jeudi 30 juin 2011

Flaubert et l’Italie : le voyage d’un « épicier » ou d’un obsédé ?

À la différence de tant d’écrivains et d’artistes de son temps, Flaubert n’a voyagé en Italie qu’à deux reprises : la première fois en 1845, à l’occasion du voyage de noces de sa sœur Caroline, la seconde fois en 1851, à son retour d’Égypte, alors qu’il n’avait respectivement que 23 et 29 ans. Il n’a vu que peu de choses : Gênes, Milan et Turin, dans un premier temps, Naples, Rome et Venise, dans un second temps. Assez logiquement, peu de textes conservent la trace des deux voyages transalpins du jeune Gustave : tout d’abord un petit carnet de 56 folios, conservé à la Bibliothèque historique de la ville de Paris, reproduit dans le volume des Œuvres de jeunesse (Paris, Gallimard, 2001, p. 1081-1124) sous le titre forgé Voyage en Italie ; puis quelques-unes des lettres que Flaubert a adressées à son grand ami Alfred Le Poittevin. Des lettres qui complètent très utilement les notes prises à la hâte entre deux étapes, dans un style parfois télégraphique et très souvent allusif. S’agissant du second voyage, les sources sont encore plus lacunaires, puisque pour l’apprécier, il nous faut nous reporter à la correspondance de l’écrivain (Paris, Gallimard, 2008, vol.1 : 1830-1851) et se plonger dans chacune des lettres que Flaubert écrites à Louis Bouilhet, à Camille Rogier, à Maxime du Camp et à sa mère. Mais quelles lettres, comme on verra !

Les circonstances dans lesquelles le premier voyage a été entrepris méritent d’être éclaircies. Lorsque Caroline Flaubert, la sœur de Gustave, épouse Émile Hamard, il est convenu que toute la famille accompagnera le couple jusqu’à Gênes, mais qu’au-delà, les jeunes mariés continueront leur marche tout seuls jusqu’à Naples. Drôle de voyage de noces, pourrait-on penser, si la santé fragile de Caroline ne l’exigeait, et si le docteur Flaubert ne nourrissait pas à l’égard de sa fille de très légitimes inquiétudes : une telle expédition, en voiture jusqu’à Lyon, et en bateau jusqu’à Avignon, n’est pas de tout repos.
Par ailleurs, si le carnet de voyage de Flaubert ne comporte aucune indication de date, il est néanmoins possible, grâce à la correspondance, d’en situer la date de départ, d’en repérer les grandes étapes et d’en évaluer la durée : « C’est aujourd’hui que je commence à bourrer les coffres et les poches de la voiture », écrit-il à sa sœur le 25 mars 1845 (1, 219). Flaubert est à Marseille le 15 avril, à Gênes le 1er mai, à Milan le 13, à Genève le 26 et à Nogent-sur-Seine le 6 juin.

Quand il se décide à suivre sa famille, Flaubert n’a plus d’obligations. Il a échoué en 1843 à son deuxième examen de droit et n’a guère plus de but précis dans la vie, comme en témoignent ses allers-retours entre Paris et Rouen, tout au long de l’année 1844. Il faut plus d’un mois à l’équipage pour rejoindre Menton. S’il découvre sur sa route certains sites grandioses, comme le Pont du Gard, il éprouve cependant amertume et frustration tout au long de ce voyage. À Dijon, il aurait bien voulu voir la maison du page de François Ier, mais a dû se fendre d’une visite à des parents dont il avait oublié jusqu’à l’existence : « c’est une belle chose que cette tendresse pour des gens que l’on voit tous les quinze ans. » (1084) À Avignon, s’il ne peut échapper à la visite en famille du Château des Papes et au torrent de bêtises que débite son guide, il crie victoire lorsqu’il se retrouve enfin seul un matin pour visiter le Musée Calvet : « C’est le musée où j’ai le plus joui, j’étais seul, je commençais une série d’émotions qui s’annonçaient joyeuses. » (1086) C’est cependant dans une lettre à son ami Alfred datée du 15 avril – alors qu’il se trouve à Marseille – qu’il fait part de toutes les difficultés qu’il éprouve à s’arracher à sa famille, à son groupe : « Je t’en conjure au nom du ciel, au nom de moi-même, ne voyage avec personne ! avec personne ! – Je voulais voir Aigues-Mortes et je n’ai pas vu Aigues-Mortes, la Sainte-Baume et la grotte où Madeleine a pleuré, le champ de bataille de Marius, etc. Je n’ai rien vu de tout cela parce que je n’étais pas seul, je n’étais pas libre. Voilà deux fois donc que je vois la Méditerranée en épicier. » (1, 225) D’Avignon à Tarascon, il se délecte du paysage qui s’italianise avec ses oliviers, ses figuiers sauvages et ses prairies vert tendre ; sur la route de Beaucaire à Nîmes, il découvre le Pont du Gard et ses paysages qui lui font penser à ceux qu’a peints Salvator Rosa, tandis qu’à Arles, il parvient à se promener seul dans les rues en pente et retrouve le lupanar où il avait folâtré en 1840 lors de son premier voyage dans le Midi de la France. Il va également à la messe pour examiner à loisir les fillettes, surtout deux, exquises. À Marseille, il rôde en vain autour de l’hôtel Richelieu, qui a ses volets fermés, et confesse à son ami Alfred qu’il n’a pas retrouvé « cette excellente tétonnière qui [lui] a[vait] fait goûter de si doux quarts d’heure. » (1, 224) C’est la nuit cependant qu’il peut faire la conquête de la solitude : « J’aime la nuit, tout mon être s’y dilate, comme un violon tendu dont on relâche les chevilles », écrit-il à Toulon (1092). Et c’est à Toulon enfin que Flaubert prend peur quand il voit que sa sœur tombe malade et que ses parents envisagent d’accompagner le couple jusqu’à Naples. Le jeune Gustave enrage et exprime sa crainte de voir l’Italie en épicier. C’est dans une lettre adressée à Alfred le 1er mai 1845 qu’il relate les soubresauts de son expédition et la façon dont il conçoit de voyager : « Mon père a hésité à aller jusqu’à Naples. J’ai cru donc que j’irais. Mais Dieu merci, nous n’y allons pas. (…) Le voyage que j’ai fait jusqu’ici, excellent sous le rapport matériel, a été trop brut sous le rapport poétique pour le prolonger plus loin. J’aurais eu à Naples une sensation trop exquise pour que la pensée de la voir gâtée de mille façons, ne fût pas épouvantable. Quand j’irai, je veux connaître cette vieille antiquité dans la moelle, je veux être libre, tout à moi, seul ou avec toi, pas avec d’autres. Je veux pouvoir coucher à la belle étoile, sortir sans savoir quand je rentrerai. C’est alors que sans entrave ni réticence, je laisserai ma pensée couler toute chaude parce qu’elle aura le temps de venir et de bouillir à l’aise. » (1, 225-226)
La famille arrive à Nice et à Menton qui, à l’époque, appartient au duché du Piémont, et passe par Ventimiglia, Savone, Voltri, avant de se fixer plus longuement à Gênes. Disons-le tout de suite, Gênes est pour Flaubert un éblouissement et, de toutes les villes italiennes qu’il visitera par la suite, que ce soient Milan, Pavie, Turin ou Côme, c’est de loin celle qui l’enchantera le plus : « Première promenade à cheval sur les hauteurs par le soleil ; ç’a été la plus belle journée de mon voyage. Palais Durazzo à côté de Fieschine, grand bassin de marbre avec son cygne méchant ; camélias en pleine terre, cascade murmurante sur l’herbe. Le jardin à l’anglaise. À Nice et dans tout le midi, l’art des jardins est à l’enfance. Ici, on retrouve le goût aristocratique des patriciens. » (1102) D’après les flaubertologues patentés (René Dumesnil), c’est dans le souvenir de cette promenade à cheval, sur la crête des montagnes qui dominent la baie de Gênes, que Flaubert a puisé l’essentiel des éléments qu’il introduira plus tard dans la célèbre rêverie d’Emma Bovary, quand l’héroïne songe aux beaux voyages qu’elle fera avec son amant Rodolphe : « Souvent, du haut d’une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigogne. On marchait au pas, à cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. » (Madame Bovary, II, 12)

C’est donc dans cette ville, hérissée de palais Renaissance, qui abritent derrière leurs façades en marbres de somptueux musées, que le jeune Gustave va pendant une semaine assouvir sa soif de tableaux. Au Palazzo Balbi, il tombe littéralement en extase devant un petit tableau de Breugel qui va réveiller sa conscience littéraire et lui fournir tout de suite l’idée d’un drame : c’est La Tentation de saint Antoine, qu’il pense d’abord à arranger pour le théâtre, mais dont il fera plus tard un conte oriental. La délectation est cependant troublée par un groupe de voyageurs : « pendant que je regardais La Tentation, il est venu un monsieur et une dame qui sont partis à peine entrés ; leur mine devant ces toiles était quelque chose de très profond comme bêtise. Ils accomplissaient un devoir. » (1099) Ces quelques lignes suffisent à nous prouver que Flaubert a exorcisé sa peur d’être un épicier en rejetant sur les autres voyageurs pressés la culpabilité d’une visite impure et profane.

Le premier voyage en Italie de Flaubert est celui d’un jeune romantique qui s’intéresse plus à l’Italie que les écrivains ont célébrée qu’aux populations, aux coutumes et aux mœurs du pays qu’il traverse. Il n’est donc pas très étonnant que sa vision de l’Italie se colore de ses souvenirs de ses lectures, Musset et Hugo, bien sûr, mais aussi Heine et Byron. On le voit au Palazzo Rosso, quand il s’arrête devant une Judith qu’il attribue au Titien (mais dont on sait aujourd’hui qu’elle est de Véronèse). Au premier plan, le tronc sanglant d’Holopherne. À ses côtés, Judith sereine et noble. Sa physionomie tranquille lui rappelle la pièce de Musset et le calme de Lorenzaccio qui, après avoir tué le duc, murmure : « Que le vent du soir est embaumé ! Comme les fleurs des prairies s’entrouvent, ! Ô nature magnifique, ô éternel repos ! » À Gênes encore, en sortant du théâtre, il aperçoit une femme, la plus belle qu’il ait jamais vue : « grands yeux bleus, profil à la Esmeralda. » (1102) De même, c’est à Heine qu’il repense, quand il entre dans les églises génoises. Heine disait en effet : « le catholicisme est une religion d’été ». Il a l’occasion de vérifier cette maxime en visitant l’église San Lorenzo : ses chapelles en marbre très fraîches ont pour heureuse propriété d’attirer les dévotes dès que cognent les premiers rayons du soleil. Il se délecte encore de l’église du Carignan, pour les femmes avec leurs longs voiles blancs, mais c’est dans la cathédrale de Gênes qu’il ressent une fièvre libidineuse et qu’il évoque Don Juan, en des termes qui rappellent l’Élixir de longue vie de Balzac : « On aime à se le figurer quand on se promène dans ces églises italiennes, à l’ombre des marbres, sous la lumière du jour rose qui passe à travers les rideaux rouges, en regardant les cous bruns des femmes agenouillées. (…) Il doit être doux de foutre là, le soir, cachés derrière les confessionnaux, à l’heure où l’on allume les lampes. » (1, 227)

C’est un peu dans la même excitation qu’il se trouve quand il visite le Palazzo Balbi, devant le Combat des Centaures et des Lapites du Dominiquin : « c’est d’un érotisme excellent, toute l’œuvre est vigoureuse et mouvementée. » (1099) Au Palazzo Rosso, Flaubert découvre encore deux autres Judith, celle de Steuben et celle de Vernet (qui est maintenant conservée au musée de Pau). Comparant les trois figures, il se demande laquelle des trois il aurait choisie : « La plus jolie, comme joli, c’est celle de Steuben ; celle qu’on aimerait le mieux à foutre c’est celle de Vernet ; celle que l’on admire le plus c’est celle de Véronèse. » (1097) Plus tard, à Côme, dans la Villa Sommariva, il découvre L’Amour et Psyché de Canova qui éclipse tout ce qu’il y a dans la galerie : « J’y suis revenu à plusieurs reprises ; et à la dernière, j’ai embrassé sous l’aisselle la femme pâmée qui tend vers l’Amour ses deux longs bras de marbre. Qu’on me le pardonne : ça été depuis longtemps mon seul baiser sensuel. » (1111) On reste un peu surpris par l’attitude de Flaubert devant les œuvres d’art car la seule chose qu’il trouve à dire, en effet, c’est que telle Madone est belle, que telle nymphe est désirable. Ses commentaires ne s’attachent jamais à l’art, au style, à la manière. On dirait que seul compte l’objet de la représentation, mais pas tellement la représentation de l’objet, ce qui est tout de même assez étrange pour un auteur dont la poétique repose en priorité sur le soin attaché à la forme. Mais on aura l’occasion de revenir un peu plus loin en détail sur cette question, quand nous liront ce que Flaubert écrit sur la peinture à Naples, à Rome et à Venise.


À nouveau, il nous faut éclairer les circonstances de ce second voyage qui, à la différence du premier, est lié au premier échec littéraire de Flaubert. Quatre ans se sont écoulés depuis la vision à Gênes du tableau de Bruegel et l’écrivain, qui est maintenant fixé à Croisset, a convoqué ses plus proches amis, Maxime du Camp et Louis Bouilhet, pour leur lire in extenso la première version de La Tentation de Saint Antoine. Après huit heures de lecture, le diagnostic est cinglant : les deux amis lui conseillent sans ménagement de jeter son texte au feu. Mortifié, Flaubert envisage alors de renoncer à ses ambitions littéraires et fuit, résolu, le monde littéraire. Ce sera le voyage en Égypte, qui s’étalera de novembre 1849 jusqu’en décembre 1850, et à l’issue duquel Flaubert amorcera un retour en Europe par Constantinople, Athènes, Naples et Rome où il donnera finalement rendez-vous à sa mère en avril 1851 : « En Italie, je vivrai à tes crochets » (I, 701), prévient-il.

S’agissant de ce second voyage, Flaubert l’a médité alors qu’il se trouvait à Smyrne, en novembre 1850. N’ayant plus assez d’argent pour voyager, il se retrouve obligé de retrancher certaines destinations, comme le Kurdistan et la Perse, et pour donner des gages à sa pauvre mère qui s’impatiente, il envisage alors de la retrouver à Naples, et de s’installer avec elle à Rome dans un petit logement, puis de remonter par Florence et Venise. Il situe ce voyage pour la période du carnaval. Plus tard, alors qu’il est à Athènes en décembre 1850, il éprouve un féroce appétit de mettre les pieds en Italie et a bien conscience qu’une semblable occasion ne se présentera pas de sitôt. À Louis Bouilhet, qui a dû lui dire qu’un voyage artiste ne s’improvisait pas à la hâte, il répond : « Crois-tu que comme toi je ne sente pas la fétidité d’un voyage exécuté sans préparation et qui durera peut-être six mois tout au plus ? N’importe, j’en prendrai ce que j’en pourrai, quoique, à suivre mon penchant, je voudrais rester en Italie le temps d’y travailler sur place et de m’infiltrer goutte à goutte de ce que je vais avaler à grandes gorgées. » (1, 725-726). Et les sarcasmes de son ami sur le côté « épicier » d’un tel voyage ne l’effraie plus : « Non, ne te fous pas de moi de vouloir voir l’Italie. Que les épiciers s’y amusent, tant mieux pour eux. Il y a là-bas de vieux pans de murs, le long desquels je veux aller. J’ai besoin de voir Capri et de regarder couler l’eau du Tibre. » (1, 732)
Toutefois cette déclaration de principe ne résiste pas à l’épreuve des faits. Flaubert confesse plus tard que les voyages ont développé chez lui son mépris pour l’humanité commune et que le spectacle des bohémiens qui tentent, par exemple, de lui soutirer quelques pièces de monnaie à Athènes l’indispose au plus haut point : « On se dérange pour voir des ruines et des arbres, mais entre la ruine et l’arbre, c’est tout autre chose que l’on rencontre. » (1, 746). Hélas, Flaubert n’est pas au bout de ses peines et d’autres spectacles l’affligeront encore davantage, comme à Naples où il verra un habitant de Livourne se déguiser en Turc pour lui vendre « quelques saloperies orientales. » (1, 759) Tout ceci viendra alimenter et conforter le pessimisme violent de Flaubert et les célèbres diatribes de l’écrivain contre les « bourgeois étroniformes » et la « bêtise universelle ».

Flaubert arrive à Naples le 27 février 1851 et emploie tout son temps au Musée des Antiques, de 10 h 00 le matin jusqu’à 3 h 00 de l’après-midi, au point que la nuit, comme il l’écrit, il a parfois la tête pleine de bustes d’impératrices et de bas reliefs votifs (1, 756). Il court aussi acheter des rasoirs pour couper sa fameuse barbe qu’il a baignée dans l’eau du Nil et dans laquelle les vents du désert ont soufflé. Stupeur et tremblement : il découvre alors un double menton, des bajoues affreuses et éprouve un dégoût violent pour lui-même. À Louis Bouilhet, il confesse : « Je grossis, je deviens bedaine et commun à faire vomir. Je vais entrer dans la classe de ceux avec qui la putain est embêtée de piner. » (1, 750) Le 11 mars, il est toujours à Naples et fait toujours son miel du Musée des Antiques : « Nous avons savouré avec toutes les narines de notre imagination la jupe bariolée des danseuses d’Herculanum. » (1, 761) Toutefois, il faut bien reconnaître que l’imagination de Flaubert ne se contente pas des danseuses antiques, mais qu’elle court renifler sous les jupons des Napolitaines puisque, dans la même lettre, il relate à Camille Rogier les aventures de son « infortuné braquemart ». Après une induration du gland, l’écrivain, guéri, fournit les détails suivants sur son sexe : « On voit qu’il a vécu, qu’il a passé par des malheurs. Ça lui donne un air fatal et maudit qui doit plaire au penseur. (…) Je peux maintenant me présenter généreusement en société. Et je m’y présente ô Rogier. Dans la molle Parthénope, je ne débande pas, je fous comme un âne débâté. Le contact seul avec mon pantalon me fait entrer en érection. Un de ces jours, je vais m’abaisser jusqu’à enfiler la blanchisseuse qui trouve que je suis “molto gentile”. » (1, 760) Il n’est d’ailleurs pas le seul à contracter un « rhume de culotte », Maxime du Camp connaît un sort identique quelques jours plus tard, qui ne l’empêche toutefois pas de grimper avec son compagnon jusqu’au Vésuve. Le 26 mars, il écrit à sa mère et lui donne rendez-vous à Rome.

Il y arrive le 29 mars, sous un ciel sale et pluvieux. Rome le déçoit horriblement : « Saint-Pierre m’emmerde. C’est glacial d’ennui et de pompe. » (1, 780) Est-ce le souci de la singularité qui hantait si fort l’écrivain qui le pousse à se détourner d’un lieu qui recueille les suffrages de tant de touristes ou la haine féroce pour tout ce qui porte la couleur de la soutane ? La réponse est peut-être dans ce commentaire qu’il livre à Bouilhet : « La robe du jésuite a tout recouvert d’une teinte morne de séminariste. » (1, 772). À partir de là, tout l’effort de Flaubert va consister à percer ce voile qui sent la mort et à traquer l’antique qui subsiste au milieu des plus fiers monuments baroques. Il se rend ainsi au Colisée, mais en éprouve, là encore pour les mêmes raisons, une amère déception : « Ce qu’ils ont fait du Colisée les malheureux ! Ils ont mis une croix au milieu du cirque et tout autour de l’arène douze chapelles ! » Plus loin : « Je cherchais la Rome de Néron et je n’ai trouvé que celle de Sixte-Quint. » (ibid.) Ces réflexions sont toutefois cohérentes avec les attentes de l’écrivain qui, dès son premier voyage, manifestait un goût très prononcé pour l’Antiquité. À Lyon, par exemple, devant le Rhône qui bouillonne à l’embranchement de la Saône, il notait dans son carnet : « C’est le fleuve d’Hannibal et de Marius, il a quelque chose d’antique et de barbare. » (1085) Sur la flottille qui le conduisait de Lyon à Avignon, il lisait encore Horace. À Nîmes, il se précipitait Musée Perrot pour voir la tête de Sapho et sous le portique de la Maison carrée, il lâchait : « Comme les corniches se détachent sur l’air bleu ! Le gothique n’a rien de cette sérénité. » (1088) Quatre ans plus tard, l’enthousiasme de Flaubert a pris du plomb dans l’aile. Certes l’antique est noyé à Rome sous la puissance de l’Église, mais Flaubert paye cher son voyage à Rome par la proximité avec son voyage à Patras et Athènes : « La Grèce m’a rendu difficile sur l’art antique. Le Parthénon me gâte l’art romain, qui me paraît à côté mastoc et trivial. » (1, 773) Et si le Jugement dernier de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine est la seule chose qui trouve grâce à ses yeux, c’est par ses quelques attaches qui le relient au monde grec : « C’est un art immense à la Goethe, avec plus de passion. Il me semble que Michel-Ange est quelque chose d’inouï comme serait un Homère shakespearien, un mélange d’antique et de moyen âge, je ne sais quoi. » (1, 780).
Il quitte donc Rome sans regret et loge à Venise le 26 mai dans une petite gargote en compagnie de sa mère. Sur place, il se comporte comme un parfait malotru : il soufflette un douanier et manque de peu d’être traduit devant les tribunaux pour offense au gouvernement. De ce voyage à Venise, on ne conserve qu’une unique lettre, adressée à Maxime du Camp, qui nous renseigne sur la durée du voyage – quatre jours et demi –, sur son désir de choquer et enfin sur les lieux qu’il a visités, l’église San Sebastiano, probablement, et les Frari : « Les quelques heures que j’ai passées là ont été en gondole, en Titien et en Véronèse. En peinture, je ne connais rien qui soit au-dessus de l’Assomption du premier. Si je restais un peu longtemps ici, j’aurais peur de devenir amoureux de sa Vierge (littéral). » (1, 783)

Que retenir de tout cela ? Il est tout d’abord difficile de savoir ce que recherchait exactement Flaubert en Italie. Ce qu’on peut établir avec certitude, c’est qu’il n’y est jamais allé avec un but littéraire précis, à la différence de tant d’autres voyages qu’il a accomplis. On sait par exemple que le voyage en Tunisie en 1858 était guidé par le souci de s’imprégner de la « couleur locale » et d’accumuler une documentation aussi riche que précise pour l’écriture de Salammbô. Mais en en Italie ? L’attention de l’écrivain paraît plus flottante. Ainsi, lorsqu’en 1845 il écoute une histoire de vengeance et d’adultère que lui relate un bourgeois de Gênes, il se dit qu’elle ferait un beau livret d’opéra, mais ne va pas plus loin. Après avoir lu dans un ouvrage sur la République de Gênes l’histoire du condottiere Sampiero Corso qui tua sa femme Vanina parce qu’elle avait demandé sa grâce au Sénat, il écrit à Alfred le Poittevin qu’il lui est venu « l’idée d’un drame assez sec sur un épisode de la guerre de Corse » (1, 230). On en trouve l’esquisse à la fin de son carnet, mais à son retour à Croisset, Flaubert abandonne ce projet. Même chose en 1851, Flaubert écrit à Rome Une nuit de Don Juan. L’écriture avance doucement, dit-il à Bouilhet, mais le texte ne dépasse pas la forme du scénario. Voilà pour l’Italie dans l’œuvre de Flaubert : elle l’aura bien moins inspiré que Carthage ou les déserts de l’Orient.

Il est ensuite assez piquant de voir qu’un auteur, comme Flaubert, qui était si pénétré des procédés de l’écriture et si averti des techniques romanesques dès lors qu’il s’agissait de façonner des personnages plus vrais que nature, n’ait pas grand-chose d’autre à dire au sujet d’un tableau que l’effet qu’il lui procure. Rappelons qu’en littérature, Flaubert a toujours rêvé d’une œuvre qui ne tiendrait que par la seule force de son style et désiré des lecteurs qui tituberaient devant la beauté de ses « phrases musculeuses ». Or s’il y a en peinture quelque chose de caractéristique dans le jugement de goût de Flaubert, c’est bien la tendance à ne considérer que le fond, au détriment de la forme. Ce changement d’attitude est-il lié à un changement de discipline ou à une hypocrisie de sa part ? Je pense à toujours à Roland Barthes, le grand défenseur de la modernité en littérature, qui devant le plaisir manifeste qu’il éprouvait en lisant Chateaubriand se demandait : « Et si les Modernes avaient tort ? » Et bien c’est la même chose avec Flaubert : quand il juge un tableau, il est rare en effet qu’il parle de la technique picturale, de l’invention et de la composition, et qu’il mobilise des problématiques spécifiquement artistiques, en réinscrivant par exemple la peinture dans le genre et l’école auxquels elle se rattache. Au contraire, tout se passe comme si, face aux innombrables chefs-d’œuvre qui s’offraient à sa vue, il n’était capable en peinture que de la seule chose qu’il ait véritablement condamnée en littérature, à savoir l’identification, en succombant devant le référent, exactement comme Madame Bovary qui rêvait des forêts tropicales quand elle lisait Paul et Virginie. Ainsi à Gênes, devant un Portrait d’homme de l’école vénitienne, vraisemblablement un Paris Bordone, il note : « On voudrait être cet homme-là pour avoir une semblable tournure. » (1097) Faut-il y voir alors un décalage troublant avec sa théorie de l’art pour l’art, qui exigeait une perception purement formelle, ou la preuve, au contraire, que dans la perception la plus acculturée, on peut difficilement faire abstraction du fond ? Si tel n’était pas le cas, Flaubert n’aurait jamais projeté des désirs aussi violents et nourri devant les formes qui se déploient à la surface des tableaux des attentes aussi inconsidérées : « Je suis amoureux de la Vierge de Murillo de la galerie Corsini » disait-il encore fièrement. Comme quoi l’écrivain n’était pas si éloigné du vrai quand il déclarait : « Madame Bovary, c’est moi » !

samedi 18 juin 2011

Rat des champs pour trois semaines !

Dans quelques heures, je serai dans ma Lozère chérie, au milieu des chèvres, des vaches et des frais pâturages. Si j’ai hâte ? Cela fait trois semaines que je ne pense plus qu’à ça. Comment vous faire comprendre ? Songez un peu que je vais passer de cette vue quasi quotidienne, grisâtre et sans charme:

à cette vue idyllique, digne des plus belles pages des Bucoliques et des Géorgiques :

Une vue, contrairement à celle de Paris, sans aucun vis-à-vis...

De même, mes activités vont s’en trouver complètement changées. Mes dures et austères lectures professionnelles, celles que je suis contraint d’absorber pour me tenir à jour...
vont instantanément prendre fin et je vais pouvoir me consacrer à des textes totalement inactuels :

A défaut de faire comme la mère Sand, qui se lançait toute nue dans les ruisseaux de l’Indre, je compte bien cet été me jeter dans un océan de lectures qui devraient me rafraîchir l’esprit. Le choix a été difficile car la pile de livres qui se dresse comme une colonne au milieu de mon salon n’a, hélas avec les années, pas tendance à diminuer. C’est même plutôt tout le contraire. Aussi ne faudra-t-il pas s’étonner si, tout affairé en ce moment à lire l’intégralité des textes de Flaubert, j’emporte avec moi ses Œuvres de jeunesse, qui comportent entre autres choses un Voyage en Italie, lequel devrait me permettre de potasser les deux prochains voyages transalpins que jeffectuerai à la fin de l’été et à l’automne... (Oui, vous avez bien lu, deux autres voyages en Italie sont encore prévus cette année !)
Pour préparer la lecture de La Tentation de saint Antoine, je compte mettre à profit l’ouvrage de Peter Brown, L’Essor du christianisme occidental. Il y aura aussi, si tout va bien, Les Etats et empires de la Lune de Cyrano de Bergerac que Benjamin Lazar a merveilleusement adapté au théâtre le mois dernier et dont je n’ai toujours pas parlé : il sera donc temps de réparer une injustice. Pour honorer par ailleurs les conseils d’une de mes plus fidèles lectrices, Agnès de Paris, je suis bien décidé à m’attaquer au Comte de Monte-Cristo que l’on vient de m’offrir pour mon anniversaire... 
Enfin, ce palmarès ne serait pas complet si ne s’y ajoutait pas un Balzac, sans lequel il n’est pas possible pour moi de concevoir des vacances bien réussies. Cette année, ce sera donc La Rabouilleuse, troisième et dernier volet des Parents pauvres.

Notez que je ne reviens pas à Paris avant le 10 juillet. Mais que j’espère bien, d’ici-là, trouver sur ma route des hotspots Free ou SFR, grâce à mon GPS qui, en général, les repère très facilement. J’en profiterai alors pour vous donner des nouvelles de ma vie de moine et de mon dieu nommé Cecilia auquel j’ai prévu de rentre un culte en juillet prochain à Baden-Baden... Car si ce fut un crève-cœur de céder mon invitation à Grévin le 28 juin, sachez que je n’ai pas dit mon dernier mot et que je serai aux premiers rangs pour le concert du 6 juillet qui sera la réplique, 400 euros moins cher, du concert de Versailles à l’Opéra Royal… Comme on est heureux, dans ces conditions-là, de fuir Paris !

lundi 13 juin 2011

Addio al nucleare

Ce week-end, trois référendums simultanés avaient lieu en Italie. Les Italiens étaient amenés à se prononcer sur la sortie du nucléaire, sur la libéralisation de la gestion de l’eau et sur la fin de l’immunité pénale des ministres qui empêche par exemple le premier d’entre eux, Silvio Berlusconi, de se rendre à un procès, en raison de ses obligations de président du Conseil.
Avant de revenir sur les résultats écrasants en faveur du oui, c’est l’occasion de souligner ici l’avance démocratique indéniable de l’Italie sur la France, au sens où il est possible, de l’autre côté des Alpes, d’organiser des référendums abrogatifs d’initiative populaire. Certes, trois conditions doivent être réunies, recueillir 500 000 signatures pour appuyer une demande, obtenir l’assentiment de  la cour constitutionnelle, seule instance capable de valider une demande, et enfin atteindre le quorum. Mais passé ce chemin de croix, tout devient possible. Ces dernières semaines, rien n’a été épargné pour empêcher la tenue de cette consultation démocratique : non seulement le gouvernement de Berlusconi a déposé un recours devant la cour constitutionnelle qui, fort heureusement, a été rejeté le 7 juin dernier, mais comme tout l’enjeu du scrutin ne dépendait plus que de la participation des électeurs qui devait dépasser les 50% du corps électoral, on a tout fait pour dissuader les gens d’aller voter ! Si la dernière question, celle du legittimo impedimento, constituait un vrai motif d’inquiétude pour Berlusconi, je dois avouer que c’est la première question qui retenait tout mon souffle.

Rappelons qu’à la suite de la catastrophe de Tchernobyl, l’Italie avait été le second pays européen, après l’Autriche, à abandonner l’énergie nucléaire. Un référendum avait eu lieu en novembre 1987 qui avait ainsi abouti à la fermeture des centrales nucléaires. Mais en 2008, fraîchement élu, Berlusconi avait souhaité réorienter la politique énergétique de l’Italie vers le nucléaire pour faire face à la flambée des cours du pétrole et réduire la dépendance aux importations d’énergie. De nouvelles centrales devaient donc être installées en 2014 et opérationnelles en 2020.
Mais voilà qu’entre temps, il y a eu Fukushima. Toutes les certitudes qu’on avait se sont écroulées… Sauf celles du gouvernement italien qui, bien décidé à ne pas faire marche arrière, a décidé un moratoire d’un an, pour neutraliser l’émotion suscitée par le drame au Japon.

Le recours du gouvernement rejeté, le meilleur moyen d’invalider le scrutin consistait alors à ne pas aller voter et à tout faire pour convaincre les Italiens de rester chez eux. La droite, déjà bien sonnée par la défaite de Milan et Naples aux dernières élections municipales, a donc prôné l’abstention. Et Berlusconi, le chef d’une des plus grandes démocraties européennes, a donc pu déclarer tranquillement : « Je pense que je n’irai pas ». Dans la foulée, on a même vu des « savants » lier le retard économique de l’Italie à ses choix énergétiques passés, au principe de précaution  et recourir ainsi au pire terrorisme intellectuel qu’on puisse imaginer en lançant un « appel à la raison » : la rationalité serait du côté du nucléaire, son absence du côté de ses opposants ! Finalement, tout ça n’aura servi à rien puisque, en dépit du lavage de cerveau opéré par les télévisions et certains scientifiques, le quorum a été atteint et le oui l’a emporté à une écrasante majorité – entre 90 et 95% à l’heure où j’écris ! Ironie de l’histoire, l’Allemagne vient, il y a quelques jours, d’abandonner l’énergie nucléaire. Que les savants italiens se rassurent : leur pays a maintenant une propriété en commun avec la première puissance économique européenne ! Et c’est la France qui, bientôt, se trouvera à la remorque de l’Europe puisque c’est le pays où l’on continue à foncer tête baissée dans le nucléaire et à privilégier des modèles de développement qui ont été élaborés à l’époque du Général de Gaulle.

Les thuriféraires du nucléaire, en France comme en Italie, ont un argument massue et massif qui consiste à faire croire que les puissances qui développent le nucléaire civil limitent les gaz à effets de serre et préservent le monde du réchauffement climatique. Sous-entendu : le nucléaire est compatible avec le bien-être de la planète. Mais cet argument ne tient pas la route car, comme le rappelle Jeremy Rifkin, l’ancien conseiller de Romano Prodi, il faudrait que la production nucléaire atteigne 20% de la production énergétique mondiale pour qu’elle ait un début d’impact sur le changement climatique. Or, les quelques 450 réacteurs nucléaires installés un peu partout sur la planète produisent à eux seuls l’équivalent de 6% de l’énergie mondiale. Il est donc aberrant de vouloir lier la diminution des gaz à effets de serre avec l’augmentation de la part du nucléaire car cela voudrait dire qu’il faudrait multiplier par trois le nombre de réacteurs nucléaires dans le monde. Or, depuis Fukushima, ce n’est pas du tout l’option qui semble se dessiner et l’Allemagne, qui est loin d’être un petit pays, vient en effet de tourner le dos à cette énergie. Il y a fort à parier d’ailleurs qu’elle sera suivie bientôt par d’autres pays.

Les scientifiques acquis au nucléaire nous serinent aussi que les centrales « nouvelle génération » n’ont rien à voir avec les anciennes. Autrement dit, qu’elles sont « intrinsèquement sûres » et qu’elles peuvent résister à tous les risques sismiques. Or, s’il y a bien une leçon à tirer de Fukushima, c’est qu’il n’y a jamais rien d’intrinsèquement sûr en ce domaine. Comment peut-on penser, après avoir vu les images des tremblements de terre d’Assise en 1997 ou de l’Aquila en 2009, que les réacteurs nucléaires résisteront à une telle puissance destructrice ? Et puis le monde a changé comme je le disais. Vit-on dans un monde où seul le risque sismique est à prendre en considération ? La menace terroriste existe bel et bien et malheureusement aucune centrale au monde n’est équipée contre un risque de cette nature.

On peut se demander enfin si c’est vraiment préserver la planète que d’accumuler des déchets radioactifs dont on ne sait hélas que faire. Les Américains ont imaginé il y a quelques années qu’on pourrait les stocker dans une montagne, sur le site de Yucca Mountain : les Indiens Shoshones et Paiutes en ont été chassés et les habitants du Névada contraints de vendre leurs terres. Après des années de forage, des chercheurs indépendants ont démontré que le site restait vulnérable et c’est Obama qui, en l’absence de garanties géologiques, a finalement rejeté le projet d’un dépôt de déchets radioactifs. Malheureusement, plutôt que d’imaginer un autre modèle de développement, le Département de l’Energie américain cherche un autre site de stockage géologiquement plus sûr.

A défaut de pouvoir cultiver son jardin, il faut donc cultiver son énergie. C’est par là que Jeremy Rifkin entrevoit la solution du problème. En effet, si on se met à produire soi-même l’énergie dont on a besoin, en installant par exemple des capteurs solaires, en exploitant la biomasse, etc., ou en construisant des habitations moins gourmandes en énergie, alors il est clair qu’on diminuera notre dépendance à l’égard des centrales nucléaires. L’argument de Rifkin est, en gros, le suivant : « les blogueurs ont diminué la dépendance à l’égard des sources d’informations centralisées qu’étaient les journaux ; le partage des fichiers numériques a diminué la dépendance à l’égard des maisons de disque… Faisons de même avec l’énergie et il ne fait pas de doute qu’on arrivera à fermer des centrales nucléaires. » Je ne sais que penser de ce raisonnement par analogie, car je ne vois pas comment les gens qui vivent dans des grandes villes pourront produire leur énergie. Mais si pour fermer des centrales nucléaires, il s’agit de révolutionner ses habitudes et modifier son comportement, je suis prêt à le faire. Et pour vous montrer que ce n’est pas une parole en l’air, je vous le prouverai dans les prochains jours, en vous entraînant dans mon petit refuge en Lozère. Vous verrez alors quels sont les gigantesques efforts de sobriété que je suis capable daccomplir

samedi 4 juin 2011

Génial Genin


Au début de La Messe de l’athée, Balzac s’intéresse aux interprètes dont le génie est, comme il dit, « transitoire ». L’auteur de La Comédie humaine pense alors à cette catégorie d’artistes, chanteurs et comédiens, qui sont « les héros d’un moment », c’est-à-dire qui portent leur art en eux et qui, à leur mort, l’emportent avec eux, sans avoir la possibilité de le léguer à la postérité. C’est en introduisant la figure sublime du médecin Horace Bianchon que Balzac se demande si on ne peut pas considérer également les chirurgiens comme des virtuoses de l’art puisqu’ils sont capables d’accomplir des prodiges dignes de l’admiration publique. Mais à la différence des écrivains ou des peintres, des sculpteurs ou des architectes, dont le talent est pleinement objectivé dans une œuvre qui entend leur survivre, grâce notamment aux bibliothèques et aux musées qui s’ingénient à les préserver des outrages du temps, celui des chirurgiens « n’est plus appréciable une fois qu’ils ont disparu ». Qui, deux ou trois siècles plus tard, peut encore juger des miracles d’un Dupuytren, se délecter du chant de la Malibran ou apprécier le jeu d’un comédien comme Lekain ?

J’aurais tendance à penser que la gamme des « génies sans héritiers » pourrait encore être élargie à d’autres catégories professionnelles : aux cuisiniers, aux charcutiers, aux pâtissiers, dont la gloire, comme aurait dit encore Balzac, « n’existe que de leur vivant ». Arrêtons-nous à ces derniers, et à Jacques Genin en particulier, qui est probablement le plus étonnant, le plus exigeant, le plus inouï, et en même temps le plus discret des pâtissiers parisiens.

Discret, il l’est à coup sûr car l’homme ne quitte pas son laboratoire et ne va pas, comme tant d’autres chefs, se pavaner sur les plateaux de télévision, pour parler de tout et de n’importe quoi. Sa chocolaterie, qui est finalement à son image, est située dans un quartier assez éloigné des flux touristiques et ne comporte pas d’enseigne tonitruante. Je me souviens d’ailleurs que la première fois que j’avais arpenté la rue de Turenne, à la recherche de cette chocolaterie, je n’avais même pas été fichu de la repérer, j’avais confondu ses murs tout blancs avec la boutique d’un opticien au luxe intimidant. J’avais tenté une deuxième approche un lundi, en ignorant que ce jour-là était celui de la fermeture. La troisième fois devait donc être la bonne. 

Je m’en souviens encore, c’était un dimanche de mars, et après avoir vu un passable Idomeneo, je m’étais rendu chez Jacques Genin, avec la plus impérieuse envie de me consoler. Il se faisait tard, et il ne restait plus qu’un Paris-Brest, un opéra et une tarte au caramel derrière la vitrine. J’avais pourtant lu quelque part que la maison réalisait des mille-feuilles, et je m’étais risqué à demander s’il en restait, sait-on jamais, quelques-uns. La surprise était venue de la patronne qui m’avait tenu à peu près ce langage : « Oui, je peux vous proposer un mille-feuilles… à la vanille ou aux framboises ; mais nous les dressons uniquement sur commande, car on considère qu’un mille-feuilles préparé à l’avance, ce n’est vraiment pas bon. » 

Sur le moment, j’avais été sonné. Je savais bien que, dans les grandes maisons, on jetait les mille-feuilles au bout de quatre heures pour éviter le détrempage de la pâte feuilletée, mais je ne me serais jamais attendu à une telle franchise, à un tel sérieux. Dites-vous bien une chose, si jamais il vous prend l’envie de franchir le seuil de cette boutique : vous ne verrez jamais un seul mille-feuilles s’ennuyer derrière une vitrine. Le mille-feuille de Jacques Genin, avant d’être la créature exquise du créateur, n’est d’abord qu’un simple être de papier, qui ne jouit d’aucune existence réelle. Il est doté, comme dirait Leibniz, d’une simple prétention à exister et, c’est vous qui, armé de votre volonté, appelez à l’existence tel ou tel mille-feuilles.

Voilà pour la théorie. Passons maintenant à la pratique.

Comme une divinité d’opéra, c’est Jacques Genin en personne qui était alors descendu de son fantastique escalier en colimaçon pour m’apporter mon mille-feuilles – j’avais choisi ce jour-là un mille-feuilles à la vanille. Que vous dire, sinon que j’ai eu l’impression d’entrer dans la quatrième dimension, de pénétrer dans un monde nouveau, où les formes du langage humain sont tout à fait inopérantes pour rendre compte des sensations inouïes et sans équivalent que charriait ce mille-feuilles. Car ce n’était pas une pâte feuilletée comme tant d’autres, mais la pâte feuilletée en elle-même. Et de même pour la crème pâtissière à la vanille, j’avais l’impression de découvrir une vanille unique et quintessenciée.

Tous les autres mille-feuilles pouvaient donc aller se rhabiller. Que ce soient ceux aux noisettes et au praliné de Ladurée ; au thé mâcha d’Aoki, au mascarpone ou encore au praliné de Pierre Hermé, sans parler du mille-feuilles de La Petite Rose : aucun n’atteignait de tels sommets. Il n’y a que Jacques Genin, en effet, qui maîtrise à ce point la dialectique entre le dur et le mou, le sec et l’humide, le croquant et le fondant, le cassant et le lisse, le feuilleté et le crémeux, et qui réalise la force des contrastes, la réunion des contraires, la coïncidence des opposés. 

Alors, si l’on veut retrouver à nouveau ces sensations incroyables, il suffit de reprendre son bâton de pèlerin et de retourner rue de Turenne pour découvrir les autres variétés de mille-feuilles, comme le mille-feuilles au chocolat. N’oublions pas en effet que Jacques Genin est un fondeur en chocolat et qu’avant d’avoir ouvert sa chocolaterie, il a roulé sa bosse pendant plusieurs années à La Maison du Chocolat. 

Il y a aussi le mille-feuilles à la framboise et à la vanille. Armé de sa plus belle poche à douille, notre maître y dépose astucieusement sur la première couche neuf grosses perles d’une délicieuse crème pâtissière à la vanille. Comme toujours, je ne me lasse pas de contempler les grains de vanille délicatement parsemées qui sont d’une infinie poésie, tandis que sur la seconde couche, prend place un lit de confiture de framboises sauvages, dont la saveur éclate si fort en bouche. Enfin, la dernière couche est saupoudrée de sucre glace et, en guise de cerise sur le gâteau, on y trouve une framboise fourrée au coulis de fruits rouges. Le feuilletage est bien sûr comme toujours d’une fraîcheur à toute épreuve, avec un délicieux petit goût de beurre.

Il y en a pour tous les goûts : aux marrons glacés, au caramel et au praliné. Celui-là est réalisé avec la même crème au praliné qui sert de garniture au démentiel Paris-Brest, que je vous recommande également. Il y aurait d’ailleurs tout un chapitre à écrire sur ce Paris-Brest qui est mon gâteau préféré. Que les amateurs de pâte à chou ne reculent pas devant cet abyme…

Chrétiens, si vous vous demandez ce que peut-être le paradis perdu ; athées, si vous cherchez une bonne raison d’être damnés ; nihilistes, si vous ne croyez plus à rien, foncez donc chez Jacques Genin, vous ne serez pas du tout déçus du voyage !