samedi 24 septembre 2011

À Bergame, pas d’aspartame

Quiconque arrive à Bergame ne doit pas s’attendre à découvrir une ville, mais bien deux : tout d’abord la ville haute, qui ressemble à une citadelle imprenable, avec ses bâtiments historiques haut perchés, puis la ville basse, qui s’étend le long de la plaine du Pô. Les deux villes sont très différentes. On entend souvent dire que l’une (la città alta) est plus belle que l’autre (la città bassa). En vérité, je n’en crois rien du tout et il faut se méfier des esthètes qui vous disent qu’il n’y a strictement rien à voir en bas, c’est la preuve 1) qu’il n’y ont jamais mis les pieds et 2) que leur curiosité n’est pas allée se nicher plus loin que les quelques musées mentionnés dans les guides. En fait, les deux villes sont tout à fait complémentaires et lon aurait tort de privilégier l’une à l’autre, car on trouve autant de richesses en haut qu’en bas, comme on s’emploiera à le montrer tout au long de ce billet. Pour ma part, j’avoue avoir un petit faible pour la ville basse, qui est non seulement beaucoup plus grande, mais aussi plus vivante, plus populaire, plus italienne que la ville haute, laquelle apparaît au contraire plus petite, plus figée et bien davantage gangrenée par les flux touristiques.
Ce qui accentue l’effet de cloisonnement entre les deux villes, c’est que, comme à Lucques ou à Ferrare, le centro historico est cerné de remparts qui ont été élevés dans la seconde moitié du XVIe siècle, quand la ville était sous domination vénitienne. Ces remparts, assez remarquables, s’étendent sur environ cinq kilomètres et offrent un panorama exceptionnel sur la ville basse et la campagne lombarde qu’on ne se lassera pas, dans un premier temps, d’admirer.
Pour partir à l’assaut de cette ville qui, on le devine, est assez épuisante physiquement, il est recommandé de prendre quelques forces. Encore une fois, c’est dans la ville basse que j’ai trouvé toutes les ressources nécessaires pour bien commencer ma journée, en passant devant le Café Balzer, une enseigne qui existe depuis 1850 et qui propose d’excellentes pâtisseries. C’est en effet l’endroit idéal pour faire le plein d’énergie. C’est frais, c’est exquis et... ça n’a pas de prix : les tarifs ne sont pas indiqués car la maison ne veut pas décourager les bonnes volontés. On aura donc la surprise en passant à la caisse !

Il faut dire qu’en léchant des yeux la vitrine, on succombe vite à la tentation. Javais donc quotidiennement le choix entre des mignons à la pistache, à la noix, aux framboises, aux fruits des bois, au chocolat, à l’orange, à la pêche et aux mures. Et comme vous pouvez vous en doutez, il était impératif de revenir plusieurs fois par jour pour varier les combinaisons du plaisir.

Retenez quand même que si le choix de Bergame s’est imposé cette année, c’était aussi parce que je rêvais de découvrir la cité qui avait accueilli, pendant une petite douzaine d’années, l’un des artistes les plus fantasques et les plus tourmentés de la Renaissance italienne, à savoir Lorenzo Lotto. C’est dans cette petite ville en effet que le peintre est venu s’installer en 1512, après sa malheureuse expérience vénitienne, où il avait dû subir de plein fouet la domination du Titien qui régnait sans partage sur la cité des Doges, et après son échec à Rome, où il n’avait guère pu s’imposer face à Raphaël et Michel-Ange, qui lui furent fatals. Ne rencontrant donc pas le succès escompté dans la cité papale, Lotto était parti s’installer d’abord dans les Marches, à Jesi, où il avait peint en 1511 une Sainte Lucie, puis à Bergame, où sa carrière allait s’apaiser et prendre un tour nouveau. En effet, les peintres bergamesques bien établis auxquels il devait saffronter dans cette petite province de Venise, tels Andrea Previtali ou Giovanni Cariani, n’étaient plus tellement en mesure de lui faire de l’ombre.
Sa première et importante commande, un très grand retable pour le maître-autel d’une église dominicaine, qui entre-temps a été détruite pour faire place aux remparts, est aujourd’hui conservé dans l’église San Bartolomeo de Bergame. C’est donc par là logiquement que devait commencer notre périple bergamesque.
Cette magnifique église, située dans la ville basse, au tout début de la via Torquato Tasso, possède une façade de style jésuite qui remonte à la fin du XIXe siècle. Sa structure interne, à l’inverse, a été réalisée dans les années 1600 et les fresques qui la décorent dans les années 1700. Le retable de Lotto, qui porte le nom de son commanditaire, Alessandro Colleoni (à ne pas confondre avec Bartolomeo, le célèbre condottiere, dont le monument funéraire est conservé dans la capella Colleoni) est accroché au-dessus du maître-autel de l’église.

Il a fallu trois ans à Lotto pour exécuter cette œuvre, qui ne fut livrée qu’en 1516. Il est vrai que le contexte politique ne devait pas faciliter beaucoup les choses, Bergame étant passé successivement sous domination française puis vénitienne, comme y fait d’ailleurs allusion le peintre, à de multiples reprises. Première chose à remarquer, qui ne passe pas inaperçue, Lotto a représenté deux fois saint Marc, une première fois en position d’honneur, à proximité de la Vierge, avec un lion à ses pieds, puis une seconde fois dans le tondo situé dans l’écoinçon, en haut à gauche. Dans cette œuvre, qui s’inscrit dans le droit fil des Saintes conversations vénitiennes, le peintre a placé sa Vierge au centre du tableau, sur un trône en marbre au pied duquel deux putti se pressent de déployer un petit tapis, ce qui confère un caractère un peu improvisé à la scène et relève dun trait d’humour caractéristique chez ce peintre. Il a également disposé une assemblée de dix saints autour du trône, en adoration devant la Vierge, dans des postures très différentes, et des gestes très étudiés. Ainsi le saint Sébastien nu, que l’on reconnaît grâce à ses attributs traditionnels, les deux flèches plantées dans son torse, s’oppose au saint tout cuirassé, saint Alexandre, qui une allusion évidente au prénom du commanditaire... Parmi tous ces personnages, un seul fait le lien avec le fidèle, placé hors-champ, qu’il prend comme à témoin pour linviter à participer à cette sainte conversation, c’est Saint Sébastien, traditionnellement invoqué à Venise pour protéger la cité contre la peste. Par ailleurs, toute la fantaisie du peintre sexprime dans le dispositif architectural : une coupole ouverte sur le ciel, avec deux anges penchés sur un balcon qui suspendent une guirlande à laquelle sont accrochées une épée, une balance et un joug à boeuf, avec deux cartouche, DIVINA et SUAVE, qui doivent se lire comme un rébus : d’un côté la justice divine, de l’autre, le joug facile, qui fait référence encore une fois à la situation de Bergame par rapport à Venise. Présenté en 1516, le retable fut jugé d’une originalité assez déconcertante, mais il fit quand même un assez grand effet pour que Lotto obtienne d’autre commandes, comme par exemple cette autre pala, achevée en 1521, conservée depuis l’origine sur le maître-autel de l’oratoire de San Bernardino in Pignolo.

Cette église minuscule n’est située quà quelques pas à peine de San Bartolomeo, toujours dans la ville basse. Avant toute chose, sachez que le sacristain qui veille sur cette église éprouve un besoin irrépressible de faire la causette. Dès quil voit un animal à deux jambes stationner en position verticale devant le Lotto, il s’emploie aussitôt à allumer le tableau pour optimiser la délectation, et revient vers lui pour savoir d’où il vient. Si jamais vous répondez Paris, attendez-vous à ce qu’il vous parle de Notre-Dame et de cette chose encore plus formidable qu’est l’Hôtel Dieu, où il a été soigné d’une attaque cardiaque ! Par la suite, il ne manquera pas de vous demander si vous êtes catholique ou protestant (notez au passage qu’il n’y a pas de place pour une autre religion et que l’athéisme ne fait pas partie de son espace des possibles). En pareille circonstance, on sent bien qu’il faut répondre cattolico, si on ne veut pas voir une main rageuse éteindre la lumière !
Car de la lumière, nous en avions encore besoin pour voir palpiter les couleurs très vives de cette Sainte Conversation, un peu élaguée par rapport à la précédente, dans la mesure où on ne compte plus que quatre saints, disposés symétriquement par rapport à la Vierge et lenfant : à gauche tout d’abord, saint Joseph, qui sappuie sur son bâton, et dont l’extrême humilité se signale à la manche de sa tunique arrachée, puis saint Bernard de Sienne, reconnaissable à son médaillon doré avec le monogramme du Christ, et à droite saint Jean-Baptiste, avec son phylactère, et saint Antoine abbé, représenté avec sa barbe toute blanche, car la légende veut quil ait vécu 106 ans. Au-dessus, quatre putti en raccourci, tout affairés à déployer une tenture verte, ce qui confère à nouveau un caractère très spontané et très improvisé à cette scène, où le protocole n’est pas impeccablement réglé. Mais cette fois, ce n’est plus un saint qui fait le lien avec le fidèle, mais un ange en train d’écrire, situé au premier plan, qui semble tout surpris de la présence du spectateur.
C’est à la même époque, toujours en 1521, que Lotto réalise une troisième et dernière Sainte Conversation, destinée à décorer une des chapelles de l’église Santo Spirito, laquelle est située dans le même quartier. Je dois avouer que cette église est pour moi la plus belle de Bergame, et la plus luxueusement pourvue, avec de splendides retables du Bergognone et de Previtali, dont un Saint Jean Baptiste magnifique.

On peut aussi admirer comme ici une Sainte Conversation d’un anonyme lombard où Lorenzo Lotto a puisé plusieurs motifs qui devaient l’inspirer. Regardez cette tenture verte qui se déploie à nouveau sous l’action de deux anges, elle ne vous rappelle rien? Et ce giovinetto agenouillé devant les marches du piédestal, avec un livre ouvert, une tunique orange, qui se retourne vers le spectateur ? Drôle de coïncidence.

Le retable que Lotto a peint pour la chiesa Santo Spirito a un format identique. Il n’a jamais quitté cette chapelle depuis près d’un demi millénaire et comporte trois éléments de contextualisation. Tout d’abord la colombe qui descend du ciel et qui est une référence au nom de l’église, le saint Esprit. Ensuite la présence de saint Augustin à la droite de la Vierge, puisque la chapelle appartenait à des chanoines augustiniens, et enfin la cohorte d’anges qui virevoltent au-dessus du trône, qui est une allusion évidente au nom du commanditaire, un marchand qui s’appelait Marchetti Angelini. Le tableau comporte, comme toujours chez Lotto, quelques bizarreries, comme les chaussettes vertes de saint Antoine, et des notations assez humoristiques, comme l’agneau qui se débat pour échapper à l’étreinte fougueuse du petit saint Jean-Baptiste.

Pour que ce périple lottesque soit complet, il reste une dernière petite église à visiter, mais elle est située dans la partie haute de la ville. Il sagit de la chiesa San Michele al Pozzo Bianco, une petite église calée entre deux maisons qui a été édifiée au début du VIIe siècle et dont la construction s’est achevée seulement au XVe, avec les fresques de Lorenzo Lotto. On peut d’ailleurs observer plusieurs fragments de fresques anciennes, comme une Eve peu farouche, tentée par le démon, un saint Christophe géant ou encore une Sainte Conversation avec un saint Sébastien sanguinolent très émouvant.
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Pour revenir à notre peintre, celui-ci s’est contenté de décorer ici une des deux chapelles latérales de l’église et d’illustrer dans les lunettes les différents épisodes de la vie de la Vierge, comme la nativité ou la présentation au temple. Au-dessus de la chapelle, il a ajouté une Visitation. Dans l’autre chapelle, on peut voir une Naissance de saint Jean-Baptiste qui lui fait pendant. Elle a été peinte par Guarinoni d’Averara.

On verra plus loin que Bergame compte encore bien d’autres églises et que nous ne sommes pas, sur ce terrain-là, au bout de nos surprises. En attendant, ce qui fait tout l’intérêt de cette ville, je l’ai à peine suggéré, c’est qu’on y mange diablement bien, et qu’il est vraiment rare de tomber sur une mauvaise table. Je n’ai malheureusement pas pu tester les différentes adresses que mes lecteurs mavaient soufflées, notamment le fameux restaurant Vittorio qui semble avoir laissé des traces indélébiles dans la mémoire de Robert. Je me suis contenté, en arrivant à Bergame, de siphonner, comme dit Christian Boltanski, la « petite mémoire » de ma logeuse, qui mavait conseillé, dans la ville haute, La Colombina, près de la maison de Donizetti, ainsi que la petite trattoria Tre torri, sur la piazza Mercato del Fieno, pour la fameuse polenta aux cèpes et au fromages. Dans la ville basse, Pierangela m’avait conseillé de jeter mon sort sur la trattoria de Giuliana di d’Ambrosio, pour son menu au prix imbattable. Tous les habitants de la ville s’y retrouvent le midi, c’est une sorte de Dong Huong à l’échelle bergamesque, sous le rapport du goût et de l’effervescence qui y règne : comptez 9 euros pour un bol de crudités, deux plats typiques (on a opté pour des casoncelli et une assiette de pancetta avec de la polenta), une acqua frizzante et un caffè. Dans un autre genre, on recommandera Il Fornaio, car c’est là que j’ai mangé les meilleures pizzas, qu’il s’agisse de celle au speck, aux cèpes et au parmesan, que je ne suis pas prêt d’oublier, ou de la verdure, aux petites tomates fraîches, à la bufala et à la mâche (on aurait préféré à la rucola).

Cette pizzeria, bondée d’étudiants le midi, est située sur la via Colleoni, à deux pas de la Piazza Vecchia qui, le premier jour de notre arrivée à Bergame, avait été transformée assez magiquement en un immense marché aux fleurs. On se serait cru dans un décor champêtre alors qu’on était au milieu d’un authentique décor d’architecte.

On s’est dit alors qu’il fallait revenir le lendemain pour goûter une autre pizza et, chemin faisant, découvrir une autre piazza. Jugez-en, en effet, par vous même.

En moins de 24 heures, elle avait fait peau neuve. Cette place est un véritable chef-d’œuvre. Le bâtiment en marbre blanc qu’on aperçoit ici est la bibliothèque Angelo Mai, qui conserve plus de 2000 incunables. Face à elle, s’élève le Palazzo della Ragione, dans une pierre jaune identique à celle qu’on trouve à Arezzo. La photo a été prise depuis la petite passerelle qui conduit au Palazzo où est hébergé (provisoirement) une partie de l’Accademia Carrara, fermée jusqu’en 2014 pour cause de travaux.

Malheureusement, il n’est guère possible de voir les fleurons de cette collection (un Botticelli, un Raphaël, un Breughel) car ils ont été déplacés dans d’autres musées pendant la durée des travaux. On doit alors se contenter d’une centaine de pièces, ce qui est déjà pas mal, dans une grande salle toute noire où les chefs-d’oeuvres sont disposés circulairement. Parmi ceux-là, une magnifique Madone de Bellini devant laquelle on titube d’admiration. C’est probablement ce qu’il y a de plus beau à voir à Bergame. On retient son souffle également devant un magnifique portrait dhomme de Lorenzo Lotto et on est heureux de découvrir, toujours du même artiste, et alors qu’on ne s’y attendait pas, un Mariage mystique de Sainte Catherine, même si la partie supérieure du tableau, un paysage, a été découpée et emportée par un soldat français.
On ressort par la même passerelle qu’on a empruntée pour accéder au musée. De l’autre côté de la piazza, le spectacle n’est pas moins total : on se retrouve face à la fameuse chapelle Colleoni, qui est de loin le monument funéraire le plus somptueux de toute la Lombardie. On nest guère étonné d’apprendre que l’architecte qui l’a réalisée est le même que celui qui a conçu la chartreuse de Pavie : peut-être la plus belle chose que j’ai vue en Italie.

Alors que la façade pétarade de formes et de couleurs, lintérieur déçoit un peu, même si on peut y contempler plusieurs fresques de Tiepolo, coincées dans les lunettes supérieures. Parmi elles, une Prédication de saint Jean-Baptiste extrêmement lumineuse. Comme dans le Palazzo della Ragione, les photos ne sont pas autorisées, et il est impossible de déjouer l’attention du cerbère qui veille sur nous.
La chapelle jouxte la basilique Santa Maria Maggiore dont le porche est lui aussi bien gardé, mais par deux superbes lions en marbre rose. Encore un témoignage de la domination de Venise.

À l’intérieur de cette basilique, on va ensuite de surprise en surprise. Tous les styles semblent coexister, mais pas toujours de façon heureuse ou harmonieuse : le roman se signale avec sa structure en croix grecque, et si le gothique reste plutôt confiné dans labside, le style renaissance s’épanouit au contraire dans la sacristie. Malheur au style baroque qui écrase tout, avec sa coupole octogonale et ses cascades dégoulinantes de stuc et d’or.

C’est la même chose en peinture. Toutes les époques sont représentées, avec des fresques anciennes dont certaines, comme l’arbre de saint Bonaventure, datent de 1347, avec des tableaux de l’école vénitienne, comme cette magnifique Cène de Bassano où Judas est vu de dos, en bout de table, en train de serrer nerveusement sa bourse. Le baroque en peinture est bergamesque, avec un Couronnement de la Vierge de Cavagna. 
Ce nest pas tout. La basilique est célèbre aussi pour héberger le tombeau de Donizetti qui est, après Lorenzo Lotto, l’autre gloire du pays. Celui qui est décrit ici comme un trovatore fecondo di sacre et profane melodie, est en effet né et mort à Bergame et repose maintenant dans une sorte de sarcophage exposé à côté d’un somptueux confessionnal en bois que lon doit au sculpteur Andrea Fontoni.

On notera aussi la présence plutôt inhabituelle des tapisseries flamandes, qui scandent la marche du fidèle. Que les passionnés de Lotto se rassurent, ils trouveront encore un motif de satisfaction avec les dessins que l’artiste a réalisés pour les stalles en marqueterie de bois, disposées derrière le maître-autel.
On quitte finalement la basilique par une autre entrée, mais non moins bien gardée, puisqu’il y a toujours deux autres lions qui veillent devant le sanctuaire.

Et l’on revient sur nos pas pour ne pas manquer le Duomo qui se déploie derrière le Palazzo della Ragione, face à la basilique. Deux énormes bâtiments religieux construits à moins de cinq mètres l’un de l’autre, on se dit qu’on est bien en Italie, la banque centrale du catholicisme.

Le Duomo, on le voit, est dans un genre très différent. Il est d’abord plus clair, plus aéré et plus harmonieux que la basilique où l’on étouffait un peu. Le chœur contient des panneaux de Moroni et de Tiepolo (un Martyre de Saint-Jean lévêque). Il est coiffé par un joli dais en bois doré entièrement peint, avec une représentation de Dieu le Père et de la colombe du saint Esprit.

Les chapelles ne sont pas en reste, elles sont bordées par de magnifiques balustrades en marbres polychromes, qui reprennent les couleurs du pavage au sol.

On achève enfin la tournée des églises de Bergame avec la chiesa San Pancrazio, où l’on reste ébloui devant la chapelle de l’Immaculée Conception et par la chiesa di Sant’Agata nel Carmine, où l’on est un peu surpris de voir que des reliques nous sourient.

Finalement, on a tellement marché pendant ces trois jours, tellement piétiné devant les retables des églises, qu’on est heureux de trouver un magasin de chaussures où l’on va enfin pourvoir remplacer ses semelles toutes éculées. Je jette mon dévolu sur une paire de converse vertes.

Moins heureux, en revanche, de devoir supporter le grondement des voitures sur les boulevards de la ville basse ou le long des remparts et d’avoir, en fin de journée, la gorge qui picote à cause de la pollution. Pour cette raison, on renoncera donc le dernier jour à se rendre à Trescore, où l’on avait pourtant prévu dadmirer le cycle de fresques de Lotto, et l’on s’isolera dans le jardin botanique pour lire à l’ombre des grenadiers, avant de rejoindre la Pasticceria Balzer et ingurgiter une dernière fois quelques mignons.

dimanche 11 septembre 2011

semaine 36



 1. Port de Paris à Bonneuil-sur-Marne. 2. Quelques mètres plus loin. 3. Tarte aux framboises de Jacques Genin. 4. Aigle impérial prenant son envol. 5. Avenue de la Grande-Armée. 6. Répétitions de La Clemenza di Tito. 7. La Varenne-Saint-Hilaire, bords de Marne. 8. Italy : love it or leave it. Bande annonce du film de Gustav Hofer et Luca Ragazi. 9. Passerelle de La Pie.
Moi aussi, comme ces deux garçons, je m’en vais filmer l’Italie. Après Bologne, Ravenne et Ferrare au printemps dernier, ce sera Milan, Come, Bergame, Brescia et Trento au programme de cet été. Retour prévu dans 10 jours, pour l’arrivée de l’automne. Et en attendant, comme je pense à tout, je vous laisse en compagnie de ma prose, si la question de la guerre des sexes au Moyen Age vous intéresse.

samedi 10 septembre 2011

L’Église et la guerre des sexes au Moyen Age

Si la lecture de Jack Goody m’a ouvert les yeux sur quelque chose, c’est bien sur la place des femmes dans l’histoire, une place très importante, contrairement à ce qu’on entend souvent dire ici ou là. On a tellement tendance à imaginer que les femmes, aussi loin qu’on remonte dans le temps, n’avaient aucun droit, que lorsqu’on s’attache à montrer le contraire, on s’expose au soupçon de sous-estimer l’oppression dont elles ont pu être victimes et de se rendre ainsi complice de la domination masculine. Dans La Famille en Europe, le grand anthropologue de Cambridge, n’a pas eu peur de s’affronter à ce délicat problème et d’attirer l’attention de ses collègues sur un élément très important à ses yeux : la dot. Il a bien mis en évidence le fait que, dans toutes les sociétés eurasiennes, le mariage se caractérisait par une allocation de ressources en faveur de l’épousée et que ce phénomène n’était pas sans conséquence. À Rome, par exemple, la dot permettait de faire face aux conséquences désastreuses d’un divorce : la femme récupérait alors les biens conjugaux de ses parents et pouvait continuer de mener une existence relativement indépendante. Il en était de même dans les sociétés qui autorisaient le divorce, comme dans le monde islamique ou dans les communautés juives, et dans la société féodale, la veuve pouvait récupérer le douaire, c’est-à-dire la part du mari à laquelle elle avait droit et en jouir jusqu’à sa mort si les biens n’avaient pas été dilapidés. La dot s’inscrivait alors dans un processus de dévolution des biens, comme l’héritage. Si les femmes pouvaient être exclues de l’héritage, cela ne voulait pas dire qu’elles étaient exclues de la transmission du patrimoine. À partir du moment où les parents tenaient à ce que leur fille aient une dot, cela signifiait clairement qu’ils veillaient au statut de leur fille, et par conséquent on ne peut pas dire que le statut social des femmes au Moyen Age était frappé du sceau de l’infamie.
Compte tenu que les femmes se mariaient à un âge plus précoce que les hommes (vers 13 ans) et qu’elles vivaient aussi plus longtemps que leur mari (exposés à la guerre), elles récupéraient à la mort de celui-ci non seulement la dot qu’elles avaient reçue au moment du mariage, mais aussi le douaire, qui se transmettait entre femmes, de mère à fille, de tante à nièce. Les veuves pouvaient donc se retrouver à la tête d’un patrimoine considérable et c’est pour cela que l’Église, qui cherchait à consolider son pouvoir, a noué une alliance stratégique avec elles, en prenant leur défense. Jusqu’au IVe siècle, il n’était pas rare, en effet, que l’héritage d’une veuve soit âprement convoité par les mâles de la famille. Aussi, pour éviter que l’argent ne passe sous la coupe d’un autre clan, n’hésitait-on pas à remarier une veuve avec le frère du défunt. L’Église est donc très tôt intervenue pour prohiber ce type d’union et c’est en 314, lors du concile de Néocésarée, qu’elle a mis fin officiellement au lévirat, ce qui fait dire à Jack Goody que « le christianisme [a] beaucoup fait pour améliorer la condition des femmes » (p.106).
Évidemment, il ne faut pas être dupe des intérêts de l’Église. L’Église espérait recevoir sous forme de legs l’argent des veuves. Ces dernières, à qui le remariage était interdit, pouvaient en effet se consacrer aux bonnes œuvres et à la charité. Il y avait là échange de bons procédés : les femmes savaient qu’en léguant des terres à l’Église, elles trouveraient en son personnel ecclésiastique de sûrs protecteurs qui pourraient les défendre en cas de litige. L’interdiction du lévirat et, plus généralement, la prohibition de l’inceste ont donc eu des implications économiques très grandes pour l’Église, qui est devenue en quelques siècles le plus grand propriétaire foncier de tous les temps. Ces transferts de richesses, sans équivalent dans l’histoire, ont naturellement favorisé la création de monastères et d’hospices religieux et renforcé le pouvoir de l’Église. Ils révèlent surtout que les femmes pouvaient disposer de l’argent qu’elles recevaient à la mort de leur époux en faveur de l’Église et souvent au grand désespoir de leurs enfants, qui supportaient mal ces captations d’héritage. Et c’est précisément parce que les femmes jouissaient des prérogatives attachées à la dot qu’il s’est trouvé, de temps à autres, des hommes pour leur disputer ce droit. Dans Le Chevalier, la femme et le prêtre, Gorges Duby relate comment, entre l’an 1000 et le début du XIIIe siècle, ce pouvoir féminin a fluctué. La réaction masculine qui s’est traduite par la volonté de limiter l’emprise des femmes sur le capital et le patrimoine, montre à l’évidence que celles-ci avaient des droits clairement établis, qu’elles restaient pleinement maîtresses de leur part et qu’il n’était pas facile de les en spolier.

Une précision s’impose. De quelles femmes parlons-nous jusqu’à présent ? Certainement pas de l’immense majorité d’entres-elles, mais d’une toute petite poignée, car il est impossible de savoir ce qui se passait à l’intérieur de la plupart des foyers pauvres. Écoutons la leçon de Georges Duby, le grand historien de la société médiévale qui, dans Mâle Moyen Age (Paris, Flammarion, 1988), nous dit ceci : « La conjugalité populaire échappe totalement à l’observation. Les rares lueurs se portent sur le sommet de l’édifice social, sur les grands, sur les riches, sur l’aristocratie la plus haute, sur les princes. On parle d’eux. Ils paient, et fort cher pour qu’on parle d’eux. Tous sont mariés, nécessairement, puisque la survie d’une maison dépend d’eux. Quelques figures d’épouses sortent donc, auprès d’eux, de l’ombre. Des couples. Et du sentiment qui les unissait, il arrive qu’on ait dit, ici et là, quelques mots. » (p. 36)
Quelques mots, quelques reflets, quelques échos, voilà l’exiguïté des sources de l’historien. Georges Duby, qui est en effet un des rares médiévistes à s’être attaché à l’élucidation de la condition féminine, n’a jamais caché combien son entreprise était difficile. Et pour une raison essentielle qui tient au fait que l’ensemble des documents disponibles pour étudier cette période ont été rédigés par des hommes d’Église qui avaient en commun une répugnance pour la sexualité. Cette disposition se traduisait par un dégoût caractérisé pour les femmes qui affleure dans l’image qu’ils ont construite et imposée de la féminité. Recourir au matériel qui nous a été légué (chartes, chroniques, biographies, pénitentiels, capitulaires, etc.) est donc éminemment problématique et Duby insiste sur ce point qui pourra sembler paradoxal à beaucoup : « il ne faut pas que nous nous laissions, nous historiens, trop prendre à ce que disent les sources écrites. » (ibid., p. 119) Par ailleurs, une précaution supplémentaire s’impose dans la manipulation des ces textes. N’en faisons pas l’alpha et l’oméga de la réalité. La pire erreur serait en effet de les absolutiser et de s’imaginer qu’ils dictaient ou commandaient la pratique. Partout, nous dit Georges Duby, il existait des hommes et des femmes qui prenaient des libertés avec les prescriptions de l’Église – que l’on songe au roi Robert II, très improprement appelé le Pieux, qui fut trigame et incestueux, et à l’encontre duquel les avertissements de l’Église sont restés lettre morte.

Les dispositions anti-féminines des hommes d’Église trouvaient leur source dans la Genèse. Ce texte était peut-être la référence pour savoir ce qu’il convenait de penser des femmes et de la sexualité, mais tout le monde n’en faisait pas la même lecture. Si Jérôme, par exemple, le représentant de l’hyper-ascétisme, fut l’un des premiers à sonner la charge contre les femmes et contre le mariage qu’il considérait comme le mal absolu, Augustin, à l’inverse, a cherché à atténuer la violence de ses accusations, et Elisabeth Badinter commet une grave erreur quand elle fait de l’évêque d’Hippone le fondateur de la misogynie de l’Église. Dans ses Commentaires sur la Genèse, ce dernier établissait une claire différence entre Adam, Ève et le serpent en faisant porter la culpabilité sur le serpent, c’est-à-dire le démon, qui avait tenté la femme, tandis que chez Jérôme, c’était la femme qui était tentatrice, corruptrice et diabolique. Plus tard, en 401, Augustin a tenté de corriger la vision très sombre de Jérôme qui considérait que le mariage était nécessairement souillé par le plaisir sexuel en rédigeant le De bono conjugali (Le bonheur conjugal) qui devait avoir un impact énorme sur la pensée des théologiens. À la différence de Jérôme, Augustin a connu le plaisir sexuel, comme le révèlent ses Confessions, et s’il défend le mariage, c’est au sens où, selon lui, le mariage délivre de la concupiscence et resserre la libido, l’appétit sexuel, dans les liens de la foi conjugale. Mais la pensée d’Augustin ne s’arrête pas là. Le mariage n’est pas qu’un remède contre la fornication, il est aussi un cadre qui justifie la propagation de l’espèce : « L’incontinence de la chair, à laquelle les jeunes gens sont ordinairement sujets, quoiqu’elle soit mauvaise et vicieuse par elle-même, est resserrée dans les bornes de la génération des enfants, qui est une chose honnête, de sorte que l’alliance de l’homme et de la femme dans un légitime mariage, fait naître quelque chose de bon, du mal même de la concupiscence. » Aussi, contrairement à Jérôme qui considérait que le mariage entre Adam et Ève avait été contracté après la Chute, Augustin le rend compatible avec l’enseignement de la Genèse qui établit le fameux principe « Croissez et multipliez ». Augustin n’a jamais cherché à éradiquer la sexualité, mais à la contrôler. Que les époux se livrent au commerce sexuel en dehors de la nécessité de la génération, il n’y a pas danger, répond encore l’évêque d’Hippone, qui ne voit là qu’un « péché véniel » facilement pardonnable. Reste que, dans la hiérarchie ternaire des perfections, la chasteté conjugale, comme celle de Suzanne, lui semble un bien meilleur exemple à promouvoir, sans parler de la virginité des saintes, à laquelle il consacre un traité entier, en appendice à celui sur le mariage.
Il faut bien avoir en tête qu’au IVe siècle, quand écrit Augustin, les saints sont en Occident les nouveaux héros qui ont supplanté ceux de l’Antiquité. Leur grandeur n’est pas seulement liée aux miracles qu’ils ont accomplis, aux pouvoirs exceptionnels qu’ils ont manifestés, mais aussi à la sexualité qu’ils ont énergiquement repoussée en se faisant les champions de la chasteté. Dans La Virginité consacrée, Augustin entend montrer que les vierges sont supérieures aux épouses chrétiennes, du point de vue des vœux qu’elles forment et du salaire qu’elles peuvent légitimement en escompter : « Les femmes qui sont libres du lien du mariage sont plus saintes que celles qui y sont engagées, et c’est aussi pour ce sujet qu’elles méritent une plus grande récompense (…) parce qu’elles ne s’y occupent que du soin de ce qu’elles doivent faire pour plaire au Seigneur. » L’objectif du De sancta virginitate est de liquider l’erreur de Jovinien, « l’Épicure du christianisme », qui voulait faire du mariage un état égal à celui de la virginité. Le grand principe d’Augustin est le suivant : « Deux œuvres, dont une est bonne et l’autre meilleure, n’ont pas droit à une récompense égale. » L’abstinence sexuelle sera donc le gage d’une supériorité qui doit placer les vierges au sommet de la hiérarchie et les protéger des abus conjugaux qu’Augustin ne nie aucunement et qu’il impute au « vice de l’homme ».

Jusqu’à présent, je n’ai parlé que des femmes idéales, mais le christianisme devait encore faire la part belle aux femmes du monde, aux pénitentes, aux repenties, dont la grande figure est Marie-Madeleine. Très présente dans l’Évangile, mentionnée à dix-huit reprises, elle est le premier témoin de la Résurrection, avant les apôtres. Vézelay, qui accueille ses reliques à partir de 1037, devient une étape importante sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle et l’abbaye, autrefois placée sous le patronage de la Vierge Marie, passe en 1050 sous celui de Marie-Madeleine. C’est à partir de ce moment que des miracles se produisent, en très grand nombre, dont Voragine fera état plus tard dans La Légende dorée. Les chanoines veulent voir en elle la femme qui s’est détachée des plaisirs terrestres pour approcher les plaisirs célestes, mais surtout celle qui a connu « l’ardeur ferventissime de l’amour », comme l’enseigne un sermon analysé par Georges Duby, qui décèle dans ce texte une « réhabilitation de la féminité ». Car il en fallait de l’amour pour se jeter aux pieds du Christ, pour veiller trois nuits sur le sépulcre, pour ne pas être effrayée devant la tombe béante, et c’est cet amour exalté qu’enseigne l’auteur du sermon resté anonyme. La figure de Marie-Madeleine devient si importante qu’à son retour de croisade, en 1254, Saint-Louis visite la Sainte-Baume, la grotte de la Madeleine. La même année, quand il veut bannir la prostitution de son royaume, il se heurte à l’opposition de l’évêque de Paris qui lui fait comprendre que la prostitution est un moyen d’endiguer les débordements sexuels, surtout dans la capitale où les célibataires sont nombreux. Et quand la prostitution est finalement rétablie, l’Église propose d’évangéliser le monde des prostituées en fondant l’ordre féminin de Marie-Madeleine qui doit accueillir les prostituées et considérer comme méritoire d’épouser une prostituée.

Le droit canon qui s’élaborait devait aussi reconnaître le principe de l’égalité des époux devant les devoirs conjugaux. C’est Augustin, encore lui, qui avait insisté sur ce point : si le mari exerce une saisine, c’est-à-dire une capacité juridique, sur le corps de sa femme, la réciproque est vraie aussi : « le corps de la femme n’est point dans sa puissance, mais dans celle du mari, et de même le corps du mari n’est point en sa puissance, mais dans celle de la femme. » Dans Le Bonheur conjugal, Augustin devait consacrer plusieurs chapitres à la défense des femmes. La stérilité ne justifie pas selon lui la dissolution du mariage et le devoir conjugal, c’est-à-dire la fidélité, s’applique autant aux hommes qu’aux femmes, comme il n’a cessé de le répéter. S’il est vrai qu’Augustin ne se démarque pas du langage traditionnel en exigeant la soumission des femmes à leur mari, il exige en contrepartie amour, respect, des maris à l’égard de leur femme : « Et vous, maris, vivez sagement avec vos femmes, les traitant avec honneur et circonspection comme des vases fragiles. »

On objectera qu’il existe un fossé entre la théorie et la pratique. L’histoire nous montre que les femmes répudiées pour cause de stérilité ou de vieillesse sont légion et que les hommes pouvaient rompre à leur gré les unions. Mais elle nous apprend aussi, à travers les résistances suscitées par ces répudiations, que renvoyer une épouse légitime choquait un grand nombre de gens. Les maris considéraient peut-être parfois leur femme comme de simples matrices, qui devaient leur fournir de beaux héritiers mâles, mais pas forcément l’Église qui devait les réconforter en leur offrant l’asile. C’est ce qui fait dire à Duby dans Le Chevalier, la femme et le prêtre (Paris, Flammarion, 1981), que les évêques étaient les « protecteurs naturels des femmes » (p. 95) en accueillant dans les couvents les épouses en difficultés, les femmes stériles, les épouses meurtries, abandonnées et battues. L’historien mentionne notamment l’évêque Fulbert de Chartres qui prit la défense de l’épouse répudiée du comte de Meulan qu’il préférait recluse dans un couvent plutôt qu’assassinée par son mari.
Autre point très important : ce n’est pas parce que l’Église affirmait que le corps de la femme appartenait à son mari qu’on ne rencontrait pas des femmes qui se révoltaient contre lui. On a fait d’Aliénor d’Aquitaine la pionnière du combat féministe en Occident parce qu’elle a demandé – et obtenu – le divorce. À la vérité, comme Georges Duby l’a montré dans Dames du XIIe siècle, le cas d’Aliénor est plus complexe. Après s’être mariée avec Louis VII dont le grand-père avait eu pour arrière petite-fille sa grand-mère, elle dénonça publiquement son union comme incestueuse. L’Église, qui avait toujours condamné les unions incestueuses – interdit qui, comme chacun sait, n’a rien d’universel –, se devait d’aider l’épouse dans son combat. Cet épisode nous montre que la prohibition de l’inceste pouvait être utilisée par les femmes comme une arme redoutable pour dénoncer un mariage qui leur déplaisait. Les femmes, encore une fois, avaient ici le dernier mot.

Duby, comme Goody, considérait que c’était une fausse idée d’affirmer que les femmes au Moyen Age étaient méprisées, humiliées et sans pouvoir. Tout au long de son œuvre, il a constamment cherché à relever les indices qui pouvaient plaider en faveur d’une promotion de la femme, que ce soit dans l’évolution de la pratique mariage, avec la reconnaissance du consentement mutuel au moment de la prononciation du mariage, dans la féminisation du christianisme, avec le développement du culte marial, la floraison des saintes, ou enfin dans la littérature chevaleresque, avec la codification de l’amour courtois. Voyons, pour terminer, chacun de ces trois points.

Au XIIe siècle, Duby repère des changements dans le rituel du mariage. L’Église, en effet, assouplit les procédures du mariage et met l’accent sur l’engagement mutuel des époux, le consensus, qui doit être le signe de l’« l’amour partagé », selon l’expression consacrée d’Hugues de Saint-Victor. L’union n’avait de valeur en effet que si elle était acceptée et prononcée verbalement par les deux parties, et ce fait suffit à lui seul à montrer combien est ridicule la légende qui veut qu’au Moyen Age on discutait de l’existence de « l’âme des femmes ». Qu’on se le dise une bonne fois pour toutes : l’Église n’a jamais mis en doute l’existence de l’âme des femmes (à la différence de l’âme des bêtes) et a toujours reconnu à celles-ci un libre-arbitre qui devait s’exercer par l’obligatio verborum requise au moment du mariage. Il s’agissait de faire des épousailles une affaire de choix individuel et, par ce moyen, de libérer les femmes des contraintes familiales, même si l’on sait, là encore, que dans la pratique les unions étaient très largement arrangées par les parents. Mais ce mouvement en faveur d’un rééquilibrage du pouvoir féminin devait être assez puissant pour que des hommes s’en émeuvent, en exprimant publiquement leur antipathie pour les confesseurs et les directeurs de conscience. De fait, les prêtres exerçaient une concurrence sur les maris, qui supportaient mal l’emprise qu’ils avaient sur leur femme. Les maris accusaient les prêtres de donner de mauvaises idées à leur épouse – comme de se soustraire au plaisir sexuel – et de « planter une croix dans les reins de leur femme ».
Au-delà de l’alliance des prêtres et des femmes, le christianisme devait aussi se féminiser en accordant une place plus grande aux femmes dans la création des grands ordres religieux qui se dotaient d’une branche féminine : les clarisses pour les franciscains, les dominicaines pour les dominicains. Les femmes qui dirigent ces ordres, Claire d’Assise, Catherine de Sienne, sont canonisées après leur mort. Dans l’hagiographie officielle, l’Église présente aux fidèles la vie des saintes comme des modèles à suivre, des exempla. Dans ces textes de propagande, qui visent à modeler les comportements, se dégage une image exemplaire, idéalisée, de la condition féminine. Sont encensées toutes ces femmes qui ont refusé le mariage, tenu tête à leur parents ou qui se sont séparées de leur mari, pour se consacrer au Christ, l’époux céleste. Mais tandis que l’image de la femme se trouve écartelée entre deux exigences, la chasteté, qu’observent dans leur pratique toutes les vierges consacrées, et la maternité, qui s’éprouve dans le cadre matrimonial, la Vierge Marie conjoint  en elle ces deux exigences et illustre la dignité dans laquelle le christianisme allait tenir la condition féminine. Le culte marial, qui prend véritablement son essor au XIe siècle, pour s’épanouir pleinement au XIIIe siècle, témoigne, selon Jacques Le Goff, « de la tendance des hommes et des femmes du Moyen Age à la promotion de Marie à un statut équivalent à celui de son divin fils » (L’Europe est-elle née au Moyen Age ? Paris, Le Seuil, 2003, p. 107). On ne la sollicite pas seulement pour une cause particulière, comme tant de saints spécialisés dans la guérison de telle ou telle maladie, mais pour toutes les causes. Et elle n’agit pas qu’en faveur des puissants, mais aussi des faibles, des prostituées, des criminels, qu’elle protège sous le manteau de la miséricorde. Dans le calendrier liturgique, elle est l’objet de trois fêtes majeures : la Purification (le 2 février), l’Annonciation (le 25 mars) et l’Assomption (le 15 août) qui consacre l’élévation de Marie au paradis. Il faut y ajouter aussi sa Nativité, célébrée le 8 septembre. Ce culte marial devait se manifester pleinement sur le fronton de toutes les cathédrales, appelées Notre-Dame, et les images de la Vierge envahir les églises et les autels, ce qui fit dire à Michelet que « Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La Vierge devint le Dieu du monde ». Rien qu’à Chartres, on compte 181 représentations de la Vierge, que ce soit dans la pierre ou sur les vitraux. À Reims, comme à Metz, la Vierge accueille le visiteur sur le trumeau du portail principal.

Aux côtés de la Vierge, qu’on représentait généralement en pied à l’entrée des cathédrales, ou en pietà, devaient fleurir aussi des armées de saintes, dans les ébrasements des portails, comme ici Sainte Apolline à Reims

des cortèges de reines, dans les voussures, sans oublier les figures des arts libéraux et des vertus, représentées sous une forme féminine. Un paradoxe quand on sait que dans le latin de l’Église, le mot qui sert à désigner la vertu, la force, la rectitude morale, dérive du mot vir, qui signifie homme !
D’autres images de la Vierge venaient se nicher dans les tympans ou les gâbles des cathédrales, comme encore ici, à Reims avec un Couronnement.

Je serai un peu moins loquace sur la littérature du XIIe siècle car les fictions nous renseignent très mal sur la réalité. Alors que l’Église attend d’une épouse qu’elle soit soumise à son mari, dans les romans de chevalerie, on remarque que la hiérarchie des genres subit un renversement complet : cette fois, la femme « est en position dominante, attendant d’être servie, dispensant parcimonieusement ses faveurs, dans une position homologue à celle où est installée le sire, son mari, au centre du réseau des pouvoirs véritables. » (Mâle Moyen Age, p. 47). Dans l’amour courtois, c’est en effet l’homme qui rend hommage à la femme, qui se soumet à elle et jure fidélité, comme le vassal à son seigneur. Toute la question est de savoir si cet amour idéal et aristocratique a trouvé son corollaire dans la pratique. D’après les historiens, la chose paraît assez peu probable.

Que conclure de tout cela ? Il me paraît important de revoir la manière que nous avons de parler des luttes féminines, en nous centrant excessivement sur la période présente. Pour certains historiens ou sociologues, l’histoire se confond en effet avec lutte des droits des femmes. Norbert Elias disait par exemple que c’était au xxe siècle que les femmes accédaient pour la première fois à une identité spécifique. C’est très certainement faux et représente une approche complètement ethnocentrique encouragée chez lui par une tendance à privilégier les explications évolutives. Penser que les femmes ont depuis la nuit des temps subi la domination masculine pour seulement s’émanciper à notre époque est une idée complètement farfelue. Penser que la domination masculine ne connaît aucune faille, qu’elle est universelle, est aussi une idée typiquement… masculine qui procède elle-même de la domination masculine. Il ne s’agit pas bien sûr de minimiser la domination masculine encore moins de la nier, mais de la relativiser à l’aune des luttes que les femmes n’ont cessé de mener pour lutter contre l’oppression masculine. Et, clairement, ce combat ne date pas d’hier et n’est, certes, pas prêt de s’arrêter.