samedi 29 janvier 2011

La reine est nue

Cela faisait deux mois que le spectacle était sold out. Deux mois que tout le monde attendait ce fameux Jules et ne parlait plus que de lui. Il faut dire que les opéras de Haendel étant très rarement à l’affiche de l’Opéra de Paris, il est normal que le public s’y bouscule, surtout quand il s’agit de Giulio Cesare, l’un des opéras les plus emblématiques du bel canto baroque. L’œuvre, en effet, n’a fait son entrée au répertoire de l’Opéra que tout récemment, en 1987, et fait aggravant, elle n’avait plus été remise à la scène depuis 2002. Pour cette nouvelle production, l’Opéra de Paris avait donc décidé de faire les choses en grand en optant pour une nouvelle mise en scène, confiée à Laurent Pelly, une nouvelle direction, offerte à Emmanuelle Haïm (dont c’étaient également les débuts dans cette maison), et enfin en misant sur une distribution choc, puisque Natalie Dessay devenait la nouvelle Cléopâtre.
Quelques jours avant sa prise de rôle, la chanteuse, qui n’est pas quelqu’un qui manipule la langue de bois, confiait au micro de Radio-Classique qu’elle avait « de plus en plus peur, de plus en plus de doutes » et qu’elle voulait « de plus en plus tout arrêter ». À Olivier Bellamy qui lui demandait, faussement inquiet, si ses peurs et ses doutes se traduisaient par des insomnies, la chanteuse répondait plutôt par ceci : « tomber malade dix jours avant la première systématiquement, des trous de mémoires intempestifs, ne pas arriver à retenir son rôle et être en proie à un tract paralysant et maladif ». Très lucide sur la situation, elle résumait très bien le problème : « Pour donner du plaisir au public, il faut peut-être commencer par en éprouver un peu soi-même, non ? »
De fait, pendant toute la durée du concert, ce n’est pas du plaisir, mais bien de la tristesse qu’on éprouve, tant il est vrai que ce que dit Natalie Dessay se voit, s’entend et se vérifie sur la scène. La voix n’est plus aussi belle qu’autrefois, et dans les airs à vocalises rapides, comme Non disperar ou Da tempeste, elle manque de souffle et frôle l’étranglement. On ne peut pas non plus ressortir de ce Giulio Cesare sans ressentir une sorte de malaise teinté de colère contre le metteur en scène qui place sa reine d’Egypte en situation de grande vulnérabilité. Je sais bien que Dessay adore Pelly et reconnaît travailler en confiance avec lui, mais comment peut-on demander à une chanteuse dont les limites vocales se trouvent brutalement mises à nu de chanter Tutto puo donna vezzoza seins nus ? Celle-ci a beau répéter que Pelly a beaucoup de respect pour les interprètes, il est quand même permis d’en douter quand on voit Dessay et Dumaux faire les pitres sur l’immense Ramsès qui occupe toute la scène. Il ne vient jamais à l’idée de Pelly que cela peut les gêner – et nous aussi par la même occasion ! Fatalement, ce qui devait arriver, arriva : le soir de la générale, à la stupeur générale, Cléopâtre a perdu l’équilibre sur les toits du village d’Al-Qsar où le metteur en scène avait eu l’idée de la percher pour accomplir son air le plus acrobatique, Da tempeste. Malgré tout, l’opéra ménage quelques airs lents, comme Se Pietà et Piangero, qui révèlent des mondes insoupçonnés de douleurs et d’anxiétés : l’unique occasion pour Natalie Dessay de reprendre la main sur un spectacle qui lui échappe en grande partie.
On l’aura compris, la mise en scène constitue l’énorme point faible de ce spectacle. Elle est vide, inepte, superficielle et verse dans le comique lourdingue. Pelly inscrit l’action dans les réserves d’un musée et mélange gaiement pharaons, bustes antiques, marquises du XVIIIe siècle et magasiniers en blouse grise. Pourquoi pas ! Mais attend-t-on forcément d’un opera seria qu’il fasse rire ? C’est manifestement le parti pris du metteur en scène qui accumule ici gags et facéties, avec une impression de déjà vu mille fois. Et lorsque Natalie Dessay se soumet à cette farce, avec ses fous rires immodérés et ses intrépides sautillements, cela devient carrément insupportable. Par bonheur, j’étais présent pour la quatrième représentation avec Jane Archibald, suite au désistement de Natalie Dessay : c’est avec un grand soulagement que j’ai vu la première renoncer aux ricanements incessants que la seconde distillait au tout début de Non disperar (Je consacrerai un billet à Jane Archibald quand je la reverrai le 17 février pour la dernière de Giulio Cesare).
Force est ensuite de constater que le reste du plateau présente un caractère assez inégal. Lawrence Zazzo, que l’on a connu plus vaillant et surtout plus inspiré avec René Jacobs, campe ici un César sans grand panache. La voix manque de volume et, qu’il s’agisse de Empio dirò tu sei ou Al lampo dell’armi, les notes peinent à sortir. Toutefois, il ne faut pas exclure, çà et là, quelques moments de grâce, notamment dans Aure, deh, per pietà. Christophe Dumaux, qui interprète Ptolémée, a, pour sa part, beaucoup plus de niaque sur scène. Voilà quelqu’un qui, lorsqu’il chante, pense au public et se donne à fond.
Photo : Agathe Poupeney
Pelly en tire d’ailleurs le meilleur en lui demandant, comme McVicar l’avait fait avant lui, de se déshabiller devant Cornelia dans l’air Belle die di questo core (on se demande d’ailleurs comment celle-ci fait pour lui résister) et de tomber par terre comme un domino – un exercice dont il est coutumier, même lorsqu’il interprète le rôle en version concert ! On l’avait vu l’an dernier Pleyel où il nous avait médusés, ainsi que la Bartoli, qui ne s’attendait pas à pareilles péripéties sur scène. Surtout, la voix est extraordinaire, elle a toujours autant de relief… Qu’il me tarde vraiment de l’entendre ce lascar dans le rôle-titre de César, il fera un tabac, c’est sûr ! Quant à Cornelia et Sesto, la mère et le fils, interprétés respectivement par les deux mezzos Varduhi Abrahamyan et Isabel Léonard, elles formaient un couple de bien meilleure tenue que celui de César et Cléopâtre. Reste le cas de Nathan Berg qui, dans le personnage d’Achille, n’aura pas du tout convaincu. Mais il faut dire que, là encore, aligner des vocalises en arrachant des tapis et en les faisant voltiger, comme la imaginé le metteur en scène, n’aide pas forcément !
Finalement, la véritable surprise est venue d’Emmanuelle Haïm qui avait mobilisé à cette occasion un orchestre très fourni, merveilleusement adapté aux dimensions de Garnier. La chef, qui dirigeait du clavecin le Concert d’Astrée, l’ensemble qu’elle a formé en 2000, a choisi en effet un nombre d’instrumentistes élevé pour cette palette exceptionnellement riche de couleurs instrumentales imaginée par Haendel : trois flûtes, deux hautbois, trois bassons, quatre cors et un continuo incluant une viole de gambe, deux luths, deux violoncelles, une contrebasse. D’aucuns diront que c’est sans doute pour cette raison qu’on peinait parfois à entendre Lawrence Zazzo. Il n’empêche, la direction est absolument impeccable. On savoure ces quatre heures de musique et comme César, pendant la scène du Parnasse, on se dit que toutes ces mélodies ne peuvent que tomber du ciel. Emmanuelle Haïm fait preuve de beaucoup d’imagination en ciselant certains airs comme des pièces d’orfèvrerie, j’en veux pour preuve le célèbre Va tacito que je crois bien n’avoir jamais entendu de la sorte, avec des inflexions des cordes peu communes. Ce fut d’ailleurs un triomphe pour les 47 musiciens – excusez du peu – entassés dans la fosse pour lesquels le public n’a pas ménagé ses applaudissements. Quelle belle revanche pour cette chef qui, l’an dernier, avait dû annuler les représentations d’Idomeneo après avoir essuyé la fronde des musiciens de l’orchestre de l’Opéra qui n’entendaient pas se soumettre à elle et qu’ils accusaient d’incompétence. Je leur souhaite un jour d’être aussi applaudis que l’a été le Concert d’Astrée, mais ce jour n’est pas prêt d’arriver !

13 commentaires:

  1. Eh bien voilà G-F, j'ai la réponse à la question que je vous avais posée voici qq jours et très largement détaillée en plus. Merci beaucoup pour ce compte rendu qui me conforte dans l'idée que le rôle de Cléopâtre n'est pas fait pour N.D.,tout du moins pour l'instant. Vous vous êtes ''régalé'' en écoutant Emmanuelle Haïm et ses musiciens tout comme moi dans Orlando à l'Auditorium de Dijon.Patience, le ''Giulio Cesare'' d'anthologie sera à Salzburg en 2012. Et nous y serons aussi!

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  2. Hé hé! Heureux d'avoir répondu ici à vos questions chère NB, je n'oublie pas les autres et vous réponds avec plus de détails très vite, pour l'heure je fonce à Berlin rejoindre notre amie commune et écouter notre saint Jacobs adoré! Et vous aussi, filez-vite à Zurich écouter celle qui sera dans le Giulio Cesare d'anthologie. On aura plein de choses à se raconter à nos retours respectifs! Bon voyage et à très vite!

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  3. Ah mais que ces maudits metteurs en scène sont parfois à lapider !! pourtant j'ai cru entendre dire que Nathalie Desay avait dû quitter la scène en cours de représentation car terrassée par un rhume. Et que sa doublure l'avait remplacée au pied levé, tache d'autant plus difficile qu'elle n'avait pas répété avec l'orchestre auparavant ? est-ce une fausse info ? était-ce le lendemain de ton spectacle, ce qui expliquerait que Nathalie t'ait déçu ?? si elle couvait le fameux rhume ?? mon info est-elle erronée ??? Berlin Zurich, Salzburg, le monde est petit à qui aime la musique baroque !!!

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  4. Chère Michelaise, non, tes infos sont exactes. Voilà exactement ce qui s'est passé : la générale a eu lieu le 15 janvier (c'est essentiellement de ce spectacle dont je rend compte ici). Ensuite, la première a eu lieu deux jours plus tard, c'est-à-dire le 17. Le 20, c'était soirée de gala. Et c'est le dimanche 23 janvier, pour la 3e représentation de Giulio Cesare que notre diva nationale a abandonné son rôle en plein milieu du drame. Elle n'a en effet chanté que ses cinq premiers airs, les trois derniers ayant été courus par Archibald, qui a dû la remplacer au pied levé. La raison : une trachéite mal soignée. Pour cette raison, Dessay a dû annuler sa prestation pour les représentations des 27 et 29 et c'est naturellement Jane Archibald qui lui a succédé dans le rôle de Cléopâtre. Dimanche dernier, Isabel Léonard, qui incarne Sesto, était aussi malade, elle a été remplacée dans la fosse par Camparato, qui elle n'avait pas répété avec l'orchestre, à la différence d'Archibald. Les mauvaises langues pouvaient donc dire ce jour-là qu'il y avait des soldes au Palais Garnier avec Dessay à -30% et Léonard à -50%. Pour ma part, j'ai de nouveau assisté à la 4e représentation, celle du jeudi 27, mais seulement le 1er acte (j'ai dû partir précipitamment), et c'est à cette occasion-là que j'ai vu Jane Archibald et pu comparer sa performance avec celle de Dessay. Je reverrai une troisième et dernière fois le spectacle le 17 février prochain et à cette occasion je livrerai mon compte rendu définitif sur cette production qui a si mal commencé mais qui, j'en suis certain, va connaître un meilleur sort!

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  5. Mon opéra préféré! Je désespère de le voir un jour monté à Montréal... Moi qui espérais aussi que la version concert avec la Bartoli paraîtrait en CD... Y'a des moments où je me dis que je suis vraiment trop loin de Paris! Heureusement que tu es là pour nous raconter le tout comme si on y était : )
    Bon dimanche GF!

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  6. Alors bravo à Emmanuelle Haïm et son orchestre que nous avons eu plusieurs fois l'occasion d' entendre à Caen ! Je crois bien que Haendel est son compositeur préféré !

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  7. "Les habits neufs de l'empereur" comprendre enfin qu'une chanteuse a besoin pour chanter d'une posture particulière et qu'à force de vouloir les tortiller dans tous les sens les cordes voccales ressemblent à des hameçons enmélés et trahis...

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  8. Penses-tu (je viens de m'offrir deux trachéites et, simplement ayant besoin de ma voix professionnellement durant 4 à 6 heures d'affilée, je peux t'assurer qu'on en bave) que cette maladie qui était sous-jacente pourrait être la cause de ces faiblesses que tu as soulignées ?? car je serais triste que nathalie dessay "baisse"

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  9. Si je comprends bien, je ne dois rien regretter, c'était moins bien que le Giulio Cesare que nous avions vu l'an dernier avec Cécilia Bartoli dans le rôle de Cléopâtre ! ;)

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  10. AnnaLivia : Le Giulio Cesare avec Bartoli va bientôt être enregistré, mais avec un autre orchestre que les Arts Flo. Je ne sais pas précisément quand. Le seul espoir que j'ai, c'est qu'elle fasse appel à quelqu'un d'autre qu'Andreas Scholl, qui n'est vraiment pas le Cesare idéal. Mon rêve serait qu'elle l'enregistre avec Franco Fagioli. Et qu'elle le donne également avec lui en 2012 à Salzburg où j'espère bien me rendre!
    Enitram : Oui, je crois aussi.
    Laurence : Jolie image! Je tâcherai de la recaser!
    Michelaise : Non, Natalie Dessay est réellement en cause. Voir commentaire de Laurence. A force de faire n'importe quoi et n'importe comment, on le paye tôt ou tard. Le rôle de Cléopâtre est de toute manière trop grave pour sa voix et par ailleurs on ne sort jamais indemne de deux opérations consécutives sur les cordes vocales.
    Antoine : Non, tu n'as rien à regretter pour Ce Giulio Cesare. Le seul regret que tu dois avoir, petit sacripant, c'est de m'avoir planté pour Bologne et Ravenne (private joke).

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  11. Anonyme17.2.11

    "Je leur souhaite un jour d’être aussi applaudis que l’a été le Concert d’Astrée, mais ce jour n’est pas prêt d’arriver !"

    Mmmmm... C'est peut être déjà arrivé... Lors la "Walkyrie" de l'an dernier à Bastille où c'était bien l'orchestre la vedette!!

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  12. Anonyme10.3.11

    Georg Friedrich:C'est definitivement Scholl qui sera a Salzbourg pour le Giulio avec Bartoli, l'orchestre sera Il Giardino Armonico... esperons que sce sera un metteur en scene moins ridicule que Lievi a Zurich en 2005...

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  13. Merci pour l'info, mais à vrai dire je m'y attendais! Je ne vois pas comment après avoir annoncé qu'Andreas Scholl serait César en 2012, Cecilia Bartoli aurait pu se dédire. Pour la mise en scène, Bartoli va peut être faire encore appel à Mosche Leiser qui semble avoir ses faveurs après Clari et Le Comte Ory...

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