dimanche 28 novembre 2010

Le Vol de l’histoire par Jack Goody

Photo : Campanini/Baracchi
C’est pour moi l’événement intellectuel le plus important de la rentrée, bien qu’il soit passé relativement inaperçu et que peu de gens, ou presque, en aient parlé : The Theft of History de Jack Goody vient enfin d’être traduit en français aux éditions Gallimard. L’ouvrage, qui était sorti en 2006, avait secoué l’univers des études historiques : l’anthropologue de Cambridge, qui approchait les quatre-vingt dix ans, montrait comment l’Europe, depuis son expansion au XVIe siècle, avait mis en forme son passé d’une façon triomphaliste et en avait imposé le récit au reste du monde. Par « vol de l’histoire », Goody entendait donc dénoncer la mainmise de l’Occident sur la construction du récit de l’histoire mondiale. Il combattait avec une vigueur sans égale la tendance, très inquiétante et malheureusement fort répandue, qu’ont les historiens à rapporter tous les phénomènes qu’ils étudient à un lieu unique : l’Europe. En effet, ces derniers, dans leur grande majorité, ne se contentent pas d’assigner aux événements une origine temporelle, ils leur assignent également une origine géographique, et le problème vient de ce que c’est toujours la même. Ainsi, qu’il s’agisse de la réalisation des plus grandes institutions humaines, telles que la démocratie, le capitalisme, la famille nucléaire, etc., ou des sentiments humains, tels que l’amour courtois, l’amour maternel, etc., à chaque fois les historiens européens sont unanimes pour en fixer l’origine en Occident. Dans La Famille en Europe, un livre qui, on s’en souvient, avait produit sur moi une véritable déflagration intellectuelle, Goody avait fait un sort à ce penchant ethnocentrique ; dans Le Vol de l’histoire, il reprend cette question à de nouveaux frais et examine le cas de la science moderne, de la civilisation et du capitalisme que trois figures majeures de l’historiographie européenne, Joseph Needham, Norbert Elias et Fernand Braudel, ont respectivement étudié. Goody les accuse d’être « eurocentriques », reprenant ainsi la critique que James Blaut avait développée en 2000 dans Eight Eurocentric Historians (un livre qu’il faudrait un jour s’aviser de traduire). L’eurocentrisme n’est jamais en effet qu’un ethnocentrisme qui nose pas dire son nom et Goody est implacable quand il s’attaque au « processus de civilisation » cher à Norbert Elias.
Mais avant d’en venir à Elias, commençons d’abord le cas de Joseph Needham qui, des trois historiens, est peut-être le moins connu en France. Auteur d’une monumentale Science and Civilisation in China, Needham a considérablement renouvelé notre compréhension de la Chine en montrant que, pendant les quatorze siècles qui ont précédé la Renaissance européenne, elle disposait de savoirs techniques et scientifiques entièrement ignorés par l’Occident. Sans les passer tous en revue, on peut au moins rappeler que la porcelaine, la brouette, les métiers à tisser, les principes de construction navale, le gouvernail d’étambot, les ponts en arc segmenté, la poudre à canon, le papier, etc., ont fait leur apparition en Chine plusieurs siècles avant leur introduction en Europe. Même l’imprimerie, dont une légende tenace fait de Gutenberg l’inventeur, est née six siècles plus tôt en Chine.

Ndlr : Dans l’édition anglaise (p. 149), un tableau récapitule toutes les différences, exprimées en siècle, entre l’Asie et l’Europe. Il ne faut surtout pas tenir compte de l’édition française (p. 60) où une grossière erreur, due à un décalage de ligne, rend tous les chiffres faux.

Goody ne discute pas l’étude de Needham dans ses grandes lignes, « étude aux proportions gigantesques » (38). Son commentaire se limite plutôt à l’analyse de ce qu’on appelle le « problème de Needham », problème qui peut se formuler comme suit : « comment se fait-il que, en dépit de son avance spectaculaire sur le reste du monde, la Chine soit restée étrangère au grand mouvement qui s’accomplissait au même moment en Occident et tenue à l’écart de ce qu’on a appelé la naissance de la science moderne ? » Needham répond à cette question en mettant en relation, d’une façon tout weberienne, le développement de la science avec le capitalisme et l’essor de la bourgeoisie. C’est parce qu’elle n’aurait pas connu le capitalisme que la Chine ne se serait pas développée avec la même vitesse que l’Occident. Needham considère en effet que le mandarinat a empêché l’éclosion de la bourgeoisie et que dès lors qu’il existe une bureaucratie centralisée chargée d’administrer une société agraire, l’économie capitaliste ne peut pas se développer. Si Goody ne conteste pas l’importance de l’activité agricole, il attire l’attention sur le fait que le commerce était très actif dans les villes et que, partout où il y avait des villes, il y avait des commerces, des arts, car « l’élite marchande désire faire étalage de sa richesse en commanditant des objets d’art ». Il est possible, concède Goody avec infiniment de subtilité, que le mandarinat ait limité le développement de la bourgeoisie, mais il n’a nullement pu l’empêcher, puisqu’il existait des instruments de crédit sous les Qing (1644-1912), des officines monétaires, des transferts de fonds à longues distances gérés par des banques, ce dont ne parle aucun historien de l’Asie. Ainsi, à rebours de Marx, Weber, Sombart, notre anthropologue proclame le caractère « international » de la bourgeoisie qui, selon lui, a mis en place des instruments financiers et orchestré « l’échange de marchandises et d’idées qui s’est opéré le long de la route de la Soie » (54).

Mais c’est dans le chapitre suivant, consacré à l’analyse des travaux de Norbert Elias, que Goody se montre le plus percutant. Comme on le sait, Norbert Elias est le grand théoricien du « processus de civilisation », un processus qui, selon lui, naît mais aussi s’achève en Europe. Le problème de cette thèse, encore une fois, est son caractère foncièrement ethnocentrique : Elias fait comme si la civilisation n’avait pas existé à d’autres époques (il ne traite pas de la civilisation de l’Antiquité) et ne s’était pas développée sur d’autres continents (il occulte complètement la civilisation orientale). On n’est donc plus ici dans le « vol de l’histoire », mais dans ce qu’il faut bien appeler le « vol de la civilisation ». Ce chapitre est l’un des plus excitants qui soient parce qu’il permet de remettre à leur juste place les thèses du sociologue qui jouissent en France d’un très grand crédit chez les historiens et les sociologues, notamment chez Roger Chartier, pris ici pour cible, ou Nathalie Heinich, qui ne manque jamais une occasion de célébrer le caractère « éclairant » des concepts eliassiens : elle a d’ailleurs consacré une étude en forme de panégyrique à la sociologie de Norbert Elias. On peut toutefois regretter que la traduction française proposée par Fabienne Durand-Bogaert atténue la violence de certaines formules polémiques présentes dans le texte anglais ; ainsi la phrase où Goody disait que « some will consider Elias’s thesis as passé » devient plus platement « la thèse d’Elias pourra être considérée comme caduque », alors que has been aurait été plus approprié, l’effet du changement de langué étant conservé. Et là où Goody parlait à juste titre de coterie, pour désigner l’engouement des sociologues français pour les thèses d’Elias, la traductrice propose la formulation très neutre de « groupe de sociologues ».
Le problème de la sociologie de Norbert Elias, c’est qu’elle repose sur un socle d’analyses excessivement centré sur l’Europe, voire sur l’Europe occidentale (France et Angleterre), Elias reliant en effet le processus civilisateur à la formation des États modernes et absolutistes. L’idée fondamentale développée dans chacun de ses ouvrages, de La Société de cour à La Dynamique de l’Occident, est qu’à la « sociogenèse » correspond une « psychogenèse », c’est-à-dire qu’au contrôle exercé par l’État sur la société répond un auto-contrôle ou une intériorisation des conduites individuelles. Pour Goody, ce phénomène n’est en rien un apanage occidental et a des équivalents ailleurs, notamment au Japon, ce qui lui permet d’affirmer qu’il n’y a rien de spécifiquement européen dans la conception du rôle de l’État. L’autre problème, c’est que Elias sélectionne un ensemble particulier de facteurs culturels, tels que la fourchette, le mouchoir, etc., mais qu’il fait l’impasse sur tous les autres facteurs qui obéissent à une marche inverse, et notamment l’augmentation de la violence et le nazisme, un phénomène qui a eu pour effet notamment de le contraindre à l’exil. Comme l’écrit Jack Goody : « La violence qui se fait jour aujourd’hui dans la famille et dans la rue n’est pas un mirage et il est difficile de concilier la vision vaguement progressiste d’Elias avec le fait qu’à l’époque même où il écrivait son livre, les nazis, tout en claquant impeccablement des talons et en se mouchant poliment le nez, massacraient des Juifs dans toute l’Europe. Un livre traitant du comportement civilisé ne peut laisser pour compte ce genre de contradictions » (84).

Troisième historien à passer sous les fourches caudines de la critique de Goody : Fernand Braudel, l’éminent historien de la Méditerranée. Goody reconnaît un double mérite à Braudel, celui d’avoir réfuté Weber qui mettait en relation la naissance du capitalisme avec l’éthique du protestantisme, faisant ainsi du capitalisme une chose européenne, et celui d’avoir critiqué Sombart qui estimait que le capitalisme avait quelque chose à voir avec la « supériorité indiscutable de l’esprit occidental » (129). Braudel a montré au contraire que le capitalisme marchand était bien établi en Chine, mais en le distinguant du capitalisme industriel et du capitalisme financier, il aboutit de nouveau à une position eurocentrique puisqu’il considère qu’il existe une forme de capitalisme intrinsèquement supérieure, le capitalisme financier, dont il circonscrit la naissance en Europe, de sorte que, écrit Goody, « si Braudel s’assigne une tâche comparatiste, c’est en fait celle d’explorer l’Orient à la lumière de la supériorité de l’Occident » (117). L’idée selon laquelle le « véritable » capitalisme serait européen est, pour reprendre un vocable que Goody affectionne, quite unsustainable, c’est-à-dire « tout à fait indéfendable ». Braudel exagère les différences entre l’Orient et l’Occident, notamment lorsqu’il traite de la situation urbaine et qu’il oppose la ville chinoise et la ville européenne, cette dernière étant seule réputée « turbulente » – une affirmation purement gratuite et eurocentrique qui ratifie le point de vue de Montesquieu, de Hegel ou de Marx qui imaginaient l’Orient comme « statique » et « despotique ». Rappelons à ce sujet que Hangzhou était une ville très active, qui avait développé au Moyen Age des relations commerciales avec l’Arabie et l’Inde, qu’elle fut le point de départ de la route de la Soie et qu’elle demeura la plus grande ville du monde jusqu’au XVIIIe siècle. C’est Steensgaard qui, dans la foulée de Braudel, considérait également que les villes d’extrême orient étaient peuplées de « marchands ambulants » et qu’il fallait les caractériser par une « économie de bazar ». Documents à l’appui, Goody montre que le commerce oriental n’était pas seulement le fait de quelques marchands ambulants isolés, mais quelque chose de gigantesque « impliquant un import-export à grande échelle » (260).

Braudel affirme en outre que si le capitalisme financier n’a pas pu se développer en Chine, ce n’est pas seulement à cause des lourdeurs de la bureaucratie, mais parce que la Chine n’a pas connu le féodalisme. En fait, Braudel reste prisonnier d’un schéma marxiste et comme Marx, il considère qu’un mouvement continu lie antiquité, féodalisme et capitalisme. Or, selon Goody, cette idée ne fait que refléter la chronologie européenne qui se trouve pour ainsi plaquée comme élément causal. Au « vol du capitalisme » répond donc le « vol du féodalisme ». Pour Marx, tout ce qui n’entre pas dans cette chaîne (antiquité/féodalisme/modernité) constitue une exception, et c’est ainsi qu’il voit l’Asie, qu’il place systématiquement en dehors de l’histoire (un peu comme Sarkozy avec les Africains). D’autre part, il convient de rappeler que le féodalisme n’est pas un apanage occidental : que « la plupart des cultures postérieures à l’âge du bronze pratiquaient une forme de grande propriété, assortie d’un certain nombre d’obligations » (231). Goody propose un renversement complet de vision : « À considérer la situation sous l’angle mondial, c’était bien l’Occident qui constituait l’exception pendant cette période ». En effet, l’Europe avait subi un « effondrement spectaculaire » dont elle avait le plus grand mal à se relever. L’extension du christianisme a eu de profondes répercussions sur l’activité artistique, intellectuelle et scientifique en Europe. L’Église, du moins à ses débuts, quand le christianisme était aniconique, a été totalement hostile à la peinture, à la sculpture et au théâtre. L’Église considérait également les maladies comme des châtiments qui exigeaient prières et repentir, elle proscrivait les dissections pratiquées sur le corps humain (« à l’image de Dieu »), deux facteurs qui expliquent pourquoi, pendant tant de siècles, la médecine a marqué un recul. Enfin, on ne peut pas dire – c’est l’exemple de Goody – que le moulin à eau (254), dont l’usage s’est répandu au Moyen Age, peut être considéré comme un progrès décisif par rapport à la maîtrise exceptionnelle dont surent faire preuve les Romains avec leur systèmes complexes d’acheminement des eaux, tels que l’aqueduc, l’hypocauste et les thermes, qui avaient complètement disparu des sociétés médiévales. Combien de temps, en effet, s’est-il écoulé pour que les bains publics s’établissent à nouveau en Europe ? Et si l’agriculture fit d’énormes progrès au Moyen Age, ceux-ci doivent être relativisés car on partait de très bas et l’on se situait à un niveau de productivité largement inférieur à celui que connaissaient la Chine et l’Inde au même moment.

Jusque-là, je me suis surtout attaché à résumer la critique goodyenne de Needham, Elias et Braudel qui occupe la première partie de l’ouvrage, mais la seconde partie, qui occupe une place plus grande, et sur laquelle je serai un peu plus rapide, examine avec autant de pertinence la validité des généalogies socioculturelles qui prennent leur source dans l’Antiquité. Ainsi en est-il de la démocratie, de la liberté, de l’individualité. Selon Goody, les Grecs se sont rendus coupables du premier « vol de la démocratie » en Europe en accusant leurs voisins, les Perses, d’êtres des « barbares », plongés dans la tyrannie. On sait qu’il s’agit là d’une vision excessivement « centrée sur la Grèce et Athènes, nourrie par la guerre gréco-perse, et que rien ne l’atteste, ni dans les documents, ni dans l’archéologie » (172) puisque les Perses étaient non seulement autant civilisés que les Grecs, mais détenteurs du savoir en vigueur dans les anciennes sociétés lettrées du Proche-Orient qu’ils avaient ainsi transmis aux Grecs. Eu égard ensuite à la démocratie dont les Grecs se seraient fait les inventeurs, notre anthropologue, qui a étudié les sociétés eurasiatiques de l’âge du bronze, affirme que dans toutes les sociétés, il existe des instances de représentation. Ce n’est pas, dit Goody, parce que les Grecs ont inventé le mot « démocratie » que la pratique démocratique, c’est-à-dire la représentation populaire, n’existait pas ailleurs, et ce n’est pas, ajoute-t-il encore plus malicieusement, parce que les démocraties tribales, si bien décrites par Ibn Kaldun, n’ont pas inspiré les théoriciens à la Tocqueville, que d’autres peuples n’en ont pas été inspiré à leur tour (205). La démocratie n’est qu’une façon parmi tant d’autres de comprendre la représentation, mais ce n’est pas la seule.
C’est la même chose avec la liberté et l’individualité. Cette fois Goody égratigne l’historien de l’antiquité Moses Finley qui considérait la liberté comme une réalisation spécifiquement occidentale. Pour tempérer cette affirmation, il convient de rappeler que si les Grecs ont inventé la liberté, c’est quand même sur fond d’esclavage généralisé et que si quelque chose comme un homme libre a pu exister, c’est parce qu’il disposait d’une abondante main d’œuvre servile. Cela n’empêche pas Finley de faire de la liberté un monopole occidental dans le monde antique et d’en vouloir pour preuve qu’« il est impossible de traduire le mot liberté, éleutheria en grec, libertas en latin ou homme libre, en aucune des langues anciennes du Proche-Orient, même l’hébreu, pas plus d’ailleurs qu’en aucune langue d’Extrême-Orient » (La Société antique, Paris, Minuit, p. 30). Pour Goody, cela n’est pas un argument : dans toutes sociétés mentionnées par Finley, l’esclavage existait, par conséquent il est inconcevable d’imaginer que la différence entre l’esclavage et son absence n’existait pas. Goody, qui a vécu quatre ans en Afrique, précise : « Bien que l’esclavage ait été présent parmi les groupes avec lesquels j’ai travaillé au Ghana septentrional, il n’y avait aucun terme pour désigner le fait d’être libre ; or, les gens n’éprouvaient pas la moindre difficulté à distinguer un esclave (un pion) d’un homme libre. On supposait que celui qui n’était pas esclave (gbangbaa) était libre et il n’y avait pas besoin d’un terme spécifique pour le désigner. » (216)
Par ailleurs, Finley exagérait les différences entre l’économie antique et l’économie moderne. Il récusait la notion de marché et de classe, pour lui préférer celle de statut, conformément à ce qu’exige le constructionnisme différentialiste le plus radical, qui a besoin de ruptures tranchées. Les antiquisants se plaisent toujours à dire que la société antique n’a « rien à voir » avec nos sociétés modernes et que si les Grecs et les Romains produisaient et consommaient, il n’est pas certain qu’ils produisaient et qu’ils consommaient « comme nous ». Ils postulent toujours un « grand partage » entre eux et nous, qui n’est jamais que la projection sur un axe temporel du grand partage qui existe sur un axe géographique entre les sociétés dites traditionnelles et les sociétés dites modernes. Or, la thèse de l’absence d’économie dans la Grèce ancienne ne résiste pas selon Jack Goody aux récents travaux menés par Tandy, Millet et Cohen sur l’activité bancaire des Athéniens. Plus généralement, il s’agit là d’un problème qui déborde le strict cadre de l’économie. Dans le domaine des études sur la sexualité, les historiens de l’homosexualité ont également tendance à considérer qu’elle n’a rien à voir avec l’homosexualité moderne, certains allant même jusqu’à soutenir que l’homosexualité n’a jamais existé à Rome. Pour notre anthropologue, il existe autant de continuités que de discontinuités entre les deux sociétés et les deux économies et il n’est donc pas très équilibré de faire porter l’accent plus sur les unes que sur les autres.

On pourra s’en rendre compte avec le cas de la Turquie, qui donne lieu un chapitre important et passionnant dans ce livre. Depuis Machiavel, elle a toujours illustré ce que Wittfogel appelle le « despotisme oriental », alors que politiquement, économiquement et culturellement, la Turquie est beaucoup plus proche de l’Europe qu’on s’accorde à le penser. Ceux qui se demandent encore aujourd’hui si elle a bien sa place au sein de l’Europe et, pire, si elle ne constitue pas une menace pour l’Occident, adoptent en général une vision eurocentrique qui repose sur un Occident unique, sain, apte à la démocratie, et un Orient déviant, statique, spontanément enclin au despotisme. Tout le travail de Goody consiste à briser cette idée et à poursuivre l’effort qu’il avait entrepris dans L’Orient en Occident, effort pour un meilleur rééquilibrage du partage entre l’Orient et l’Occident. À l’époque où écrivait Machiavel, Istanbul était une très grande ville, dont l’approvisionnement était la préoccupation majeure des souverains. Les paysans turcs qui vivaient à la campagne devaient donc produire en surplus et le commerce des blés était à grande échelle puisqu’il alimentait également Venise. Istanbul connaissait la production manufacturière des textiles et de la soie, ainsi que le commerce international puisqu’on exportait de la céramique vernissée et du poivre vers l’Italie du Sud. L’Europe échangeait de son côté tissus de laine et lingots contre soie, tapis et produits locaux. Par ailleurs, la production du sucre avait été intensifiée par l’utilisation de la meule à broyer la canne, ce qui faisait de la production sucrière une production mécanisée et quasi industrialisée. Les machines coûtant très cher, il fallait investir un capital, ce qui suffit à montrer que la Turquie ne reposait pas sur une « économie statique », laquelle serait censée caractériser les états despotiques.

Dernier historien à en prendre plein son grade : Jacques Le Goff selon qui l’intellectuel est né au Moyen Age et en Europe. Le Goff met en relation l’activité intellectuelle avec le développement des villes européennes qu’il considère lui aussi comme structurellement différentes des villes asiatiques. Le point de vue de Le Goff paraît difficile à tenir dès lors qu’on considère ce qui s’est passé ailleurs, à d’autres époques et sur d’autres continents. Après l’antiquité, en effet, l’Europe a connu une période de relative stérilité intellectuelle, dont on a vu déjà plus haut quelques exemples, qui n’a pu être enrayée que par des apports venus de l’extérieur. Ainsi Galien a été étudié et traduit par les arabes avant de l’être en Europe et la médecine, tout comme les mathématiques et l’astronomie, ont bénéficié du savoir islamique. On a coutume de faire des universités européennes le foyer de l’humanisme mondial mais l’enseignement des idées non religieuses existait aussi au Maghreb et l’Islam a toléré la coexistence des idées grecques païennes et du savoir religieux au sein des madrasa et des académies. L’université médiévale, dont on se plaît à souligner qu’elle est née à Bologne, n’est pas une création ex-nihilo et elle doit beaucoup au collège arabe. Certes, des différences existent, mais on ne peut pas passer sous silence les points communs entre les deux institutions, notamment le fait que ce que Goody appelle « les religions abrahamiques », c’est-à-dire le judaïsme, le christianisme et l’islam, considéraient l’éducation comme une branche de la foi, qu’elles réservait l’enseignement à leur propre personnel religieux et que les universités européennes étaient liées à l’Église, dont elles assuraient la formation des clercs, autant que les madrasa étaient liées à l’islam. Voilà pourquoi il n’est pas possible de considérer l’enseignement supérieur comme un phénomène européen.
Dans les dernières pages, Goody étend sa démonstration aux sentiments humains, comme l’amour, dont les historiens de la littérature fixent en général la naissance avec les troubadours et la poésie courtoise. Mais c’est oublier que la poésie amoureuse existait depuis bien plus longtemps en Chine et au Japon, et que les troubadours eux-mêmes s’appuyaient sur une longue tradition orale, la poésie islamique d’Espagne et de Sicile, deux pays de langue arabe au Moyen Age.

On voit donc que ce qui fait la force des analyses de Goody, c’est bien sûr l’approche comparatiste et la mise en perspective. L’anthropologue ne se contente pas d’étudier l’Europe de la Renaissance à nos jours, il élargit considérablement son cadre d’analyse qui englobe ainsi trois continents, l’Europe, l’Asie et l’Afrique, et 5000 ans d’histoire. Cette profondeur et largeur de vue lui permet de revoir terriblement à la baisse le nombre des inventions fracassantes (invention de la démocratie, invention de la liberté, invention de l’amour, etc.) et de montrer que pendant des siècles, l’Europe et l’Asie ont connu des destins parallèles qui donc rendent absolument vaine la séparation que certains historiens sont tentés de faire entre l’Orient et l’Occident. Certes, on ne peut pas nier la domination de l’Occident sur l’Orient, mais à condition de remarquer que celle-ci est récente (depuis 4 siècles environ, sur les 50 parcourus) et, surtout, temporaire : l’Europe cède jour après jour du terrain dans la compétition mondiale et l’on assiste actuellement à une montée en puissance extraordinaire de l’Asie. Telle est l’histoire pendulaire de Jack Goody : une histoire qui confronte l’Orient à l’Occident au lieu de les affronter.

vendredi 19 novembre 2010

Aci, Galatea e Polifemo à la Cité de la Musique

En 1708, Haendel est à Naples où il compose Aci, Galatea e Polifemo, une sérénade à mi chemin entre la cantate et l’opéra, pour le mariage du duc d’Alvito. Bien qu’il s’agisse d’une des premières œuvres du maître, composée juste après Rodrigo, le style de Haendel est déjà complètement fixé et bon nombre d’airs, qui en ont fait le succès, seront de nouveau repris dans les autres opéras italiens du maître, qu’il s’agisse d’Agrippina ou de Rinaldo.
Pour interpréter cette œuvre, qui est plus souvent donnée à la scène qu’enregistrée, la Cité de la Musique avait invité Jonathan Cohen qui dirigeait, debout devant son clavecin, et avec beaucoup d’enthousiasme, l’orchestre des Arts Florissants. On sentait, chez le jeune chef, un vrai plaisir à servir cette partition assez inégale et composée, qui plus est, sur un livret pas très intéressant. Le résultat est convaincant, mais l’orchestre n’a pas l’énergie, le dynamisme, la précision, la transparence, des ensembles allemands. On pourra d’ailleurs comparer en février prochain, lorsque René Jacobs et l’Akademie für Alte Musik présenteront cette même œuvre au Théâtre Schiller de Berlin.
Le drame, dont la durée a la longueur d’un opéra, est resserré autour de trois personnages qui s’affrontent en permanence : le berger Aci, la nymphe Galatea et le cyclope Polifemo, interprétés respectivement par une soprano, une contralto et une basse. Normalement, c’est Rosemary Joshua qui aurait dû interpréter le rôle d’Aci, mais souffrante, elle a été remplacée au dernier moment par la toute jeune soprano Christiane Karg qui nous aura réservé la plus heureuse surprise de toute la soirée. La voix est magnifique et le timbre solaire. Comme une clématite qui peut s’entortiller à n’importe quoi, cette chanteuse, avec sa grande souplesse vocale, est capable de faire fi des plus redoutables vocalises que Haendel a écrites dans de nombreuses pages. Moment de grâce avec l’air Qui l’augel da pianta in pianta, lorsque la voix dialoguait pendant près de dix minutes avec le violon de Florence Malgoire et le hautbois de Pier Luigi Fabretti.

Delphine Galou
C’est ensuite Delphine Galou qui interprétait le rôle de Galatea. J’attendais énormément de cette chanteuse parce qu’un ami m’en avait fait l’article. Il est en effet assez rare de trouver de vrais contralto pour les opéras de Handel, et en dehors de Sara Mingardo, il n’y a pas grand monde qui soit capable de tenir la route : je n’ai jamais été très fan Marijana Mijanovic, je trouve Marie-Nicole Lemieux assez inégale, quant à Sonia Prina… jen ai déjà dit assez de mal qu’il n’est pas nécessaire de charger la barque ! Il est vrai que la voix de Delphine Galou est extrêmement séduisante et prometteuse (elle a déjà chanté le rôle-titre de Giulio Cesare à Caen où elle a fait sensation). Et quand sa voix concerte avec la flûte de Sébastien Marcq et de Michelle Tellier, on est transporté, mais quand l’orchestre joue au complet, on découvre que la voix est encore trop petite. Le principal défaut de Delphine Galou est de manquer de projection, mais heureusement c’est un défaut qui disparaît à l’enregistrement, voilà pourquoi on recommandera aux spectateurs mal placés ou absents d’écouter la retransmission du concert qui aura lieu le 4 décembre sur France-Musique.

Dernier personnage à entrer en scène, le géant Polifemo, interprété ce soir par Christopher Purves, un chanteur qui combine les qualités d’un grand acteur et qui a provoqué l’hilarité de Florence Malgoire quand, enragé contre cette pauvre Galatea qui lui résistait, il s’est mis à chanter en plantant son talon dans le sol. Des trois, c’est d’ailleurs le premier qui a recueilli les applaudissements du public, dans son grand air, Fra l’ombre e gl’orrori, qui est probablement le plus beau de tout l’opéra : un air très lent, très poignant aussi, qui prend à la gorge, exactement comme Ombra mai fù. Mais c’est un chanteur très à l’aise dans tous les registres, mélancolique ou guerrier, comme dans Sibilar l’angui d’Aletto où, accompagné par deux cors qui n’ont pas canardé, il a vraiment donné le meilleur de lui-même ce soir.

Florence Malgoire
On ne peut pas finir ce billet sans évoquer à nouveau les saillies du public parisien, qui est toujours en dessous de tout. La malheureuse Delphine Galou en sait quelque chose, elle qui a dû affronter un téléphone portable dans un air très élégiaque. Quant à ma pauvre moitié, elle était placé à côté d’une folle qui n’arrêtait pas de gesticuler, de se sucer les doigts, dont elle arrachait et les peaux et les ongles, d’une façon tout sauf discrète. Qu’aurait-il fallu faire ? Se tourner vers sa voisine et lui murmurer : « Ecoutez madame, vous devriez aller consulter ? » A mon avis, c’est inutile, elle consulte vraisemblablement un psychanalyste depuis des années, inutilement bien sûr, sauf peut-être pour le psychanalyste. Ma moitié était bien décidée à ne pas se laisser gâcher toute la deuxième partie du concert. Elle lui a alors jeté un regard noir en plaçant son index devant sa bouche. Contre toute attente, la folle s’est instantanément arrêtée de faire du bruit, manifestement pétrifiée de peur. L’expérience montre en effet que les rappels à l’ordre de ce genre sont souvent inefficaces. Celui qui fait du bruit considère la plupart du temps que c’est lui qui est dérangé par le fait qu’on lui rappelle qu’il gêne les autres. Il est même arrivé une fois qu’on en vienne aux mains avec des spectateurs qui considéraient comme normal le fait d’avoir à parler pendant tout le concert. Les pisse-froid, les emmerdeurs, c’étaient nous, les esthètes, les connaisseurs, c’étaient eux : ils en avaient même conclu qu’ils étaient bien contents, tout compte fait, de nous avoir gâché le concert… Vivement, donc, Berlin et les gentils Berlinois en février prochain !

mercredi 17 novembre 2010

En rouge et noir, j’exilerai ma peur

Pour répondre aux questions de certains lecteurs, l’homme à l’écharpe rouge doit confesser qu’il est (re)devenu le lendemain l’homme à l’écharpe noire et qu’il s’est rendu à son travail avec une heure d’avance, ce qui a suscité le bonheur de son patron. C’est la délicieuse Eva Prima Pandora, que certains d’entre vous avaient croisée sur les toits l’an dernier avec sa boîte de Pandore, qui est venue le réconforter en lui apportant une nouvelle boîte de macarons Pierre Hermé qui – c’est le moment de le clamer haut et fort – surpassent ceux de Ladurée, réputés pourtant imbattables. Ceux au chocolat et au cassis ou coing et à la rose sont un pur sommet de poésie. Comme beaucoup d’entre vous, je me suis demandé pourquoi une écharpe rouge pouvait susciter une aversion si profonde… Serait-ce une détestation pour le directeur de la rédaction de L’Express ?... Reconnaissons que ce serait lui créditer beaucoup trop d’intelligence. Un tropisme anticommuniste ? Humm… Je pense, là encore, que la politique, et ses divisions, est un monde inconcevable à cette poutrone (j’aime beaucoup le mot). Il me semble que Michel de Lyon a raison et que les nombreuses hypothèses comportementales qu’il a échafaudées sont, de loin, les plus vraisemblables… Je réponds donc à tous ceux qui s’inquiétaient pour moi que j’envisage l’avenir très calmement, avec les mêmes pulls rouges, entouré des mêmes livres rouges et enveloppé dans le même parfum rouge…


lundi 15 novembre 2010

L’homme à l’écharpe rouge

Il était tranquillement assis dans le métro en train de lire Le Vol de l’histoire. La voyant arriver, il décroise ses jambes et se cale au fond de sa banquette pour la laisser passer.

Elle : — Vous pouvez rentrer vos jambes ? Vous voyez bien que je ne peux pas m’asseoir.
Lui : — Écoutez, je suis au maximum, je ne peux pas faire mieux.
Elle, bougonnant : — Vous savez, je paye mon ticket au même prix que vous, j’estime que j’ai droit d’avoir la même place que vous.
Lui, n’osant pas lui faire remarquer que l’autre banquette est libre : — Mais je ne vois pas en quoi mes jambes vous gênent. Vous êtes correctement assise, arrêtez votre cirque !

Murmures inaudibles…

Elle, manifestement excédée, sagrippe à ses jambes et lui secoue les genoux : — Mais puisque je te demande de les bouger tes putain de jambes, tu vas les bouger ?
Lui : — Non mais ça va pas ! Si t’as bouffé de la vache enragée, faut aller te faire soigner.
Elle : — C’est ça, pédale, tu t’es vu avec ton écharpe rouge de pédale ?
Lui, estomaqué : Mais tu vas la fermer, espèce de grognasse.
Elle : Non, pas devant une pédale !
Lui, après lui avoir donné un coup de pied : Ferme-là, je te dis !
Elle, se drapant derrière sa vertu et posant son sac pour lui décocher une beigne : Mais comment un homme peut-il frapper une femme ?
Pendant qu’elle revient sur lui pour le frapper et qu’il se contente de lui rendre coup pour coup, deux personnes se lèvent et la neutralisent sur une autre banquette.
Elle, hurlant comme une hyène : Toi, demain, tu vas voir ce que tu vas voir. Je vais venir avec mes hommes et tu vas te faire enculer comme jamais tu t’es fait enculer. Attends de voir, on va bien rigoler.

Il fait comme s’il n’avait pas entendu. Il se replonge dans Le Vol de l’histoire, mais ne comprend plus une ligne de ce qu’il lit. Il décide de ranger son livre, de sortir à Arts et Métiers et de rejoindre l’Opéra à pied. Le soir, il se dit qu’au lieu d’aller perdre son temps chez les flics, il fera sa déposition sur son blog.

mercredi 10 novembre 2010

mardi 2 novembre 2010

Le Café de l’Époque (épouvantable)

Elle (plastronnant devant la porte de son café comme un Hercule) : Bonsoir.
Nous : Bonsoir. On peut entrer ?
Elle : C’est pour dîner ?
Nous : Non, pas tout de suite. On souhaiterait prendre un verre. C’est possible?
Elle : Dans ce cas-là, je vais vous demander de vous installer en terrasse.
Nous : Mais il fait froid.
Elle : Mais vous verrez, elle est chauffée.
Nous : Ah!...

Murmures inaudibles.

Nous (encore) : Mais si on s’installe en terrasse, vous n’allez pas nous demander de la quitter dans une heure ?
Elle (avec le sourire, limite morte de rire) : Non, rassurez-vous, jamais l’hiver, seulement l’été!