, puis l’amante abandonnée. Comme on pouvait s’y attendre, Anna Bonitatibus a investi le rôle avec une générosité vocale sans faille : la voix est non seulement puissante, mais possède une très grande noblesse d’expression. Par ailleurs, le lieto fine – c’est-à-dire le mariage de Didon et Iarba – qui n’avait pas été conservé dans la version de Thomas Hengelbrock, a été rétabli dans la version que Christie a présentée à Caen et Luxembourg.

On aura remarqué également la présence des sopranos Katherine Watson et Claire Debono, auxquelles Christie fait régulièrement appel, qui interprétaient respectivement, et avec énormément de délicatesse, Cassandre et Vénus, avant de former avec Tehila Nini Goldstein, dernière recrue du Jardin des Voix, les trois demoiselles de la suite de Didon.

Mathias Vidal, Terry Wey, Mariana Rewerski & Katherine Watson
Un chanteur cependant s’est vraiment distingué à nos yeux, non pas Kresimir Spicer, pourtant très à l’aise dans le rôle d’Enée, mais le jeune Mathias Vidal, qui interprétait successivement Ilion et Mercure. Son fameux air Enea, che fai, che pensi ?, qu’il entonne quand il descend du ciel pour secouer Énée, était grand comme le monde. J’avais déjà repéré ce chanteur au printemps dernier dans Naïs de Rameau, où il m’avait fait le plus grand effet, mais ici, dans La Didone, il dépassait tout le monde. Son chant a maintenant un mordant tout à fait exceptionnel.
Xavier Sabbata en Iarba aura semblé plus en retrait, mais il faut dire qu’il est difficile de lutter avec le Iarba qu’Alexander Plust a fixé à jamais dans l’enregistrement de Thomas Hengelbrock. La seule déception est venue finalement de Maria Streijffert, qui interprétait avec de très sérieuses limites vocales le rôle d’Hécube, et dont le célèbre lamento tirait plus vers l’opéra bouffe que vers la noble tragédie.

Claire Debono, Valerio Contaldo, Maria Streijffert & Joseph Cornwell
Malgré ces deux ou trois réserves assez légères, on est heureux d’avoir roulé 300 kilomètres pour voir un spectacle aussi complet, dans un théâtre aux dimensions parfaitement adaptées au répertoire baroque (il ny a même pas 1000 places). Il faut dire qu’à 40 euros le premier rang d’orchestre, il était un peu de notre devoir de quitter Paris, et de bouder son arrogant Théâtre des Champs-Élysées qui accueillera bientôt La Didone, où les mêmes premiers rangs sont en vente à 140 euros, ce qui fait incontestablement du Luxembourg non seulement un paradis fiscal, mais aussi un paradis musical, capable de ravir tous les mordus d’opéras que nous sommes.

vendredi 4 novembre 2011

Week-end à Lucca

Manquant d’imagination pour fêter l’anniversaire de ma meilleure amie, je n’ai rien trouvé de mieux, cette année, que de lui offrir un voyage en Italie. La vraie question qui se posait n’était pas tellement de savoir quand partir qualler. J’hésitais entre deux options : découvrir une ville où je n’avais encore jamais mis les pieds, comme Turin, ou retourner dans un endroit que j’adore. Et là, j’avais l’embarras du choix car, comme les bons livres qu’on se plaît à relire, les villes qu’on ne se lasse pas de revoir sont légion en Italie. Ainsi, après Arezzo, Ravenne ou Ferrare, je mourais d’envie de retourner à Lucca, dans cette petite ville fortifiée de Toscane qui m’avait autrefois beaucoup enchanté, mais qui, à la différence des précédentes, m’avait aussi beaucoup frustré, dans la mesure où je n’y étais resté que deux jours, dont un sous une pluie abondante. Certes, j’en avais alors profité pour bien écluser les églises et les musées, mais je n’avais guère pu me promener le long des remparts, lesquels ne s’étaient illuminés que pendant une petite éclaircie, trop brève pour que je puisse raisonnablement en faire le tour. Je me souviens aussi qu’un soir, refusant de rester calfeutré dans ma chambre d’hôtel, j’avais voulu braver la pluie, mais devant la puissance des éléments, j’avais dû m’incliner et me réfugier dans un cybercafé où j’avais suivi le débat présidentiel entre Royal et Sarkozy qui promettait des lendemains radieux… Il est vrai qu’après deux crises mondiales sans précédent, une accumulation de catastrophes politiques, le soleil était bien la seule chose qui était au rendez-vous ! Et la ville, transformée pour un week-end en une gigantesque brocante, avait des allures de musée à ciel ouvert qui devaient, pendant un court moment, nous faire oublier les malheurs du monde comme il va.

Pour arriver à Lucques, on ne peut pas faire autrement que de passer d’abord par Pise, qui n’est située qu’à une vingtaine de kilomètres. Et même si Pise que javais revue lan dernier ne devait être quune étape, il apparaissait bien difficile, une fois sur place, de résister au charme indiscutable de cette petite ville qu’on a toujours autant de plaisir à parcourir en remontant le Corso Italia et en traversant les berges de l’Arno.

Il est vrai aussi que lorsqu’on évoque le nom de Pise, on pense spontanément à sa célèbre tour, sans s’imaginer un seul instant qu’elle n’est jamais que le campanile d’un énorme duomo, lequel forme, avec son baptistère, son cimetière et ses remparts crénelés, un ensemble architectural époustouflant dont le spectacle est délectable à toutes les heures de la journée.

L’intérieur du Duomo recèle une splendide chaire de Pisano, tout de marbre sculpté, d’innombrables fresques, une monumentale mosaïque dans le cul-de-lampe et, cerise sur le gâteau, une Sainte Agnès d’Andrea del Sarto, perdue sur un coin de mur. 

Lœuvre, qui est maintenant exposée dans un cadre en bois doré, est le fragment d’un retable, dont les autres éléments, une sainte Catherine, un saint Jean-Baptiste, ont été détachés et ne sont malheureusement plus visibles pour le commun des mortels. Quant au campo que l’on appelle santo, parce que les gravats en ont été prélevés en terre sainte et acheminés pendant les croisades, il abrite des sarcophages, des mausolées, des cénotaphes et des reliquaires qui contiennent moult ossements de saints. 

Jusqu’à présent, javais toujours refusé de payer 15 euros pour monter en haut de la tour, ayant pour principe de combattre le brigandage partout où il s’exerce, à Pise comme au Théâtre des Champs-Élysées. Mais, comme le dit Michel de Lyon, il faut savoir mettre parfois un peu d’eau dans son vin ou de crème dans son chocolat si l’on ne veut pas se figer dans des positions qui sont de l’ordre de l’enfance. Mon amie, quant à elle, campait sur d’autres principes : il n’était pas question, alors qu’on se trouvait au pied de la tour, de bouder notre plaisir et de se priver du panorama sur le campo dei miracoli.

Il est vrai qu’au sommet de la tour, on découvre un relief, une perspective et des détails nouveaux qu’on ne perçoit pas au sol. N’écoutez pas ceux qui vous disent que la basilique est « décevante », la tour « si peu impressionnante » et l’ensemble « maladroit et sans émotion » ! J’ai lu ces pitoyables lignes quelque part et j’en plains sincèrement l’auteur qui, à même pas 25 ans, ressemble déjà à un professeur blasé, qui en aurait plus du double. Je pense dailleurs que le dénigrement systématique dont Pise est l’objet doit être mis en relation avec deux phénomènes : tout dabord les nuées de touristes que la Tour attire et qui donnent des hauts le cœur aux esthètes épris de singularité, ensuite cette mode idiote lancée par Régis Debray dans Contre Venise où l’on vitupère contre la religion de l’art qui fait de plus en plus d’adeptes et où on essaie surtout de prouver à la terre entière qu’on a rien à voir avec la masse bêlante (Debray disait que Venise était “le rendez-vous le plus vulgaire des gens de goûts”) . Ceux-là ne veulent pas voir l’évidence où elle se trouve et qui est celle-ci : Pise possède de très belles églises, de magnifiques places, de jolis jardins et des tas de quartiers animés d’étudiants, qui se retrouvent le soir dans des rues étroites et sinueuses, comme je le décrivais l’an dernier. Et puis cette ville, je ne crois d’ailleurs pas être le seul à l’aimer... L’auteur du Dictionnaire amoureux de l’Italie aussi, qui en a fait le cadre de son dernier roman intitulé Pise 1951, et qui, de façon assez étonnante, voyageait dans le même Easyjet que nous !

Arrivés à Lucques le lendemain, nous n’avons pas perdu une minute. Je voulais d’abord me retremper dans quelques-unes des églises que j’avais découvertes il y a quatre ans et qui, comparées à celles de Pise, sont incroyablement plus riches et plus fantaisistes aussi. Que l’on prenne le temps d’admirer le Duomo di San Martino ou la chiesa San Michele, et lon remarquera que ces deux splendides bâtiments, qui ne s’écartent en rien de la forme classique de l’art pisan, avec les trois ou quatre étages de galeries à colonnettes et l’alternance des bandes noires et blanches, offrent pourtant une formule inédite, toute en exubérance et légèreté, avec des frises en marqueterie de marbre qui déploient des motifs géométriques, végétaux ou animaux. Sur les chapiteaux situés à l’extrémité de la façade de San Michele, on découvre même des scènes de chasse totalement insolites. La folie va jusqu’à se nicher dans les colonnettes de l’église qui sont toutes différentes.

L’intérieur de San Michele comporte un magnifique tableau de Filippino Lippi intitulé Quatro Santi (il représente Saint Roch, saint Sébastien, saint Jérôme et sainte Hélène). Hélas, lœuvre vient de partir pour Rome, à l’occasion de l’exposition consacrée à Botticelli et Lippi dans les Scuderie del Quirinale.

Le Duomo n’est pas moins époustouflant. On reste coi devant la façade conçue par l’architecte Guido da Como qui vient heurter de plein fouet le campanile en pierre qui lui est antérieur. La symétrie qui semble brisée et l’équilibre des parties légèrement rompu ne nuisent en rien au charme, à la magie du bâtiment.  Ses trois galeries de colonnettes superposées, ses marqueteries de marbre et sa sculpture qui représente un épisode de la vie du saint Martin (le partage du manteau), en font même une des plus belles de Lucca. Après avoir fait le tour de cet immense édifice, qui s’étale sur plus d’une centaine de mètres, on découvre ensuite l’abside, avec ses arcades et son élégante loggia qui n’est pas sans rappeler celle du Duomo de Pise. 

L’intérieur ménage encore beaucoup de surprises. Il abrite une célèbre Cène du Tintoret qui surpasse en beauté tous les autres grands formats présents dans l’église : une Adoration des Mages de Zuccari, une Annonciation de Poggi et même une Présentation au temple de Bronzino. C’est un tableau qui mérite qu’on s’y arrête quelques instants parce que la construction du tableau est assez complexe, avec un Christ debout, nimbé dans une lumière dorée, et des apôtres assis, qui ont les yeux rivés sur la table. Celle-ci est somptueuse, mais encore faut-il glisser 60 centimes dans le tronc pour voir s’illuminer le cristal des trois carafes qui contiennent du vin et des liqueurs, ainsi que les verres de Venise merveilleusement façonnés, sans oublier des fourchettes à deux dents en argent et les nombreux plateaux d’orfèvrerie. On aura compris que le contraste est maximal entre le luxe des accessoires et la frugalité des aliments, constitués uniquement de quelques miches de pain. La clarté de la composition du tableau est facilitée ensuite par la dynamique des couleurs : chacun des douze apôtres est placé à côté d’un autre qui est revêtu de couleurs complémentaires à la sienne. On ne sait comme expliquer la présence de l’alma mater située au premier plan, dans une pose typiquement maniériste, qui s’ajoute aux deux autres figures féminines suspendues dans les airs.
Malheureusement, il est interdit de photographier l’intérieur de la cathédrale et absolument impossible de déjouer la surveillance du personnel qui contrôle l’accès (payant) vers la sacristie. Celle-ci contient le monument funéraire d’Ilaria del Carretto, morte à 26 ans, lors d’un second accouchement.

Cest Jacopo della Quercia qui, en 1406, a réalisé cette œuvre puissante qui doit sa célébrité à la présence de petits putti joufflus plein d’énergie qui animent la composition en soutenant les festons sur les bas-reliefs. On dit aussi qu’ils seraient les premiers du genre dans la sculpture funéraire de la Renaissance car on nen avait plus représenté sur les sarcophages depuis la Rome antique. 

Face à cette gisante se dresse une Vergine con Santi de Ghirlandaio. Le peintre a placé sa Vierge sur un trône, entre saint Pierre et saint Paul au premier plan, puis saint Clément et saint Sébastien au second plan qui, une fois n’est pas coutume, est vêtu à l’antique, avec une robe et une tunique, sans rien laisser transparaître de son corps, que l’on représentait déjà tout nu à cette époque. Le paysage est caché par une tenture en damas d’or. Quant au tapis orange à rayures, il jure un peu avec l’ensemble et ne ressemble absolument pas aux tapis de la Renaissance. On pourrait croire qu’il a été acheté chez Ikea.

Au-dessus du chœur, dans le cul-de-lampe, on découvre une Ascension très joliment rythmée. Les photos sont toujours interdites, mais le dispositif connaît des failles, surtout le dimanche matin. On en profite alors, et l’on s’en va ensuite manger des mille feuilles, dans deux pasticcerie différentes que l’on aura beaucoup de mal à départager, d’abord celle en face de l’église San Panziano, puis celle de la via della Rosa, 9. On lit ensuite le journal et l’on apprend que Jacques Le Goff soutient les Indignés qui défilaient la veille à Paris, place de l’Hôtel de Ville.

L’estomac ragaillardi, c’est avec une agilité de chamois que l’on grimpe les marches de la Torre Guinigi, une des constructions les plus hardies de Lucques. La tour, la plus haute de la ville, est percée de grandes fenêtres et coiffée par de splendides oliviers. Pour accéder à ce jardin suspendu, le prix est nettement moins élevé qu’à Pise... comptez seulement 3 euros. Et si l’aventure vous plaît, on vous fait un prix de gros avec un billet couplé pour la tour de l’Horloge à 5 euros. À croire que l’aventure ne plaît pas à tout le monde car si l’on était serré comme des sardines en haut de la tour Guinigi, il n’y avait au contraire personne au sommet de la tour de l’Horloge.

On devine au loin, avec la promenade plantée, les remparts de la ville. C’est incontestablement le chef-dœuvre de Lucques. La construction, qui suit le tracé des enceintes romaines et médiévales, s’est étalée sur plus d’un siècle, de 1504 à 1645, mais c’est seulement au XIXe siècle, qu’ils ont été transformés en jardins publics. 

Ces remparts, légèrement surélevés, sont scandés par une dizaine de bastions qui offrent une vue admirable sur les toits de la ville, sur les bâtiments les plus saillants, comme ici la chiesa San Frediano, et chose qu’on ne voit pas ici, sur la campagne environnante et les Apenins. Au milieu de ces éléments, on éprouve tous les deux le besoin de se fondre dans le décor ambiant. Ce fut chose faite en louant un vélo et en imitant à notre tour les Lucquois qui se déplacent à deux roues.

Avouez qu’à nous deux, on faisait très couleur locale, hein ?

Je pense toutefois être allé un peu vite en besogne en déclarant que les remparts étaient le chef-d'oeuvre de Lucques. N’oublions pas la pizzeria Da Felice, via Buia, 12, un endroit absolument incontournable ! Les pizzas y sont démentielles. Il n’y a que deux parfums : pizza margherita et cecina, ce qui est, entre nous soit dit, largement suffisant : à elles deux, elles sont l’alpha et l’oméga de la pizza. La pâte est fine et croquante à souhait, les aliments de la première fraîcheur et les parts vous arrivent brûlantes sur un plateau. Ca grouille de monde, ça débite à tout va, c’est plein de bruit et de vie. J’adore ce genre d’ambiance. Jusqu’à présent, je ne connaissais que la pizza margherita, mais encouragé cette année par ma meilleure amie, qui a fait preuve d’une témérité sans nom, j’ai expérimenté la cecina, une pizza au pois chiche qui, si j’ai bien compris, est la préférée des Lucquois, comme nous l’a martelé notre charmant voisin qui a spontanément discuté avec nous. Pourtant, je dois avouer que je n’ai pas vraiment retrouvé le goût du pois chiche. Mais notre voisin était catégorique et il nous a même dit pois chiche en français. Nous n’en sommes bien sûr pas restés là et entre la pizza margherita et la cecina, nous avons quand même trouvé de la place pour une petite focaccia, à la mozarelle et au jambon de Parme. Qui était à grimper aux rideaux !

Inaugurée en 1960, la pizzeria a fêté l’an dernier son cinquantième anniversaire. La patronne est toujours là, bon pied bon oeil, et le pizzaiolo vous accueille avec le même sourire.

Cette pizzeria présente toutefois un grave inconvénient : d’arrêter son service à 20h00 et de fermer un jour le week-end. On a donc raison de combattre la gloutonnerie et d’en faire un vilain défaut. Voyez, ça me rendrait presque sarkozyste, chasseur de feignasses et pour l’ouverture des commerces le dimanche !