mardi 30 août 2011

27 fragments d’une chronologie estivale

Légende : 1. Opéra Garnier, soirée de gala. 2. Rue Montorgueil. 3. Chez Jacques Genin. 4. Oh! hisse... Cristina et Léo. 5. Retour sur Paris. 6. Jardin du Palais-Royal. 7. Benoît et Clara. 8. Monument aux mort de Saint-Georges-de-Lévejac. 9. Chaulhac, vue de la chambre. 10. Un bar à Saint-Chély-d’Apcher. 11. Papillon dans le jardin. 12. Fête foraine de Chanac. 13. Église de Langogne. 14. Marché couvert dAlbi. 15. Cathédrale Sainte-Cécile à Albi : luxurieux qui brûlent dans l’Enfer (détail). 16. Rodez, buste de Blazy Bou dit Lebon. 17. Albaret-le-Comtal, environs. 18. Vue de la cathédrale de Metz depuis le Centre Pompidou. 19. Rosace de la cathédrale de Metz. 20. Milly-la-Forêt, chapelle Saint-Blaise-des-Simples. Gentiane et démon (détail). 21. Halle de Milly-la-Forêt (1479). 22. Paris, Galerie Colbert. 23. Paris, rue Dupetit-Thouars. 24. Paris, Boulevard Saint-Germain. 25. Paris, Pont-Neuf. 26. Parc éolien de Fontaine-Mâcon. 27. Environs de Trancault.

lundi 22 août 2011

Pourquoi je suis fan de Cooking with dog

Dans son célèbre livre sur la cuisine, hélas maintenant épuisé, Jack Goody imputait les différences culinaires entre l’Afrique et l’Eurasie à l’usage de l’écriture. Selon lui, l’existence de la haute cuisine, attestée depuis très longtemps en Chine et au Japon, dépendait de la présence de l’écriture. Cette thèse, qui suscita maintes controverses, était conforme à son projet d’ensemble qui visait à dégager les conséquences anthropologiques des « technologies de l’intellect ». Je n’entrerai pas aujourd’hui dans cet intéressant débat. J’ajouterai simplement qu’un nouveau chapitre de l’histoire de la cuisine et de son apprentissage est en train de s’écrire avec Internet. En effet, le web, et tout particulièrement les vidéos décrites par des métadonnées, ont permis une sorte de révolution dans l’apprentissage de la cuisine. Les descriptions écrites des recettes de cuisine qu’on trouve dans les livres, ont, comme chacun sait, une efficacité limitée. Si elles sont opérantes pour les caractéristiques quantifiables (durées de cuisson, poids des aliments, etc.), elles sont beaucoup moins efficaces dès lors que la réussite de la préparation culinaire en question dépend d’un tour de main. Or celui-ci est particulièrement difficile à décrire avec des mots. Les poètes, quand ils ont chanté l’ineffable des choses, ont bien souvent oublié cet aspect. C’est pourquoi tant de gens se cassent les dents sur certaines pâtisseries, bien qu’appliquant à la lettre des consignes verbales. Nous buttons là sur les limites inhérentes au pouvoir de l’écrit. Si celui-ci n’a pas son pareil pour rendre compte des méandres infinis de l’intériorité, un domaine où l’image n’a pas grand-chose à dire, la plus sophistiquée des langues se retrouve presque démunie quand il s’agit de conduire les opérations visant à élaborer une simple pâte à tarte. On pourrait en dire autant des photos qui sont peu efficaces pour rendre compte de la dynamique d’un geste. On comprend dès lors tout l’intérêt d’Internet et de ses vidéos disponibles en permanence : elles permettent de transmettre des tours de mains, ce dont l’écrit est incapable. Cela n’est jamais si précieux que lorsqu’on tâche d’apprendre une cuisine étrangère où l’on manque de repères, qu’il s’agisse des ingrédients ou des gestes. Pour ma part, j’ai jeté mon dévolu sur une série de vidéos de cuisine japonaise disponible sur YouTube qui s’intitule Cooking With Dog. Il faut dire aussi que la cuisine japonaise est fascinante, à la fois raffinée, complexe et en même temps un peu inaccessible. Quand je pense qu’un de mes professeurs en khâgne (Pierre Albertini), m’avait tranquillement asséné, lorsque le Japon était au programme, que la cuisine japonaise… n’était « pas de la cuisine » ! C’est bien la preuve, une fois encore, que notre éducation nationale n’est qu’une éducation nationaliste, encourageant l’ethnnocentrisme le plus grossier, lequel continue de réitérer bêtement que la cuisine française est la meilleure du monde.



Les restaurants japonais se sont diffusés en masse en France depuis dix, voire quinze ans. Follement à la mode, ces établissements, très souvent tenus par des Chinois, doivent leur succès à une cuisine qui réunit le triple avantage d’être exotique, diététique et économique, même si, la plupart du temps, elle se résume à un mot : sushi ! Or la cuisine japonaise est bien plus riche que cela. Elle est incroyablement variée et exige parfois ce tour de main que l’écriture a tant de mal à transmettre. Bien sûr, j’ai beaucoup de mal à évaluer la signification sociale des recettes présentées dans Cooking with dog car les éléments de contextualisation manquent. Les recettes sont-elles courantes ou non ? Les Japonais cuisinent-ils beaucoup ou non ? J’avoue n’avoir aucune connaissance dans ce domaine et je me retrouve confronté aux mêmes problèmes auxquels il faut faire face quand on voyage, où il est toujours très difficile de caractériser la typicité des événements qui se produisent : telle chose est-elle rare, fréquente, ordinaire ? De ces éléments dépend grandement leur sens et cela nous échappe la plupart du temps. Aussi faisons-nous des erreurs d’interprétation basées sur de fausses généralisations auxquelles nous condamne notre méconnaissance. Devant un plat inconnu, il n’est parfois pas très facile de dire pourquoi on ne l’aime pas : est-ce ce
plat-là, ce token, comme disent les philosophes, que l’on n’aime pas ou bien ce plat en général, ce type ? On peut ne pas aimer un mauvais token d’un bon type ou aimer un bon token d’un type qui nous répugne, un peu comme l’amour de Swann pour Odette, cette femme qui n’était pas son genre. Ainsi, je n’ai pas été très convaincu par l’unique okonomiyaki que j’ai mangé dans un restaurant de la rue Sainte-Anne. Mais je suis incapable de dire si ce manque d’attrait était imputable à cet okonomiyaki ou à l’okonomiyaki en tant que plat générique. Or je pense que, d’une manière générale, on fait facilement la confusion entre type et token. On croit ne pas aimer un type (par exemple « le boudin »), alors qu’en fait, ce qu’on n’a pas aimé, c’est un mauvais token (c’est-à-dire un mauvais boudin). Pour ce qui me concerne, je sais parfaitement distinguer, s’agissant du boudin, entre type et token, mais pour l’okonomiyaki, je dois y repasser…



La cuisinière de Cooking with dog dispose d’un burner, un réchaud à gaz dont elle se sert énormément. Je ne sais pas non plus si ce réchaud est fréquemment utilisé dans la cuisine japonaise standard. D’une manière générale, notre héroïne dispose d’instruments incroyablement ajustés pour toutes ses recettes. Si le couteau en céramique, le fouet miniature ou le pinceau en silicone font partie de l’attirail complet de notre cuisinière, je note au passage qu’elle possède un grill qui sert uniquement à cuire les brochettes et une batterie de couvercles qui servent à maintenir les aliments dans l’eau bouillante. Est-ce banal ou typique d’une cuisine de professionnel ? De même, on retrouve presque toujours le même type de sauce ou de marinade faite de sauce soja, de sucre, de mirin, de gingembre râpé. Est-ce une caractéristique propre à cette cuisinière ou bien à toutes les cuisinières ? Pas évident à savoir … S’il m’est facile, quand je me promène dans un supermarché français, de discriminer de distinguer avec précision ce qui est basique, luxueux, gadget, industriel, pas bon, je dois reconnaître que je suis un peu plus démuni dans un supermarché asiatique : quelle marque de sauce Nuoc Mam dois-je prendre quand je cuisine vietnamien ? Aux anchois ou aux seiches ? Dilemme cornélien... Cette difficulté à discriminer l’information pertinente est ce qui me gêne le plus dans les cuisines que je ne connais pas. J’essaie quand même de me fier à mon discernement même si je suis conscient, de temps à autres, de commettre quelques « fautes ».
Cooking with dog met en scène deux acteurs : un petit caniche prénommé Francis, lequel est censé commenter en anglais, avec un délicieux accent nippon, les faits et gestes de la cuisinière dont malheureusement j’ignore le nom puisqu’il n’est indiqué nulle part. Si j’en crois le nombre très élevé de consultations de Cooking with dog, cette femme est déjà une star. Elle a même reçu un prix pour sa popularité YouTube. Ce succès est absolument mérité car je ne suis pas loin de penser que Cooking with dog est une série absolument fantastique. Toutes les recettes ont la même rhétorique très particulière : gros plan sur le chien, basculement dans l’étroite cuisine avec la cuisinière qui fait un bref commentaire en japonais – quelle belle langue ! – du plat qu’elle va préparer (c’est sous-titré en anglais, pas de panique !) Les ingrédients sont toujours préparés à l’avance. Lorsqu’ils sont liquides, ils sont versés dans de petits récipients en verre. En musique de fond, une valse de Chopin, qui revient en boucle, pas n’importe laquelle puisqu’il s’agit de la Valse du petit chien (op.64, N°1). Lorsque la recette est terminée – Hosanna ! –, succèdent un commentaire de la cuisinière dégustant son œuvre et le récapitulatif écrit des ingrédients requis par la recette. Je m’y réfère toujours lorsque je ne comprends pas ce que dit la voix-off, ceux-ci figurent aussi dans les commentaires du film. Les plans dans la cuisine sont toujours extrêmement précis : aux gros plan sur les opérations de préparation succèdent un plan fixe plus large et fixe, de face, sur la cuisine, à la Chantal Akerman. D’ailleurs, il n’y a pour ainsi dire jamais de plan mobile, ce qui donne un côté très hiératique à la série. À la toute fin du film, on peut voir un rush de quelques secondes dans le style bêtisier : une bévue de la cuisinière contraste alors avec la perfection de ce que l’on vient de voir. Les séquences sordonnent toujours de la même façon.



Cette série offre largement de quoi s’initier aux arcanes de la cuisine japonaise. En effet, ce n’est pas parce que cette cuisine paraît si difficile et si sophistiquée qu’elle en est tout à fait hors de portée pour le non Japonais que je suis, et de même que la musique baroque européenne peut admirablement être interprétée par des Japonais (je pense à Shizuko Noiri, la luthiste de René Jacobs, ou encore à Masaaki Suzuki, à la tête du Bach Collegium Japan), de même, et pour peu qu’on s’en donne les moyens, on peut réussir des plats japonais aussi bien que n’importe quel Japonais, en tout cas mieux que ceux qui s’adonnent à longueur d’année à la junk food (dont l’Occident n’a, hélas, pas le monopole).

La série inventorie de manière détaillée les ingrédients, à commencer par les plus rares comme le garlic chive (la fleur d’ail) ou le green onion (une sorte de ciboule). Ces ingrédients relativisent quelque peu l’agacement que j’ai parfois d’habiter une capitale car c’est seulement dans les très grandes villes comme Paris qu’on peut vraiment tout trouver. Cela me manquerait si je devais m’installer en Lozère… Je passe ainsi des heures dans les boutiques asiatiques à faire des repérages afin d’acheter des herbes aromatiques. Celles-ci sont incroyablement nombreuses et riches et il n’est guère facile de s’y retrouver, d’autant que certains magasins du 13e arrondissement où je vais ne traduisent pas toujours les étiquettes…
La cuisinière, enfin, a une dextérité proprement extraordinaire. Elle n’a pas son pareil pour façonner des pâtes, fermer des raviolis, faire cuire les viandes. La simple découpe des légumes est chez elle déjà poétique, sans parler de la casse des œufs, tout à fait époustouflante : geste rapide, précis, net, sans gras de mouvement. On touche au sublime. C’est pourquoi le simple visionnage des films ne débouche pas nécessairement sur la réalisation des recettes. Le spectacle de la préparation culinaire se suffit à lui-même. Plutôt que d’exécuter une recette particulière, j’essaie d’avoir une vision globale des façons de faire afin de les réutiliser en fonction des ingrédients dont je dispose dans mon frigo. D’où cette japonisation de mon esprit : j’utilise quotidiennement dans ma cuisine du gingembre frais, de la sauce soja – Kikkoman ou Yamasa – naturellement fermentée (et non chimiquement, comme le sont souvent les sauces chinoises), du Hon Mirin, de l’huile de sésame… La recette que j’ai exécutée et qui a donné un très beau résultat est celle des gyosa :



Pour réaliser cette recette, j’ai dû trouver des enveloppes à Gyosa rondes, ce qui n’est pas simple car les enveloppes à ravioli que l’on trouve couramment chez les Chinois sont… carrées. Or un bon pliage implique des enveloppes rondes. Même chose pour le garlic chive. J’ai trouvé tout cela dans le quartier de l’Opéra. Le résultat fut remarquable ! Et j’ai pu sceller les raviolis d’une manière tout à fait convenable après avoir visionné mille fois les doigts de notre remarquable cuisinière. Parfois, il me semble quand même que son geste est tellement rapide et parfait, comme le serait celui d’un luthiste virtuose, qu’il me semble impossible à imiter : c’est le cas lorsqu’elle réalise ces brioches chinoises que sont les nikuman. Admirez un peu :



Le moment de la formation des brioches est l’instant clé du clip et c’est proprement renversant de virtuosité.

Car j’aime aussi beaucoup les recettes de plats non japonais, qu’il s’agisse des plats chinois, comme ici avec les nikuman, ou des desserts occidentaux, comme la crème au caramel dont la cuisson à la casserole sur un linge est vraiment très surprenante :



En revanche, je suis un peu moins fan de ses spaghettis napolitaines à base de… ketchup !

Voilà à quoi joccupe mes journées dété à Paris. Je ne suis pas encore passé maître dans cet art. En effet, tout travail de copie engendre des fautes. C’était vrai au Moyen Âge pour le travail des copistes. C’est vrai aujourd’hui avec ces vidéos où nous tâchons de reproduire imparfaitement ces recettes. Espérons que, comme le disait Proust, tous les contresens que nous faisons soient beaux !

dimanche 14 août 2011

Ce que Baroin nous baragouine

Bologna, 08.04.2011
Je n’aime pas beaucoup parler de politique sur mon blog et j’essaie, autant que faire se peut, d’éviter le sujet. Non qu’il ne m’intéresse pas, non que j’aie des opinions à cacher, mais pour deux raisons, parce que je n’ai pas grand-chose à dire de très original et, surtout, parce que je ne cherche pas à faire école. S’il mest difficile aussi de parler de politique, c’est parce que c’est un des domaines où l’on est vite en désaccord, tant sur la simple description élémentaire des faits, qui ne suscite jamais le consensus, que sur le but politique, qu’on ne peut guère unifier. Il existe en effet des définitions antagoniques du bien politique, sous-tendues par des visions différentes et des valeurs irréductibles. Prenons l’exemple de la redistribution, qui pour les uns est un principe de justice, puisqu’il s’agit de donner un peu à ceux qui nont pas beaucoup, tandis qu’elle est pour les autres un principe d’injustice, puisqu’elle pénalise ceux qui sont vus comme ayant mérité, c’est-à-dire les riches. Pour la gauche, il s’agit de compenser, pour la droite, de récompenser. D’un côté, si les riches sont riches, dit la droite, c’est parce qu’ils l’ont mérité, donc leur prendre de l’argent devient attentatoire à la méritocratie et revient à pénaliser ceux qui méritent. De l’autre côté, prendre aux riches, dit la gauche, consiste à corriger les inégalités et à ne jamais perdre de vue que le mérite s’hérite, tout comme les inégalités, d’où la nécessité des politiques redistributives.

L’actualité récente a montré que, même sur la situation économique du pays, il n’est guère possible de tomber d’accord sur le diagnostic. Ainsi, lorsqu’on lui a demandé vendredi s’il était inquiet par les chiffres (mauvais) de la croissance publiés par l’INSEE, le ministre de l’économie a répondu : « je suis très confiant parce que nous avons des fondamentaux dans notre économie qui sont solides. » Jusqu’à présent, je pensais que seule Christine Lagarde était imbattable dans ce genre d’incantations, mais il semblerait qu’elle ait trouvé en François Baroin un successeur qui fait aussi bien, sinon mieux qu’elle.

Qu’on ne m’en veuille donc pas de rappeler, pour commencer, quelques chiffres macroéconomiques : depuis l’élection de Sarkozy, le chômage est passé de 8,4% à 9,7%. Sur la même période, le PIB de la France a fait un net plongeon, avec une récession en 2009, avant de renouer avec une croissance molle, aux alentours de 1%. Le déficit public a augmenté de 2,5% du PIB à 7,7% en 2010 et, pour achever ce magnifique tableau, la dette publique de la France, objet de tous les commentaires en ce moment, s’est envolée de 1200 à 1700 milliards d’euros, pour s’établir de 60% à 85% du PIB. Voilà donc des chiffres que personne ne pourra m’accuser d’avoir truqués (j’aurais pu ajouter ceux du déficit commercial, à un niveau historiquement inégalé). Alors certes, il y a eu la crise. Mais la crise a bon dos et surtout la crise est un alibi un peu facile si on ne dit pas d’abord de quoi elle est l’expression.

Première chose, si l’état des finances publiques en France est à ce point calamiteux, contrairement à ce qu’affirme le ministre, c’est en grande partie à cause des baisses d’impôt totalement inconsidérées qui ont été consenties par tous les gouvernements qui se sont succédé depuis une bonne dizaine d’années. C’est bien simple, si la France ne s’était pas lancée dans une politique de baisse d’impôt tous azimuts, son déficit public serait, malgré la crise, tout à fait négligeable, car le manque à gagner sur le produit des ces impôts équivaut à 2% du PIB. Ce n’est pas moi qui le dit, mais Gilles Carrez, quelqu’un assez peu suspect de gauchisme.

Mais les baisses d’impôt n’ont pas eu qu’un impact sur le budget de l’État, à travers le déficit qui s’est creusé, elles en ont eu aussi sur la dette publique, car l’État a dû emprunter pour pallier le manque de recettes, si bien que la dette publique se retrouve maintenant au centre du débat politique français et européen. À juste titre, car la dette est colossale, elle approche les 1700 milliards d’euros, quand elle était (on serait tenté de dire seulement) de 850 milliards il y a 10 ans. Une dette qui a donc doublé en 10 ans, sous des gouvernements qui se targuent pourtant d’être d’excellents gestionnaires, et qui accusent régulièrement la gauche de vider les caisses de l’État. Comme quoi Martine Aubry n’était pas très éloignée du vrai quand elle comparait Sarkozy à Madoff…

L’endettement de la France doit donc être mis en relation avec les baisses d’impôt successives qui ont été accordées aux Français les plus privilégiés. Il y a d’abord eu le bouclier fiscal, qui a privé l’État d’une manne financière considérable, et dont la mise en œuvre a conduit, comme tout le monde le sait, à des situations invraisemblables où l’administration fiscale a dû rendre de l’argent, des centaines de milliers d’euros, aux contribuables les plus fortunés. Soit, depuis que le bouclier fiscal existe, 2500 millions d’euros de pertes sèches pour l’État. Cela représente, en moyenne par an, un pactole de 350 000 euros pour chacun des quelques 14 000 bénéficiaires du bouclier fiscal. Et ce n’est bien sûr qu’une moyenne, Liliane Bettencourt, comme chacun le sait, ayant reçu chaque année un chèque de 30 millions d’euros...

Plus ruineux encore, mais tout aussi scandaleux, la baisse de la TVA dans la restauration. Le coût de cette mesure est de 2,4 milliards chaque année, soit un manque à gagner pour l’État bien supérieur aux quelques 600 ou 700 millions d’euros annuels du bouclier fiscal. On le sait, la baisse de la TVA devait favoriser l’emploi, avoir un impact sur les prix pratiqués, améliorer la situation du salarié et moderniser le secteur. Rien, bien sûr, de tout cela ne s’est produit. Le gouvernement avait annoncé qu’avec 2,4 milliards d’euros de recettes fiscales en moins, ce serait 20 000 emplois pérennes créés par an et 20000 emplois supplémentaires (apprentis et contrats en alternance). Divisons donc la somme globale allouée aux restaurateurs par le nombre d’emplois qui auraient dû être créés, on obtiendra en moyenne le coût réel d’un de ces emplois subventionnés par l’État : 60 000 euros. C’est beaucoup plus qu’un poste de fonctionnaire de catégorie A ! À ce prix, l’État aurait mieux fait de recruter des chercheurs, d’investir dans l’intelligence, cela aurait été socialement plus utile et économiquement moins ruineux.

Certains m’objecteront que le réalisme politique de Sarkozy s’est traduit par l’abandon cet été du bouclier fiscal. Oui, à ceci près que l’abandon n’entrera en vigueur que l’année prochaine – donc à la fin de la législature, tout au long de laquelle il aura produit son plein rendement. Et à ceci près encore que la suppression du bouclier fiscal aura été compensée par le relèvement du seuil de l’ISF. Désormais, pour être imposable sur la fortune, il faut donc déclarer plus de 1,3 millions d’euros de patrimoine, contre 800 000 euros autrefois. Cette disposition, qui aura donc pour effet d’exonérer dès cette année 600 000 contribuables de l’impôt, suffit à montrer que l’endettement du pays laisse totalement indifférent Sarkozy, qui continue comme si de rien nétait sa politique de l’autruche devant l’énormité des déficits.

La liste des bénéficiaires des baisses d’impôt ne s’arrête malheureusement pas là. Il faudrait encore ajouter les entreprises qui ont bénéficié d’allégements divers, et surtout les entreprises du CAC 40 qui s’entourent d’excellents juristes pour échapper en toute légalité à l’impôt et qui parviennent, grâce à divers montages financiers, à faire baisser le taux officiel d’imposition sur les sociétés, en le ramenant de 33,3% à 4,3%, ce qui fait de la France un quasi paradis fiscal, comme le dit Martine Orange. C’est le cas de Danone, de Suez, mais surtout de Total, qui n’a payé aucun impôt sur les sociétés entre 2007 et 2009 et qui s’en défend en disant qu’une partie seulement de son activité est réalisée en France. Il faudrait aussi évoquer les effets pervers du crédit d’impôt recherche, évalué à 4,2 milliards d’euros, qui conduit les grandes entreprises à capter 57% de cet avantage, mais surtout, la plus ruineuse des dispositions fiscales, l’exonération des plus-values sur les titres de participation, la fameuse niche Copé, qui a coûté plus de 22 milliards entre 2007 et 2009.

Voilà donc l’évidence que refuse le ministre de l’économie : l’état de délabrement dans lequel se trouvent les finances publiques, à cause des baisses d’impôt. Celles-ci n’ont pas seulement été inefficaces (elles n’ont en rien relancé l’économie du pays), elles ont aussi été très injustes, car elles ont renforcé les inégalités, en favorisant les plus riches. Mais encore une fois, on ne saurait en faire grief à la droite, car elle considère que les inégalités sont naturelles. C’est un des aspects les plus mortifères de la méritocratie : tout le monde n’est pas égal devant le mérite. Donc ce sera aux plus pauvres, à tous ceux qui ont démérité, de supporter le poids de la dette. Et celle-ci commande de tailler à la hache dans les dépenses. Moins de dépenses, cela veut dire concrètement moins de profs, moins d’infirmières, moins de juges, moins de flics, moins d’aide sociale, donc plus d’échec scolaire, plus de délinquance, plus d’impunité, etc. Et comme ce sont les plus pauvres qui ont le plus besoin des profs, des infirmières, des flics, on se doute bien que cette guerre déclarée contre les fonctionnaires vise en priorité les plus démunis.

On peut dire très sérieusement que Sarkozy s’est comporté avec les fonctionnaires comme Dioclétien en son temps avec les chrétiens : en les préparant à un long martyre. Ça a commencé avec le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, qui n’a évidemment pas suffi à résorber le déficit comme c’était l’objectif. Le long martyre infligé aux agents de l’État s’est ensuite poursuivi avec le gel des salaires décidé en 2010, la non augmentation du point d’indice et, pire que tout, par des discours absolument indignes où l’on compare les fonctionnaires attachés à leur retraite à « des rats sur des sacs de grains » (la formule est encore de Baroin) et où l’on fait des serviteurs de l’État les boucs émissaires un peu faciles de la faillite des politiques publiques : « Ils [les fonctionnaires] sont payés avec vos impôts, avec les charges. Je souhaite que vos enfants aient des emplois dans l’économie marchande, dans le privé pour créer de la richesse et pas simplement pour créer des charges. » (cette fois, c’est le président de la République qui parle, en jouant les matadors devant un parterre d’ouvriers menacés d’être délocalisés.)

La vostra crisi, non la paghiamo
Le plus désespérant dans cette histoire, c’est que la dette est maintenant tellement importante, tellement écrasante, qu’elle noyaute tout le débat politique et va devenir, dans les prochains mois, un enjeu majeur de la campagne présidentielle. Tel est le cadeau empoisonné de la droite à la gauche : avoir fait exploser la dette pour phagocyter l’opposition et rétrécir son champ d’action. L’époque où les politiques voulaient « changer la vie » est donc révolue ! Plus rien de grand ne s’accomplira, puisqu’il n’y a plus d’argent, donc plus d’avenir à inventer. Et j’ai bien peur, en tout cas cela ne m’étonnerait pas, que la résorption de la dette devienne la seule « utopie réalisable » que la gauche nous promettra. Si ce n’est pas triste !

mercredi 3 août 2011

La Rabouilleuse ou le combat entre Paris et la province

 Après Pierrette et Le Curé de Tours, j’ai lu cet été La Rabouilleuse, le troisième et dernier volume du cycle des célibataires de La Comédie humaine. Il paraît que Balzac les avait en horreur. Certes, les célibataires travaillent à la dissolution des familles, certes ils font trembler la société sur ses bases et la menacent d’une ruine à peu près complète. Mais horreur ou pas de l’auteur, ils ont surtout une fonction dramatique évidente, qui consiste à épouvanter le lecteur, à lui faire peur. Ainsi, bien qu’il se plaise à les flétrir, l’auteur en soigne minutieusement la peinture et veille à en diversifier les caractères. Il y a d’abord Jérôme Rogron, un ancien mercier épouvantablement mesquin, qui occupe ses journées à martyriser sa pauvre cousine (Pierrette), puis une veille fille dévote, Sophie Gamard, qui spolie sans scrupules un pauvre abbé (Le Curé de Tours) et, enfin, un parfait crétin, maladivement timide : Jean-Jacques Rouget (La Rabouilleuse). Si Balzac s’attache à décrire ces individus sous les couleurs les plus sombres, c’est parce qu’il doit lever le soupçon d’immoralité que ses détracteurs font peser sur son œuvre. Et il s’en défend précisément en attirant l’attention de ses lecteurs sur les forces qui sont à l’œuvre dans la destruction des familles : le tableau des méchants célibataires doit servir de repoussoir et permettre in fine d’exalter les valeurs familiales.

Il faut noter ensuite que ces trois célibataires que nous venons d’évoquer évoluent dans un espace bien délimité : Provins, Tours et Issoudun. Ce n’est donc pas par hasard si ces trois romans s’intègrent dans la section des scènes de la vie de province qui, dans l’agencement de La Comédie humaine, précèdent les scènes de la vie parisienne que viendront illustrer, par exemple, La Cousine Bette ou Le Cousin Pons. Toutefois, à la différence de Pierrette et du Curé de Tours, qui présentent un cadre géographique relativement homogène, La Rabouilleuse comporte une disposition ternaire, avec une succession de tableaux parisiens et provinciaux. Ici, Balzac met d’abord en scène un ménage parisien, celui d’Agathe Brideau et de ses deux enfants, puis décrit le voyage de la mère et de son fils dans la petite ville d’Issoudun, avant de situer l’issue du drame de nouveau à Paris. Cette alternance de scènes parisiennes et provinciales est assez rare dans La Comédie humaine, on la retrouve dans Illusions perdues et dans Le Cabinet des Antiques, mais dans un ordre inversé. Que ce soient Lucien de Rubempré ou Victurnien d’Esgrignon, qui vont se casser les dents à Paris, il y a, dans les deux cas de figure, retour au point de départ : Angoulême pour l’un, Alençon pour l’autre. Et tout cela ne doit pas nous faire perdre de vue que c’est généralement en province que Balzac assigne à résidence les ratés de La Comédie humaine.

Par ailleurs, la loi des contrastes, qui est le fondement de l’esthétique balzacienne, trouve une nouvelle illustration dans ce roman, avec la succession de scènes parisiennes et provinciales. Toutefois, ce qui fait toute l’originalité de La Rabouilleuse, ce n’est pas cette grande variété de tableaux, c’est surtout le combat inégal et perpétuel qui s’exerce entre ces deux mondes qu’on serait tenté de rapprocher des deux infinis pascaliens, tant c’est la logique du tout ou rien qui oppose Paris et la province. La cosmologie balzacienne repose en effet sur cette dualité fondamentale entre un infiniment grand, Paris, qui fédère toutes les gloires, et un infiniment petit, la province, qui incite à toutes les bassesses et mesquineries. La Comédie humaine forme donc un univers très hiérarchisé, entre une capitale valorisée et une province dénigrée. Balzac a toujours énergiquement distingué ces deux mondes, avec à peu près la même violence que celle dont étaient capables les Grecs quand ils séparaient la « civilisation » de la « barbarie ». Pour Balzac, qui avait quitté très jeune la Touraine pour aller faire ses études de droit dans la capitale, la province devait incarner à jamais le dernier degré de l’engourdissement et de l’anéantissement des talents. Dans L’Illustre Gaudissart (1832), il évoque sa Touraine natale et ses habitants en des termes qui ne trompent pas : « La mollesse de l’air, la beauté du climat, une certaine facilité d’existence et la bonhomie des mœurs y étouffent bientôt le sentiment des arts, y rétrécissent le plus vaste cœur et y corrodent la plus tenace des volontés. Transplantez le Tourangeau, ses qualités se développent et produisent de grandes choses, ainsi que l’ont prouvé dans les sphères d’activités les plus diverses Rabelais et Semblançay, Plantin et Descartes (…) Allez dans cette Turquie de la France, vous y resterez paresseux, oisif, heureux » (576) Plus tard, dans la préface du Cabinet des Antiques (1838), il devait théoriser les effets que ces deux mondes exerçaient l’un sur l’autre : « Un jeune homme se produit-il en donnant des espérances, [la Province] lui crie : À Paris ! Dès qu’un négociant a sa fortune faite, il ne pense qu’à la porter dans Paris, qui devient ainsi toute la France » (959). Comme l’aimant qui attire la limaille de fer, la force de Paris est telle qu’elle excite et concentre tous les talents en un centre unique : « En accumulant ainsi sur un point toutes les supériorités, on décuple les conditions de la grandeur individuelle et vous obtenez des combats ignobles et acharnés entre d’éclatantes médiocrités qui s’amoindrissent, se désespèrent et se perdent, tandis qu’ailleurs elles eussent été grandes et bienfaisantes » (ibid). Balzac, qui se veut l’historien des mœurs de son siècle, va donc employer tout son talent à décrire ces innombrables trajectoires individuelles qui viennent s’épanouir ou se briser à Paris car l’entrechoquement des espaces est le grand principe de cette esthétique contrastive. Si Rastignac constitue un exemple fascinant de ces ambitions qui se fortifient à Paris, la deuxième partie d’Illusions perdues, qui s’intitule Un grand homme de province à Paris, est au contraire une magnifique illustration de ces ambitions qui avortent.
Pour le lecteur d’aujourd’hui (et sans doute aussi pour le lecteur d’alors), il est certain que les sentences de Balzac sur la province présentent un caractère très ethnocentrique. Le dogme de la suprématie de Paris était une chose bien établie dans la tête de Balzac et l’homologie établie dans L’Illustre Gaudissart entre la province et la Turquie (l’une est à Paris ce que l’autre est à la France) nous renseigne moins sur la province elle-même que sur la névrose de l’origine sociale et géographique de Balzac, névrose qui aurait son prolongement de nos jours chez quelqu’un comme Didier Eribon, auteur d’un journal accablant de mépris pour « la province » et les classes populaires (Retour à Reims, Paris, Fayard, 2009). En même temps, cette polarisation de l’espace est aussi une technique de dynamisation du récit chez Balzac. Elle donne du relief à toutes les trajectoires. Il est significatif que, dans La Comédie humaine, le mouvement qui conduit de la province à Paris corresponde une ascension, tandis que le mouvement inverse, de Paris vers la province, signale un déclassement qui suscite presque toujours dégoût et répulsion. Dans Le Cabinet des antiques, Balzac oppose ainsi « l’horizon borné de la province » au « monde énorme de la capitale » (1007) et décrit l’arrivée de Victurnien d’Esgrignon en jouant sur les effets de contrastes : « Il descendit la rue de Richelieu et se hâta de prendre possession de Paris comme un cheval affamé se rue sur une prairie ». Plus loin : « Il reconnut, avec la promptitude de son esprit, combien il était peu de choses au milieu de cette encyclopédie babylonienne, combien il serait fou de se mettre en travers du torrent des idées et des mœurs nouvelles » (ibid). Ces quelques lignes nous montrent combien, dans l’œuvre de Balzac, la province n’est jamais définie positivement, pour ses qualités sui generis, mais toujours négativement, par rapport à Paris, dont elle accuse un retard permanent. Balzac utilise par ailleurs le singulier homogénéisant (« la » province) pour écraser sous une même réalité des territoires très différents. Elle en est l’envers, le négatif absolu : aux idées nouvelles, s’opposent en effet les habitudes anciennes ; au progrès de la civilisation, la résistance au changement, etc. Plus significativement, Balzac ne manque jamais d’en dramatiser l’opposition en faisant de la province le tombeau des ambitions politiques, scientifiques, artistiques et littéraires. Que les choses soient claires : si les talents s’épanouissent à Paris, ils s’évanouissent en province ; s’ils vivent et s’agrandissent dans la capitale, ils se rétrécissent et s’éteignent dans les autres territoires. « Fussiez-vous ambitieux comme l’était Napoléon, ou poète comme l’était Byron, une force inouïe, invincible, vous obligerait [en Touraine] à garder vos poésies pour vous, et à convertir en rêves vos projets ambitieux. » (576)

Dans La Rabouilleuse, c’est donc la petite ville d’Issoudun qui va servir de cadre à l’action. Le choix d’Issoudun n’est d’ailleurs pas totalement anodin. Balzac avait connu Issoudun grâce à Zulma Carraud, une amie d’enfance, qui avait épousé un polytechnicien, officier d’artillerie qui, après la Révolution de 1830, avait été nommé inspecteur de la Poudrerie d’Angoulême. Lorsque ce dernier prend sa retraite en 1834, le ménage s’installe à Frapesle, près d’Issoudun, et Zulma Carraud écrit alors à Balzac pour lui dire qu’elle serait bien heureuse qu’il vienne lui rendre visite. De fait, Balzac y a effectué plusieurs voyages et, au début de la seconde partie de La Rabouilleuse, il se fait l’historien du pays. Si, dit-il, « le beau langage et la bonne société » étaient le lot d’Issoudun sous Louis XIV, les choses devaient se gâter après la Révolution, car la décision de faire de Châteauroux la préfecture du département de l’Indre allait nuire gravement au développement de la ville. Si celle-ci en est « arrivée à une complète stagnation sociale » (362), c’est à cause d’un seul fait : le refus de diriger par Issoudun la route de Vierzon vers Châteauroux, refus qui a eu pour conséquence d’isoler encore plus la ville. La peur de voir les vivres augmenter et les poulets s’échanger contre trente sous avait conduit le conseil municipal à refuser le tracé comme plus tard à s’opposer à l’établissement d’une garnison. Verdict de Balzac : « Les gens de la campagne ont une horreur profonde pour toute espèce de changement, même pour celui qui leur paraît utile à leurs intérêts. » (361) Puisque La Rabouilleuse est la peinture d’un célibataire borné, il est donc normal que Balzac le fasse évoluer dans un horizon tout aussi borné. Comme toujours chez Balzac, les personnages se meuvent dans un cadre géographique qui leur correspond et qui agit sur eux autant qu’ils agissent sur lui. Ainsi, il existe une parfaite circularité entre le « milieu » et l’« individu » et la nullité du célibataire doit s’expliquer par l’immobilité d’Issoudun.
Cette ville, qui accumule toutes les privations et qui n’est définie que négativement, a toutefois une originalité : elle abrite une société secrète, comme il n’en existe aucune autre ailleurs : l’Ordre de la Désœuvrance. Ses chevaliers, de jeunes gens issus de la bonne société d’Issoudun, respectables le jour, mais haïssables la nuit, font les quatre cents coups dès que la ville s’endort. Ils font régner la terreur en sonnant aux portes, en changeant les enseignes des magasins, en lançant des tonneaux avec fracas ou en substituant des œufs durs à des œufs de poule. Mais là encore, Balzac établit un lien direct entre l’Ordre de la Désœuvrance et la dégénérescence d’Issoudun. Son acte de naissance constitue une réponse à « la somnolence sociale de la ville » : « Dans une ville ainsi constituée, sans aucune activité même commerciale, sans goût pour les arts, sans occupations savantes, où chacun reste dans son intérieur, il devait arriver et il arriva, sous la Restauration, en 1816, quand la guerre eut cessé, que, parmi les jeunes gens de la ville, plusieurs n’eurent aucune carrière à suivre et ne surent que faire en attendant leur mariage ou la succession de leur parents. » (365)

Mais cette dialectique entre Paris et la province ne serait pas complète si ne s’y ajoutait aussi la description du mouvement opposé – de Paris vers la province – mouvement que Balzac entend bien illustrer dans La Rabouilleuse, avec l’arrivée d’Agathe Brideau et de son fils à Issoudun. Si les deux parents débarquent dans cette petite ville, c’est pour régler et modifier une succession qui leur est défavorable. En effet, à la mort de son père, qui était médecin à Issoudun, Agathe Brideau s’est retrouvée dépossédée de la fortune qui lui revenait naturellement et c’est son frère Jean-Jacques Rouget, notre fameux célibataire, qui en est devenu l’unique héritier. Le vieux Rouget avait pris ses dispositions pour déshériter sa fille et quand celle-ci se retrouve dans le besoin, à cause d’un fils qui la ruine, elle songe alors à retourner dans sa ville natale pour solliciter l’aide de son frère. Balzac analyse donc très minutieusement l’accueil glacial qu’elle y reçoit et l’effet que cette rencontre produit sur le voisinage : « L’arrivée de ces deux personnages équivalait dans une ville stagnante comme Issoudun à la solive tombée au milieu des grenouilles. » (425)

Ces Parisiens en province vont très vite se retrouver dans l’œil du cyclone des Chevaliers de la Désœuvrance qui vont exercer sur eux leur plus terrible coup. En effet, c’est précisément au moment où la succession est disputée, que ces derniers commencent à entrer en scène. Leur chef de bande, un paria nommé Max Gilet, convoite lui aussi l’héritage. Il est l’amant de Flore Brazier, une ancienne rabouilleuse, sauvée par le docteur, qui est devenue la servante maîtresse des Rouget, et à qui il va demander, de façon très calculée, de former un ménage avec le fils dans l’unique but de le dépouiller. Flore va donc exercer une domination terrible sur le célibataire en le réduisant à un état quasi végétatif : « Vers huit heures les lumières s’éteignaient. Aller au lit de bonne heure est une économie de chandelle et de feu très pratiquée en province, mais qui contribue à l’hébétement des gens par les abus du lit. Trop de sommeil alourdit et encrasse l’intelligence » (402). Le but est de précipiter vers la mort ce célibataire sans défense pour que Max puisse épouser Flore.

Une lutte sans merci va donc s’engager autour de l’héritage de Jean-Jacques Rouget, qui va opposer des héritiers légitimes, la sœur et le neveu de l’héritier, c’est-à-dire Agathe Brideau et son fils Joseph, et des prétendants illégitimes, Flore Brazier et Max Gilet, qui ne doutent pas une seule seconde que l’arrivée des Parisiens est motivée par le désir de révoquer le testament de Rouget.

Ainsi La Rabouilleuse n’est donc pas seulement le roman d’un célibataire, c’est aussi le roman d’une succession, ce qui le rapproche du Cousin Pons, à ceci près que Pons est un célibataire admirable contrarié par une famille détestable, tandis que Rouget est un célibataire haïssable bousculé par une famille admirable. D’où la difficulté aussi de considérer que Balzac a une thèse générale sur les célibataires qui se traduirait par des personnages toujours négatifs. Quand Agathe se rend à Issoudun, c’est en vue de rassembler tous les éléments pour un procès en captation d’héritage et pour réparer une injustice dont elle est la première victime. Mais elle ne sait pas encore qu’elle va trouver sur sa route le chef des Désœuvrants qui a bien l’intention de lui jouer un mauvais tour… En effet, après avoir été victime d’une tentative d’assassinat par un rival nommé Fario, tentative à laquelle il réchappe miraculeusement, Max accuse Joseph Brideau du crime. Cette terrible perfidie contraint les deux Parisiens à prendre la poudre d’escampette, sans avoir réglé quoi que ce soit. Ni Agathe, ni son fils Joseph, ne sont parvenus, tout au long de ces trois semaines qu’a duré le voyage à Issoudun, à amadouer Jean-Jacques Rouget : « Le départ des Parisiens, quoique dû à une déplorable méprise, fut célébré par toute la ville comme une victoire de la province contre Paris. » (466)
C’est alors que Philippe Brideau, le second fils d’Agathe, entre en scène. Ancien militaire de carrière, il s’est illustré au combat dans les armées napoléoniennes, puis a « mené une vie de Sardanapale avec une fille d’Opéra » (329) avant de ruiner sa famille et d’être condamné à cinq ans de résidence surveillée à… Issoudun. L’avocat d’Agathe fonde alors tous ces espoirs sur cet ancien colonel de l’Empire : « Vous seul pouvez rattraper la succession de votre oncle Rouget » (469). Une fois sur place, Philippe découvre l’horrible oppression qui s’exerce sur son oncle, parvient à l’empêcher de signer la procuration que Flore lui demande et n’hésite pas à provoquer et tuer Max en duel. Stimulé par l’espoir de s’emparer de la succession de son oncle, d’en posséder une immense fortune, il a l’idée de marier Flore au vieux célibataire, puis de l’épouser après sa mort. Il établit alors un contrat de mariage qui reconnaît à cette ancienne marâtre 100 000 francs de dot et un douaire viager de 30 000 francs et lui promet un avenir de grande dame en contrepartie de la procuration sur les comptes de son oncle. Le marché conclu entre ces deux vermines, la mort de Jean-Jacques Rouget ne sera plus qu’une simple formalité puisqu’il meurt dans la foulée de son mariage, à l’occasion d’une fête étincelante dans la capitale : « Ce moribond fut, ainsi que la Rabouilleuse, plongé par le neveu dans les joies excessives de la société si dangereuse des infatigables actrices, des artistes et des femmes équivoques » (520). On ne sait d’ailleurs pas très bien s’il meurt en étant victime de l’horrible perfidie de Philippe Brideau ou du luxe trop violent de Paris. Toujours est-il que la mort est administrée par une tranche de pâté de foie gras et une marcheuse de l’Opéra : « Rouget mourut après un souper splendide donné par Florentine. (…) Lolotte rejeta cette mort sur une tranche de pâté de foie gras, et comme l’œuvre de Strasbourg ne pouvait répondre, il passe pour constant que le bonhomme est mort d’indigestion ». Reste l’ancienne Rabouilleuse qu’il épouse pour faire main basse sur le million de la succession et qu’il abandonne en la jetant dans le milieu de prostitution parisienne. Oubliant qu’il a une femme qui se meurt sous le poids « d’une maladie à faire trembler les médecins », il en courtise une autre, Amélie de Soulanges qui doit l’aider à conforter sa position sociale, en devenant comte de Brambourg.

Je ne dis pas comment cette captation d’héritage va se terminer. Les lecteurs les plus curieux iront voir. Je note seulement que le personnage valorisé du roman, celui qui recevra, comme dit Balzac, « les faveurs de la destinée », sera à nouveau un… célibataire. Et que l’on aurait tort, par conséquent, de prendre au pied de la lettre la « célibatairophobie » de l’auteur qui s’exprime dans la préface de Pierrette, ainsi que le plaidoyer en faveur de l’institution du mariage revendiquée dans la dédicace à Nodier. Cette profession de foi, en complet décalage avec la leçon du roman, doit plutôt être replacée dans le cadre d’une candidature de Balzac à l’Académie française et perçue comme un gage que le romancier adressait à celui se proposait à défendre sa candidature (en vain, car les académiciens, avec leur perspicacité légendaire, étaient farouchement opposés à l’entrée de celui qu’ils regardaient comme un être vulgaire et clinquant qui avait le tort d’être criblé de dettes). Si Balzac avait vraiment voulu flétrir les célibataires, il les aurait en effet condamnés à un sort terrible, en les exposant à des peines terribles ou en les faisant mourir. Or, à côté de ceux qu’il malmène, il s’en rencontre d’admirables à qui, au contraire, tout sourit. C’est donc que les choses ne sont pas aussi simples, aussi tranchées, qu’on le voudrait, mais surtout qu’on ne peut pas lire les fictions comme des documents censés nous renseigner sur la société. Si on le fait, il faut alors les prendre pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire des fictions, et non un tremplin vers le réel, comme le postule une certaine vulgate sociologique.
Il en va exactement de même au sujet de l’opposition entre Paris et Issoudun. Cette polarisation extrême dans le roman nous donne plus de renseignements sur les névroses et les phobies de Balzac que sur « la province » elle-même. Quel crédit peut-on accorder sur le plan documentaire à quelqu’un qui n’a que mépris pour la province et qui a cherché, sa vie durant, à s’en arracher ? C’est comme si on s’avisait de considérer la physionomie des bourgeois à partir des caricatures de Daumier parues dans la presse. Celles-ci donnent plus d’informations sur la relation que Daumier entretenait avec son objet, les bourgeois, que sur l’objet lui-même. Je ne dis pas que l’auteur de La Rabouilleuse avait une connaissance mutilée de la province, je dis plutôt que les polarisations balzaciennes doivent être interprétées dans le cadre d’une esthétique du contraste. Et que les descriptions romanesques ne peuvent jamais être considérées comme de simples « thèses », par exemple sur les artistes (L’Élite artiste) ou le célibat (Les Ratés de la famille), car ce qui compte est moins la conformité de la description que l’efficacité de la narration.

Toutes les citations sont extraites du volume IV de la Comédie humaine (Paris, Gallimard, 1986)