samedi 31 décembre 2011

2011 ou les soubresauts d’un blog-trotter

Comme l’an passé, je vous propose un retour en images sur l’année 2011 qui fut, à n’en pas douter, une année de tous les voyages. C’est pour moi l’occasion de souhaiter la bienvenue aux lecteurs arrivés en cours de route cette année et aux cecilialomanes de tous les pays fraîchement débarqués sur mon blog. Quant aux autres, les plus anciens et plus fidèles, ils trouveront dans la sélection suivante une occasion de revivre quelques-uns des 12 épisodes les plus saillants de l’année.

Une bonne année 2012 à tous !

1. 07.01.2011.  Le voyage en Égypte : Dessay-Cléopâtre et Dumaux-Ptolémée s’affrontent dans Giulio Cesare. 2. 19.01.2011. Le voyage dans l’éternité, en compagnie des mortels qui se prosternent devant les immortels chefs-d’œuvres du Louvre. 3. 05.02.2011. Le voyage au Schiller Theater de Berlin pour retrouver l’immense René Jacobs. 4. 31.03.2011. Le pélerinage à Vienne pour toucher le Dieu vivant Harnoncourt. 5. 09.04.2011. Le voyage en Italie (1er épisode) ou comment Antoine s’offre et m’offre par là même occasion un week-end à Ferrare et Ravenne. 6. 24.06.2011. Le voyage annuel et rituel en Lozère (vue de la chambre où s’accomplissent par ailleurs d’innombrables voyages en Balzacie). 7. 06.07.2011. Cecilia Bartoli termine sa saison à Baden-Baden où elle retrouve Vivaldi. 8. 13.09. 2011. Le voyage en Italie (épisode 2) avec Bergame et ses mignons. 9. 17.09.2011. Et si Brescia était la ville italienne idéale ? 10. 15.10.2011. Le voyage en Italie (épisode 3) ou comment consoler une amie qui fête ses 40 ans? Réponse : en lui offrant un week-end à Lucca. 11. 30.10.2011. Nancy, Place Stanislas. 12. 04.12.2011. Hail! Bright Cecilia Y) ou le voyage foudroyant dans la quatrième dimension.

mardi 27 décembre 2011

Balzac à l’endroit

À l’école primaire, comme à l’Université, nous avons tous appris ce que doit être un écrivain : un homme modeste, au milieu de ses livres, rivé à sa table de travail, en train de noircir des pages blanches, obsédé par la Forme et le Style, ignorant les tentations du monde, le pouvoir et l’argent. Méfiant à l’égard des journalistes, qui gribouillent dans l’urgence, il écrit seulement pour ses pairs. Si jamais il se heurte à l’incompréhension du public, il sait qu’il sera lu par la postérité. Le succès à court terme ne l’intéresse pas. Et s’il est ignoré, c’est la preuve irréfutable de sa grandeur ! Disons-le tout de suite : ce portrait robot ne cadre pas du tout avec Balzac. Si ce dernier travaillait comme un forçat, il n’en goûtait pas moins les plaisirs du monde. Voilà quelqu’un qui aimé le pouvoir, l’argent, les beaux tableaux, les meubles de luxe, les habits et les bijoux clinquants, au point qu’on pourrait dire de lui ce qu’Omar Sy dit de Sarkozy : qu’il était « petit et avec de grosses montres ». Il a séduit le public, surtout les femmes, qui dévoraient ses romans et lui écrivaient des lettres d’admiration. Certaines n’y allaient d’ailleurs pas avec le dos de la cuillère : « Trouvez-vous lundi à une heure au foyer de l’Opéra et abordez-moi ; je serai noire de la tête aux pieds, et des nœuds roses au bas des manches » (13 février 1836). On ignore si Balzac s’est rendu à l’Opéra ce soir-là. En revanche, on peut se former une idée de ce que fut sa vie au quotidien en parcourant les innombrables lettres qu’il a écrites. Depuis 2006, les éditions Gallimard ont entrepris la publication d’une nouvelle édition de la correspondance de l’écrivain, sous l’égide de Roger Pierrot et Hervé Yon. Cette nouvelle édition comporte des lettres inédites de Balzac, de ses correspondants, mais aussi tous ses contrats avec les éditeurs. Cinq ans après la publication du premier volume (1809-1835), voilà que le deuxième volume (1836-1841) est enfin sorti ce mois-ci en librairie. Qu’il me soit donc permis, à l’occasion de cet événement éditorial, d’évoquer la figure du grand écrivain et d’insister sur un aspect généralement occulté dans les études littéraires, bien qu’il soit omniprésent dans la correspondance de l’écrivain : l’argent.

Avant d’être l’homme de lettres que nous connaissons, Balzac a d’abord été, comme il l’écrit à Loëve-Véimars, « l’homme de lettres de plomb » (214). Sa carrière littéraire a en effet été précédée par une carrière d’éditeur et d’imprimeur. En septembre 1828, alors qu’il n’a même pas 30 ans, il se trouve dans une situation financière terrible, obligé de solder ses comptes et de céder son imprimerie. Pour arranger ses affaires, il médite alors un ouvrage historique qui entend flatter « les mœurs nationales » et qui, espère-t-il, lui portera bonheur : « l’on m’a présenté, par le hasard le plus pur, un fait historique de 1798 qui a rapport à la guerre des chouans et des vendéens, lequel me fournit un ouvrage facile à exécuter. Il n’exige aucune recherche, si ce n’est celle des localités. » (221) Balzac a besoin de six mois pour mener à bien son projet : « Je me suis aperçu que, telle diligence que je pusse faire, mes essais ne produiront rien de ce qui peut ressembler à un traitement budgétaire avant le 1er j[anvi]er prochain. ». En décembre 1828, son associé Latouche lui met la pression : « N’y a-t-il pas assez longtemps que vous léchez ce petit ours ? Nous le vendrons comme du pain. » (236) Un an plus tard, ils doivent ronger leur frein. Les Chouans ou la Bretagne en 1800, qui est sorti le 5 avril 1829 chez Urbain Canel, s’est mal vendu, avec seulement 450 exemplaires écoulés en 9 mois. Par ailleurs, la réception dans la presse est mitigée : on loue le style, mais on reproche à l’auteur d’être un disciple sans originalité de Walter Scott. Balzac comprend que pour se lancer dans le monde littéraire, le talent ne suffit pas et qu’il doit compter sur la presse : « Pour vendre un livre, IL FAUT un bon article dans trois journaux (…) Le Chouan se vendra comme cela et pas autrement. » (265) Balzac n’entend pas rendre les armes et dès juillet, il commence La Physiologie du mariage, mais il écrit avec des créanciers aux aguets car il est toujours accablé de dettes et dévoré par des ennuis matériels de toutes sortes : « Mon tailleur a un effet de 500 fr. renouvelé échéant en août. J’ai 750 fr. d’arriéré à M. Laurens pour 7bre ; à compter de cette époque, je dois lui payer les 89 fr. par trimestre. Je dois à mon beau-frère un peu d’argent. Je dois à un ami qui m’aide à vivre en attendant le produit de mes deux ouvrages, vous savez que je n’ai guère eu que 100 fr. de suite pour vivre, sur mon Chouan ; j’ai cependant acquitté des petites dettes comme 300 fr. à mon bottier. » (272) Pour ne pas penser à ses affaires, qui sont au plus mal, il travaille le jour et la nuit à sa Physiologie, qui paraît le 26 décembre 1829. Elle fait de lui un personnage sulfureux : on accuse cette fois l’auteur, un célibataire, de banaliser l’adultère et de brocarder l’institution du mariage. Le parfum de scandale qui entoure la publication de l’ouvrage a toutefois du bon : un nouvel éditeur, Gosselin, passe un contrat avec lui pour qu’il lui fournisse un ouvrage au plus tard le 15 février 1831 (La Peau de chagrin). À peu près au même moment, le docteur Véron, qui a fondé La Revue de Paris, approche Balzac : il ne se satisfait pas que l’écrivain réserve la plupart de ses textes aux deux journaux concurrents que sont L’Artiste et La Silhouette. L’affaire étant conclue avec Véron, Balzac exploite avec maestria cette situation nouvelle et entend faire monter les enchères auprès de son éditeur. Il écrit ainsi à Canel : « Si vous ne me donniez pas d’argent, je serais forcé d’employer le temps que je destine [à mes romans] à des articles qui me fissent de l’argent comptant car, pour que je travaille, il faut que je vive en paix. » (332) L’expérience montre que Balzac a difficilement travaillé en paix car il était sans cesse harcelé par des créanciers qui lui réclamaient de l’argent et des éditeurs pressés qui tapaient du poing sur la table. Entre mars et mai 1831, la démangeaison du pouvoir va ainsi retarder la livraison de l’ouvrage promis à Gosselin et augmenter l’impatience des éditeurs qui mettront une pression énorme sur Balzac, au moment où celui-ci tente de se faire élire à l’Assemblée nationale. Balzac n’est pas à un mensonge près quand il écrit à son libraire : « Mon bon Gosselin, depuis le jour où je me suis exclusivement vendu à La Peau de Chagrin, je n’ai pas fait une ligne pour autre chose. Je vous en donne ma solennelle parole. » (352) Quelques mois plus tard, en août 1831, l’ouvrage est enfin achevé et le roman connaît un succès foudroyant, tant à Paris qu’en province.
C’est en effet avec La Peau de chagrin que l’écrivain fait une entrée fracassante dans le monde des lettres, ce qui prouve au passage qu’on peut écrire avec un pistolet sur la tempe et produire des textes d’une qualité grandiose, contrairement au modèle sociologique qui affirme le contraire et prétend que la motivation économique entache la crédibilité littéraire. Répétons-le : Balzac a toujours écrit pour payer ses dettes et pour satisfaire son goût du luxe qui était en effet insatiable. Il ne pouvait pas résister à la gloire et au pouvoir. On est donc à mille lieux de l’autonomie du champ littéraire chère à Pierre Bourdieu et de ce qu’il appelle « l’économie anti-économique de l’art pur fondée sur la reconnaissance obligée des valeurs de désintéressement et sur la dénégation de l’économique, du commercial et du profit économique à court terme ».
On s’aperçoit en effet que pour appuyer le succès commercial du livre, aucun moyen n’a été écarté : « Mon cher Gosselin, envoyez le plus promptement possible un exemplaire de La Peau de chagrin à M. Gavarni. Jamais exemplaire ne sera mieux placé, M. Gavarni veut faire par amitié pour moi une lithographie délicieuse représentant des scènes de La Peau de chagrin. Elle sera donnée par L’Artiste comme un dessin et sera, je l’espère, à tous les carreaux des marchands, et popularisera le livre. » (400) Vendre le livre apparaît comme le véritable mot d’ordre, pas seulement de l’éditeur, mais aussi de l’auteur. De ce point de vue, il paraît assez difficile de soutenir, comme le professe encore la sociologie critique, que le champ littéraire est gouverné par une « économie à l’envers ».

Matrice d'une gravure pour l’édition Furne
Balzac, comme Gosselin, avaient tout intérêt au succès de l’ouvrage et besoin de puissants relais dans la presse. L’idée aussi selon laquelle les journalistes sont des béotiens qui ne comprennent goutte à la chose littéraire s’écroule à la lecture de cette lettre que Balzac adresse au rédacteur de La Revue européenne : « Voulez-vous avoir la complaisance de vous charger d’exprimer ma reconnaissance au critique auquel je dois l’article qui a été fait sur mon livre : il a si bien dégagé la pensée fondamentale de mon livre que je lui dois un sincère et cordial remerciement. » (395) Balzac écrit aussi au jeune Montalembert une lettre pour défendre son ouvrage et obtenir un article bienveillant dans le journal où celui-ci écrit : « J’ose espérer que L’Avenir parlera d’un livre où le principe Dieu ressort vivement de l’ensemble d’une composition sceptique en apparence, et dans laquelle la précipitation de l’éditeur m’a laissé faire des fautes. » (396)
Reportant sur Gosselin les erreurs engendrées dans l’urgence de la composition, Balzac signe en 1831 un contrat avec un troisième éditeur : Louis Mame. L’année suivante, quand il lui confie Le Médecin de campagne, il explique sa stratégie avec la rigueur d’un chef d’entreprise : « La multiplicité des éditions compense le défaut du nombre des volumes ; il faut que le livre puisse aller en toutes les mains, celle de la jeune fille, celle de l’enfant, celle du vieillard et même celle de la dévote. (…) Mon livre est donc un livre conçu dans cet esprit, un livre que la portière et la grande dame puissent lire. » (657) On voit par là encore qu’on peut être un grand écrivain, soucieux de la poésie et du style, sans professer de mépris pour son public.
C’est dans la foulée du succès de La Peau de chagrin que Balzac fait son entrée dans le monde littéraire. On le présente à la duchesse d’Abrantès, qui assure la publicité du roman par des lectures publiques, et on l’introduit dans les salons à la mode, comme ceux de Charles Nodier et du baron Gérard, où il fait la connaissance d’Antoine Fontaney qui note dans son Journal, à la date du 7 septembre : « M. de Balzac est là, je le vois enfin ce nouvel astre. (…) Gros garçon. Œil vif, gilet blanc, tournure d’herboriste, mise de boucher, air de doreur, ensemble prestigieux. » Le Journal de Delacroix comporte lui aussi bien des notations désagréables à l’encontre de l’écrivain, qu’il jugeait assez vulgaire. Il est vrai que Balzac est tout le contraire d’un écrivain austère et qu’il se laisse vite griser par le succès. Le 17 septembre, soit quelques semaines après la sortie de La Peau de chagrin, il craque devant un tilbury et achète pour 4000 francs « un cheval et un cabriolet, un harnais et divers ustensiles » (403), ce qui provoque l’inquiétude de sa grande amie Zulma Carraud qui le met ainsi en garde : « J’espère bien que vous ne compromettez pas une vie qui ne vous appartient plus pour le plaisir d’avoir un cheval anglais plus beau que celui de tel ou tel dandy. (…) Une des misères, et en même temps un des écueils de la vie opulente ou simplement élégante est la dépendance des choses, elle ossifie à la longue la plus chaleureuse organisation. » (544)
Balzac reçoit aussi des lettres d’admiratrices ferventes : Eugénie Chambet, Jenny Chatillon, Virginie Prignot, qui tantôt se reconnaissent sous les traits de ses héroïnes de roman, tantôt lui font savoir qu’elles n’ont rien à voir avec elles : « vous me feriez réellement de la peine si vous me confondiez avec ces femmes légères qui ne mettent d’importance qu’à leurs chiffons et traitent les choses sérieuses comme des bagatelles. » (568) Une correspondance s’engage avec cette dernière, qui entre en relation avec lui en 1831 sous le pseudonyme de Fleur d’automne, et s’interrompt brutalement en octobre 1833, lorsque son mari découvre les lettres que l’écrivain adresse à sa femme : « Pour dissiper d’injustes et injurieux soupçons, il m’a fallu entasser mensonges sur mensonges. Je rougis d’avouer qu’ils ont eu un plein succès, mais ce n’est pas à l’auteur de la Physiologie que je voudrais nier qu’une femme a toujours en réserve quelque ruse adroite pour se tirer d’un mauvais pas. » (881)
Pour satisfaire ses éditeurs qui font des pieds et des mains, Balzac doit aussi s’arracher aux tourbillons dans lesquels l’entraîne la vie en société. En juillet 1832, contraint d’achever Louis Lambert promis de longue date à Gosselin, il se retire en Touraine, au château de Saché. Il reçoit alors une lettre de sa mère, qui lui réclame les 4800 francs qu’elle lui a prêtés, et qui brise tout net le repos et le silence qui étaient nécessaires à l’exécution de ses travaux : « J’allais, ce matin, entamer mon travail avec courage lorsque ta lettre est venue me désorganiser complètement, car c’est à en pleurer. Crois-tu qu’il soit possible d’avoir des pensées artistiques en voyant tout à coup le tableau de mes misères comme tu me le traces ? Crois-tu donc que, si je ne le sentais pas, je travaillerais ainsi ? » (588)
Paix, travail, argent, gloire : tout est lié. S’il travaille correctement, c’est-à-dire dans le calme, à l’abri de ses créanciers, il pourra honorer ses engagements, « faire de l’argent et le payer. » (587) Il y a une parfaite circularité entre d’une part la tranquillité que le travail requiert et d’autre part l’argent et la gloire qu’on peut en retirer. Pour n’être point dérangé, Balzac dort le jour et travaille la nuit : « Vous ne saviez pas que je me couche maintenant à 6 heures du soir, que je me lève à minuit, et que je travaille ainsi 14 heures de suite. » (771) Il change mécaniquement de vie pour échapper aux importuns, travaille comme un démon pour rembourser ses dettes et demande à sa mère, à qui il a tout pardonné, deux paires de bottes : « une fine de salon, et une grosse, voilà tout ce dont j’ai besoin. » (640) Dans cette retraite solitaire, les femmes ne l’intéressent pas : « Je me dis qu’une vie comme la mienne ne doit s’accrocher à aucun jupon de femme, que je dois suivre ma destinée largement et voir un peu plus haut que les ceintures. » (647) Ailleurs : « Je n’ai pas le temps d’aller prostituer mon caractère à faire des singeries de Dandy auprès d’une femmelette. » (706) Mais avec l’avance qu’il touche avec Le Médecin de campagne, il caresse le projet d’aller en Italie avec le duc de Fitz-James, et évalue ses besoins en argent à Rome et à Naples. Le 26 octobre 1832, il écrit à Zulma Carraud pour lui dire que La Femme de trente ans a fait fureur, qu’il reporte son voyage en Italie et qu’en attendant, il ne s’est jamais trouvé plus riche que par sa plume. Le 25 novembre 1832, il se fait plus explicite : « Ma fortune devient considérable. Mes libraires m’assurent 30000 francs cette année, outre mes journaux. Et dans 8 ans, ils me donneront d’un coup le capital de cette belle rente. Ah si vous me voyiez travailler jour et nuit, ne plus dormir que six heures, vous vous diriez que c’est bien gagné. » (682) Mais Zulma Carraud n’est pas d’accord avec cette organisation dans laquelle son cher ami laisse des plumes et lui conseille de mettre un peu « d’élément féminin » dans sa vie. Ce ne sera toutefois pas avec la mystérieuse inconnue qui écrit à Balzac pour savoir si le drame de Louis Lambert est inspiré d’une histoire bien réelle. Balzac douche les espoirs de l’inconnue en répondant qu’il s’agit d’un « personnage complètement fictif » (729). Un autre lecteur plein d’admiration pour ses narrations imprévues et saisissantes fait état de son bovarysme : « La lecture de vos pages a dû faire plus d’effet sur moi que sur un autre. (…) L’histoire de l’auberge Rouge m’a intéressé au dernier point : le dénouement en est triste pourtant, et à vous parler franchement, j’aime assez trouver à la fin d’un livre l’heureux mariage et m’endormir ensuite dans la douce idée qu’une bonne douzaine d’enfants en naîtront. » (743)
L’année 1833 est très féconde : Balzac publie Ferragus, La Duchesse de Langeais, qu’il débite en articles dans La Revue de Paris et L’Écho de la Jeune France. Il compose parallèlement Eugénie Grandet et oublie Le Médecin de campagne qu’il avait promis à Mame. Les rapports avec son éditeur finissent par se dégrader à cause du retard accumulé dans la livraison du manuscrit. Excédé, Mame intente un procès à Balzac qu’il gagne le 27 août 1833 et qui condamne l’auteur à verser 4000 francs à son éditeur. Balzac, qui se sent sali par celui qu’il appelle le « scorpion humain », se pose en victime, mais Zulma invite son cher Honoré à reconsidérer sa position : « Quelque grande que soit votre facilité, comment voulez-vous faire des ouvrages dignes de vous, avec la préoccupation d’avoir un article à livrer à jour fixe ? » (831)
L’écrivain submergé par des obligations de toute nature reste donc enchaîné à ses créanciers et… à sa table de travail. Ayant à cœur de rembourser ses dettes, il se consume en travaillant. Un beau jour de mai 1834, l’addition est salée : ses cheveux blanchissent à vue d’œil et tombent par poignées. Mais Balzac poursuit inlassablement l’objectif qu’il s’est fixé, être universel et peindre la société tout entière : « J’ai un diamant de cent cinquante carats, mais comme on ne peut pas me le payer, je le scie et j’en vends les parties. Quand tout sera publié, dans 3 ou 4 ans, vous serez tout surpris (…) Les peintres ne formulent que des parties de la nature sociale, moi j’aurai fait toute la société. » (977) Rien ne doit l’en détourner et l’on comprend mieux pourquoi il refuse de former le jeune écrivain que lui envoie son amie Zulma Carraud : « Il y avait impossibilité à ce que je perdisse 3 heures de mon temps à lui faire son éducation, je puis donner mon argent, mais non mon temps. J’ai des créanciers auxquels j’appartiens. Ma mère et mon frère sont dans une situation horrible. Il faut que j’aie des ailes pour arriver au but. Or former une intelligence, la débrouiller, c’est l’affaire 5 ans. » (1150) Balzac, qui n’a pas une minute à perdre, sait mieux que n’importe quel entrepreneur que le temps est de l’argent. Mais son histoire révèle surtout que la recherche du bien-être pécuniaire n’était pas incompatible avec la poursuite des plus hautes exigences littéraires (Balzac entendait lutter  sur le terrain du style avec le Rousseau de La Profession de foi du vicaire savoyard). Écrasé par le travail, il savait que c’était toute une industrie que d’avoir de l’argent à payer et à recevoir. C’est en octobre 1835 qu’il devait entrevoir le succès de son entreprise et avoir enfin la certitude que sa fortune est proche : « De 1833 à 1836, j’aurai tout payé, moins les 40000 fr. de ma mère, mais j’aurai ma maison, et un mobilier comme en ont les maisons les plus riches de Paris, j’aurais conquis l’une des plus belles places littéraire, une position européenne. » (1140)

Nous verrons bientôt, dans le deuxième volume de la correspondance (1836-1841), comment cette position européenne s’est minutieusement construite. Mais avant, qu’il me soit permis, en guise de conclusion, de reprendre la question de savoir si le champ littéraire est gouverné par une économie à l’envers, autrement dit, par une économie spécifique où ce n’est pas le profit à court terme qui compte, mais le profit symbolique, immatériel, c’est-à-dire le prestige, la renommée et le suffrage des pairs. Balzac, on l’a vu, ne séparait pas postérité et prospérité : il voulait populariser ses livres en y incorporant des illustrations, il ne refusait pas de publier ses romans sous forme de feuilletons, pour faire de la réclame pour ses ouvrages et s’assurer de substantielles rentrées d’argent. On voit donc par là qu’avec Balzac, le champ littéraire n’a jamais fonctionné comme un champ économique inversé. Certes, on pourra m’objecter que Bourdieu a construit son modèle sur le cas de Flaubert, et non sur celui de Balzac. Et qu’à première vue, la haine si souvent proclamée de Flaubert contre les bourgeois, les journaux, le public, le pouvoir et l’argent, laisse penser qu’il n’avait rien en commun avec Balzac. Mais pour peu qu’on se donne la peine de bien lire aussi la correspondance de Flaubert, on s’apercevra que les points communs l’emportent sur les différences. Contrairement à la posture qu’il adoptait, Flaubert était soucieux d’avoir de l’argent et se plaignait par exemple de n’en avoir jamais assez. S’il est peut-être vrai que l’argent n’était pas le but premier de son activité littéraire, il n’en reste pas moins qu’il avait une importance considérable, si l’on en croit sa correspondance où la question financière est omniprésente.
Il était affligé par le peu de succès de Salammbô et les chiffres de vente de L’Éducation sentimentale le désespéraient. Il trouvait qu’il n’y avait jamais assez de journalistes pour encenser ses œuvres, agissait en sous-main pour obtenir des critiques favorables de Sand, de Taine, de Renan, qu’il mettait continuellement sous pression. George Sand avait bien compris que la haine du public chez Flaubert était largement mise en scène et que l’écrivain ne se contentait pas du jugement de ses pairs : « J’ai déjà combattu ton hérésie favorite, qui est que l’on écrit pour vingt personnes intelligentes et qu’on se fiche du reste. Ce n’est pas vrai puisque l’absence de succès t’irrite et t’affecte. » (V, 8) George Sand l’avait percé à jour : un écrivain autonome aurait dû en effet se réjouir de cette absence de reconnaissance et de cette incroyable résistance du public !
De même, son indifférence à l’égard de l’argent était plus proclamée qu’acceptée. Ainsi, lorsqu’il perd tout l’argent qu’il a placé dans l’entreprise de son neveu, Flaubert se plaint de n’en avoir plus et tombe en proie à une mélancolie continuelle. Toutes ses lettres, écrites à Croisset ou à Paris, révèlent qu’il vivait comme un véritable bourgeois et qu’il pouvait connaître les soucis d’un épicier, comme en janvier 1877 où il réclame à sa nièce 300 francs pour payer ses trois femmes : sa cuisinière, sa femme de charge et sa repasseuse !
Enfin, Flaubert n’était pas non plus le poète retranché dans sa thébaïde, qui fuyait le pouvoir. Sous le Second Empire, il a été en contact permanent avec la famille impériale, a séjourné plusieurs fois au château de la princesse Mathilde et n’a pas dédaigné les ministres de la Troisième République. Mieux, en janvier 1878, lorsqu’il fait la connaissance de Gambetta, il s’enorgueillit de bientôt le tutoyer ! Aussi, celui qui passe aux yeux de Pierre Bourdieu pour le champion de l’autonomie et qui estimait que « les honneurs déshonorent, le titre dégrade et la fonction abrutit » (V, 473), n’en agissait pas moins en secret pour obtenir une pension de l’État. Lorsque Agénor Bardoux, sous-secrétaire d’État à la Justice, lui propose une charge, Flaubert lui répond : « Si la place que l’on m’offrira était à la Bibliothèque nationale où le travail est atroce, si elle exigeait ma présence à Paris toute l’année, ou si les émoluments étaient au-dessous de 3 ou 4 mille francs, je n’aurais aucun bénéfice à l’accepter. (…) En un mot, mon cher ami, ce qui me conviendrait, c’est une sinécure ou approchant. Tu vois que je te parle carrément ! » (IV, 956-957) En mars 1879, quand l’affaire est sur le point d’être conclue (Flaubert obtiendra une sinécure, mais à la Mazarine), il accepte la pension à condition qu’on n’en parle pas dans la presse : « Pas de publicité. Secret absolu et alors je n’aurai qu’à dire merci. » (V, 575) On voit par là que toutes les certitudes de Flaubert sur l’autonomie flanchent devant l’argent. Lui qui a toujours combattu les académismes de toutes sortes et a toujours refusé de siéger sous la coupole, écrit trois mois avant sa mort : « Ah ! s’il y avait attaché à la place d’académicien une rente de 4 mille francs, je commencerais immédiatement des bassesses pour être admis. L’argent, bien, mais l’honneur ? merci ! » (V, 837)

mardi 20 décembre 2011

Duisbourg, un deuxième jour

1. Le bureau du critique d’art Julius Meyer-Graefe réalisé par Henry van de Velde. 2. Musée Lehmbruck. 3. Une autre agenouillée, mais pas celle qu’on célèbre en grande pompe. 4. Le café du Dôme (reconstitution). 5. Le David blond aux yeux bleus. 6. Le théâtre. 7. Shifferstrasse. 8. La gare de Duisbourg. 9. Einkaufszentrum Forum. 10. Mon repas du soir (Schweine brötchen). 11. Duisbourg, by night.

lundi 19 décembre 2011

Un petit Sceaux en Allemagne

1. Paris, Quai des Orfèvres. 2. Fondue chinoise pour lui et moi. 3. LHercule de Sceaux. 4. Balustrades inclinées descalier. 5. Parc de Sceaux. 6. Cologne, Hauptbahnhof. 7. Cathédrale de Cologne, portail. 8. Cathédrale de Cologne, intérieur. 9. Gare de Cologne, galerie souterraine. 10. Arrivée à 16h44 à la gare de Duisbourg. 11. Duisberger Weihnachtsmarkt : saucisses au feu de bois. 12. Duisbourg, centre commercial. 13. Parking éclairé. 14. Saucisses au feu de bois, encore. 15. Duisbourg, König Heinrich Platz. 16. Patinoire de Duisbourg.

vendredi 9 décembre 2011

À Pleyel, Cecilia Bartoli retrouve Semele

Cecilia Bartoli était à Paris cette semaine pour incarner le rôle-titre de Semele, un rôle haendelien qu’elle connaît bien pour l’avoir déjà interprété en 2007, et avec succès, sur la scène de l’Opernhaus de Zurich. Malheureusement, en dehors de cet opéra, où elle se produit chaque année, et de Salzbourg, dont elle est depuis cet été la directrice artistique, les chances de voir la chanteuse dans une production d’opéra sont absolument rarissimes. Le public parisien, londonien, berlinois, cracovien, etc., doit en général se contenter de la formule du récital, qui a aussi sa magie. Or voilà que cette année, aucun récital n’était programmé ! Un grand mystère quand on sait que Cecilia Bartoli est la chanteuse pour laquelle, même en temps de crise, il se rencontre toujours un public prêt à casser sa tirelire pour la voir. La chanteuse s’en explique : cette saison, comme elle nous l’a dit, elle a préféré se consacrer à l’opéra et à trois productions : d’abord à une reprise du Comte Ory, qui sera donné au mois de janvier à Zurich, puis à la création dOtello en février, où elle sera à n’en pas douter une merveilleuse Desdemona, et enfin à Giulio Cesare,  qu’elle reprendra aux mois de mai et août à Salzbourg. Un agenda minimaliste pour nous autres Parisiens, qui s’est heureusement étoffé l’été dernier par l’ajout de trois récitals (Prague en octobre dernier, Moscou au mois de mars prochain et Bad Kissingen le 30 juin) et un oratorio de Haendel à la salle Pleyel, les 4 et 7 décembre dernier ! C’est dire si ce rendez-vous parisien était quasi inespéré, et si le public venu nombreux a bien mesuré l’immense privilège qui lui fut accordé de retrouver la chanteuse dans un rôle qui lui va comme un gant : Semele.

À proprement parler, Semele n’est pas un opéra, mais un oratorio profane. La nuance est ici très subtile. Certes, on distingue les opéras des oratorios de Haendel par leur sujet : les uns sont empruntés à l’histoire civile, tandis que les autres le sont à l’histoire religieuse et biblique. Mais dans Semele, il en va un peu différemment, puisque l’histoire, qui dérive de la mythologie ovidienne, met en scène un dieu inconstant, en proie à d’inqualifiables adultères, que sa retorse et vengeresse épouse aura à cœur de détruire. Les différents personnages du drame de Congreve, l’auteur du livret, sont donc animés par des passions spécifiquement humaines, indignes des dieux : l’amour, l’ambition, la vanité, la jalousie, le désir de vengeance, le remords, la culpabilité. Et d’ailleurs, lorsqu’elle fut représentée pendant le Carême de 1744, le public ne s’y était pas trompé : l’œuvre fit assez mauvais effet et dû être retirée après quatre représentations ! Un échec donc pour Haendel, alors que la musique en est prodigieusement belle et les chœurs, comme toujours, vigoureux et expressifs. Mais bien que l’œuvre n’avait pas à lorigine vocation à être mise en scène, elle recèle pourtant des vertus authentiquement théâtrales, avec le rapt de Sémélé, l’épisode du travestissement de Junon, les foudres de Jupiter, et suppose des décors spectaculaires puisque les personnages sont transportés du palais de Cadmus aux vertes prairies de l’Olympe.

Si l’œuvre de Haendel a été présentée à Paris en version concert, il faut cependant reconnaître que le sens du théâtre n’a pas été abandonné car nous étions en présence de plusieurs interprètes qui connaissaient sur le bout des doigts leur rôle : c’était le cas, bien sûr, de Cecilia Bartoli, mais aussi du ténor Charles Workman (Jupiter) et de Liliana Nikiteanu (Ino), les trois personnages les plus importants du drame. Tous avaient déjà interprété le rôle à Zurich et n’étaient pas, par conséquent, encombrés de leur partition, à la différence de Christophe Dumaux, par exemple, qui débutait dans le rôle d’Athamas. Par ailleurs, un dispositif avait été conçu pour animer l’action : les chanteurs se mouvaient en effet sur toute la largeur de la scène, chantant avec beaucoup d’implication, Sémélé et Ino allant jusqu’à se serrer la main dans leur duo à la fin du second acte. On avait même prévu certains accessoires, comme le fameux miroir, naturellement requis dans l’air le plus célèbre : My self I shall adore.

Mais avant d’entrer dans le feu de l’action, qu’il me soit encore permis de faire une petite remarque. Je ne crois pas me tromper en disant qu’avant un concert de Cecilia Bartoli, ce n’est pas la chanteuse, mais surtout son public qui a le trac. Quelques minutes avant le début du concert, on se sent mal, on est tendu, inquiet, fébrile. On a peur que la chanteuse ne soit pas en forme. On a aussi mal dormi la veille, on a rêvé qu’on prenait un taxi pour se rendre au concert et qu’une fois sur place, on découvrait qu’on avait oublié sa place. On épie les spectateurs, on se tient en embuscade, prêt à sévir si on entend le moindre bruit, on s’assure aussi que les téléphones sont éteints, on demande par précaution à ses voisins s’ils veulent bien poser par terre La Terrasse, de peur qu’ils en écornent les pages pendant le concert. Bref, les visages sont crispés, légèrement ruisselants, mais toute cette incroyable pression retombe dès que la chanteuse fait son apparition sur le plateau, équipée d’une splendide robe émeraude, offrant au public son plus lumineux sourire qui dissipe d’entrée jeu les moindres doutes sur sa fatigue (on se souvient de Baden-Baden).

Quand l’ouverture débute, nos yeux restent braqués sur elle, car c’est tout un monde qui s’anime sur le visage de Cecilia Bartoli. Contrairement aux autres chanteurs, qui regardent leur partition ou le public venu en nombre, la chanteuse ne quitte pas des yeux le chef, Diegos Fasolis, qui dirige avec beaucoup de feu et d’énergie l’orchestre de la Scintilla. Les cheveux bien tirés, on observe alors son visage, qui palpite d’expressions, sa tête, qui se balance et répond à tous les mouvements du maestro. On a vraiment l’impression qu’elle est, tour à tour, premier violon, flûte, hautbois, contrebasse et cet engagement maximal pour la musique fait, à coup sûr, et dès le départ, notre plus grand bonheur. Peut-être est-ce un moyen aussi pour elle d’entrer dans la musique, de devenir musique, de dissiper le trac qu’elle doit bien avoir tout de même ?

Comme Cléopâtre, qu’elle avait interprété il y a presque deux ans dans cette même salle, Sémélé est un rôle rêvé pour Cecilia Bartoli car c’est un rôle complet et tout en contraste, dans lequel elle peut illustrer toutes les facettes de son infini talent. Ça n’a pas toujours été le cas. Il y a ainsi des personnages qui restent dans le même registre, qui n’évoluent pas et qui, par conséquent, n’intéressent plus Cecilia Bartoli : je pense à la Rosina du Barbier de Séville de Rossini, qu’elle a chanté quantité de fois et quelle ne veut plus aborder sur une scène. Rien de tel, en revanche, avec la Sémélé de Haendel, lequel a composé pour la Francesina, créatrice du rôle, des airs d’une grande variété, neuf au total (dix si on compte le duo), qui expriment chacun une nuance psychologique différente dans la gamme des affetti possibles.
Dans le premier, Oh Jove assist me, l’héroïne, qui doit se marier, implore Jupiter de l’aider à faire son choix : soit se soumettre à la volonté de son père, soit refuser le mariage. Ainsi, il s’agit d’une magnifique aria di dubbio, où le personnage est encore incertain sur le sentiment qu’il éprouve, sur l’action qu’il doit accomplir. Un air absolument bouleversant d’émotion et d’une intensité incroyable, malgré sa brièveté. Dans le deuxième air, Sémélé a mis tous ses doutes au frigidaire : elle a été enlevée par Jupiter et elle se meut dans un palais sur lequel les Grâces veillent à son plaisir. Elle entonne alors le célèbre Endless pleasure, un air plein de jouissance, de grâce, de bonheur, de séduction, de coquetterie, un air absolument délicieux, qui a bien sûr déclenché comme on s’y attendait de furieux applaudissements. Mais c’est dans son troisième air, avec le magnifique O sleep, un air de sommeil, que la chanteuse devait définitivement nous empoigner : à nouveau, un air très lent, accompagné au luth, avec d’incroyables notes filées sur le o et des pianissimi à vous couper le souffle. C’est là, je dois le reconnaître, que la chanteuse s’est surpassée – on entrait alors dans la quatrième dimension – et c’est là, je dois le dire aussi, que j’ai pleuré.

C’est alors que Jupiter fait son entrée – au milieu du deuxième acte – et qu’il invite Sémélé à célébrer l’amour. Elle entonne alors With found desiring, un air avec plein de vocalises sur le mot love, qui montrera et démontrera à nouveau que Cecilia Bartoli et l’amour ne font qu’un. Mais Sémélé est aussi une petite ambitieuse, qui ne se contente pas de sa condition de mortelle et qui voudrait bien être digne de celui qu’elle aime. Jupiter, qui devine déjà l’issue fatale de ses vues, tente alors de faire diversion : il enlève Ino, la sœur de Sémélé, et la place dans le même palais pour qu’elle s’amuse en sa compagnie (duo à la fin de l’acte II). Mais Junon, qui n’est jamais très loin et qui médite une implacable vengeance, a réussi à s’introduire chez Sémélé sous l’apparence de sa sœur. Elle lui tend alors un miroir qui flatte sa vanité : Sémélé se voit en effet comme une déesse. 

C’est ici qu’elle chante le célèbre My self I shall adore : une aria di toletta, qui est, soit dit seulement en passant, autre chose que l’air des bijoux de Faust. Un air furieusement drôle et dans lequel notre chanteuse, insolemment belle, se parait devant son miroir qu’elle agitait d’une main, tout en ajustant son maquillage de l’autre, déclenchant des salves de rires. C’était assurément le clou du spectacle et notre artiste, qui minaudait comme une adolescente, y déployait toute sa malice, tous ses brillants, dans ce feu d’artifice vocal qui ménageait d’incroyables trilles et des ornements de toute beauté dans le da capo. Le premier soir, le public, qui fut tellement soulevé d’enthousiasme, n’a pas eu la patience d’attendre la fin de l’air pour applaudir la diva, laquelle était ivre de plaisir (et nous autant quelle).

Mais il y avait autant d’art dans les deux airs suivants, Thus let my thanks be pay’d et I ever am granting, qui n’ont pas été applaudis, mais qui sont aussi plus courts. L’héroïne prend alors conscience que Jupiter lui échappe et exprime graduellement ses angoisses jusqu’au très rageur et très pyrotechnique  No, no I’ll take no less, dans lequel elle laisse éclater tout son courroux dans des coloratures foudroyantes. Tous ceux qui ont vu la vidéo sur Youtube ne pourront pas soupçonner à quel point la prestation parisienne était infiniment supérieure à celle de Zurich. Nous avions affaire ici à une Bartoli tout feu tout flamme qui n’avait pas besoin de donner des coups de pieds à Jupiter et de lancer des coussins ou des fripes (comme c’était le cas dans la mise en scène plutôt discutable de Carsen), mais seulement des notes de musique, qui devaient méduser tout le monde, y compris les musiciens qui jouaient parfois bouche bée. La chanteuse était par ailleurs accompagnée d’un orchestre bien plus nerveux, bien plus incisif que celui que Christie avait naguère dirigé à Zurich. Bref, c’était comme toujours admirable et confondant de beauté, jusqu’à la mort de Sémélé qui se consume devant les foudres de Jupiter. 
Un concert historique, en somme.

On ne m’en voudra pas, j’espère, d’être un peu moins loquace sur les autres interprètes, mais une raison le commande : Bartoli était tellement au-dessus du lot que personne ne pouvait rivaliser avec elle ! Soit que les chanteurs ne partaient au combat à armes égales (Liliana Nikiteanu), soit que l’équilibre des airs ne jouait pas en leur faveur : je pense cette fois à l’excellent Christophe Dumaux qui ne peut pas faire de miracle dans cette distribution : avec seulement deux airs, le premier au début du 1er acte et le second à la fin du troisième, Athamas est quasiment absent du drame et l’interprète ne peut donc pas faire le poids, malgré une technique de vocalisations superbe et un timbre toujours ensorcelant et plein de mordant. 

Même chose pour la basse Brindley Sherratt qui interprétait alternativement Cadmus et Somnus et qui a surpris le public avec ses graves poignants dans More sweet. Dans le rôle de Jupiter, le ténor Charles Workman a pu faire grande impression dans son air d’entrée, Lay your doubts, qui fut solaire et généreux. Mais dans les pianissimi, il n’a pu dissimuler quelques graillons dans la voix qui n’étaient pas très élégants. Reconnaissons toutefois que dans l’ensemble, il campe un très beau Jupiter, plein de noblesse et d’allant, dans un style très comédie musicale. 

Reste le cas d’Hilary Summers qui, dans le rôle de Junon, a su admirablement transformer ses limites – la voix nest peut-être plus tout à fait ce qu’elle était – en atouts : la chanteuse est une comédienne née. Tout à fait astucieusement, elle a choisi de tirer son personnage vers la comédie bouffe, en faisant de Junon une marâtre jalouse. Pari réussi : dans Hence, Iris, hence away, elle fut absolument désopilante (tout comme Jaël Azzaretti, sa servante), et avait derrière elle la salle entière qui l’applaudissait.

Ceux qui n’ont pu assister aux deux concerts, mais à un seul, pourront légitimement se demander quel fut le meilleur et seront en droit d’exiger de moi une étude comparative. Je vais donc, dans ces dernières lignes, me livrer au jeu des 7 erreurs.

1- J’ai pleuré le premier soir dans O sleep, qui fut en effet divin, mais pas le second, où il fut juste génial.

2- En revanche, l’air de fureur No, no I’ll take no less, fut incomparablement plus inspiré et ravageur le mercredi. La chanteuse était complètement possédée.

3- L’orchestre fut également bien meilleur le second soir. À l’évidence, on a profité ici d’un effet répétition, qui a été tout à fait bénéfique au spectacle. Est-ce pour cette raison que Cecilia a offert une rose au chef ?

4- Mais que les spectateurs présents le dimanche se consolent : le public fut beaucoup plus chaleureux le premier soir que le second et cela a eu in impact sur le show ! Le spectacle du mercredi a ainsi été deux fois moins applaudi. Et alors que le chef avait prévu des applaudissements entre le duo Ino/Semele et le chœur, les deux chanteuses ont été prises au dépourvu, ainsi que le chœur qui n’a pas enchaîné tout de suite, suscitant un rire gêné chez Liliana Nikiteanu. Est-ce alors parce que le concert se finissait à 23h00 et que les gens étaient pressés de rentrer chez eux ?

5- On mesurera la chaleur du public du dimanche après-midi à cet autre indice : le chœur final a été bissé le dimanche, mais non le mercredi. Cerise sur le gâteau : Cecilia chantait dans le chœur !!!

6- Charles Workman était incomparablement meilleur le 7 que le 4, et Dumaux, qui fut excellent le 4, fut excellentissime le 7. En revanche, Hilary Summers, fut beaucoup plus drôle le premier soir… portée sans doute par la salle qui était bon public !
7- Enfin, dernier critère peut-être anecdotique, mais ô combien significatif pour moi : je n’ai parlé que 5 minutes le premier soir avec mon idole, tandis qu’elle m’a généreusement accordé un quart d’heure le second soir ! Je n’en suis toujours pas revenu ! Comment cette admirable et insurpassable chanteuse, qui s’est dépensée sans compter pendant plus de trois heures, qui a donné le meilleur d’elle-même, qui doit être certainement épuisée à minuit passé et qui n’aspire certainement qu’à rentrer à l’hôtel, à prendre un bain brûlant, à dormir, que sais-je encore, comment, dis-je, cette admirable et insurpassable chanteuse, peut-elle encore trouver le temps d’aller échanger quelques mots avec d’obscurs pékins, qui vont lui demander pour la énième fois des autographes et exiger de poser avec elle sur la photo ?

La chanteuse s’y plie avec une grâce confondante, ne manifestant aucun signe d’impatience, signant au contraire très gentiment tous les programmes, dédicaçant les photos avec des petits cœurs, répondant avec une délicatesse incroyable à toutes les questions qu’on lui pose, notamment sur Alcina, un opéra dans lequel on rêverait de l’entendre. À son tour, elle pose quelques questions, prend à parti le public pour savoir s’il existe chez Haendel un air plus beau que Ah mio cor, et elle écoute les réponses de ses chers petits rassemblés autour delle qui voudraient prolonger jusqu’au bout cet instant unique ! On découvre aussi toute lhumilité de la chanteuse. Si vous lui dites qu’elle est géniale, elle vous répondra : “Non, c’est la musique de Haendel qui est géniale.”

Il se fait tard. Une femme arrive pour recouvrir Cecilia d’un manteau doublé en castor, sûrement de peur qu’elle ne prenne froid. Ne voulant donc pas abuser de la patience de la chanteuse, on la remercie une énième fois. Elle nous lance : “Vous ne voulez pas une photo de groupe ?” Qu’à cela ne tienne. On fait corps tous ensemble, et ma moitié immortalise la scène. Un clic, puis un deuxième, et sait-on jamais un troisième, au cas où l’image serait floue. Le tour est joué! C’est dans la boîte. 

Notez aussi (dernière différence) que, comme Robert l’avait demandé, on a changé d’écharpe. Maintenant, si on vous demande quel était le plus beau soir, vous n’aurez plus aucun doute et vous saurez, n’est-ce-pas, quel est celui que j’ai préféré !