samedi 30 octobre 2010

lundi 25 octobre 2010

lundi 18 octobre 2010

De mal en Pise

À l’origine, il n’avait jamais été question de retourner à Pise. Mais en raison des grèves contre la réforme des retraites, toutes les liaisons ferroviaires entre la France et l’Italie s’étaient retrouvées, du jour au lendemain, suspendues. Je dois avouer que rester bloqué en Toscane, au milieu des cyprès et des oliviers, n’avait rien pour me déplaire. Et si ma première réaction fut de brûler un cierge pour que le mouvement dure le plus longtemps possible, je dois confesser que, quelques jours plus tard, je recherchais activement une issue à ce voyage qui, au regard des prix exorbitants des chambres d’hôtel en Italie, ne pouvait guère s’éterniser. Pour repartir, j’avais donc le choix entre deux options : un car que je pouvais récupérer à Parme ou bien un avion qu’il fallait attraper à Pise.
C’est cette dernière solution qui a été privilégiée, bien que la perspective de repasser par Parme, une de mes villes préférées, me réjouissait au plus haut point. Mon billet acheté, je m’étais empressé de réserver dans la foulée une chambre dans un hôtel où j’étais passé il y a quelques années et qui, je m’en souvenais, avait les faveurs du Routard : l’Hôtel Cecile, un hôtel très propre et très bien placé. Hélas, si j’avais pris le temps de lire les quelques commentaires, pas très tendres, que des internautes bien échaudés sétaient empressés de publier, je me serais aperçu que c’était le dernier endroit où aller. Dès mon arrivée, je pouvais remarquer que le macaron du Routard avait disparu sur la porte de l’hôtel. Ne restaient plus que ceux des années précédentes comme vestiges de la splendeur passée. Autre fait saillant : l’odeur des égouts remontait jusqu’à la loge de l’hôtel, ce qui ne semblait guère émouvoir le patron, aussi aimable qu’une porte de prison. Fort heureusement, ma chambre en était tout à fait préservée, mais pas... la salle de bain, tant est si bien que le lendemain, il était carrément impossible et impensable de se laver – un épisode qui n’était pas sans me rappeler ma chambre à Mantoue où, en 2005, j’avais dû prendre ma douche avec mes chaussettes pour éviter le contact avec le tapis de bain moisi collé à la douche !

Ne pouvant pas tomber plus bas, il était important de rebondir pour ne pas en rester là. D’où l’idée d’aller revoir le fameux Campo dei Miracoli qui pourrait bien être à Pise ce que San Marco est à Venise : un site grandiose, qui appartient à la légende. C’est au sommet de la Tour de Pise quune autre légende, assez tenace en histoire des sciences, a voulu que Galilée ait procédé à ses expériences sur la loi de la chute des corps. Or, comme l’a montré Alexandre Koyré, Galilée n’a jamais fait ces expériences dans sa ville natale... (voir son article, « Galilée et lexpérience de Pise», qui date de 1937 et qui a été repris plus tard dans ses passionnantes Etudes dhistoire de la pensée scientifique publiées chez Gallimard). Et pour cause, il aurait dû surmonter la résistance de l’air, or la loi de la chute des corps ne vaut que dans un espace vide.

Pour en revenir à ce campo, il est bien difficile de savoir ce qui est extraordinaire dans cet ensemble architectural : la justesse et l’équilibre des proportions, la vaste étendue d’herbe verte qui met bien en valeur la blancheur du marbre, limpression de légèreté qui émane finalement de ces trois bâtiments que sont le Duomo, son campanile et son baptistère. Mais comme tout ce qui est spectaculaire en Italie, ce site est littéralement pris d’assaut par des touristes, qui n’ont en général qu’une seule obsession, se faire photographier devant la Torre pendente. Cela dit, ce campo est tellement immense que lesdits touristes y paraissent un peu noyés. La façade du Duomo, qui retient si fort l’attention, est considérée comme un prototype de l’art romano-pisan, en raison de ses quatre galeries de colonnettes, qui s’ordonnent au-dessus d’une rangée d’arcatures aveugles aux tympans décorés de mosaïques de marbre polychromes. Mosaïques qu’on aperçoit encore mieux sur l’abside du bâtiment.

Mais le motif de l’alternance des bandes noires et blanches qui rythment si subtilement la façade de la cathédrale, ainsi que celles de nombreuses autres églises, est également une caractéristique du style pisan. Le campanile, autrement dit la fameuse tour, fait écho au Duomo avec ses losanges surmontés de galeries de colonnettes.
L’accès au Duomo est payant (2,50 euros). Il abrite quelques beaux tableaux, une Sainte Agnès d’Andrea del Sarto, mais un cordon à cinq mètres vous empêche de l’approcher, une Vierge au trône de Pierino del Vaga et, surtout, une Sainte conversation avec saint François, saint Jérôme, saint Barthélemy et deux anges musiciens qui semble être de Fra Bartolomeo – le saint Barthélemy étant très proche, dans son attitude, de celui qui figure dans Le Mariage mystique de Sainte Catherine de Sienne du Louvre. La véritable gloire du Duomo est incontestablement la chaire de Giovanni Pisano, le fils de Nicolo, dont la chaire, elle, est conservée dans le Baptistère. Faites attention à ne pas confondre la femme toute nue, qui allaite ses deux enfants, avec la figure de la Charité, car il s’agit en fait d’une allégorie de l’Église nourrissant l’Ancien et le Nouveau Testament, ce qui n’est pas évident du tout !
Il existe des billets combinés pour visiter le Duomo, le Baptistère, la Tour et le Musée de l’Œuvre, situé juste à proximité de la Tour, mais très franchement, seul l’accès au Duomo semble intéressant. Avant de faire votre choix, retenez simplement que l’accès à la Tour, pour un coût de 15 euros, est limité à 20 minutes, montée et descente comprises. Que les murs du Baptistère sont intégralement nus et ne conservent aucune fresque. Que le Musée de l’Œuvre n’exhibe que du mobilier liturgique. Peu de choses, donc, à se mettre sous la dent, mis à part deux anges candélabres massifs en bois sculpté et une Vierge à l’enfant en ivoire de Giovanni Pisano, sublime en ceci qu’elle est excessivement cambrée vers l’arrière. On a l’impression, en la voyant, qu’elle perd l’équilibre sous le poids de l’enfant. Mais cette position, aussi étrange soit-elle, doit sa véritable raison d’être au matériau employé, une défense d’éléphant, dont la courbe naturelle a commandé l’attitude de la Vierge.
Il peut paraître intéressant également de visiter le palais de larcidiocesi de Pise, un véritable palais Renaissance, probablement construit d’après les plans de Vasari, lequel a dessiné tous les palais de la Piazza dei Cavalieri, située à proximité.

Pour voir quelques peintures, sans craindre d’être bousculé, c’est plutôt au Museo San Matteo, situé sur les berges de l’Arno, qu’il faut se rendre. La découverte de ce musée fournit une formidable occasion de sortir du Campo pour découvrir la ville de Pise, sous un autre jour, loin des cartes postales convenues. Mais revenons dabord à ce musée, qui est un peu mieux loti que le précédent, mais qui ne se distingue toutefois pas par la grande qualité de ses œuvres. On peut certes y admirer un Polyptique de saint Dominique peint par Francesco di Traino, une Vierge à l’enfant de Fra Angelico, un Saint Paul de Masaccio ainsi quun bas relief de dévotion d’Andrea di Marco della Robbia, mais en dehors de ces deux ou trois fleurons, les œuvres conservées ici sont de troisième ou quatrième rang : le tondo en terre cuite de Buglioni est tout craquelé, la Sainte conversation de Ghirlandaio est exécutée très grossièrement, quant aux cinq retables de Gozzoli, ils sont vraiment tous horribles (on a peine à imaginer que c’est le même peintre qui a réalisé la Chapelle des Mages). Cette visite du musée San Matteo peut être utilement complétée par celle de la chiesa qui porte le même nom et qui contient une superbe fresque baroque de Melani, un peintre du Seicento, à qui on a demandé de représenter la Gloire de saint Mathieu. Prouesse d’autant plus grande que le plafond de l’église est plat et qu’il s’agit évidemment ici d’un trompe-l’œil.

Finalement, en sortant de cet endroit, on se dit que le véritable musée est plutôt à ciel ouvert, tant dans les petites rues qui serpentent dans la ville et vous transportent d’une place à une autre, que sur les façades des palais où l’imagination d’un Vasari a encore frappé très fort. 

On se laissera surprendre par la douceur de cette ville un peu éteinte, un peu morne (en France, on dirait : provinciale), mais néanmoins absolument délicieuse pour quiconque ne fait qu’y passer. J’ai été très surpris par le silence et le calme qui régnaient au milieu de la Piazza degli martiri della Liberta, une grande place, bordée de platanes quasi centenaires, aux formes étranges.


Ceci tranchait tellement avec le Duomo où, encore quelques instants plus tôt, régnait une véritable effervescence. Tout se passe d’ailleurs comme s’il existait une frontière étanche, un rideau de fer, entre le Campo dei Miracoli, où les touristes demeurent confinés, et le reste de la ville, d’un calme monacal. Imaginez, surtout à l’automne, le vent qui souffle, le bruissement des feuilles, la belle lumière de miel sur les crépis des maisons. Cest quelque chose de plus efficace que n’importe quel poème de Mallarmé.

C’est en cela que j’aime Pise. C’est à la fois une ville un peu assoupie, reculée, mais par rapport à d’autres villes italiennes qui combinent ces deux propriétés, elle n’a pas l’aspect lisse et bourgeois d’une ville comme Parme. Cest au contraire une ville très populaire. Et la présence massive des étudiants ny est pas, je pense, pour rien.

Les couleurs si extraordinaires et si variées des façades se retrouvent sur les étales des marchés.

Piazza Vettovaglie, voilà encore une autre place où il fait bon flâner. La place, située en plein coeur de la ville, est coincée entre plusieurs églises au sujet desquelles les quelques mots qui suivent ne seront pas de trop. Cela n’a pas encore été dit jusque-là, mais la ville possède un patrimoine ecclésial de tout premier ordre. Depuis quelques années, les autorités publiques déploient d’importants moyens financiers pour en restaurer les bâtiments, si on en juge au nombre assez élevé d’églises qui soit ont fait peau neuve, soit sont actuellement en cours de restauration.
Sans prétendre les passer toutes en revue, les églises sont, dans leur grande majorité, de style romano-pisan. Ainsi, la façade de la ravissante chiesa San Pietro in Vincoli, avec son toit à pignon, mêle la pierre et le marbre, tandis que san Michele, située le long du Corso Italiano, à deux pas de la maison natale de Galilée, développe le motif de l’étagement de galeries à colonnettes.

On observe une influence orientale manifeste dans ces trois galeries, avec notamment la présence des arcs trilobés. L’ornementation et la fantaisie montent encore dun cran sur la façade de la chiesa San Paolo a Ripa d’Arno, qui doit son nom à sa proximité avec le fleuve.


Encore une place gigantesque, bordée de tilleuls cette fois, et complètement déserte. Cette église, d’une élégance remarquable, combine deux types de colonnettes, droites et torsadées. On peut remarquer sur les dernières colonnettes que l’entortillement peut être plus ou moins prononcé. Cette église préfigure toutes les fantaisies, toutes les audaces formelles qui s’exprimeront de façon encore plus poussée sur la façade de l’église San Michele de Lucques. 

Mais dans ce paysage romano-pisan, se distinguent encore trois ou quatre autres églises qui tranchent par un style complètement différent. Tout d’abord la chiesa San Silvestro, avec sa façade de style jésuite, réaménagée au XVIIIe siècle, que je n’ai découvert que la nuit et que, par conséquent, je nai guère pu photographier, mais si vous souhaitez en avoir un aperçu, il est possible de consulter le répertoire des églises pisanes sur le site de la ville ; puis la chiesa di Santo Stefano, située piazza dei Cavalieri, qui a été construite sur les plans de Vasari et qui possède une élégante façade en marbre due à un certain Don Giovanni di Medicis.

Enfin, une dernière petite église, absolument ravissante, mais totalement insolite : Santa Maria della Spina, une église de style gothique, caractérisée par un jaillissement de flèches et de pinacles peuplées de statues de l’école de Giovanni Pisano. Cette église est réputée conserver, comme tant d’autres dans le monde, une épine de la couronne du Christ.
Son emplacement semble bizarre et jure un peu avec le reste des bâtiments et des palais qui colorent si vivement les berges de l’Arno. En fait, elle a d’abord été construite un peu plus haut, à l’embouchure du fleuve, puis démontée pierre à pierre au siècle précédent et de nouveau reconstruite, à l’abri des eaux du fleuve qui la submergeait.


Il est malheureusement impossible d’évoquer toutes les églises de Pise dans le format de ce post. Retenons simplement que la ville en compte de très nombreuses et qu’une journée est loin de suffire pour en prendre la mesure. Pour ma part, cest décidé, je compte bien y revenir maintenant chaque année car j’ai découvert, à l’occasion de ces grèves si instructives, qu’il existait des liaisons entre Pise et Paris à des prix très intéressants, moins de 25 euros si on s’y prend suffisamment à l’avance. A l’avenir, je tâcherai donc d’éviter le train, et de ne privilégier plus que l’avion puisque Artesia impose à ses usagers des conditions de plus en plus dégradantes (songez que, cette année, une fuite dans les toilettes a répandu dans tout le wagon une insupportable odeur d’urine dont nous avons dû nous accommoder pendant près de douze heures - treize, même, si je compte le retard). Les grèves en France n’auront peut-être pas produit toute leur efficacité sociale, je suis le premier à le regretter, mais en bousculant mes habitudes, elles auront au moins contribué à une chose, changer radicalement le cours de mes prochains voyages en Italie qui débuteront désormais par Pise. Mais, pour ne pas tomber du Charybde d’Artesia au Scylla de l’Hôtel Cecile, il faudra juste veiller, d’ici-là, à trouver une bonne chambre.

vendredi 15 octobre 2010

Splendeurs et misères de San Gimignano

Dès la première seconde où j’ai mis les pieds à San Gimignano, j’ai tout de suite réalisé que j’avais commis une erreur monumentale en imaginant que cette petite cité pouvait être aussi paisible que celles que j’avais visitées jusqu’alors. Songez, en effet, que dès mon arrivée, Porta San Giovanni, des cars entiers crachaient des régiments de touristes comme des laves qui s’écoulent d’un volcan. L’industrie touristique a métamorphosé cet endroit si extraordinaire en son exact contraire, c’est-à-dire en quelque chose d’absolument abominable. Bien évidemment, il ne s’agira pas, dans les lignes qui suivent, d’accuser ces pauvres touristes, car touristes, nous le sommes tous, peu ou prou. Il ne s’agira pas non plus de céder à une quelconque réaction esthète en se faisant le chantre d’une époque révolue où le voyage en Italie était réservé à une petite élite artiste. Le tourisme permet la découverte de sites fantastiques et rend possible la démocratisation de la curiosité, ceci n’est pas rien. Il s’agira plutôt de traduire le sentiment ambivalent qui s’empare de chacun de nous lorsque nous découvrons que nous ne sommes pas les seuls à vouloir admirer toutes les merveilles enfouies dans cette adorable Italie. Pourquoi, devant un tel spectacle, a-t-on soudain envie de partir ? Pourquoi, encore, le tourisme est-il endémique à San Gimignano, alors que ce n’est absolument pas le cas à Urbino, une ville qui possède qui possède pourtant la même taille et le même caractère pittoresque ?

À ce phénomène, il y a une première explication. Urbino est assez éloignée des grands centres touristiques, tels Bologne, Venise, Ravenne, tandis que San Gimignano se situe à proximité de Florence et de Sienne. Par son emplacement géographique, elle est devenue en quelques années une étape obligée du voyage en Italie ; elle a sa place dans n’importe quel kit Toscane. Le problème est que, avec le succès de cette formule, la ville s’est complètement transformée. Elle a été entièrement ripolinée pour plaire au plus grand nombre. Les artisans ont disparu ; on a mis à la place des boutiques de souvenirs. Le touriste est devenu une cible marchande. Or, répétons-le, on ne vient pas à San Gimignano pour repartir avec un sac en cuir ou une bouteille de Chianti. Si on prend la peine de faire autant de kilomètres, c’est avant tout, me semble-t-il, pour voir des choses qui n’ont pas été conçues pour nous ou en fonction de nos prétendus besoins. Et ce n’est pas ce qui manque à San Gimignano entre la Maesta de Memmo Lippi, les Saint Sébastien de Gozzoli, les tours des des Salvucci et des Ardinghelli...

Ma première envie, dès le départ, fut donc de faire demi-tour, mais il m’était tout bonnement impossible de la satisfaire car j’avais réservé une chambre d’hôtel des mois à l’avance en laissant mon numéro de carte bleue – la condition sine qua non, m’avait expliqué le patron, pour que ma réservation soit prise en compte. Il n’y a qu’à San Gimignano que les choses se passent comme ça, partout ailleurs on n’exige pas de garanties si grandes ! Je ne vais pas entrer dans les détails, mais cela n’a pas été simple non plus pour récupérer la chambre d’hôtel car à l’heure où nous nous sommes présentés, il n’y avait évidemment personne pour nous accueillir. Sur le chemin qui conduisait de la Porta San Giovanni jusqu’à la Collegiata, je découvrais, médusé, des magasins remplis d’horreurs, comme il s’en trouve tant à Venise, avec des céramiques de toutes les tailles et pour toutes les bourses. Ce qu’il y avait de navrant aussi dans ce spectacle, c’était de constater que les commerces de bouche, sur les devantures desquels était partout affiché : prodotti tipici toscani, ne proposaient vraiment rien d’alléchant. Certes, on trouve bien du proscuitto toscano, du salame di cinghiale con finocchio et des sachets de cantucci, mais la marchandise n’est pas très belle, les commerçants font la gueule et les prix sont parisiens. Ceux qui espéreront faire un festin devront déchanter. La raison, c’est que les commerçants qui ont pignon sur rue ne fabriquent pas eux-mêmes leurs produits, ce ne sont que des revendeurs qui vous débitent les mêmes jambons et les mêmes saucissons en tranches. Une exception toutefois : Mari (dal 1920). Comme la fine fleur qui ne pousse que sur un tas de fumier, cette boutique est bien une des seules, dans son genre, à proposer de la charcuterie excellente. San Gimignano compte également une bonne pâtisserie (Armando e Marcella, via San Giovanni, 88), mais sa caissière est enragée, et une très bonne gelateria, Piazza della Cisterna. En dehors de ça, il n’y a plus rien.

Autre motif d’exaspération, les noms des boutiques sont en anglais et les commerçants articulent une sorte de Wall Street English, quand bien même vous faites l’effort de communiquer avec eux en italien ! Hasardez-vous à commandez un caffè lungo, on vous répondra de façon brutale : inside or outside ? Les prix des boissons et des plats ne sont pas affichés, c’est vraiment à la tête du client, comme chez ce marchand de porchetta qui, le jour du marché, était bien décidé à me vendre son cochon farci à 23 euros le kilo, quand celui d’Arezzo, bien meilleur, plafonne à 18 euros. On demandera de préférence quelques tranches de porchetta, pour éviter le pain infâme, tout blanc et cartonneux, dans lequel on voudrait vous la faire déguster.

J’ai même vu, toujours sur ce marché, une marchande de légumes me faire payer le kilo de pommes plus cher que ce qu’il était affiché ! Après lui avoir fait remarquer qu’elle se trompait, pensez-vous qu’elle se serait excusée ? Que nenni ! Elle a repesé ses pommes en bougonnant. J’ai manqué de cran, j’aurais dû les lui balancer à la figure. Voilà, donc, pour les misères de San Gimignano. Le malaise n’a pas été exagéré. Mais passons maintenant à un autre chapitre.

Pour échapper à ce cauchemar, il ne vous reste plus qu’à jouer la carte des musées et des églises. Une solution judicieuse quand on sait qu’une visite à San Gimignano dure en moyenne deux à trois heures (c’est en tout cas ce que dit le Guide bleu) et que les touristes, souvent très âgés, n’ont pas forcément envie de faire du surplace devant une Madone à l’enfant, après s’être coltinés plusieurs heures de car. Commençons par le Museo Civico qui est installé au cœur du Palazzo Comunale car il abrite une splendide Maesta de Lippo Memmi qui date de 1317 et qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celle que son beau-frère, le grand peintre Simone Martini, a peinte deux ans plus tôt dans le Palazzo Pubblico de Sienne.

La fresque, dont on naperçoit ici quun détail, est tombée rapidement en décrépitude. Elle a été restaurée au Quattrocento par Benozzo Gozzoli, le fameux peintre de La Chapelle des Mages à Florence, qui a retouché ici quelques figures et ajouté en 1467 sa signature de peintre et de « restaurateur » (cest bien le terme employé).

La fresque se trouve dans la salle du Conseil, appelée aussi salle Dante, car c’est ici que l’auteur de La Vita nuova est venu plaider en 1299, en tant qu’ambassadeur de Florence, les bienfaits d’une alliance guelfe. En vain ! À l’étage supérieur, on accède ensuite à la Pinacothèque qui conserve un des derniers grands retables du Pinturicchio, une Madone entourée de saints, et ce retable est présenté entre deux tondi de Filippino Lippi, un Ange et une Madone, deux pendants qui forment une Annonciation.

La pinacothèque abrite encore une très ancienne Crucifixion avec un dolenti (quon ne voit pas ici), que l’on doit à Azzo di Masetto, un peintre florentin actif à San Gimignano entre 1289 et 1297. On découvrira encore une Vierge à l’enfant de Gozzoli et un singulier polyptique de Taddeo di Bartolo, dont un des panneaux en bois représente l’évêque de Modène, Saint Geminien (en italien San Geminiano), le patron de la ville quil protège et que l’on reconnaît à ses nombreuses tours.
Dans la pièce voisine, on peut observer des fresques très curieuses de Memmo di Filippuccio, contemporaines de celles de Memmi. Changement d’ambiance. Il s’agit cette fois de scènes privées, domestiques, alors que nous sommes dans un palais public. Deux jeunes mariés prennent le bain, se caressent, puis vont au lit, tout nus.
Le billet pour le Museo Civico et la Pinacothèque est combiné avec celui de la Torre Grossa, qui culmine à 54 mètres et qui offre une vue plongeante sur la tour voisine, la Torre Rognosa (51 m), mais aussi sur la ville et la campagne toscane.

Cette Torre Grossa est actuellement la tour la plus haute de San Gimignano, sur les treize autres tours qui sont encore debout, mais il faut s’imaginer que la ville en possédait plus de soixante-dix, il y a six ou sept siècles de cela. Elles témoignent du passé économique glorieux de la ville car, pour les grandes familles de l’époque, qui s’étaient enrichies dans le commerce du textile, il s’agissait avant tout de manifester par ce moyen sa puissance économique et sa suprématie. Conçues comme des donjons, ces tours témoignent aussi des luttes entre familles rivales et l’on sait qu’au XIIIe siècle, le combat faisait rage entre les Ardinghelli et les Salvucci. Les Américains n’ont rien inventé avec Manhattan, il y a même à San Gimignano deux tours jumelles, les Torri dei Salvucci.

À proximité du Museo Civico, on ne perdra pas un instant pour visiter la Collégiale qui a été édifiée aux environs de l’an 1000 quand la ville était sous l’emprise des évêques. C’est l’un des bâtiments les plus anciens, mais aussi celui qui a subi le plus de transformations, puisqu’elle a été remaniée au XIXe siècle. À l’intérieur, elle est entièrement recouverte de fresques, d’inégale valeur, mais elle compte deux grands chefs d’œuvre dont je n’avais jusqu’à présent qu’une connaissance livresque, mais que je voulais voir absolument de mes propres yeux.

Tout d’abord, un monumental Saint-Sébastien de Gozzoli, qui date de 1465. Le saint est entièrement criblé de flèches. Pas moins de six archers participent au martyre, sous l’œil indifférent du saint, dont le corps reste bien raide, bien vigoureux. Je me suis amusé à compter les flèches, il y a en plus de trente, si bien qu’il n’est pas exagéré de dire que ce Saint-Sébastien ressemble à un hérisson. Qu’on est loin des Saint-Sébastien du Pérugin, totalement nus, avec des archers qui ne sont même pas fichus d’atteindre leur cible : pensez à celui du Louvre qui n’a que deux flèches ou à celui de Stockholm qui n’en a qu’une ! Au-dessus du Saint-Sébastien, on remarque un Jugement dernier de Taddeo di Bartolo, qui se tient à égale distance d’un Paradis et d’un Enfer dominé par la figure cruelle de Lucifer qui dévore Cassius, Brutus et Judas. L’allusion à La Divine Comédie de Dante, qui place les traitres dans le dernier cercle de l’Enfer, est évidente.

Second chef-d’œuvre de cette collégiale, les fresques de Domenico Ghirlandaio qui représentent les obsèques de Santa Fina et qui sont d’un style complètement différent, alors qu’elles sont à peine plus tardives (1475). Elles sont conservées dans une chapelle, dédiée à la sainte, qui est morte à treize ans d’amour divin, au milieu de cette ville si féroce dans ses haines. Ghirlandaio a représenté la sainte étendue sur un catafalque avec le peuple de San Gimignano qui forme un demi-cercle autour de sa dépouille. La niche absidiale, à l’arrière-plan, qui répète la forme demi-circulaire, élargit la perspective, ainsi que les tours de San Gimignano, éléments de contextualisation, disposées de chaque côté.

Gozzoli, dont nous avons vu le Saint-Sébastien de la Collégiale, n’avait pas encore dit son dernier mot, puisqu’il a peint encore deux autres Saint-Sébastien à San Gimignano. Pour les voir, il faut se déplacer aux confins de la ville, jusqu’à cette magnifique chiesa Sant’Agostino.

Pourquoi ne pas faire un détour en passant par la Rocca et les jardins ? Il y a là en effet une jolie promenade, au milieu des vignes et des oliviers.

C’est dans cette église, semble-t-il, qu’il a peint son plus beau et son plus original Saint-Sébastien. D’un point de vue iconographique, il est extrêmement intéressant car, contrairement à l’usage qui voudrait qu’il soit attaché à un arbre et percé de flèches, il est d’abord représenté sur un piédestal, comme une statue.

Il a pris la place de la Vierge, qui est généralement celle que les peintres placent sur un piédestal, et, semblable à une Vierge de la Miséricorde, il protège le peuple de San Gimignano sous la doublure verte de son manteau que deux anges déploient. Les hommes sont à gauche, les femmes à droite, voilées pour la plupart, et les enfants agenouillés de part et d’autre. Tous prient Saint-Sébastien pour qu’il les protège de la peste et qu’il intercède auprès de Dieu pour exaucer leur volonté.

 
Pour le distinguer des autres Saint-Sébastien, on a coutume de l’appeler aussi le Saint Sébastien intercesseur. Son action est d’ailleurs efficace puisque les deux anges, qui exécutent les volontés divines, s’emploient à briser les flèches qui le visent. Mais c’est un Saint-Sébastien qui ne ressemble à aucun autre, parce qu’il est revêtu d’une tunique bleue et parce qu’il n’est transpercé par aucune flèche. La sagittation est suggérée par un minuscule indice, par la trace d’une blessure à la jambe. C’est sans doute pour faciliter la reconnaissance du saint qui n’aurait pas été évidente que le peintre a reporté son nom dans deux zones, d’abord sur le piédestal en marbre blanc, ensuite dans l’auréole dorée au-dessus de sa tête.

Le Christ et la Vierge observent la scène sur un nuage qui ressemble à un tapis volant. Ils étaient présents également dans la scène du martyre de la Collegiata, mais leur action se limitait à une simple bénédiction (pour le Christ) et à une prière muette (pour Marie). Ici, ils refont leur apparition, mais ils ont un rôle beaucoup plus actif, puisque la Vierge dégrafe le corset de sa robe en offrant, telle une Charité, ses deux seins à l’humanité, tandis que le Christ, en montrant la blessure de son flanc, rappelle qu’il en est le sauveur. Par rapport à la fresque précédente, un troisième personnage fait son apparition, c’est Dieu le Père, muni d’une flèche, et entouré de chérubins et de quatre anges qui ont pris la place des archers, puisqu’ils brandissent chacun une flèche.

Dans le troisième et dernier Sebastiano qu’il a peint ci-dessus à San Gimignano, Gozzoli normalise la représentation du saint, en réintroduisant la palme du martyre, la quasi nudité du corps et les vingt-et-une flèches qui font de nouveau de ce Saint-Sébastien un hérisson. Il est peint sur l’un des pilastres de la chapelle Sant’Agostino, laquelle relate en dix-sept épisodes la vie du saint, de son enfance à Thagaste jusqu’à ses funérailles. Ce dernier Saint Sébastien est placé juste au-dessous de Santa Monica, la mère de Sant’Agostino. Cette chapelle est absolument incroyable, on vous laisse la photographier sous toutes ses coutures, la seule chose qu’on exige de vous, c’est que vous jetiez cinquante centimes dans le tronc pour qu’elle s’illumine et révèle tous ses trésors. Au milieu de cette chapelle, sur le maître-autel, on peut également admirer un retable de Pollaiolo qui représente un Couronnement de la Vierge.

Voilà pour les merveilles. À la nuit tombante, une nouvelle scène se dessine. On découvre alors qu’il n’y a plus personne dans les rues de San Gimignano. Les boutiques ont fermé les unes après les autres, y compris les cafés et les restaurants. Les rues sont maintenant désertes, la transition est brutale. San Gimignano redevient alors un petit village comme un autre, avec sa jolie place et sa fameuse gelateria qui, par bonheur, reste ouverte. On peut alors goûter tous les parfums qu’on veut, nocciola, cioccolato, pistacchio, en s’adossant à la margelle du puits, et savourer enfin ces quelques instants de silence, alors qu’on a été si malmené tout au long de la journée et exposé au bourdonnement de la ruche. C’est la nuit, enfin, que les promenades sont les plus délicieuses. À San Gimignano, vous l’aurez compris, le destin d’une chouette ou d’un hérisson est parfois plus enviable que celui d’une abeille.

jeudi 14 octobre 2010

Arezzo sur images

Il y a trois ans, quand j’étais venu pour la première fois à Arezzo, je n’avais guère pu voir les fresques de Piero della Francesca dans la chapelle Bacci. Le billet pour y accéder était alors couplé avec celui de l’exposition Piero della Francesca e le corti italiane qui se tenait au même moment au Museo Statale d’Arte Medievale e Moderna et qui avait pour fâcheuse conséquence de rediriger le gros des visiteurs vers le chœur de l’église San Francesco, artificiellement saturée. À mon arrivée dans la ville, un samedi matin, j’avais dû alors me contenter de la vue des fresques à partir de la nef centrale, et non derrière le maître-autel, où se bousculaient les quelques privilégiés qui avaient pu obtenir, eux, le précieux sésame. Cette chapelle était pourtant le motif unique de mon voyage à Arezzo, où je ne faisais seulement que passer, et où je ne pouvais guère m’éterniser car j’avais un rendez-vous à Pérouse le soir-même. Toutefois, j’aurais pu rester longtemps inconsolable si je n’avais pas découvert, à cette occasion, une des villes italiennes les plus délicieuses, avec des constructions hardies qui se déploient le long d’une colline couronnée à son sommet par une cathédrale qui offre une vue plongeante sur les vignes et les oliviers. Autre motif de consolation à l’époque : c’était en remontant le Corso Italiano que j’avais découvert cette spécialité toscane, la porchetta, c’est-à-dire le cochon de lait grillé, farci à l’ail et au fenouil – une des choses les plus sublimes qui existent sur cette Terre. Deux bonnes raisons, métais-je toujours dit et redit, de revenir à Arezzo…

Ce qui m’avait frappé la première fois que j’avais mis les pieds dans cette ville, c’était la physionomie particulièrement âpre et austère d’Arezzo qui, jusque sur ses bâtiments publics, porte la trace des luttes acharnées qui ont ensanglanté son histoire. Gouvernée d’abord par des évêques aux environs de l’an 1000, Arezzo est devenue ensuite une commune libre qui, dans son ascension, s’est mesurée à Florence. Les rivalités, puis les guerres politiques ont déchiré les deux cités. Au XIIIe siècle, les Arétins étaient des Gibelins, les Florentins des Guelfes ; ces derniers l’ont emporté sur les premiers en mettant en déroute les troupes d’Arezzo à Campaldino en 1289. La Divine Comédie, composée au début des années 1300, se fait l’écho de toutes ces batailles, et Dante, qui avait été ambassadeur de Florence, règle ses comptes politiques en précipitant bon nombre d’Arétins en enfer, un peu comme Giotto qui, quelques années plus tôt, avait peint sur les murs de la basilique d’Assisse une scène d’exorcisme où l’on voit Saint François chasser les démons de la ville d’Arezzo.

Il a fallu ensuite moins d’un siècle pour qu’Arezzo passe sous domination florentine et que la cité soit intégrée au grand-duché des Médicis en 1384. Toutefois – et ce n’est pas là le moindre des paradoxes – cette période de troubles n’a jamais empêché la ville de croître et le commerce d’être florissant. Les palais et les églises se sont multipliés, que ce soit sur les places ou le long des rues.

Parmi les plus anciennes églises, Santa Maria della Pieve que l’on aperçoit ici, est de loin la plus spectaculaire. Elle a ceci de particulier qu’elle s’élève dans une petite rue étroite, en pente raide, qui laisse assez peu de recul pour admirer sa façade qui reproduit le motif pisan ou lucquois des trois étages à colonnettes aveugles. La seule différence avec les églises de Pise ou de Lucques, c’est que la pierre n’est ni blanche ni noire, mais au contraire dorée, et de surcroît très abîmée. 
À l’intérieur, cette église conserve un polyptyque de Pietro Lorenzetti qui est constamment éclairé et que l’on peut facilement approcher, sans avoir à jeter une pièce dans un tronc, ce qui change de Florence, où le degré de rapacité de l’Église est sans équivalent. Elle a été bâtie aux XIIe et XIIIe siècles, quand la ville s’affranchissait de la puissance des évêques, mais ses plans ont dû être plus tard entièrement revus par Vasari, qui a également aménagé la Piazza Grande, appelée aussi Piazza Vasari. Cette place, en forme de trapèze incliné, est son chef-d’œuvre : elle offre un dégagement à partir duquel on peut découvrir le campanile percé par quarante baies géminées et sa très élégante abside.

Si on s’approche d’un peu plus près, on aperçoit une double rangée de colonnettes qui pourrait passer pour un modèle parfait d’équilibre et d’harmonie s’il ne se rencontrait pas, justement, une petite torsion sur l’une des colonnettes du premier étage. C’est certainement le punctum de la cathédrale, un punctum auquel je n’avais pas prêté attention la première fois. Par ailleurs, la place de Vasari est bordée par des bâtiments de différentes époques qui constituent une véritable anthologie des styles italiens : tout d’abord un tribunal avec un escalier semi circulaire qui ressemble à une sfogliatella et qui mord sur un palais gothique, le Palazzo della Fraternita, achevé à la Renaissance. 

Puis, un dernier palais construit par Vasari lui-même, appelé Palazzo delle Loge, sous l’ombre duquel les tables des restaurants ornent les loges pendant toute la belle saison.


Par ailleurs, tous les samedis de chaque début de mois, les antiquaires se donnent rendez-vous sur la piazza où une brocante s’installe, avec des tentes blanches qui ajoutent à l’aspect déjà très pittoresque de cette place un caractère plutôt théâtral. En voici un témoignage, lors de mon passage à Arezzo en mai 2007.

À moins de cinq minutes à pieds de la Piazza Grande, se trouve une autre place, plus resserrée, et cette fois rectangulaire, où se dresse encore une église, tout aussi incontournable : San Francesco. Sa façade, tout en pierres, n’a jamais été revêtue de marbre, ce qui la rend peut-être austère, mais c’est ce qui fait tout son caractère.


C’est en effet à l’intérieur de cette église que sont conservées, avec un soin jaloux, les fameuses fresques que Piero della Francesca a peintes entre 1459 et 1466 et qui sont réellement à tomber par terre, autant que peuvent l’être celles de Giotto dans la chapelle Scrovegni de Padoue, celles de Gozzoli dans la chapelle des Mages à Florence ou encore celles de Mantegna dans la Chambre des époux à Mantoue. Le temps alloué pour les admirer est théoriquement de 30 minutes ; c’est à la fois plus généreux qu’à Padoue, où les pèlerins de l’art n’ont droit qu’à un misérable quart d’heure, et c’est aussi beaucoup moins cher : 4 euros l’accès, auxquels, certes, il faut encore ajouter 2 euros pour la réservation qui est, on s’en doute, obligatoire. Du coup, même la visite gratuite, à laquelle ont droit les étudiants en histoire de l’art, les professionnels des musées, etc., est à... 2 euros ! Cela dit, une fois que vous avez payé, plus personne n’est dans vos pattes pour vous épier. Et, en basse saison, comme c’est le cas au mois d’octobre, on peut rester indéfiniment dans la chapelle, sans être inquiété par un coup de sifflet ou par une voix qui répète, inlassablement, Silenzio, silenzio..., comme celle qu’on entend à Assise dans la basilique supérieure. 

Pour bien comprendre l’agencement des formes et des merveilleux volumes qui se déploient sous les yeux, vous allez dire que je me répète, mais il est indispensable de se munir d’un exemplaire de La Légende dorée car le peintre à cherché à traduire en images le texte de Voragine qui se rapporte à la Légende de la sainte Croix. C’est ainsi qu’à la demande de Luigi Bicci, lequel a donné son nom à la chapelle, il a représenté les douze épisodes de l’histoire de la Croix, depuis La Mort d’Adam, où ses fils ont caché la graine de l’arbre dont fut tiré plus tard le bois de la Croix , jusqu’à l’Exaltation de la Croix par lempereur Héraclius, que l’on voit entrer dans Jérusalem en la portant sur son épaule. On reste saisi autant par l’aspect solennel et puissant de la Vierge de l’Annonciation que par la lumière extraordinaire qui illumine certaines scènes, je pense en particulier à la Victoire d’Héraclius sur Chosroès ou encore au Rêve de Constantin qui passe, selon Roberto Longhi, pour le premier clair-obscur de l’histoire de la peinture.

Autre place et autre église remarquables, celle de la Badia, à quelques mètres de San Francesco, en redescendant la Via Mazzini. On l’appelle encore Chiesa delle Sante Flora e Lucilla. Si elle paraît très sobre à l’extérieur, elle est d’une grande richesse à l’intérieur puisqu’elle conserve une Crucifixion ou Grande Croix de 1319, attribuée à Segna di Bonaventura, entièrement restaurée depuis 2006, et surmontée d’un Christ Pantocrator, ainsi qu’une fausse coupole peinte en trompe l’œil par Andrea Pozzo. Mais surtout, elle abrite en son maître-autel une des rares belles peintures de Vasari qui n’a jamais été, comme on le sait, un grand peintre. Si vous visitez le Museo Statale d’Arte Medievale e Moderna, vous découvrirez ses Noces d’Esther et dAssuerus qui ne plaident pas beaucoup en faveur de ses talents de peintre (Vasari restera célèbre plutôt pour ses talents d’architecte et plus encore pour ses biographies d’artistes qui sont si bien écrites et qui se lisent avec tant de plaisir). Ici, le tableau en question est La Vocation de saint Pierre, il date de 1551 et a été restauré en 1975. Cette peinture fonctionne un peu comme un manifeste de la peinture maniériste. Tout y est : la ligne serpentine, les musculatures exagérées des corps et les couleurs acidulées du paysage à larrière-plan. Cette œuvre accumule aussi les citations : le geste élégant de la jambe du personnage qui guide la barque à larrière-plan rappelle étonnamment celui du Christ jardinier qui esquisse un pas de danse dans le Noli me tangere de Bronzino ; le paysage turquoise au fond est traité à la manière des paysages ombrageux et apocalyptiques de Niccolo dellAbate. 

On poursuivra cette visite des églises d’Arezzo en poussant les portes de la chiesa San Domenico, érigée en 1275, seulement 54 ans après la mort du saint. Très dépouillée à l’extérieur, cette église abrite le long de sa nef unique moins des fresques que des fragments de fresques de l’école siennoise ou arétine, comme ce Mariage mystique de sainte Catherine :

La seule fresque intacte est une frise, plus tardive, qui représente des anges musiciens, munis de partitions et d’un cornet à bouquin:

Mais San Domenico possède aussi au-dessus de son maître-autel une monumentale Croix ou Crucifixion de Cimabue, une véritable rareté. Les grands crucifix de bois, suspendus dans les églises, avaient pour mission, comme on le sait, de montrer aux fidèles la victoire du Christ, c’est-à-dire son triomphe et sa résurrection. Avec Cimabue, une inflexion s’engage et, comme l’écrit Élisabeth Crouzet-Pavant, « la Croix, de triomphale, devient dramatique » (Enfers et paradis, L'Italie de Dante et de Giotto, p. 399). Tout est fait, en effet, pour susciter l’émotion : le corps du Christ est monumentalisé dans la douleur, il n’a plus rien de raide, puisque le flanc se plie, se tord, sous le poids de la souffrance.

Un peu comme mon estomac qui, passé une certaine heure, se plie, se tord lui aussi, sous les sollicitations constantes des salumerie, des macellerie et autres rosticcerie rutilantes qui jalonnent les rues d’Arezzo. Un bon conseil, n’allez surtout pas vous réfugier chez Agania, l’osteria mentionnée dans tous les guides. Je suis tombé dans le piège : les portions sont chiches, les plats sont à peine chauds et le service bien expéditif.

Si vous voulez vous régaler, foncez donc tête baissée chez Canto de Bacci, la belle salumeria du Corso Italiana (65) et faites votre choix parmi les excellents produits frais qui sont à emporter. Malheureusement, à notre passage, il n’y avait plus cette divine porchetta qui avait tant ému nos papilles la première fois. En désespoir de cause, nous avons fait une razzia sur tout ce qui paraissait appétissant, que ce soit la galantine de poulet, la soprasetta, le rôti aux olives, la salade de la mer ou le proscuitto toscano, et toutes ces merveilles ont été liquidées sur une petite place, perchée dans les hauteurs de la ville. Comme j’ai le goût du pluralisme, je mentionne une autre adresse, lAntica bottega toscana, toujours sur le Corso Italiano (24), en face de la Pieve cette fois. 

Vous y trouverez plusieurs spécimens de pecorino, notamment à la truffe blanche, au blé ou au genévrier :
  
Impossible, là encore, de résister devant tous ces fromages. C'est comme si chacun de ces fromage vous susurrait dans le creux de loreille : “Achète-moi, achète-moi !”. Alors on obtempère et on se demande si on n’aurait pas tôt fait d’aller les engloutir dans le grand jardin au sommet de la ville, pour profiter du panorama extraordinaire sur la campagne toscane. Cette campagne est identique en tout point à celle qu’a peinte Pollaiolo dans ses paysages, c’est une campagne fortement domestiquée, avec ses vignes, ses oliviers, ses cours d’eau maîtrisés. 
 
Ce grand jardin public d’Arezzo est comme une auréole au-dessus de la ville. Il fait penser à la forêt perchée sur la montagne du Purgatoire qui, dans La Divine Comédie, sert de seuil au Paradis. Il se déploie derrière le Duomo, dont l’architecture est sévère et extrêmement imposante. Sa façade, refaite au XXe siècle, est d’une simplicité extrême. Cerise sur le gâteau, quand nous l’avons visité, il était quasiment vide ! Quel contraste, là encore, avec ce fameux samedi de mai 2007, où la cathédrale était pleine de badauds, de touristes, d’antiquaires égarés, pendant qu’un prêtre célébrait un mariage au milieu des deux retables en terre cuite émaillée de Lucca della Robbia. Et c’était au milieu d’un brouhaha permanent, sous des orgues tonitruants, que nous avions dû nous faufiler jusqu’à la porte de la sacristie pour admirer la fameuse Madeleine de Piero della Francesca, la seconde fresque du maître à Arezzo.
 
La sainte y est représentée en pied, avec ses attributs traditionnels, les cheveux entièrement relâchés, symbole de luxure, et le petit réceptacle qui contient l’huile qui a oint les pieds du Christ. Mais ici les cheveux ne sont pas seulement relâchés sur les épaules, comme le veut la tradition, ils sont aussi mouillés, ce qui peut être interprété comme un symbole de rédemption car l’huile contenue dans le réceptacle a pu servir pour les cheveux et leur être appliquée en signe de purification. Cette Madeleine conserve une attitude très noble, et son regard vertical, qui s’emploie à éviter celui du spectateur placé hors champ, lui donne un caractère impénétrable et de profond mystère, comme toutes les Vierges peintes par Piero della Francesca. Je me souviens que la dernière fois, alors qu’on était bousculés, piétinés, une femme derrière moi expliquait à un groupe attentif que le peintre exploitait les quatre couleurs fondamentales qu’Alberti, dans son célèbre traité, a ramené à l’expression des quatre éléments de l’univers : l’air est représenté par le bleu du ciel qui a été effacé avec le temps et dont il ne reste plus qu’un tout petit pan à droite, sous la frise de l’arcade (cliquez sur l’image pour l’agrandir) ;
 
le vert et le rouge de la cape de la Madeleine renvoient respectivement à l’eau et au feu ; enfin la terre est illustrée par ce qu’Alberti appelle le cendré et qui se spécifie selon la quantité de blanc ou de noir qu’on y ajoute.
On se demande bien pourquoi, trois siècles plus tard, en 1783, l’abbé Tarletti a plaqué un gigantesque cénotaphe du quatorzième siècle sur une partie de la fresque de Piero. Certainement, la valeur de sa peinture n’était-elle pas autant reconnue qu’elle l’est de nos jours, mais plutôt noyée au milieu de toutes les autres qui avaient fini par envahir les murs de la cathédrale. Ce goût bizarre pour le Moyen-Âge, qui était en vogue à la fin du dix-huitième siècle, a eu pour effet de briser la symétrie de l’œuvre : si on observe bien attentivement la colonne de gauche, ainsi qu’une partie de l’arcade dessinées par Piero, on s’aperçoit qu’elles sont maintenant cachées par l’aile droite du cénotaphe.

Pour être tout à fait complète, cette visite de la ville aurait dû s’achever avec la maison de Vasari. Il est vrai qu’à la différence de celle de Raphaël, qui nous a tant déçus, celle de l’auteur des Vies contient énormément de fresques. Mais, en écartant cette solution, et me rappelant que je n’avais toujours pas goûté à la porchetta, je crois bien avoir quitté Arezzo comme je suis arrivé : avec encore deux bonnes raisons d’y retourner.