Pour mon anniversaire, ma meilleure amie m’a offert le catalogue de l’exposition Nature et Idéal ou Le Paysage à Rome que je me suis donc empressé d’aller lire à l’ombre des pins, dans la forêt de Chaalis. Je dois dire que si la lecture de ce catalogue a suscité beaucoup de questions, la présentation de l’exposition elle-même m’aura laissé plutôt perplexe. Dès le départ, il semble en effet difficile d’adhérer au propos des commissaires selon lequel « le paysage n’existait pas en tant que genre autonome dans la peinture européenne avant le XVIIe siècle ». Stéphane Loire et Andrés Ubeda de los Cobos, puisque c’est d’eux dont il s’agit, soutiennent que « c’est dans la capitale de la chrétienté que naquit et s’épanouit cette nouvelle catégorie picturale, appelée à connaître un essor considérable » et tentent de le prouver à travers un parcours qui reste fidèle à la chronologie : on part d’Annibal Carrache, qui s’installe à Rome vers 1595, pour aboutir aux grands formats de Poussin et du Lorrain, réalisés dans les années 1640. Mais s’il est certain que la peinture de paysage a connu un succès extraordinaire tout au long de cette époque, en situer la naissance dans la Rome du Seicento paraît au contraire très discutable.
Avant de revenir sur ce point, une petite remarque de bon sens : tout livre ou toute exposition qui traite d’un tel sujet devrait commencer par rappeler que la peinture de paysage n’est en rien un genre européen, mais que celui-ci existait en Chine plusieurs siècles avant ses premiers balbutiements en Europe. Par ailleurs, alors que la peinture reste soumise en Europe à l’emprise du christianisme, elle était en Chine beaucoup moins contrainte par la religion. Ainsi, la peinture de paysage était considérée comme un genre parfaitement noble, et non comme un genre parmi d’autres. Essayer de comprendre pourquoi l’Europe accusait un tel retard par rapport à l’Asie, à la lumière de l’histoire pendulaire de Jack Goody, et pourquoi la peinture de paysage en Europe occupait la position la plus basse dans la hiérarchie des genres picturaux, alors que c’était l’inverse en Asie, aurait pu constituer un point d’entrée intéressant à démêler. Mais bien évidemment, tel n’est pas le propos ici et, à vrai dire, on ne saurait en faire le reproche aux commissaires d’exposition qui pourront toujours objecter qu’ils sont libres de construire leur objet en choisissant une période et une aire géographique données, en l’occurrence la peinture de paysage à Rome, de 1600 à 1650.
Mais même si on se limite au cadre européen, comme c’est le cas ici, on peut difficilement soutenir que c’est à Rome que le genre est né. Comment peut-on affirmer pareille chose alors qu’il existait dans le Nord de l’Europe des peintres très actifs qui s’étaient spécialisés dans la peinture de paysage ? C’est dans les années 1510-1520, en effet, que les historiens considèrent que le paysage fait son apparition en tant que genre pictural, avec notamment les artistes de l’école du Danube, essentiellement Albrecht Altdorfer et Wolf Hüber – c’est ce que rappelle Jack Goody dans son avant-dernier livre, Renaissances : the one or the many (Cambridge, 2010, p. 14) en s’appuyant sur les travaux de Julian Bell, Mirror of the World : a new history of art (London, 2007). On connaît même un peu plus tôt une célèbre aquarelle de Dürer qui représente un paysage, sans aucune présence humaine : je pense au fameux Moulin aux saules de 1495, conservé au département des Estampes de la BnF.
Une seconde source de malaise vient de ce qu’à aucun moment, on ne sait ce que les commissaires de l’exposition entendent par « peinture de paysage » et par « genre autonome ». C’est au spectateur de se débrouiller et sa tâche n’est pas aisée car la plupart des pièces sélectionnées (52 sur 86) illustrent soit des scènes religieuses, soit des scènes mythologiques. Par conséquent, parler de « genre autonome » pour des peintures qui relevaient de la peinture d’histoire, que celle-ci soit chrétienne ou païenne, semble ici relever de la pure pétition de principe. Ce que révèle au contraire cette exposition, c’est que les peintres qui étaient désireux de donner au paysage une place importante devaient passer par la case peinture d’histoire qui leur offrait des possibilités d’en illustrer de fameux, comme c’est le cas avec la fuite en Égypte, la prédication du Baptiste et toutes les scènes extérieures censées se dérouler en pleine nature.
De ce point de vue, on ne peut pas considérer que la lunette qu’a peinte Annibal Carrache et qui représente une Fuite en Égypte (qui aurait dû être présente à l’exposition si les héritiers de la famille Pamphilj n’étaient pas en procès) « consacre la naissance du paysage comme genre autonome », comme il est écrit dans le catalogue. Au contraire, ce tableau, qui a été peint entre 1602 et 1604 pour la chapelle du palais du cardinal Pietro Aldobrandini, montre surtout comment la peinture religieuse « tolérait » le paysage et comment celui-ci trouvait sa place dans la peinture d’histoire, qui était le seul genre noble à cette époque. Le cas du Dominiquin, dont on peut voir ici deux tableaux, est également très révélateur : on observe qu’au début de sa carrière, avec son célèbre Paysage avec laveuses de linge qui date de 1603-1605, il est l’un des rares peintres à se consacrer à des scènes de genre, tandis que par la suite, il a tendance à abandonner les sujets dépourvus de noblesse pour se vouer à des sujets religieux qui semblent légitimer ses paysages, comme on peut le voir avec sa monumentale Fuite en Égypte, qui date des années 1620.
Il est en revanche un point que l’exposition met très bien en lumière, c’est l’excroissance ou l’envahissement du paysage dans certaines peintures d’histoire et la relation très particulière qui s’établit entre les personnages représentés au premier plan et l’espace environnant. Quand on compare, par exemple, La Fuite en Égypte du cavalier d’Arpin de 1596-1597 avec celle du Dominiquin qui a été composée 25 ans plus tard, on observe que le paysage prend une ampleur inédite et que les personnages sont représentés à une si petite échelle que l’identification en devient parfois malaisée : ainsi, lorsque Mazarin avait acquis ce tableau, l’inventaire ne faisait même pas allusion à la présence de l’épisode biblique et il faut avoir des yeux qui traînent partout pour remarquer, dans un petit coin à droite, la Vierge assise sur un âne tiré par saint Joseph.
Or s’il est indéniable que les sujets choisis sont souvent de purs prétextes pour traiter des paysages, tout se passe comme si les commissaires confondaient zone et genre. Ils considèrent en effet que si un paysage occupe la zone la plus importante d’une peinture d’histoire, cela suffit à en faire une peinture de paysage, alors que ce qui est intéressant ici, c’est la façon dont les peintres jouent avec les frontières génériques et se demandent comment faire des paysages tout en restant dans le cadre légitime de la peinture d’histoire.
Ce sont avec les magnifiques tableaux du Lorrain, et notamment les grands formats conçus pour le palais Buen Retiro de Madrid, que l’exposition s’achève. Ces tableaux traitent de sujets anachorétiques : on y voit des saintes qui se retirent du monde et qui, à l’instar de Sainte Paule à Ostie, embarquent pour rejoindre saint Jérôme à Antioche. Mais en observant tous ces tableaux, dans lesquels les apparences religieuses sont sauves, on n’a guère l’impression d’avoir avancé d’un pas, depuis les premières Fuites en Égypte du Carrache ou du Dominiquin. En effet, les scènes religieuses ou mythologiques sont toujours présentes, fussent au rang d’anecdotes dans un coin du tableau, comme dans le Paysage avec l’enterrement de sainte Sérapie. Et si Le Lorrain est célèbre pour être l’un des premiers peintres de paysage à avoir planté son chevalet en pleine nature et à avoir passé des heures dans la campagne à observer la végétation du lever jusqu’au coucher du soleil, il est finalement étonnant d’apprendre qu’un peintre aussi rigoureux dans la description des arbres, aussi attentif aux variations de lumière, ait finalement peint des paysages qui, dans leur grande majorité, ne correspondaient à aucun site réel et n’étaient jamais la transcription d’un lieu peint d’après nature. Les paysages du Lorrain ne sont en effet pas des paysages historiques, mais des paysages idéalisés, construits selon un double processus de sélection et d’abstraction. On voit ce processus à l’œuvre dans la seule vue topographique réelle présente dans l’exposition, celle d’un Port avec le Capitole, qui est une vue transposée, imaginaire, du palais de Michel Ange, et qui vise peut-être à exemplifier la tension ou la contradiction inscrite dans le titre – Nature et Idéal – à mon avis insuffisamment explicitée tout au long de l’exposition.
Tu es mon professeur d'histoire de l'art et de musique préféré...après la lecture de tes billets je me sens un peu moins inculte !
RépondreSupprimerJe te souhaite un bon week-end.
Il est clair que le prétexte est contestable mais, d'un point de vue "marketing" c'est porteur : on s'adresse à un public choisi certes mais nécessairement puriste. En fait l'idée en soi est un anachrosime car, si j'ai bien compris les intentions des commissaires, c'était de dire que, passée cette époque, le paysage allait prendre (dans notre art occidental, oui, oui tu as raison ils ne l'ont précisé à aucun moment !! et oublier l'Asie n'est plus de mise) une place à part entière. Par ailleurs, ils ont axé leur démarche sur Rome et sur le Voyage d'Italie et ses répercutions sur un milieu qui auto-entretenait ses références !!! Et puis, finalement, l'expo a le grand mérite d'être calme !!!!
RépondreSupprimerIl faudra, si ce n'est fait, compléter par la visite des dessins du Lorrain au Louvre et à mon sens, cette expo là est plus convaincante sur le thème de l'émergence du paysage !!!
Michelaise
public choisi certes, mais PAS nécessairement puriste...
RépondreSupprimerdésolée
Michelaise
Cher G.F.
RépondreSupprimerJe me demande comment vous arrivez à autant vous bouffer le foie devant un catalogue d’exposition et que vous arrivez encore à digérer tous les pétards à calories sucrés et salés que vous vous glissez derrière la cravate lors de vos voyages (et sans doute plus quotidiennement, je n’en doute pas). Il me semble simplement que les commissaires aient fait un travail de vulgarisation et que leur propos n’était pas de faire une étude comparée du paysage Chinois et du paysage Européen (parce qu’alors pourquoi évacuer les aborigènes d’Australie ou les indiens Chippewas, (occupants premiers comme d’autres) de l’Amérique du nord, qui ont bien dû eux-aussi faire des dessins de ce qu’ils voyaient ou regardaient). Et puis comme il est très à la mode de voir des préfigurations du présent dans des événements ou chez des artistes du passé ils sont sans doute très fiers d’avoir, comme pour Barbizon, découvert une école de Rome… Soyez sans crainte nous finirons bien par avoir une école d’Ispahan, de Constantinople, de Lindisfarne ou de Lisbonne. Tout finit par arriver. Privilège de l’âge que de s’en rendre compte !
Allez, buvez une petite camomille par ces temps frais et pluvieux. Cela réchauffe et c’est excellent contre la bile noire.
On vous souhaiterait même une bonne journée.
Michel de Lyon.
Enfin GF! Tu sais bien que lorsqu'on parle de peinture en occident, on ne fait jamais référence à ce que les autres peuples barbares et incultes faisaient à la même époque, on va pas s'abaisser à parler du paysage chinois lorsqu'on peut parler des heures et des heures sur le paysage développé à Rome au XVIIè, qui d'ailleurs, a pris des lettres de noblesse en côtoyant ceux qui étaient déjà faits dans le froid Nord (Flandres, Pays-Bas et Allemagne).
RépondreSupprimerTrêve de plaisanterie, j'ai eu l'impression de relire mes notes de la conférence sur l'Italie au XVIIè Bravo et merci!
Merci pour toutes ces précisions ,sur une expo qui m'a un peu ennuyée, aucun de ces paysages ne m'ayant fait battre le coeur ,alors qu'il y en a de si beau dans la peinture du quattro cento. Là on perd un peu sur les personnages ,mais avec Poussin ,il se passe quelque chose ,comme s'il sautait à pieds joints surle parfait illusionnisme d'un Constable ,pour s'avancer vers un Cézanne (autre idéal ?)
RépondreSupprimerAttention ,je ne suis pas du tout spécialiste d'histoire de l'art, ce commentaire n'engage que moi. C'est juste que je ne peux résister ,cher GF ,à t'envoyer un petit message .SIBYLLE.
Que dire ?! Je suis subjugué !
RépondreSupprimerCa peut sembler bête, mais je considère qu'arriver à critiquer un ouvrage demande une réelle maîtrise du sujet. Et maîtriser un sujet si vaste, donc si dur à maîtriser relève de l'exploit.
Donc Bravo (pour ne pas dire "Wahoo") !
(Et je rejoins totalement Evelyne sur son 1er commentaire)
Merci Evelyne pour ton message, c'est adorable. Je vais essayer de conquérir mes galons en littérature aussi, où il faut que je te parle encore d'un autre Balzac, d'un autre Flaubert et d'un autre Dumas. Les vacances approchent pour moi, je vais pouvoir m'y employer à plein temps!
RépondreSupprimerMichelaise Oui, tu as raison, le grand mérite de cette expo est qu'elle ne déplace pas les foules. J'y suis allé lundi dernier entre 6 et 8, et il n'y avait personne. Je suivrai tes bons conseils en allant au Louvre compléter cette visite par les dessins du Lorrain. En attendant, je reviens ce soir du Grand Palais où j'ai vu l'expo Odilon Redon dans des conditions aussi idéales. Il n'y avait personne et je crois qu'aller visiter les musées la veille des grands départs de week-end est une idée astucieuse..
Mais voyons Michel de Lyon, je ne me bouffe pas le foie! Ainsi, vous me trouvez donc bileux? Mais vous réalisez, vous mon plus ancien et fidèle lecteur, que c'est la plus horrible chose que vous m'ayez dite jusqu'à présent? Bon, je ne vous en veux pas, mais je ne suis pas sûr cependant que vous continueriez à me lire si je carburais à la camomille, comme vous dites. Mais si vous voulez des articles sucrés et onctueux, vous allez être servi dans le prochain billet que je suis en train de rédiger!!! On vous souhaite une bonne nuit, moins fraîche que la nôtre!
Merci Mers pour ton message, j'ai l'impression d'avoir flatté ici ta fibre autrichienne! Je me trompe? Cela dit, j'aime beaucoup les Italiens comme tu sais, mais pas jusqu'au point de considérer tous les autres peuples de la terre comme moins évolués. Et de ce point de vue-là, on est bien obligé de reconnaître que les Allemands avaient une bonne longueur d'avance sur les Italiens (mais rares sont ceux qui le reconnaissent de bonne foi)... Tu as raison, ce sont les peintres du Nord qui ont stimulé les Italiens dans la peinture de paysage, ce sont eux qui les ont encouragé à aller plus loin dans ce domaine!
Merci Sybille pour ton message qui me touche beaucoup. Moi, vois-tu, j'ai quand même ressenti quelques petites choses. J'ai beaucoup aimé les petits formats de Pierre de Cortone, une paire de paysages fluviaux, j'ai beaucoup aimé aussi la Route de campagne avec une maison de Wals avec ses courbes et ses cubes, et moi qui ne suis pourtant pas un fan de Poussin, j'ai trouvé ici ses paysages pleins d'une sorcellerie évocatoire. A bientôt de nouveau par ici...
F£ö, comme ça fait plaisir de te retrouver par ici! Tu sais bien que s'il y a quelqu'un qui crie Wahoo plus fort que l'autre, c'est bien moi, surtout quand je vois tous tes exploits gymnopédiques récents sur Facebook... Une bonne nuit à toi et à très vite!
Ne vous y trompez pas G.F. si je vous entreprends sur votre foie et votre bile cela ne m’empêche pas de lire très attentivement vos comptez-rendus littéraires ou artistiques et même, de cliquer sur les hyperliens que vous y insérez. Mais comme là, j’ai plus à apprendre qu’à commenter je vous lis plus comme le Guide Bleu que comme le guide du routard voire même comme un critique artistique dont je vous avais rapproché il y a quelques temps. Quant à carburer à la camomille je ne vous en ai jamais trop estimé capable. Lorsque vous vous emballez j’aime bien imaginer que quelque chose vous a un brin gratté et que, donc, il vous faut un léger sédatif. Vous avez bien raison j’aime le sucré et l’onctueux, mais un peu de vinaigre dans vos articles ne me déplait pas non plus. On peut être ‘tête de veau sauce gribiche’ et ‘millefeuille aux framboises’ comme on peut être ‘paysages de l’école de Rome’ et ‘calligraphie chinoise’. Le raffinement des nuances de l’encre et du pinceau puis l’absolu du geste me faisant parfois plus d’effet qu’un beau paysage avec ou sans figures pour ne pas paraphraser le « Paysages avec figures absentes » de Philippe Jaccottet.
RépondreSupprimerBonne longue fin de semaine.
Michel de Lyon
Ah! Michel, je n'ai jamais douté de votre attention et si je prends la liberté de vous titiller dans mes réponses, c'est parce que vous êtes (avec Raf') le seul à me titiller dans vos commentaires! Continuez d'ailleurs! Mais comme j'ai reçu cette semaine un message d'un admirateur de Nathalie Heinich qui me reproche - je cite - mon acharnement, je tenais à préciser que les erreurs ou les approximations que je relève à droite à gauche ne m'emplissent pas d'une tristesse noire!!! Et j'espère vous le prouver dans un prochain message. En attendant, je retourne à mon cher Flaubert, j'en suis à la guerre avec la Prusse! Belle et agréable journée à vous!
RépondreSupprimerOnctueux et sucré? Laisse-moi deviner, as-tu goûté le délicieux saint-honoré de Jacques Génin aux trois chous chocolat-vanille-caramel?
RépondreSupprimerOh! il y a longtemps que je l'ai goûté (reporte-toi à mon post sur le Paradis de Dante pour le voir en photo), et c'est clairement une des plus belles réalisations de Jacques Genin, mais c'est vrai que tu brûles en devinant l'objet de mon prochain post qui sera consacré, on ne peut rien te cacher, au maître de la rue de Turenne!
RépondreSupprimerJ'avais oublié... J'ai par ailleurs goûté son Paris-Brest et c'est un vrai délice ! J'ai hâte de lire ton prochain post!
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