mercredi 27 avril 2011

Ravenne party

Cela faisait trois ans que je n’avais pas remis les pieds à Ravenne et je dois dire que je m’y suis promené ce mois-ci avec exactement le même plaisir qu’au premier jour, grâce à mon ami Antoine qui, rêvant de fêter son anniversaire sous le ciel de cette adorable Italie, m’avait imploré d’être son guide pendant trois jours, ce que j’avais accepté sans me faire prier très longtemps, et ce dautant plus quil moffrait le voyage. Vous non plus vous ne connaissez pas Ravenne ? Prenez donc quelques instants pour lire les quelques lignes qui suivent car si, au premier abord, elle ressemble à une petite ville de province, étroite et silencieuse, qui donne quasiment l’impression d’être coupée du monde, Ravenne est aussi une ville incomparable qui possède un patrimoine artistique unique de tout premier plan. Quand on arpente ses rues désertes, lesquelles ne payent pas de mine, on a vraiment du mal à imaginer que cette petite bourgade a concentré pendant quelques siècles toute la civilisation et la vie politique de l’Europe : c’est là en effet qu’Honorius, au début du Ve siècle, a installé la capitale de l’Empire romain d’Occident, en élevant son palais et de superbes bâtiments, reléguant Rome au stade d’une petite préfecture ; c’est ici encore que la cour de Théodoric, un chrétien lui aussi, mais de la secte des ariens, s’est implantée à la fin du siècle, avant que Justinien ne reconquière la ville en 540 pour en faire la capitale des territoires byzantins d’Italie.
De ce riche passé glorieux, les églises et basiliques, on s’en doute, portent la trace. Leurs murs sont en effet décorés de mosaïques somptueuses, qui passent à bon droit pour les plus belles d’Italie, et il suffit de les observer minutieusement pour repérer les différentes strates que l’histoire y a déposées.

Entrons tout de suite dans le vif du sujet. On peut distinguer en effet trois types de mosaïques, qui correspondent à chacune des trois périodes brièvement évoquées : des mosaïques « romaines », avec des personnages en mouvement et des décors en perspective, des mosaïques « ariennes », hélas peu nombreuses car victimes de l’épuration byzantine, et enfin des mosaïques byzantines, plus récentes et reconnaissables à leur fond doré : elles proposent des représentations plus figées, plus hiératiques et plus désincarnées, qu’on aurait tort cependant d’assimiler à une forme de régression artistique, comme certains l’ont fait. L’histoire n’était pas bloquée, l’art n’était pas en sommeil. C’était juste la finalité des images qui, comme l’insinue Gilbert Dagron, avait entre temps changé : des images qui visaient moins à garantir la ressemblance qu’à assurer la reconnaissance. Devant tel ou tel personnage saint, il fallait pouvoir dire « c’est lui » ou « c’est elle » pour que la dévotion puisse s’exercer efficacement.

Avant d’admirer les fresques qui décorent l’intérieur des bâtiments religieux, prenons encore un peu de temps pour voir, de l’extérieur, à quoi ressemblent les églises ravennates. En général, ce sont des bâtiments qui ont été construits, comme toutes les églises émiliennes, avec des briques rouges qui proviennent de la plaine ou du delta du Pô, et qui sont flanqués d’un campanile. Celui-ci est très surprenant car il est souvent rond comme une tour.

Si on pénètre à l’intérieur des églises, on observe maintenant qu’elles ont un plan presque toujours identique, qui ne manque pas de frapper l’imagination : une nef centrale, séparée par deux rangées de colonnes, unies par des arcatures, qui aboutissent vers une abside semi-circulaire dont le cul de four est en général recouvert de mosaïques. Mais pas toujours car l’ornementation varie ensuite d’une église à l’autre, où ce ne sont pas en effet les mêmes parties qui sont décorées.

Arrêtons-nous d’abord à Sant’Apollinare Nuovo et Sant’Apollinare in Classe, car ces deux basiliques se complètent l’une l’autre, la première ayant précisément la partie de l’ornementation qui manque à la seconde. Sant’Apollinare Nuovo possède en effet des mosaïques au-dessus des colonnes disposées tout le long de la nef ; Sant’Apollinare in Classe, à l’inverse, n’en conserve que dans le creux de l’abside.

Sant’Apollinare Nuovo date de l’époque de Théodoric et possède donc une grande nef séparée par vingt-quatre colonnes antiques à chapiteaux corinthiens qui délimitent, sur le flanc gauche, une nef le long de laquelle se distribuent différentes chapelles. Seules les deux parois latérales de la grande nef sont ornées de mosaïques byzantines qui ont en partie remplacé les mosaïques ariennes de l’époque de Théodoric, tandis que l’abside, comme on l’a vu plus haut, en est complètement dépourvue.

Quand on est face au chœur, on observe sur le mur de gauche un cortège de vingt-deux saintes, en robe blanche, qu’on serait bien en peine de vouloir identifier sans l’aide des précieuses inscriptions qui flottent au-dessus de leur tête, tant elles paraissent, au premier coup dœil, indiscernables. Elles se dirigent toutes vers la Vierge, en rang d’oignon, munies d’une couronne de fleurs, pour rendre hommage à l’enfant Jésus, qu’honorent déjà les rois mages. Sur le mur de droite, une rangée de vingt-cinq saints et martyrs chrétiens, qui se dirigent vers le Christ, flanqué de quatre anges. C’est saint Martin, avec son manteau de pourpre, qui ouvre la marche.

Tous ces saints et prophètes sortent d’un palais, qui n’est autre que celui de Theodoric. C’est en effet sous son règne que la basilique a été construite et c’est d’ailleurs la seule partie qui nous est conservée. Mais quand on observe attentivement ce palais, on s’aperçoit que la réaction byzantine a malheureusement sévi et que les dignitaires ariens qui étaient représentés dans le palais de Theodoric ont tout simplement été effacés par un fond noir et des rideaux enroulés sur eux-mêmes. Il ne reste plus que les mains qui dépassent des rideaux et qui s’agrippent de façon incongrue aux colonnes.

Là s’arrête la décoration de Sant’Appolinare Nuovo. Pour voir la suite, il faut donc se transporter à Sant’Apollinare in Classe, à 5 kilomètres au sud de Ravenne, dans ce célèbre port creusé par l’empereur Auguste et appelé à devenir pendant plusieurs siècles l’arsenal maritime de l’Adriatique. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les voyageurs qui se rendaient à Ravenne pouvaient dire de cette basilique qu’elle surgissait au milieu des sables comme dun coup de baguette magique. 

Maintenant, il ne reste plus rien de ce décor sauvage, les monticules de sable ont disparu au profit de petits immeubles banals et sans charme qui s’étendent tout le long de la côte. L’accès à Sant’Apollinare in Classe est aisé, il suffit de prendre un bus qui, pour un euro seulement, vous conduit au pied de la basilique. Une fois sur place, on constate que l’église a rigoureusement la même disposition architecturale que Sant’Apollinare Nuovo, à ceci près qu’elle est plus large, plus haute aussi, et que la nef est couverte d’une charpente en bois.

Dès le seuil, on se sent spontanément attiré par le chœur de l’église, délimité par un banc en marbre blanc (on ne connaissait pas encore les stalles). La voûte ou le cul de four est la seule partie à être recouverte de mosaïques. On y a placé une gigantesque croix géminée dans un médaillon bleu qui représente un ciel étoilé.

Au milieu de la croix, se détache la figure du Christ, et au-dessus de celle-ci, la fameuse main de Dieu, qui perce un nuage.

Plus bas, sous la croix, on reconnaît saint Apollinaire, le saint protecteur de la ville, qui fut martyrisé en 78, debout, au milieu de quelques brebis, jetées dans un paysage vert tendre et bucolique, d’une grande fraîcheur de teintes. Ce cul de four est un peu comme une pieuvre qui empoigne et enlace à la fois : on en subit avec délices les sortilèges.

On ne saurait toutefois en rester là, et il faut reprendre son bâton de pèlerin car c’est dans la basilique San Vitale que l’on trouve la décoration la plus luxuriante. Cette basilique, située à la bordure de la ville, échappe cependant au schéma décrit plus haut, celui de la basilique classique à trois nefs. Son plan est plutôt d’inspiration byzantine et ressemble à un octogone, avec huit chapelles latérales et huit énormes piliers quadrangulaires qui supportent un dôme assez imposant.

La voûte hémisphérique de ce dôme est ornée de fresques dix-huitième qui ménagent de nombreux trompe-l’œil d’une assez grande lourdeur qui jurent un peu, pour ne pas dire beaucoup, avec les subtiles mosaïques qui décorent le chœur et l’abside et qui représentent la cour de Byzance avec la princesse Théodora accompagnée de deux princesses et cinq suivantes. Pour qui na eu connaissance de ces fresques quà travers certaines jaquettes de disques (la Theodora dHarnoncourt parue chez Teldec), la surprise est bien sûr énorme.

Ici, les couleurs palpitent, les ors rutilent. C’est comme si on était quasiment transporté au milieu des splendeurs de cette cour, dans un décor fabuleux, avec une fontaine qui jaillit d’une vasque, des tentures délicates, et des costumes étincelants, qui fournissent d’ailleurs à l’historien de précieux renseignements sur les fastes et les raffinements de la cour. Théodora, on le voit, est drapée dans une grande tunique de pourpre violette dont les motifs brodés d’or représentent, au bas du vêtement, les rois mages. Elle porte un diadème dont les pendeloques tombent sur sa poitrine. Et c’est avec le même sens esthétique quest traité chaque personnage, où le moindre petit détail est soigné, fignolé, si bien qu’on reste un long moment ahuri par tout l’art qui déborde ici. Flaubert a un peu raison quand il dit que « l’homme n’est pas fait pour avaler l’infini ».

Le chœur de l’abside, en revanche, représente de façon plus statique un Christ en gloire offrant la couronne à San Vital, accompagné ici de deux anges qui se détachent sur un fond doré. L’ensemble contraste avec les scènes plus dynamiques, telles Le Sacrifice d’Abraham ou Abel et Melchisédech, représentées plus bas. À noter également les magnifiques chapiteaux byzantins au-dessus des arches et les mosaïques qui représentent des paniers de fruits et d’oiseaux, ainsi qu’une luxuriante végétation, à base de fougères stylisées qui évoquent le paradis. Il est heureux d’observer la dimension et le relief que ces mosaïques prennent soudain quand les rayons du soleil daignent les caresser.

Juste derrière la basilique San Vitale, on se retrouve dans un jardin arboré où se trouve le Mausolée de Galla Placidia qui abrite trois monuments funéraires, trois immenses cuves en marbre blanc, recouvertes d’un couvercle hémisphérique, dont le tombeau d’Honorius. Ce mausolée se distingue par un plan très simple, comme on peut le deviner de l’extérieur, avec quatre arcatures à plein cintre qui supportent une voûte en forme de coupole, qui représente un ciel étoilé bleu sombre, avec une croix dorée et les symboles des quatre évangiles, l’aigle pour Jean, le lion pour Marc, le bœuf pour Luc et l’ange pour Mathieu. Ce sont ici les mosaïques les plus anciennes de Ravenne.

De part et d’autre, sont représentées plusieurs scènes. On retiendra surtout celle du bon pasteur, qui garde ses brebis, allusion claire au Christ, et face à lui saint Laurent, représenté avec une croix, à droite de son grill plein de flammes et d’une armoire qui renferme les quatre évangiles. À noter que l’artiste qui a façonné ces mosaïques tire merveilleusement parti des contraintes spécifiques du bâtiment en plaçant le grill sous la fenêtre en albâtre qui offre un prolongement visuel des flammes du bûcher.

Les différentes scènes sont séparées par des frises non figuratives et d’une richesse de tons extraordinaires, essentiellement des motifs géométriques multicolores, dont les photos peinent ici à rendre exactement la fraîcheur des teintes.

Après tous ces kilomètres d’admiration, il est sans doute nécessaire de reprendre quelques forces. On conseillera aux becs salés de goûter les piadine artisanales via 4 Novembre, surtout celles au squacquerone, au prosciutto crudo, parsemées de quelques feuilles de rucola ; et aux becs sucrés daller piocher quelques mignon et autres douceurs dans la Pasticceria al Duomo, via Port’Aurea, sans doute le meilleur pâtissier de Ravenne, injustement absent des guides. 

Il est extrêmement plaisant d’aller ingurgiter ces merveilles dans un endroit aussi paisible que le jardin botanique ou le cloître situé à proximité du sépulcre de Dante, qui a trouvé, comme on le sait, l’exil politique à Ravenne. Mais la ville possède suffisamment d’atouts pour devenir candidate à l’exil gastronomique... 


Si l’intérieur du Duomo de Ravenne ne présente pas beaucoup d’intérêt, son baptistère en brique, de forme octogonale, abrite en revanche des mosaïques remarquables, d’une très grande finesse de style. On l’appelle aussi le baptistère néonien car il fut décoré par l’évêque Néon. La voûte représente naturellement un Baptême dans le médaillon central, avec le Baptiste qui verse l’eau du Jourdain sur le Christ plongé dans le fleuve, lequel prend la forme d’un humain qui vient apporter une serviette verte sur le Christ. 

Car le fait est suffisamment rare pour ne pas être souligné, le sexe du Christ est ici bien visible (il faut double-cliquer sur limage pour qu’elle s’affiche en grand). Cette scène d’une très grande fraîcheur s’emboîte dans un médaillon plus large qui représente les douze apôtres en pied, vêtus d’une toge blanche, qui se détachent sur un fond bleu d’une très grande intensité. Au-dessous, une large frise, divisée en huit panneaux, qui sont autant de « tableaux » : on reconnaît notamment les quatre évangiles posés sur une table entourée de deux trônes ornés de coussins douillets. Entre la voûte et les huit chapelles, des inscriptions latines en caractères dorés, et des motifs géométriques, floraux, animaliers de la plus pure splendeur.

Si l’on ne recommande pas la visite du dernier site archéologique découvert ces dernières années, le Domus dei tappeti, en raison de l’intérêt des mosaïques, inversement proportionnel au coût d’entrée, on insistera au contraire sur l’importance du baptistère des Ariens, qui lui est gratuit, et qui fournit un contrepoint intéressant au baptistère néonien, en ce qu’il représente un Baptême du Christ, avec un Christ très humain, comme on le voit à son sexe encore plus manifeste.
Jésus, cet « homme incomparable », comme disait Renan, lors de sa leçon inaugurale au Collège de France... « Incomparable » peut-être, mais « homme » avant tout! Il est vrai cependant qu’il n’y a qu’à Ravenne que je n’ai vu pareilles représentations du Christ...
Serait-ce pour cela alors qu’on trouve dans les boutiques Intimissimi de Ravenne de curieux boxers dun goût un peu douteux ?

Affaire à suivre...

mercredi 20 avril 2011

Pourquoi j’ai décidé de ne plus remettre les pieds au Théâtre des Champs-Élysées tant que Michel Franck en sera le directeur

Les programmes des différents théâtres parisiens viennent de tomber et, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’en matière de musique baroque, on n’aura pas grand-chose à se mettre sous la dent l’an prochain. Mis à part l’Opéra Comique, qui tire toujours son épingle du jeu et présente encore une saison très riche avec, entre autres, la création de l’Egisto de Cavalli, Amadis de Gaule de Jean-Chrétien Bach ou la reprise de Didon et Enée de Purcell, toutes les autres scènes parisiennes battent en retraite et présentent une offre très décevante. Pleyel ne propose ainsi qu’une formule de cinq concerts sur le thème « les instruments d’époque » et parmi toute la panoplie de concerts d’un intérêt variable représentés à la Cité de la Musique, je n’en vois que deux vraiment alléchants, Platée de Rameau et la Rappresentatione di Anima e di Corpo de Cavalieri. La plus grande surprise vient toutefois du Théâtre des Champs-Elysées qui tourne résolument le dos à ses fondamentaux et nous abreuve maintenant de moult Bellini, Donizetti, Verdi, sans parler de Wagner, à qui tous les honneurs sont rendus. Michel Franck, qui en est depuis 2010 le nouveau directeur, est en train de fouler aux pieds tout l’héritage accumulé par son prédécesseur, Dominique Meyer, qui avait réussi à faire de cette maison une des seules de Paris où l’opéra baroque avait droit de cité.

On peut se demander parfois si ceux qui, à Paris, ont la charge de programmer des concerts aiment vraiment la musique. Comment expliquer que des chefs, d’une grande audace défricheuse comme Hermann Max, Michi Gaigg, Roland Wilson, Ludger Rémy, Konrad Junghänel, ne soient jamais invités dans notre capitale ? Pourquoi, par ailleurs, notre ville boude-t-elle la musique allemande, celle de Hasse, de Keiser, de Graupner, de Stölzel, de Gebel ou de Graun ? Pourquoi n’a-t-on pas entendu une seule note de la musique de Weiss récemment mise au jour au château de Rohrau et pourquoi cet événement mondial n’a-t-il eu chez nous aucun retentissement ?

Comment expliquer, de même, que René Jacobs ne soit présent dans la capitale la saison prochaine que pour un seul spectacle, un opéra de Cavalieri en version de concert, qui sera donné à la Cité de la Musique, alors qu’il sillonnera l’Europe entière pour reprendre l’Orlando Paladino de Haydn, faire découvrir le Telemaco de Gluck et exalter, avec Bejun Mehta, le chef-d’œuvre de Haendel, Orlando ? Qui pourra me faire comprendre pourquoi cet artiste, qui est à mon avis le meilleur chef baroque au monde, n’a droit qu’à un minable strapontin à Paris, alors qu’en Allemagne, en Autriche, en Espagne, en Belgique, on sait lui faire la place qu’il mérite ? Comment justifier que sa Calisto de Cavalli, son Croesus de Keiser, son Orpheüs de Telemann, son Belshazzar de Haendel, qui ont été salués unanimement par la critique internationale comme des événements artistiques majeurs et ont raflé tant de prix et de distinctions musicales, n’aient jamais été représentés à Paris, alors que tant de mauvais Vivaldi inondent la scène des théâtres parisiens ? Comment expliquer que ce chef, alors même qu’il habite à Paris, ne soit pas ici chez lui et comment expliquer encore qu’on ne lui confie pas un lieu ou un festival d’envergure?

Il me semble que ces absences constituent de très grandes injustices artistiques et que celles-ci sont, au moins pour une bonne part, imputables au tempérament routinier de certains programmateurs qui jouent la sécurité, au détriment du courage, de la prise de risque, en invitant des chefs d’une grande médiocrité qui viennent, saison après saison, nous asséner un sempiternel Stabat Mater ou un énième Gloria de Vivaldi. Le Théâtre des Champs-Élysées est passé maître dans la programmation de ce genre chefs-d’œuvre de circonstance : quelques jours avant Noël, il y a toujours un Messie, quelques jours avant Pâques, une Passion de Bach, etc. Peu importent donc les interprètes, pourvu que les œuvres soient célébrées et que le public vienne nombreux. Cette programmation qui, d’une année sur l’autre, ne bouge pas d’un iota, ne connaît qu’une seule logique, celle du tiroir-caisse, et ne fait vraiment pas justice à l’esprit du baroque, qui requiert qu’on déterre des partitions inconnues et qu’on monte sans cesse des spectacles nouveaux.

Comme si ce n’était pas assez de représenter toujours les mêmes œuvres, le théâtre de l’avenue Montaigne déroule son tapis rouge pour des chefs d’une effarante médiocrité, tels Paul McCreesh ou Jean-Claude Malgoire. Ce dernier aura l’honneur la saison prochaine de diriger La Passion selon saint Jean et Les Vêpres d’un confesseur de Mozart. C’est bien connu, on ne remplace pas une équipe qui perd… ! De même, pourquoi confier à l’un des chefs d’orchestre les plus plan-plan qui existent, à savoir Alan Curtis, l’exécution des opéras de Händel ? Après Ariodante, voilà que la maison donne son feu vert pour qu’il dirige l’an prochain Giulio Cesare. Nul doute que le public sera au rendez-vous, plus pour l’œuvre elle-même, qui est un insurpassable chef-d’œuvre, ou pour les interprètes, en tout point remarquables, que pour le chef qui est bien obligé de compenser son absence de vision par une distribution flamboyante.

Après les chefs, jetons maintenant un coup d’œil sur le répertoire. Haendel, qui était autrefois le compositeur le plus joué au théâtre, cède curieusement la place à Vivaldi. J’observe qu’il y aura l’an prochain trois opéras de Vivaldi, et qu’après la programmation en 2011 d’un Farnace avec Sonia Prina, Michel Franck a choisi de reprogrammer en 2012 un autre Farnace de Vivaldi, mais cette fois avec Max-Emmanuel Cencic dans le rôle-titre. L’œuvre est-elle si grandiose, si inoubliable, pour qu’on la remette sur la scène neuf mois plus tard ? De même, avait-on vraiment besoin d’un autre Parsifal de Wagner, après celui donné il y a quelques jours ? Je note au passage que le théâtre élargit son répertoire à Wagner, avec trois opéras l’an prochain, Parsifal, donc, mais aussi La Walkyrie et Tristan et Isolde, opéras dont on peut se demander s’ils sont réellement adaptés au lieu (mais Michel Franck répondra par l’affirmative depuis que des travaux ont été engagés pour élargir la fosse d’orchestre qui peut désormais – la belle affaire ! – accueillir 100 musiciens). De même, était-il absolument nécessaire de redonner l’an prochain Les Saisons, pour la deuxième année consécutive? Pourquoi limite-t-on toujours Haydn à ses Saisons ou à sa Création ? C’est  bizarre qu’on ne retienne que ces deux oratorios, alors qu’il en existe un troisième, étincelant de beauté, qui ne demande qu’à être mieux connu : Il Ritorno di Tobia… L’œuvre n’a, à ce jour, été présentée qu’à Londres et à Poissy, mais il faudra se morfondre encore de longues années avant de la voir à l’affiche d’un théâtre parisien…

 Pour les récitals de chant, on éprouve la même déception. Rien que des choses très convenues. Tout se passe comme si Michel Franck ne connaissait pas d’autres chanteurs que français. On retrouvera donc cette année encore, cocorico oblige, Natalie Dessay, dont il n’est plus besoin de rappeler à quel point la voix est en lambeaux, et Philippe Jaroussky, dans deux récitals, l’un consacré à Haendel, l’autre au Seicento italien. Ne nous y trompons pas, c’est la poule aux œufs d’or du théâtre, qui a déjà programmé cette saison trois récitals de l’artiste, de qualité plutôt variable, si je songe au concert Jaroussky and friends (qu’il aurait franchement mieux valu appeler Jaroussky and Virgin’s friends)... Les groupies de Jaroussky s’en frotteront peut être les mains, mais ils ne sont pas les seuls à fréquenter les salles de concerts. On voudrait rappeler au directeur du TCE qu’il existe sur le marché lyrique d’autres contre-ténors, aussi talentueux, sinon plus, que Jaroussky : je pense à Bejun Mehta ou Franco Fagioli que l’on ne voit jamais à Paris et dont on se demande bien ce qu’attendent les directeurs de théâtre pour les faire venir.

Voilà, en quelques lignes, ce qu’est en passe de devenir le Théâtre des Champs-Elysées, un théâtre comme tant d’autres, qui brouille son image et qui, au nom du changement pour le changement, réduit en poussière ce qu’on a mis des années à construire. Du coup, le mouvement baroque, qui est le principal phénomène musical de ces 50 dernières années, se trouve pour ainsi dire chassé de Paris. Il n’existe dès lors, dans la capitale, plus aucun lieu qui lui soit dédié. Pourtant, lors de sa prise de fonction, le conseil d’administration avait transmis au nouveau directeur une feuille de route lisible, qui s’articulait en deux volets : « la fidélité à tout ce qui a été fait et réussi ces dernières années, mais aussi l’apport d’une touche personnelle » (je cite Raymond Soubie). Si, à mon sens, le premier objectif a été abandonné, on ne peut guère nier, en revanche, la touche résolument personnelle qu’a mise en œuvre Michel Franck. Son originalité, car il en a une, c’est en effet d’avoir touché, et donc coulé, notre pouvoir dachat, le prix des places ayant spectaculairement augmenté. Il y avait autrefois sept catégories de places, Michel Franck a souhaité, et c’est louable, qu’il n’y en ait plus que six. Mais cette refonte s’est traduite par une translation des prix vers le haut : toutes les anciennes catégories sont passées dans la catégorie supérieure, sauf la première, bien évidemment, ce qui équivaut à 25% d’augmentation en moyenne !

Tout ceci, on le voit, s’apparente à une forme de hold-up, à une attaque en règle de la diligence. Que croit Michel Franck ? Que les arbres poussent jusqu’au ciel ? Ne sait-il donc pas que les salaires des fonctionnaires, qui fréquentent assidûment son théâtre, n’ont pas été revalorisés en 2011 et qu’ils ne le seront pas davantage en 2012 ? Cette hausse des tarifs, sans précédent dans l’histoire du théâtre, paraît d’autant plus injustifiée et injustifiable que Michel Franck dispose maintenant de moyens financiers qui ont, de son propre aveu, « sensiblement » augmenté. Mais donne-t-on plus d’argent au théâtre pour qu’en dernier ressort le prix des places augmente ? C’est le contraire qui devrait se produire ! Je le dis à Michel Franck : je ne crois pas qu’il s’agisse là d’un bon calcul car nombreux sont ceux qui ont décidé, cette année, et l’année prochaine encore, de ne pas renouveler leur abonnement. J’en fais bien évidemment partie car je considère extrêmement important de manifester son désaccord avec ses pieds.

Autrefois, j’avais l’habitude d’acheter un strapontin d’orchestre : je faisais le sacrifice du confort, mais cela me permettait d’être au premier rang en payant 20 à 30 euros moins cher que mes voisins qui, eux, bénéficiaient pour ce prix-là d’un fauteuil douillet. Désormais, il n’y a plus personne qui achète ces places-là, si j’en crois ce que me rapportent mes anciens amis du premier balcon qui – touche personnelle de Michel Franck oblige – sont maintenant perchés au second balcon ! Quelle mamie, en effet, accepterait de payer 140 euros pour rester assise trois heures sur un strapontin, quand on sait qu’au bout de 30 minutes, un étudiant robuste ressent déjà des escarres dans les fesses ? Il y a peut-être une solution à tenter, comme cela se fait ailleurs : soudoyer une ouvreuse qui, moyennant cinq euros, vous autorisera à vous replacer sur un fauteuil vacant. Dautant plus que ce ne sont pas les sièges vides qui manquent, le théâtre ayant dû brader à 30 euros sur Fnac.com nombre de billets en première catégorie pour Idomeneo ou La Finta giardiniera...

Quand on lui pose la question, notamment lors de la présentation de la saison, l’intéressé botte en touche et balaie l’argument d’un haussement d’épaules, en affirmant, je cite, que s’il y a bien eu un redécoupage des catégories, la « masse financière est restée la même » ! Michel Franck nous prend manifestement pour des abrutis finis. Et pour prouver qu’il ment comme un arracheur de dents, il suffit de comparer le plan de salle avant et après son passage.

Double-cliquer pour voir le plan s'afficher en grand
Si la masse financière est donc restée la même, c’est peut-être au sens où le public du théâtre, désormais moins nombreux, paye un tiers plus cher ses places…

On espérait vivement qu’avec la nouvelle saison, la direction corrigerait le tir. Mais elle ne l’entend visiblement pas de cette oreille et, comme le diable, préfère persévérer dans l’erreur.
Quelle est donc la logique de tout ceci, si ce n’est de balayer les derniers gueux en Converse accrochés à leur strapontin ? Pas non plus de quoi s’étonner lorsqu’on sait que le président du Théâtre des Champs-Élysées, l’homme qui a donné blanc-seing à Michel Franck, n’est autre que Raymond Soubie, l’ancien conseiller social de Sarkozy, l’artisan de la réforme des retraites la plus injuste d’Europe. Et ce sont ces mêmes d’administrateurs que vous entendrez se répandre onctueusement dans les médias pour entonner l’air de la démocratisation de la culture…

Est-ce à dire que tout soit à jeter dans cette programmation ? Évidemment pas ! On aura repéré ici ou là un ou deux concerts, un ou deux interprètes, qu’on aurait évidemment eu beaucoup de plaisir à voir, je pense à cette Didone de Cavalli, avec Anna Bonitatibus dans le rôle-titre. Mais tout n’est pas perdu : avis aux globe-trotters, cette même Didone sera à l’honneur du théâtre de Caen, l’an prochain, moitié moins chère. On a fait 2000 kilomètres ce mois-ci pour voir Harnoncourt, on pourra bien en faire 200 dans quelques mois pour voir Christie. On aura, au passage, gagné un beau voyage, vu du pays et savouré une tarte au camembert, comme il s’en rencontre de bonnes au marché de Caen. Pour cela – et hélas uniquement pour cela – merci Michel Franck !