mercredi 23 février 2011

Ach, wäre ich ein Berliner...

S’il n’y avait pas l’obstacle de la langue, cela ferait longtemps, je crois, que j’aurais emboîté le pas à Marie NDiaye qui, en 2007, a quitté Paris pour s’exiler à Berlin. Certes, le motif de son départ est avant tout politique (fuir Sarkozy et tous ces gens « monstrueux » que sont les Besson et les Hortefeux), mais bien d’autres raisons plaident en faveur de la capitale allemande qui, en quelques années, est devenue ou redevenue, une ville culturelle et artistique de tout premier plan, comme elle l’était déjà dans les années 1930. Songez en effet que cette ville compte environ cent-cinquante musées, presque autant de bibliothèques et, ce qui n’est nullement anodin pour l’auteur de ce blog, une soixantaine de théâtres…
Quitte à paraître bien léger, au regard des événements tellement importants et tragiques qui se déroulent en ce moment en Afrique du Nord et au Moyen Orient, j’avoue pour ma part que c’est toujours pour des raisons musicales que j’ai fait le voyage à Berlin : en 2002, je ne voulais pas rater La Calisto que j’avais vue à Lyon quatre ans plus tôt, tandis qu’en 2008, j’aurais déplacé des montagnes pour revoir Belshazzar avec l’Akademie für Alte Musik de Berlin. Cette année, l’occasion était trop belle pour ne pas s’intéresser à Antigona, un opéra de Traetta, donné en même temps qu’une sérénade de Haendel, Aci, Galatea e Polifemo, sous le stylo Bic (et non la baguette) de René Jacobs. Le malheur veut en effet que ce fabuleux chef d’orchestre n’ait droit qu’à un pauvre petit strapontin à Pleyel et que dans tous les autres théâtres parisiens, il soit persona non grata, comme au Théâtre des Champs-Élysées qui déroule maintenant son tapis rouge pour tout ce que le monde musical compte de plus crasse : les Curtis et les Malgoire. Aussi, pour calmer les envies qui me démangent sans cesse de voir René Jacobs, n’ai-je donc plus le choix que de me déplacer jusqu’à Vienne, Bruxelles et Berlin, des villes un peu mieux loties musicalement parlant.

Le Staatsoper étant fermé pour travaux, c’est le Schiller Theater, dont on découvre ici le grand foyer, qui accueille cette saison toutes les productions de l’Opéra. Un lieu idéal, aux dimensions parfaites (900 places) pour les œuvres du répertoire baroque et… un prix idéal aussi, parce que le fauteuil à l’orchestre est tout de même vendu deux fois moins cher qu’à Paris.

Comme en 2008 avec Belshazzar, où il interprétait le rôle de Cyrus, c’est une nouvelle fois le contre-ténor Bejun Mehta, dont la voix est absolument magnifique, qui aura fait sensation cette saison, bien plus que Veronica Cangemi qui, soit dit en passant, avait le rôle-titre de l’opéra de Traetta et campait une monotone et laborieuse Antigona. Le chanteur est en train de prendre la place que Derek Lee Ragin, Andreas Scholl, Lawrence Zazzo ont successivement occupé avant lui dans l’univers du maître, lequel ne perd maintenant jamais une occasion de le distribuer et vient d’enregistrer récemment avec lui un très beau disque consacré à Haendel, Ombra cara. Autre virtuose éblouissant, qu’on aurait bien tort de passer sous silence : Bernhard Forck, le premier violon de l’Akademie für Alte Musik, de loin le meilleur orchestre baroque, en tout cas celui que je préfère. Il était  pour moi quasi inespéré cette année de réentendre, deux jours plus tard, les musiciens de lAkademie dans une sérénade de jeunesse de Haendel, en compagnie de Vivica Genaux, de Sunhae Im et Markos Fink, qui se trouvaient réunis pour interpréter Aci, Galatea e Polifemo. Dans cette œuvre de circonstance, composée en 1708 pour un mariage princier, où l’on teste la fidélité amoureuse de la nymphe Galatea et du berger Aci avec le géant Polifemo, Haendel a écrit de magnifiques pages musicales, qu’il ne s’est d’ailleurs pas privé de recaser dans ses opéras plus tardifs, je pense à l’air si touchant du cyclope, Fra l’ombre e gl’orrori, qu’on retrouve en 1732 dans Sosarme. Vivica Genaux, ce soir-là, a fait preuve d’une incroyable agilité vocale dans Benché tuoni, où elle faisait la course avec un hautbois, tout comme Sunhae Im qui, en plus de son style inimitable et de son phrasé exquis, a montré labsolue virtuosité dont elle était capable dans Qui l’augel da pianta in pianta, un air où la voix concerte avec un violon.

Mais Berlin n’est pas qu’un temple pour la musique, c’est aussi le laboratoire de l’architecture moderne. À chaque fois que je retourne dans cette ville, je suis impressionné par le nombre incalculable de bâtiments sublimes qui sortent de terre. Il y a dix ans, quand le siège de la capitale fédérale a été transféré de Bonn à Berlin, les plus grands architectes du monde entier se sont donné rendez-vous dans cette ville qui est devenue, comme Pékin et Shanghai, le nouvel Eldorado de l’architecture mondiale.

En quelques années, ce sont des centaines de bâtiments publics et privés, musées, bibliothèques, banques, ministères, ambassades, etc., qui ont poussé comme des champignons. Pendant ce temps, qu’a-t-on construit de grandiose à Paris? Rien à ma connaissance, mis à part le Musée du Quai Branly… À Berlin, entre le Paul-Lobe Haus, la DG Bank, l’ambassade du Japon, la gare centrale Hauptbahnhof, le Musée du Judaïsme, les Délégations des différents Länder ou le récent Jacob-und-Wilhelm-Grimm-Zentrum, on ne sait guère où donner de la tête. Il y a toujours des grues et des trous béants partout dans la ville et c’est ça, je dois dire, qui est fascinant.

Et alors que l’espace manque cruellement à Paris, que les Parisiens sont condamnés à vivre entassés les uns sur les autres, parfois dans des clapiers loués une petite fortune, Berlin réussit l’exploit de concentrer plus de logements que d’habitants, en raison d’une superficie également huit fois plus grande qu’à Paris (que Michel de Lyon me reprenne si je dis n’importe quoi). Plus d’espace, moins de monde dans les rues, on a donc toutes les raisons de s’y sentir bien. On se met d’ailleurs à rêvasser quand on prend connaissance du prix des loyers, ridiculement bas par rapport à ceux pratiqués dans Paris. Je lisais justement Le Monde au KaDeWe et j’apprenais que si l’on pouvait acquérir il y a dix ans un appartement de 65 m2 à Paris pour 250 000 euros, on ne peut plus prétendre actuellement pour la même somme qu’à un modeste 27 m2. À Berlin, à ce prix-là, on trouve des 100 m2 dans des quartiers très chouettes.

Les rigueurs de l’hiver ne m’ayant guère permis cette année de mettre le nez dehors, je suis donc allé me réchauffer autant au KaDeWe, comme on l’a vu plus haut, que dans les musées, notamment à la Gemäldegalerie qui célébrait sobrement Caravage à travers un « hommage » et non une exposition. La nuance a son importance. Peu d’œuvres, en effet, avaient fait le déplacement, en dehors du Saint Jean-Baptiste du Musée capitolin de Rome, que je ne me lasserai jamais de contempler. Est-ce parce qu’il s’agit d’un saint « naturiste », comme disait Roberto Longhi, qui voyait dans les propriétés rebelles et sylvestres du Baptiste un tremplin biographique vers le peintre qui avait dû fuir les hommes et le monde ? Ou parce que je ne peux pas m’empêcher d’imaginer le dispositif qu’avait aménagé le peintre dans son atelier ? On rapporte en effet que pour peindre ce tableau, Caravage avait loué un agneau provenant de ces troupeaux qui, naguère, traversaient Rome pendant les premiers froids et placé son jeune modèle nu au milieu des broussailles et des souches de bois.
La Gemäldegalerie possède pour sa part L’Amour vainqueur, appelé aussi parfois Amour profane, un des tableaux les plus extraordinaires du maître, que j’ai enfin pu découvrir. La dernière fois, en effet, le tableau avait été prêté au musée de Dortmund et l’on ne pouvait se consoler qu’avec son pendant, L’Amour sacré de Baglione, autrefois attribué à Caravage. Ce dernier tableau était cette fois-ci présenté sur un mur à part, pas très loin d’un Portrait d’homme de Ribera, et du Portrait de Virginia da Vezzo de Simon Vouet, peint pendant sa période romaine.
Dans une autre salle, un autre tableau avait fait le déplacement, L’Incrédulité de saint Thomas, conservé au château de Potsdam. Si l’on y prête bien attention, les trois apôtres qui se penchent sur la blessure du Christ ont le même front ridé que l’écuyer qua peint Caravage dans La Conversion de saint Paul et qu’abrite l’église de Santa Maria del Popolo à Rome. Et ce qui ne manque pas de frapper, outre le plongeon d’un doigt dans les plaies béantes du Christ, c’est l’unification parfaite de ces quatre visages dans une figure quadrilobée qui les englobe tous et qui, pour citer un visiteur, ressemble à un « trèfle à quatre feuilles ». Il existe de nombreuse variantes de ce tableau, dont un à Loches (Indre-et-Loire), mais seul celui-ci est considéré comme autographe. Pour l’anecdote, le député-maire UMP de Loches n’a rien voulu savoir des plus profondes réserves que les historiens de l’art ont exprimé à l’encontre de son Caravage qu’il considère toujours comme autographe et qu’il expose dans la Galerie Antonine quil a restaurée à cet effet pour « doubler la fréquentation » de sa ville (comme le rapporte Le Monde du 10 février 2006).

En revanche, le Saint Sébastien soigné par Irène de La Tour qu’on pouvait voir à gauche du Saint Thomas est encore considéré comme un original par le Musée de Berlin, alors qu’on en a découvert une copie en 1945 dans la petite église de Bois-Anzeray en France. Lorsque le tableau a été exposé au Louvre, on a d’abord cru qu’il s’agissait d’une copie de l’exemplaire de Berlin. Cinquante ans plus tard, le tableau du Louvre est salué comme un original et les spécialistes de La Tour regardent le tableau de la Gemäldgalerie comme une copie, au motif que la radiographie n’indique aucun repentir. Toutefois, la qualité du tableau est remarquable et les conservateurs berlinois continuent de l’identifier comme un original. Si La Tour avait l’habitude de répéter ses compositions, pourquoi ne l’aurait-il pas fait ici ?

En s’éloignant de l’exposition, on finit par ne plus croiser personne dans le musée. Il faut dire que la Gemäldegalerie est un bâtiment splendide, vaste, clair et aéré, construit sur le même principe que le Kunsthistorisches Museum, avec des salles très larges, et des petits cabinets disposés autour de ces mêmes salles, qui sont comme autant de coins et de recoins cachés. Parmi les fleurons du musée, notons trois Raphaël, dont un tondo, la Madone Terranova, premier tableau florentin du maître, après son départ d’Urbino en 1505. Raphaël découvre à Florence un procédé de composition nouveau, le triangle, et tire ici un peu mieux parti des formes arrondies du cadre que dans la Vierge Connestabile, qu’il a peinte seulement un an plus tôt.

Dans les collections italiennes, on remarquera également trois Titien, dont la célèbre Vénus à l’organiste, un autre tondo très beau de Botticelli, et trois portraits maniéristes de Franciabiagio, Bronzino et du Rosso, alignés sur un même plan. Pour ce qui concerne la peinture vénitienne, un des cinq panneaux issu du cycle de Santo Stefano peint par Carpaccio, ainsi quun Christ mort, plusieurs Madone de Bellini, un Giorgione, deux Lotto et quelques Cima de Conegliano.

Les salles consacrées aux peintures du Nord sont également époustouflantes. On a pour soi seul cinq Dürer, plusieurs Van Eyck splendides, trois ou quatre Holbein, puis La femme au collier de perles de Vermeer, un magnifique Saint Sébastien de Rubens auquel une Andromède sert de pendant et plusieurs Rembrandt, Suzanne et les vieillards, ainsi que le célèbre Ministre mennonite Cornelis Claesz. Anslo et sa femme, un double portrait monumental où l’épouse écoute attentivement son mari qui désigne un livre ouvert – une Bible ? Ce tableau évoque de façon très suggestive la parole et l’écoute.
On a beaucoup glosé sur ce tableau car on s’est demandé si Rembrandt en « peignant la voix » du ministre avait cherché à illustrer la supériorité de l’ouïe sur la vue…

On quitte finalement la Gemäldegalerie comme on y est entré, par le même vestibule lumineux, éclairé par une coupole formée de trois hexagones en pavés de verre qui s’encastrent les uns dans les autres et l’on découvre, sur l’emplacement du Kulturforum, un autre bâtiment extraordinaire qui est un symbole fort de la vie musicale à Berlin, la célèbre Philharmonie que borde la récente Herbert-von-Karajan-Straße. Du 4 au 6 février, trois concerts avec le Berliner Philharmoniker étaient annoncés. Au programme, une œuvre de Brahms, un Elfenlied de Wolf et la Troisième Symphonie de Mahler. Les trois concerts, dirigés par Rattle, étaient bien évidemment sold out, mais quelques jours avant le concert, il était encore possible d’obtenir des billets de dernière catégorie, à 25 euros, dans les rangs G. J’avais un peu renâclé avant de les acheter – vous connaissez ma philosophie : « vérité en deçà du troisième rang, erreur au-delà » – mais encouragé par ma moitié, pour qui il n’était absolument pas question de tergiverser sur ces matières, je me suis donc ravisé et ai acheté les deux dernières places qui étaient en vente ! Que j’aurais eu tort, vraiment, de camper sur mes positions : jamais je ne suis trouvé aussi loin et aussi haut perché, mais jamais non plus je n’ai entendu plus nettement et plus parfaitement un concert comme celui-ci.
Songez qu’il y avait une centaine de musiciens sur scène, une autre centaine de choristes sur les gradins, et qu’au milieu de tout ce « vacarme », j’entendais très distinctement la voix pourtant très sombre de Nathalie Stutzmann ! Ce qui était particulièrement impressionnant, outre la qualité et la supériorité de l’orchestre sur tous les autres orchestres symphoniques que je connais, c’était la précision du son dans son extrême puissance. Qu’il s’agisse de tel violoncelliste, de tel corniste, de tel flûtiste, j’entendais chaque soliste parfaitement, alors que lorsque j’écoute l’Ensemble orchestral de Paris, pour ne prendre qu’un exemple que tout le monde comprendra, le son produit me fait chaque fois l’effet d’une bouillie pour chat. Je me souviens ainsi d’une Messe en si avec eux qui était plus proche d’une mélasse que d’une véritable œuvre sacrée. Au contraire, trois mesures jouées par le Berliner déclenche immédiatement de « furieuses érections », pour détourner un mot que le docteur Véron utilisait pour caractériser le style de Balzac.
Il suffit d’ailleurs d’écouter cet orchestre pour se rendre compte également que la réputation de la salle, qui passe pour une des meilleures au monde, n’est pas usurpée. Le dispositif imaginé par l’architecte Hans Sharoun, à savoir un chapiteau en forme de pentagone, avec des gradins asymétriques et irréguliers, censés évoquer des terrasses de vigne, est extrêmement efficace : quelle que soit la place occupée, on jouit d’une vue parfaite sur la scène. L’acoustique est par ailleurs exceptionnelle. Et très franchement, après avoir assisté à ce concert, je n’ai pas tellement envie de tester une autre place, tant celle que j’ai occupée m’a laissé entrevoir des mondes de plaisirs. On se prend à rêver d’une intégrale des Symphonies de Schumann avec ce même Berliner !

Fait singulier, on rapporte aussi qu’à la Philharmonie, le volume d’air par spectateur est l’un des plus élevés au monde, avec 10 m3. Qu’on est loin de l’Opéra de Paris où l’air reste comprimé dans une minuscule loge ! Flaubert était visionnaire quand, en 1858, il pronostiquait que l’humanité allait revenir à son état nomade : « Dans quelques années, disait-il à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, on voyagera d’un bout du monde à l’autre, comme on faisait autrefois de la prairie à la montagne : cela remettra du calme dans les esprits et de l’air dans les poumons. » Donnons raison à Flaubert et empressons-nous de retourner à Berlin pour humer le bon air de la Philharmonie !

vendredi 18 février 2011

Un bien mauvais Jules ce soir

Il y a des productions qui semblent plus ou moins maraboutées. Après le forfait d’Isabel Léonard à la troisième, de Natalie Dessay à la quatrième et cinquième représentations, voilà ce que le public parisien pouvait entendre hier soir, quelques minutes avant la onzième et dernière représentation de Jules César : « La soirée risque d’être un petit peu particulière parce que nous avons deux de nos artistes du chant qui sont souffrants, tout d’abord Monsieur Lawrence Zazzo, qui devait interpréter le rôle de Jules César, ensuite Madame Jane Archibald, à qui revenait celui de Cléopâtre. Ils seront donc respectivement remplacés par Madame Sonia Prina et Madame Sandrine Piau qui chanteront à l’avant scène du théâtre, tandis que Monsieur Zazzo et Madame Archibald resteront présents physiquement sur la scène, pour ne pas gêner le bon déroulement du spectacle ». Si, de toute évidence, il y avait tout lieu de se réjouir du renfort inespéré de Sandrine Piau, que l’on avait vue en très grande forme quelques jours plus tôt dans La Création de Haydn, la consternation était grande en revanche d’avoir à se coltiner à nouveau Sonia Prina, dans un rôle démesuré pour elle. Mais tous les rôles ne sont-ils pas démesurés pour elle?

J’ai toujours dit le plus grand mal de cette chanteuse chaque fois que je l’ai vue sur scène (que ce soit dans Tolomeo, Ezio et tous les autres opéras händeliens qu’elle a joyeusement massacrés) qu’il n’est peut-être pas utile de me répéter ici. Disons, pour faire bref, qu’elle était naturellement égale à elle-même et qu’en guise de vocalises, nous avons dû subir d’affreux croassements agressifs et sinistres. Espérons que sa première à l’Opéra de Paris sera aussi sa dernière.
C’est donc Sandrine Piau, qui a plusieurs fois interprété le rôle de Cléopâtre, et notamment avec Jacobs en 2008, qui a accepté de donner ce soir la réplique à Sonia Prina. Jamais un couple n’aura été aussi mal assorti que celui-là. On aurait dit un crapaud et une fauvette, surtout dans le dernier duo de l’opéra, où les voix formaient un alliage bizarre. Autant je me bouchais les oreilles quand Prina beuglait, autant mes sens se déliaient quand j’entendais la voix claire et flûtée de Piau. Par bonheur, cette dernière n’a pas chanté tous les ornements qu’Emmanuelle Haïm avait écrits dans les da capo. Simple manque de temps ou refus esthétique ? J’aurais plutôt tendance à privilégier la seconde option. En effet, la première fois que j’avais entendu Dessay chanter Se pietà, je m’étais dit en écoutant les da capo : « Tiens, c’est curieux, elle fait du Dessay, c’est d’un goût plutôt douteux ». Il est vrai qu’on aurait dit du Händel dix-neuviémisé. Quand, plus tard, j’avais vu Archibald reproduire sur scène les mêmes motifs, je m’étais rendu compte alors que l’ornementation des airs n’était pas laissée au hasard puisque c’étaient exactement les mêmes. Rendons donc grâce à ce changement de distribution inopiné qui nous aura au moins permis d’entendre les plus beaux airs de Cléopâtre dans le plus pur style baroque que possède naturellement à merveille Sandrine Piau, qui a tout de même vingt ans de métier. À cet égard, son Da tempeste était exemplaire de fantaisie et de justesse à la fois.

Je ne retire rien de ce que j’ai dit plus haut sur la mise en scène de Pelly, totalement inepte. Quand on a vu le spectacle une fois, il est impossible de ne pas souffrir en le revoyant une seconde, tant tout est téléphoné du début jusqu’à la fin. Mettez-vous à ma place, c’était mon cinquième Jules Cesar cette saison... Je ne veux pas accabler le metteur en scène qui m’a fait rêver dans Platée, mais il est clair qu’il manque ici complètement d’inspiration et que ces mouvements de magasiniers, au début, au milieu et à la fin de chaque air, finissent par lasser, surtout quand on sait que l’opéra comporte une quarantaine d’airs...

Le seul moment de grâce est venu finalement de la liberté qu’a prise Dumaux avec la mise en scène. On voyait que c’était pour lui la dernière fois qu’il chantait Tolomeo et qu’il avait complètement envie de se lâcher dans Belle die di questo core au troisième acte. Le volume de la voix était tout d’abord très impressionnant, beaucoup plus que dans les dernières représentations. À l’évidence, le chanteur dominait son rôle et lon sentait à chaque seconde la supériorité de linterprète sur le héros. Ensuite, il s’est livré à une facétie supplémentaire, non prévue par la mise en scène, en se débarrassant de son pagne dans Domerò la tua fierrezza, un air virtuose qu’il a donc chanté en slip kangourou, torse nu, ce qui rendait encore plus irréalistes et invraisemblables les résistances que lui opposait cette pleurnicheuse de Cornélia, au demeurant très bien interprétée sur scène par Varduhi Abrahamyan. Il fallait voir ça, on aurait dit un fauve sur scène, qui se frottait lascivement contre cette pauvre Romaine qui ne sait faire qu’une seule chose, se draper dans sa vertu. À ce spectacle, disons-le clairement, on préfère l’absence de vertu et aussi... l’absence de draperies. Et c’est finalement un peu bousculé qu’on ressort du spectacle, en ne regrettant qu’une seule chose, que la direction de l’Opéra ou même Emmanuelle Haïm n’aient pas songé à confier le rôle-titre à Dumaux qui s’y emploiera maintenant bientôt, à Versailles au mois de mai, puis sur cette même scène la saison prochaine. Patience, donc...

mardi 15 février 2011

Fairy Queen à la Cité de la Musique

Ed Lyon et Joanne Lunn
Philip Pickett
Dana Marbach et acrobates facétieux

mercredi 9 février 2011

Gavé au KaDeWe

Mes amis trouvaient que j’avais beaucoup maigri ces derniers mois et qu’à force de manger des carottes râpées et des œufs durs le midi à la cantine, mon visage s’était comme un peu raidi. Il est vrai qu’avec les fêtes de Noël, je n’ai malheureusement pas eu l’occasion de les détromper car, contre toute attente, je suis resté cloué au lit par une chienne de crève qui a eu raison de toutes mes forces pendant cette longue période qu’il est convenu d’appeler trêve des confiseurs. Avec les galettes, j’ai repris un peu de poil de la bête, mais c’est seulement aujourd’hui que je peux dire que j’ai retrouvé un crâne appétit, tant et si bien que les maigres velléités de régime qui me tenaillaient l’esprit n’ont pas résisté devant la force impérieuse et impériale d’une bonne Wiener Schnitzel.
Je sais déjà ce que les mauvaises langues diront au vu des proportions de cette escalope pannée : qu’un quart de siècle après la catastrophe, les effets de Tchernobyl se font encore sentir. Il n’empêche, c’est dans un restaurant chic de la Französische Strasse, chez Borchardt très exactement, que j’ai mangé les meilleures Wiener Schnitzel, en suivant les bons conseils d’une amie qui s’est exilée à Berlin et qui a été ma boussole alimentaire pendant ces quelques jours. La veille, en sortant du Schiller Theater, elle avait déjà eu la bonne idée de m’emmener au Schwarzes Cafe de la Kantstrasse où l’on peut en commander de bien belles (400 gr. également) à n’importe quelle heure du jour et de la nuit.

Si la question alimentaire à Berlin chatouille certains de mes lecteurs, je leur recommande de se rendre en priorité aux deux derniers étages du KaDeWe (prononcer kadévé), c’est là qu’ils pourront l’envisager dans toute sa généralité. Pour ceux qui n’auraient jamais entendu le nom de cette vénérable institution, les quelques lignes qui suivent ne seront certainement pas superflues.
Le KaDeWe (abréviation de Kaufhaus des Westens) n’est pas seulement, comme son nom l’indique, le Grand Magasin de l’Ouest, c’est aussi l’un des plus grands magasins de toute l’Europe, avec ses quelques 60 000 mètres carrés de superficie qu’il faut bien évidemment multiplier par le nombre d’étages qu’il comprend. Lorsqu’il a été construit en 1907, cet imposant bâtiment tout gris, d’une allure très austère, ne comptait que cinq étages, mais depuis une vingtaine d’années, deux étages supplémentaires ont été ajoutés, qui ont radicalement modifié la nature du KaDeWe. En effet, si ce grand magasin ressemble à s’y méprendre à tous les autres temples de la consommation que nous connaissons bien en France (Printemps, BHV ou autres Galeries Lafayette), il s’en distingue à tout le moins par ses deux derniers étages entièrement dédiés aux gastronomies locale et globale. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple significatif, le sixième étage ne présente pas moins de 1400 variétés de saucisses qui se déclinent d’abord selon les pays – France, Italie, Espagne, Suisse, Hongrie, etc. – puis, s’agissant de l’Allemagne et de l’Autriche, selon les régions : Thuringe, Westphalie, Bavière, Hesse, Holstein, Tyrol, Carinthie, Styrie, etc. Le Lafayette Gourmet, avec son unique stand de charcuterie alsacienne parfois toute rabougrie, paraît bien pâle à côté… On trouve ici toutes les tailles de saucisses, et tous les goûts réunis, il y en au poivre, au curry, au piment, au romarin, aux olives, aux cornichons, les possibilités sont quasi infinies.

« Pour bien voir une chose, disait Flaubert, il faut la voir longtemps ». C’est donc cette maxime que je me suis empressé d’appliquer pendant la totalité de mon séjour berlinois, en allant tous les jours au KaDeWe, à des moments chaque fois différents, un peu comme Monet qui, voulant cerner les différentes nuances de lumière, plantait son chevalet devant la cathédrale de Rouen à toutes les heures de la journée. Cette exposition répétée s’avère en effet nécessaire car la première fois qu’on met les pieds au KaDeWe, on fait l’expérience des limites de sa propre perception qui n’est pas assez large pour tout voir et tout comprendre : elle se trouve tellement sollicitée, tellement stimulée, qu’il faut donc revenir plusieurs fois pour la dompter et l’aiguiser.

Ainsi, toutes les cuisines sont à l’honneur, la japonaise comme la coréenne, la française comme l’italienne, et ainsi de suite ; on peut donc se laisser aller sans autre direction précise que celle de la limaille de fer qui flotte entre deux pôles aimantés. Vous avez envie d’une bouillabaisse, d’une choucroute, d’une langouste grillée, de pâtes fraîches, de sushis, d’une araignée de mer, de pieds de porc en gelée, de thon fumé aux graines de sésame, d’un canard laqué, d’une omelette aux lardons, d’une salade de fruits frais, d’un thé de Chine, d’un verre de champagne, mais qu’à cela ne tienne ! Il suffit de s’installer à un de ces comptoirs qui dessinent la géographie du sixième étage du KaDeWe, de se caler sur un tabouret et de passer commande. Le problème, on le voit, n’est pas tant, comme dirait Oscar Wilde, de résister à toutes les tentations qui couvent en notre esprit que de savoir comment s’y prendre pour céder à toutes celles qui, les unes après les autres, nous caressent le ventre. Vous aimez comme moi le hareng en salade ? Sachez qu’il se décline ici fumé ou saumuré, avec ou sans pommes de terre, lesquelles peuvent êtres grillées ou baigner dans une sauce, la sauce pouvant à son tour être salée ou sucrée, blanche ou vinaigrée, avec des herbes ou sans, bref vous le voyez, l’heure du choix est sans cesse différée, c’est une véritable torture quand le regard doit parcourir dans les deux sens cette cascade de plats tous plus alléchants les uns que les autres.

Le rayon fruits et légumes est lui aussi assez remarquable. Vous pourrez satisfaire l’universalité de votre désir si vous aimez conjointement les fruits des deux hémisphères.

Fait significatif, les bananes sont présentées dans un ordre qui suit, comme l’échelle de Kinsey, les six stades de maturation du fruit. À droite, les bananes les plus fraîches et les plus vertes, à gauche les plus mûres et les plus pulpeuses.

Un midi, je fus arrêté par l’odeur du lard et des pommes de terre qui rissolaient dans une poêle à frire. C’était un spectacle qui parlait un langage limpide à chacun des clients assis autour du comptoir. Par chance, une place venait tout juste de se libérer. J’ai pu alors m’y engouffrer et observer. Il y avait trois poêlées sur le feu, qui correspondait chacune à trois stades de cuisson. Pour les goûter, j’avais le choix entre une omelette, du fromage de tête, des filets de hareng, bien sûr j’ai choisi l’omelette. Quand ce fut prêt, j’ai vu l’omelette glisser de la poêle à mon assiette et celle-ci atterrir sous mon nez sans qu’il n’y ait, comme au restaurant, la moindre déperdition de chaleur.

Un autre jour, j’avais une furieuse envie de poisson. C’était à peu près le même rituel. Il fallait choisir le poisson frais dans la glace, et le choix était encore plus large, puisqu’il y avait de l’aiglefin, du thon rouge, de la lotte, du turbot, des coquilles saint Jacques, des crevettes, des gambas, j’en oublie encore. J’ai choisi un filet de thon avec des petites crevettes roses tandis que ma moitié n’a pas pu résister devant l’évidence d’un baby turbot. Le chef commence par lancer quelques rasades d’huile, le poisson est saisi sur le grill, on vous fait patienter avec une petite salade de fenouil, de mesclun et d’herbes fraîches, et quelques minutes plus tard, le chef-d’œuvre arrive comme un trophée.

Mais tout ce que vous avez vu jusqu’à présent n’est rien. Comme la montagne du Purgatoire qui est couronnée par la forêt du paradis, il vous reste un dernier étage à parcourir pour sentir ces « délices ineffables » et ces « prémisses du plaisir éternel » dont parlait Dante quand il fut conduit par Virgile jusqu’au seuil du Paradis. C’est le septième étage, appelé aussi Wintergarten, tant il est vrai qu’il ressemble par sa grande coupole en verre à un jardin d’hiver.

On peut naturellement s’y désaltérer avec des fruits ou des jus de fruits frais.

C’est là, en général, que je vais approfondir la carte des desserts, des grosses tartes bien hautes, bien épaisses, bien profondes, bien allemandes en un mot qui les résume tous.

Il y a aussi quelques entremets, des riz au lait, des crèmes de fruits, assez appétissantes, dans lesquelles vous m’avez vu piocher autrefois. Souvenez-vous...
Toutefois, si vous êtes un bec salé et non sucré, sachez que vous trouverez ici de quoi satisfaire vos envies. On trouve encore des langoustes en veux-tu en-voilà, on vous présente moult antipasti et il y a même un chef italien qui prépare à carte des pâtes fraîches, avec un coulis de tomates frais. Rien nest laissé de côté, le parmesan, le romarin, les pomodorini, vous le voyez, sont sous vos yeux, il n’y a plus qu’à patienter…

Bref, vous l’aurez compris, quand il fait moche et gris, comme c’était le cas pendant toute cette semaine à Berlin, c’est au KaDeWe, que j’aime à me réfugier. Je me sens alors un point commun avec Audrey Hepburn qui, dans Diamants sur canapé, pouvait rester des heures entières devant les vitrines de Tiffany. Comme elle, je considère que c’est le seul endroit au monde où il ne pourra jamais rien m’arriver de mal, le seul endroit où je me sens en complète sécurité et où je ne pense plus à toutes les turpitudes qui secouent le monde. Le seul défaut du KaDeWe, car il en a un, c’est d’être fermé un jour par semaine. Un jour de trop ! Vous voyez, le KaDeWe me rend réactionnaire et favorable à louverture du dimanche! Ne faites donc pas comme moi, n’arrivez jamais un dimanche midi à Berlin, vous risqueriez d’être affreusement déçu et frustré par la fermeture de cette enseigne. Vous pourrez néanmoins trouver une parade, comme je l’ai fait, avec une copieuse assiette de bratnudeln ou un bon Schinkenkrustenbräten (affaire à suivre).