mardi 12 octobre 2010

Orbi et Urbino

Voilà des années que je rêvais d’aller à Urbino, la cité où est né l’un des peintres les plus célèbres de la Renaissance italienne, Raphaël Sanzio, qui, bien qu’essentiellement actif à la cour de Florence ou de Rome, continuait de signer ses tableaux Raffaello d’Urbino, exactement comme Gentile da Fabriano, Leonardo da Vinci et bien d’autres peintres encore, que l’on désignait par leurs origines géographiques. Deuxième motif du voyage à Urbino : la cité est célèbre pour son palais ducal, absolument hors du commun, et pour le studiolo de Federico de Montefeltro, auquel Daniel Arasse a consacré des analyses qui ont aiguisé depuis longtemps mon attention (voir Le Sujet dans le tableau). Ce palais justifie tous les superlatifs que Baldassare Castiglione a utilisés dans le Livre du courtisan : l’humaniste déclarait en effet qu’il était le « plus beau d’Italie », moins parce qu’il semblait être un palais, qu’une « cité en forme de palais ».

Ayant séjourné cette semaine trois jours à Urbino, j’ai pu me rendre compte à quel point Castiglione n’avait guère exagéré la réalité. Le problème est qu’Urbino est une petite ville, perchée au sommet d’une colline des Marches, et difficilement accessible sans voiture. Aussi, pour me rendre dans la cité de Raphaël, ai-je d’abord dû prendre un billet pour Bologne. Puis, me retrouvant sur les quais de la gare ce dimanche matin, je n’ai guère pu me résoudre à prendre la première correspondance pour Pesaro, d’où un bus devait ensuite me conduire jusqu’à Urbino. Je me trouvais spontanément attiré par la cathédrale San Petronio, comme l’aiguille d’une boussole aimantée vers le Nord. J’avais raison : en remontant la Via dell’Indipendenza, je découvrais alors la ville comme je ne l’avais encore jamais vue : propre, déserte et sans voitures. Mais la façade du Duomo étant entièrement en rénovation, je n’ai eu d’yeux alors que pour Neptune et ses quatre sirènes.

En longeant la cathédrale, on atterrit sur une piazzetta, située juste en face de la maison de Guido Reni. Je vois une terrasse de café ; avec ma moitié, on s’y installe. Le café en Italie est toujours pour moi un objet de surprise car il est excellent et jamais très cher. Tout le contraire de Paris, où il est infâme et hors de prix… Cherchez l’erreur!

Le jour se lève et on se croirait dans un décor de théâtre. Une lumière de miel colore la façade des bâtiments sur le fond desquels se détache la statue de Galvani.

J’ai toujours connu Bologne avec des hordes d’étudiants, jetés par centaines dans ses rues. À cette heure-ci, ils sont visiblement tous en train de pioncer. La ville est tellement déserte que cela en devient presque irréel.

On repasse devant la boutique de Simoni qui est, selon nous, la meilleure salumeria de Bologne, mais elle est malheureusement fermée, comme tous les dimanches - je l’avais oublié. On retourne alors Piazza San Stefano : une brocante vient fraîchement de s’installer. Les marchands déballent leurs trésors. Petit détour par la maison de Rossini, que des échafaudages m’empêchent tout à fait de revoir, et bien sûr par le Teatro Communale, recouvert d’une banderole : Un popolo senza teatro e un popolo morto. Et vlan, dans les dents de Berlusconi !

Trois heures plus tard, nous revoilà à la gare de Bologne, prêts cette fois pour prendre le train pour Pesaro. Peu de temps après, nous arrivons à Pesaro, la ville de Rossini. Il fait déjà meilleur, le soleil commence à cogner. Les locaux de la compagnie Adriatica sont fermés, impossible d’acheter un ticket de bus pour Urbino. Je vois une jeune fille, plantée sur sa grosse valise, on l’interroge : comme c’est dimanche, les tickets sont en vente au snack, juste à côté de la gare. Voilà ce qui nous attend en France avec la disparition progressive des services publics. J’achète deux tickets en même temps que je commande deux cafés, toujours aussi déments! Une heure plus tard, nous voilà à Urbino. Le bus nous jette Porte de Valbona. On en a le souffle coupé, c’est plus beau que dans n’importe quel livre.

Après trois heures cumulées de train et de car, nous arrivons à Urbino le ventre aussi affamé que les yeux avides. Sur le chemin de l’hôtel, on aperçoit un café qui propose des piadine pas tout à fait comme les autres. On s’approche, on lit : cresce sfogliate. On demande quelques explications : ce sont des épinards mélangés à du stracchino. La garniture est absolument divine. Je croyais avoir mangé les meilleures piadine à Bologne chez Simoni… Celles d’Urbino cassent définitivement la baraque. Il existe un autre endroit incontournable, c’est la pizzeria Il Ghiottone (Via Mazzini, 10) : elles sont délicieuses, pas chères, en un mot : hénaurmes !

Mais piadines et pizzas ne sont pas les seules attractions d’Urbino. Pendant très longtemps, cette cité a été un centre artistique très influent. La ville a enfanté trois artistes majeurs. Raphaël tout d’abord, qui est le plus célèbre de tous, mais malheureusement, ce dernier n’est resté que très peu de temps à Urbino, où son passage s’est limité à son apprentissage auprès de Giovanni Santi, son père. Il ne faudra donc pas s’attendre à découvrir un grand nombre de tableaux du maître - les plus somptueux étant conservés soit à Rome, soit à Florence. On en découvrira ici que trois : une Sainte Catherine d’Alexandrie, d’un format minuscule, composée pendant les années d’apprentissage et acquise tout récemment, en 1991, ainsi que le Portrait de la Nobildonna, dite La Muette, autrefois conservée aux Offices, mais en dépôt à la Galerie nationale des Marches depuis 1927. Cette œuvre, qui n’est pas très belle, révèle une claire influence léonardesque : pose de trois-quarts, mains croisées, fond noir. Une dernière œuvre est visible dans la maison natale de Raphaël, qu’on évitera à l’avenir de fréquenter, tant il s’agit d’une grossière reconstitution historique conçue uniquement pour arracher quelques euros au visiteur de passage : une fresque qui représente une Vierge à l’enfant, dont la bannière qui orne la maison reproduit un détail (les photos étant interdites, on se contentera de la bannière).

Pendant longtemps, les historiens de l’art ont cru que Giovanni Santi, le père de Raphaël, avait représenté sa femme et le jeune enfant qu’elle lui avait donné. Si on observe attentivement cette peinture, on remarque que la femme ne possède ni auréole ni aucun autre attribut religieux. On a donc longtemps pensé que cette peinture représentait Raphaël enfant. Finalement, tout le monde avait fait fausse route. Des travaux plus récents ont démenti cette hypothèse et attribué la paternité de cette peinture à Raphaël, qui se serait ici livré à un précoce essai.
Second artiste à avoir grandi à Urbino : Bramante. Il ne s’agit plus d’un peintre, mais d’un architecte. C’est lui notamment qui a conçu l’admirable coupole de l’église Santa Maria delle grazie qui nous avait tant émus à Milan. Comme Raphaël, il a accompli l’essentiel de sa carrière en dehors des Marches. Seule une rue rappelle l’existence de cet artiste.
Vient, après Raphaël et Bramante, un petit dernier : Federico Barocci, qui, à la différence des deux premiers, a accompli toute sa carrière de peintre à Urbino, si on excepte une brève parenthèse à Rome en 1563, où il fut appelé par le pape. La cathédrale, qui jouxte le palais ducal, abrite trois de ses œuvres : une Sainte Cécile sans grand intérêt, qui rappelle étonnamment dans sa composition celle que Raphaël a peinte et qui est conservée à Bologne ; un Martyre de Saint-Sébastien, qui a été affreusement mutilé le 16 mars 1982, par un visiteur anonyme qui a décidé d’arracher au cutter le portrait du donateur qui se trouvait à la bordure du tableau (remarquez le carré manquant) ;

enfin, une magnifique Cène, accrochée dans la chapelle du Saint-Sacrement, mais bien trop mal éclairée pour être ici reproduite dans de bonnes conditions. On reconnaît bien dans ce dernier tableau la touche si évanescente du maître, ainsi que les teintes acidulées de son coloris.

On se consolera avec la Galerie nationale des Marches, hébergée au second étage du Palais ducal, qui conserve une bonne dizaine d’autres tableaux de Barocci : parmi les plus beaux, un Dieu le Père, de format rectangulaire, un Saint Laurent, vraiment très attendrissant (c’est à ma connaissance le seul tableau du saint en enfant) , et La Vierge de Saint Simon, réalisée à Urbino, après sa brève expérience romaine.

Voilà pour nos artistes des Marches. Est-ce à dire qu’en dehors des trois Raphaël et des quelques tableaux de Barocci, le dernier des peintres maniéristes, il n’y ait pas grand-chose à se mettre sous la dent à Urbino? N’allons pas imaginer cela, même s’il est vrai que la ville a connu depuis des années un appauvrissement de son patrimoine artistique : d’abord en 1523, quand la cour s’est déplacée à Pesaro, puis en 1631, après la mort du dernier duc d’Urbino, resté sans héritiers. C’est à ce moment-là que le duché est passé à l’État pontifical et que la ville a fait l’objet d’un dépouillement systématique de ses trésors. Les plus beaux tableaux ont fini par rejoindre le Vatican et tous les livres précieux de la bibliothèque du duc d’Urbino, qui comptait des volumes anciens en hébreu, en grec et en latin, ont été transférés à la bibliothèque vaticane. Cela dit, la Galerie nationale des Marches conserve encore quelques gloires, un magnifique polyptyque de Vivarini, un saisissant Saint Roch de Lorenzo Lotto et deux Piero della Francesca, tout d’abord la Madonna di Senigallia, qui doit son nom à la ville où la peinture a été conservée jusqu’en 1917, puis la célèbre Flagellation, sur laquelle tant de commentateurs ont glosé, et qui provient de la cathédrale d’Urbino.
Il existe encore quelques tableaux religieux de Barocci conservées dans le cloître Santa Chiara, mais celui-ci est en complète restauration. En revanche, s’il est une œuvre qui mérite absolument le détour, tant pour sa qualité que pour le caractère exceptionnel de son format, ce sont bien les fresques que Jacopo et Lorenzo Salimbeni ont réalisées en 1416 dans l’oratoire San Giovanni Battista. J’avoue avoir découvert cet oratoire par le plus pur des hasard, car il était curieusement absent de mon guide.

Ces fresques sont d’une fraîcheur parfaite, elles ont dû être restaurées tout récemment, mais en l’absence de documentation disponible, il m’est impossible d’être plus loquace à leur sujet (je tâcherai de compléter cette notice à mon retour à Paris après quelques recherches). On peut ainsi admirer derrière le maître-autel une gigantesque Crucifixion, dans le plus pur style gothique international, avec quelques concessions à l’anecdotique, tant de nombreux détails s’accumulent. Sur les autres parois de l’église, on peut suivre divers épisodes de la vie du Baptiste, distribués dans des cadres bien délimités.

Quand on observe attentivement chacune des scènes, plusieurs détails ne manquent pas de surprendre, à commencer par ce chien qui fait sa toilette dans une attitude pour le moins disgracieuse.

Alors que le sujet de cette peinture est la naissance de Saint Jean-Baptiste, c’est-à-dire la naissance du premier prophète du christianisme, on se demande bien pourquoi le peintre a croqué cet animal domestique dans une position qui est loin d’être anodine et qui, à la réflexion, ne pouvait que choquer les commanditaires, forcément des religieux. En outre, ce détail n’est pas niché dans un coin du mur, à une hauteur invisible, il est parfaitement centré sur le mur. Ce n’est d’ailleurs pas le seul détail incongru présent dans ces fresques. On peut voir encore un peu plus loin un homme qui, dans l’attente du baptême, se prélasse dans le Jourdain en écartant ostensiblement les jambes et en laissant deviner au spectateur, pris à témoin, ses parties qu’il a naturellement bien pourvues ! Autant de questions qu’il faudra élucider. Je dois avouer que la découverte de cette église, perdue au fin fond d’une petite ruelle, a été l’une des plus belles surprises de mon séjour urbinesque.

Mais la ville possède également un jardin botanique, qui offre une vue extraordinaire sur les toits des maisons et, au-delà, sur la campagne environnante, recouverte de brumes et scandée de cyprès très sombres. En cette saison, le jardin n’est pas très fleuri, les feuilles des arbres gisent au sol, mais il a l’avantage de n’être fréquenté par personne, ce qui est hautement appréciable. Il faut en effet sonner à une porte pour le visiter - un dispositif qui doit en intimider plus d’un !

Mais le clou du voyage restera incontestablement la strada panoramica, la vue panoramique qu’on peut admirer à partir d’une colline qui surplombe la ville et que je n’ai pu m’empêcher d’aller revoir tous les jours, plusieurs fois. Pour s’y rendre, c’est très simple, il faut partir de la Piazza della Repubblica, et remonter la via Raffaelo jusqu’à la via dei Miaceri, pour se retrouver dans un grand parc désert qui surplombe le Palais ducal, entouré de ses remparts, lesquels forment, au coucher du soleil, un ravissant camaïeu de briques roses. Devant un spectacle aussi total, on se demande bien quel motif a pu pousser Raphaël à s’en éloigner...

4 commentaires:

  1. Michel de Lyon16.11.10

    Cher G.F.
    Ôtez-moi d'un doute ? Si j'en crois la dernière photo de votre 'reportage' vous tenez une forme éblouissante ! Certes vos équipées pédestres doivent faire passer les pétards à calories que vous ingurgitez en Italie ; mais il semble que, il a peu, vous aviez des sacoches bien remplies de noix, de mirabelles et autres douceurs dans un panier à faire pleurnicher les gourmands.Vous devez avoir une activité débordante. Mais, comme votre semblance m'a fait penser à un moine érudit que j'avais rencontré il y a fort longtemps, je me doute que, comme à eux, les bonnes choses ne sont point pour vous déplaire (reprenez-donc un de ces jours vos critiques gastronomiques - en ce périodes grises elles seront bienvenues). En tout cas, vos images sont superbes (lumière, couleur de pierre et prise de vue) et je vous les ai volées pour les placer dans mon économiseur d'écran. Soyez rassuré elle ne seront utilisées à rien d'autre mais j'aurai au moins le plaisir de voyager virtuellement par ces temps de tristesse automnale.
    On vous souhaite un bon début de semaine.

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  2. Cher GF,
    Je partage évidemment totalement votre avis sur Urbino qui possède, en outre, l'avantage d'être éloigné des flux touristiques. Avez-vous eu la chance de voir la creche, grandeur nature, en stuc, de Brandani à l'Oratoire St Joseph? C'est charmant!

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  3. Ce qui m'intrigue, c'est lorsque je vais dans google images, j'ai l'impression d'avoir vu la crèche, mais quand je vais dans google maps, j'ai l'impression de n'être pas allé jamais allé dans le petit recoin où est planqué l'oratoire San Giuseppe!!! O misère! moi qui pensais qu'en trois jours j'avais quadrillé toutes les rues d'Urbino!!!

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  4. Anonyme9.1.13

    Voir Bologne sans voitures... j'aurais bien aimé ! pour les étudiants leur présence juvénile n'est pas gênante au contraire, j'ai été frappé par la ressemblance de certains avec les personnages des tableaux, il y aurait eu beaucoup de photos à prendre !.
    Vos articles sur Vicence m'ont été très utiles pour mon séjour du mois dernier, maintenant Urbino, il faut penser à refaire les valises ! Vous êtes un tentateur et c'est bien agréable.
    Très cordialement
    Robert

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