mercredi 18 août 2010

Comment Voragine a changé ma vue

Dans son livre le plus connu, LŒil du Quattrocento, Michael Baxandall a tenté de décrire les principes qui gouvernaient la vue des contemporains de Fra Angelico et a analysé en détail les schèmes de perception qui étaient à l’œuvre dans l’appréciation d’un tableau. Il a montré, par exemple, que ce à quoi les commanditaires étaient attentifs lorsqu’ils passaient commande d’un tableau, c’était l’usage du bleu outremer, et non d’un succédané à la couleur moins durable, car le bleu outremer était à l’époque le pigment le plus cher, obtenu à partir d’une pierre semi-précieuse, le lapiz-lazuli, importée d’Afghanistan. Les commanditaires qui en exigeaient la présence dans un tableau veillaient à la fois à produire de la beauté et à affirmer leur rang, leur puissance. En tant qu’historien de l’art, Baxandall insistait sur l’effort qu’il fallait faire pour s’imprégner de la vision des hommes du Quattrocento : si nous oublions toutes ces choses, disait-il, nous risquons de passer à côté de la signification profonde de tous ces tableaux. Aussi, pour éviter l’anachronisme, Baxandall recommandait-il de se plonger dans la littérature des registres de commandes et contrats qui liaient les peintres à leurs commanditaires, ainsi que dans les traités de peinture, qui comportaient de nombreuses prescriptions visuelles.

Je n’ai pas le souvenir que Baxandall évoquait la littérature religieuse (et étant loin de chez moi, je ne peux pas aller le vérifier dans ma bibliothèque). Mais autant que les traités d’Alberti, qui expliquent bon nombre d’agencements visuels, La Légende dorée de Voragine a été pour moi un précieux guide artistique, un outil qui m’a aidé à voir beaucoup de choses. Avant de retourner à Venise, muni de cet ouvrage, je me suis d’abord exercé, pendant de longues années, à confronter le texte de Voragine aux tableaux religieux que j’avais sous les yeux, et notamment ceux du Louvre, qui en possède de fameux. Le visiteur qui fait son entrée dans ce musée peut admirer, dès les premières salles du Pavillon Denon, un tableau célèbre, Le Couronnement de la Vierge de Fra Angelico, qui a fait couler énormément d’encre, et à propos duquel les quelques lignes qui suivent ne seront peut-être pas inutiles pour commencer.

Ce tableau, qui a fait son entrée au Louvre en 1812, a été peint à Florence vers 1435, au même moment où Alberti, le grand théoricien de la perspective, publie son De Pictura. Le retable a été commandé par une riche famille de Florence et, à l’origine, il était destiné à décorer une chapelle du couvent San Domenico de Fiesole où le peintre, Guido di Pietro de son vrai nom, mieux connu sous celui de Fra Angelico, officiait comme prêtre depuis 1427.
Les fresques et les retables que les familles florentines offraient étaient bien accueillies par les autorités religieuses car l’Église voyait dans la peinture un prolongement visuel de la prédication, ainsi qu’une actualisation des exemples tirés de l’histoire sacrée, qu’il s’agisse des saintes écritures ou de l’hagiographie, un genre auquel Voragine lui-même a associé son nom. Par ailleurs, le mécénat artistique, qui jouait déjà un très grand rôle à lépoque, n’était pas une activité entièrement désintéressée, répondant au seul besoin dencourager la création. Comme de nos jours, où de grands industriels acquièrent des œuvres pour obtenir des exonérations d’impôts, les banquiers ou les riches commerçants de Florence se mettaient en contact avec un peintre, si possible le plus célèbre, auquel ils passaient commande dune œuvre, dont ils faisaient don à léglise pour s’exonérer de leurs fautes et se soustraire au soupçon d’exploitation et d’usure qui pouvait peser sur leurs activités, qu’elles soient commerciales ou financières. Comme le disent très justement Paolo et Stefano Borsi, qui ont trouvé une géniale image, c’était pour eux un moyen « d’ouvrir un compte courant avec Dieu » afin de laver le privilège terrestre de la richesse.

Pendant tout le Quattrocento, la peinture était essentiellement religieuse en Occident. Elle avait pour mission de mettre sous les yeux des fidèles les textes sacrés car ces derniers n’en avaient pas toujours une bonne connaissance (la plupart d’entre eux ne savaient pas lire) et les peintres, qui étaient recrutés par l’Église, avaient donc pour consigne de substituer aux textes abstraits et difficiles à comprendre des images concrètes et faciles à interpréter. Ici, Fra Angelico ne s’appuie pas à proprement parler sur les textes sacrés car les évangiles canoniques ne parlent pas du couronnement de la Vierge. Seul l’évangile apocryphe du pseudo-Jean en fait mention, mais il est peu probable que le peintre le connaissait, et encore moins ses commanditaires. En fait, Fra Angelico illustre ici un passage d’un texte qui, à l’époque, était le plus lu après La Bible : celui du dominicain Jacques de Voragine qui, dans La Légende dorée, a consacré de nombreux chapitres à la vie des saints et un chapitre entier à l’assomption de la Vierge Marie (chapitre 115) qui comprend la scène du Couronnement. Voici ce qu’il écrit : « Or quand sainte Marie vit tous les apôtres rassemblés, elle bénit le Seigneur et elle sassit au milieu deux, sous la lumière des lampes et des flambeaux. Vers la troisième heure de la nuit, Jésus vint avec tous les ordres des anges, lassemblée des patriarches, larmée des martyrs, la troupe des confesseurs et le chœur des vierges, qui se déployèrent devant la couche de la Vierge et chantèrent de doux cantiques » (Paris, Gallimard, 2004, p. 632-633)

Certes, on admettra qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu Voragine pour identifier les martyrs chrétiens, reconnaissables ici à l’instrument de leur supplice, saint Laurent avec son gril, saint Sébastien avec sa flèche, saint Barthélemy avec son couteau, certains, comme sainte Catherine d’Alexandrie, apparaissant avec la roue et la palme du martyre. En revanche, pour identifier les différentes scènes de la prédelle qui illustrent la vie de saint Dominique, Voragine peut être utile.

Commençons par le premier élément de cette prédelle qui représente Le songe dInnocent III.

En 1215, alors que se tenait le concile du Latran, Dominique était parti à Rome, dont on reconnaît au loin, à sa forme circulaire, le château Saint-Ange, pour obtenir du souverain pontife la confirmation de son ordre. Voragine raconte qu’une nuit, le pontife « vit en songe que l’église du Latran était menacée dune ruine soudaine, et comme il regardait cela avec effroi, voilà que lhomme de Dieu, Dominique, apparut de lautre côté, soutenant de ses épaules toute cette construction chancelante » (586). Il décida donc d’accéder à la requête de Dominique, mais ce fut son successeur, Honoré III, qui approuva l’ordre en 1216. En fait, le sens est à interpréter symboliquement et non littéralement : c’est l’Église en tant qu’organisation, et non en tant que bâtiment appuyé sur des fondations branlantes, qui menace de s’écrouler si un moine, saint Dominique en l’occurrence, n’entreprend pas de la régénérer par de nouveaux principes. Giotto, quelques années plus tôt, avait peint le même épisode, mais appliqué au cas de saint François, venu à Rome la même année, pour obtenir l’approbation du pape.

Ce qui permet de distinguer François de Dominique, outre la couleur de la bure, c’est la fameuse étoile rouge qui resplendit sur le front de ce dernier. C’est à cet attribut qu’il est identifiable dans le tableau de l’Angelico, Voragine expliquant qu’à sa naissance, «une dame qui lavait tenu sur les fonts baptismaux crut elle aussi voir sur le front du petit Dominique une étoile très brillante qui éclairait le monde entier » (583).

Deuxième élément de la prédelle : Lapparition de saint Pierre et saint Paul à saint Dominique.

La scène a toujours lieu à Rome, mais alors qu’il est confirmé dans son ordre, Dominique voit apparaître les deux saints romains – Pierre avec un bâton et Paul avec un livre – qui l’engagent à mener le combat. Pourquoi Pierre n’est-il pas représenté avec ses clés et Paul avec son sabre ? la réponse, encore une fois, se trouve chez Voragine : « Comme il priait à Rome dans léglise de saint Pierre pour lexpansion de son ordre, il vit venir à lui les glorieux princes des apôtres Pierre et Paul : le premier, cest-à-dire Pierre semblait lui remettre un bâton, et Paul, un livre, et ils lui disaient en outre : va et prêche car tu as été élu par Dieu à ce ministère » (586).

Troisième et quatrième élément : La résurrection de Napoleone Orsini et La Résurrection du Christ.

La scène ne se trouve pas chez Voragine, et pour cause : Napoleone Orsini, neveu du cardinal Orsini, était un contemporain de Voragine. En fait, il s’agit ici un miracle post-mortem : Dominique serait réapparu pour ressusciter Orsini, mort écrasé sous les sabots de son cheval, que l’on voit à l’arrière-plan. On observe ainsi l’homme se relever de sa couche ensanglantée à la simple bénédiction du moine. Cet épisode a d’ailleurs été illustrée par un autre peintre florentin, Alessandro Frei, dans une fresque en l’église de Santa Maria Novella de Florence. Et, pour une fois, la scène s’éclaire par un élément intrinsèque au tableau, à savoir La Résurrection du Christ, décrite dans la lunette suivante.

Cinquième élément : Le miracle du livre rouge.

Cet épisode est raconté dans La Légende dorée en deux temps, séparés ici par la limite entre l’extérieur et l’intérieur du foyer. Premier épisode : « Un jour que saint Dominique avait prêché contre les hérétiques, il mit par écrit les textes des autorités quil avait produites et quil remit cette feuille à lun de ces hérétiques pour quil puisse peser les objections. » La feuille blanche devient un livre rouge et l’hérétique est représenté en bleu sur le tableau, tandis que saint Dominique est reconnaissable à sa tunique blanche et noire, ainsi qu’à l’étoile rouge qui reste suspendue sur son nimbe doré. Second épisode : « Or, la nuit, cet homme produisit devant les hérétiques qui sétaient rassemblés autour du feu la feuille quil avait reçue. Ses congénères lui dirent de la jeter au feu : si elle venait à brûler, leur croyancecest-à-dire leur mécréance serait véritable, et si au contraire elle ne pouvait prendre feu, ils proclameraient alors la vérité de la foi de lÉglise romaine. La feuille est donc jetée dans le feu et après y être restée quelque temps, elle jaillit aussitôt des flammes, sans avoir été brûlée. » (584) Devant la stupéfaction générale, le livre est jeté une deuxième fois, puis une troisième fois, jusqu’à l’arrivée d’un chevalier qui, témoin de la scène, pourra rapporter le miracle.

Sixième élément : Saint Dominique nourri par les anges.

Autre miracle dont a été témoin le saint : deux anges sont apparus avec de petits pains dans leur besace et en ont fait la distribution aux franciscains rassemblés autour de leur chef.

Septième et dernier élément de cette prédelle : La mort de saint Dominique.

Bien qu’on observe quelques dominicains « en proie à une douleur inconsolable » (597), comme l’écrit toujours Voragine, il vaudrait mieux intituler cette dernière scène Le testament de saint Dominique car, pour peu qu’on y prête bien attention, Dominique est encore vivant. La scène se passe à Bologne, dans la chambre du fondateur de l’ordre. Celui-ci est «physiquement affaibli par une grave maladie » et Fra Angelico le représente sur un lit en bois, recouvert d’une beau de bête, au milieu de ses frères auxquels il adresse son ultime testament. Pour bien entendre les paroles de Dominique, le spectateur doit incliner la tête pour lire l’inscription que le peintre a tracée : caritatem habete, humilitatem servate, paupertatem voluntariam possidete.

Voragine : « Il convoqua alors douze des frères du couvent de Bologne – Fra Angelico n’en a peint ni un de plus ni un de moins – et afin de ne pas les laisser déshérités et orphelins, il fit son testament en ces termes : “ayez la charité, conservez lhumilité, possédez la pauvreté volontaire” » (597). L’espace de cette dernière lunette est séparé en deux parties, la chambre du mourant et, au-dessus, la montée au ciel de saint Dominique, accompagné des anges. Le mouvement est tel que le saint est entraîné vers la grande scène du retable, précisément celle du Couronnement de la Vierge, où Dominique occupe une place centrale. On le reconnaît de profil, il tient un lys à la main et l’étoile rouge brille toujours au-dessus de sa tête.

Un véritable mouvement s’ordonne en direction de la Vierge, agenouillée devant son fils, assis sur un trône de gloire. Les trompettes retentissent, les personnages surabondent, mais ce n’est pas le fameux « tumulte » dont Alberti déconseillait la représentation. Tous ces saints et docteurs, toutes ces vierges et martyres, restent figés et en adoration devant la Vierge. Le peintre a déployé toutes les ressources de son imagination pour donner une idée de la félicité et de la gloire qui attendent la Vierge après son assomption : une idée visuelle d’abord, avec les marbres polychromes des escaliers, qu’on ne rencontre nulle part ailleurs que chez Fra Angelico,

avec la sophistication extrême du pavement au sol, ensuite,

et, pour finir, le jeu des tissus, dont on peut observer le chatoiement sur la lourde chape brodée de saint Nicolas de Bari.

Mais une idée sonore également, avec les luths, les violes da braccio et les trompettes qui retentissent au fond de la scène, laquelle s’ouvre sur un ciel limpide, peint avec un bleu outremer.

On dit souvent que les images sont plus explicites que les textes, mais est-ce toujours vrai ? Finalement, celles-ci sont toutes sous-tendues par des textes dont la connaissance semble nécessaire pour être parfaitement interprétées. Si elles nous paraissent obscures aujourd’hui, il n’y a aucune raison de penser qu’elles étaient forcément plus transparentes quelques siècles plus tôt. Leur interprétation nécessite toujours le recours à des professionnels qui permettent d’identifier des personnages, de classer des scènes. Pour échapper à ces professionnels, par définition toujours un peu ronflants, il suffit de lire Voragine.

Si vous vous plongez La Légende dorée, vous aurez alors l’impression de voyager dans la quatrième dimension et d’aller ainsi de miracle en miracle... Certains textes ne renferment pas moins d’effets spéciaux que Star Wars. En plus c’est pratique, le volume publié chez Gallimard prend moins de place qu’un gros Routard, vous pouvez donc le trimballer n’importe où avec vous, pas seulement à Paris, dans la grande galerie du Louvre, mais aussi à Florence, à Venise, à Padoue, où il m’a bien été utile pour percer le mystère du martyre de saint Christophe que Mantegna, par exemple, a peint dans la chapelle Ovetari de l’église des Eremitani.

mercredi 4 août 2010

Ma « première fois » à Venise

Juin 2000
Le croirez-vous, mais la première fois que j’ai mis les pieds à Venise, je n’ai eu aucun plaisir ! C’était il y a dix ans. J’avais voyagé par le train de nuit et Danielle (des Merveilles) était venue me chercher au petit matin à la gare Santa Lucia. Il faisait beau et chaud, comme d’anciennes photos peuvent l’attester, et si beau d’ailleurs qu’on ne pourra guère expliquer ma déception, comme celle de Balzac, par cette «pluie torrentielle » qui avait accueilli le grand écrivain et qui lui faisait dire qu’elle était « peu agréable pour un Parisien qui jouit, les deux tiers de l’année, de cette mante de brouillards et de cette tunique de pluie ». Mon sort, je dois en convenir, aura été tout autre : les lauriers étaient en fleurs, le ciel était d’un bleu limpide et le clapotis de l’eau absolument délicieux… Bref, tout aurait pu aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles si, partout autour de moi, des milliers de touristes, dont je devais grossir à mon tour les rangs déjà bien épais comme ça, ne s’étaient pas donné le mot. Je n’avais pas l’impression d’être sur le Grand Canal, mais à la foire du Trône, un samedi après-midi, dans un train fantôme, au milieu de gens qui ne parlaient que français, anglais, espagnol, allemand, que sais-je encore ? Partout où j’allais, c’était la même chose, si bien qu’à l’issue de cette première journée à Venise, je regrettais de n’être pas à Rome, une ville pourtant cosmopolite, mais dont les limites, largement plus étendues, ont pour effet rendre moins visible la présence des voyageurs.
Il a fallu trois jours à Balzac pour qu’il change complètement d’avis sur « la belle Venise » et pour que le retour du beau temps lui offre le plaisir de contempler « le plus beau ciel d’Italie ». Tout compte fait, c’est à peu près ce qu’il m’a fallu, à moi aussi, pour m’acclimater à cette ruche de touristes qui bourdonnaient dans tous les sens. Trois jours pendant lesquels, au milieu d’un vaporetto bondé, ou d’une gelateria prise d’assaut, je n’arrêtais pas de me répéter en moi-même : « quel endroit cauchemardesque » ! Certes, j’avais conscience des innombrables merveilles qui se déployaient sous mon regard – Ca’ d’Oro, le Palazzo Dario, la Salute – et qui flottaient sur l’eau comme de délicates meringues, mais j’étais comme assommé par la foule compacte avec laquelle je devais en partager la jouissance.

Juin 2000
Quand on est à Venise, on a spontanément tendance à mépriser les gens autour de nous, mais nous avons tort, car s’il est vrai que, comme le disait Sartre, « l’enfer c’est les autres », force est de reconnaître alors qu’on est toujours l’enfer d’un autre. Venise inflige une blessure terrible à l'égotisme esthète, à tous ceux qui pensent qu’ils seront les seuls au monde à venir se recueillir sur la tombe de Monteverdi ou à prendre un billet d’entrée pour percer le mystère de La Tempête, le chef-d’œuvre de Giorgione.

Mon premier billet de l’Accademia
Commençons par admettre que nous sommes excessivement nombreux à partager ces propriétés. Mieux, voyons dans le voyage à Venise quelque chose qui nous relie aux autres, un élément de la « commune humanité » dont parlait Montaigne. Je ne fais pas partie de la race des esthètes, de ceux qui fondent leur plaisir sur la détestation des valeurs communes... ceux-là doivent être bien malheureux à Venise, où vingt-deux millions d’êtres humains – et bientôt plus, si on compte les Chinois qui vont voyager de plus en plus – viennent chaque année admirer la Sérénissime. Maintenant, quand je retourne à Venise, le monde ne me gêne plus du tout. J’y suis totalement habitué, comme la foule dans le métro aux heures de pointe. Mais je voudrais aussi conclure ce billet sur une note positive : le monde n’est pas à Venise une fatalité. Danielle, qui m’a tout appris sur cette ville, m’a entraîné dans des endroits insolites et secrets comme ceux qu’AnnaLivia, dans ses Carnets vénitiens, a à cœur de nous faire découvrir. J’ai ainsi pu m’arrêter dans des jardins déserts et m’allonger sur des bancs sans gêner quiconque, traverser des campi qui ne semblaient habités que par des chats indolents. Même les églises, qui sont plus belles que partout ailleurs, restent paradoxalement assez peu visitées par les touristes, qui foncent plutôt tête baissée à San Marco, alors que chacune d’entre elles recèle pourtant un Bellini, un Titien, un Véronèse, un Tintoret, un Tiepolo, etc., quand ce ne sont pas deux ou plusieurs. Et parfois, la puissance ensorcelante d’un tableau est tellement forte qu’elle renferme une charge neutralisante. À l’Accademia, par exemple, j’étais tellement hypnotisé devant le cycle de Sainte Ursule, les Madone de Bellini ou la monumentale Présentation de la Vierge au temple du Titien, que je ne voyais plus les gens qui se pressaient par milliers autour de moi pour en admirer les contours si délicats.
Je dois vous faire aussi une petite confidence : si je pouvais facilement savoir ce qui me plaisait dans la peinture vénitienne (laquelle est à quatre-vingt quinze pour cent religieuse jusqu’au XVIe siècle), je dois reconnaître qu’à l’époque, je ne comprenais pas grand-chose aux scènes sacrées qui s’engageaient sous mes yeux et que cela me frustrait énormément d’être dépossédé des instruments qui en facilitent l’intelligibilité. Je me suis alors juré de revenir à Venise admirer tous ces chefs-d’œuvre qu’après avoir progressé dans l’iconographie religieuse et la connaissance des saints et, effectivement, ce n’est qu’après avoir lu La Légende dorée (et m’en être délecté) que, trois ans plus tard, je suis revenu à Venise pour un second séjour qui, fort heureusement, ne fut pas le dernier. Affaire à suivre…

Pas de trêve estivale

L’été à Paris, si les théâtres sont fermés, Jacques Genin, lui au moins, reste ouvert et ça c’est plutôt une bonne nouvelle. Avec les fruits de saison, le chef enrichit sa palette de nouvelles couleurs et de nouveaux parfums : on connaissait les rutilantes pâtes de fruits poire et mangue-passion qui, savamment agencées, pouvaient faire penser à un dance floor ; on se laissera tenter, cette fois-ci, par les quelques pâtes de fruits au melon et à la pêche qu’une charmante dame, derrière son comptoir, vous glissera spontanément dans la main, en même temps que la monnaie de votre pièce.

L’été ne laisse pas son empreinte que sur les pâtes de fruits : remarquez également les chocolats que le chef a mis au goût du jour. Les chocolats au basilic, les chocolats à l’estragon, les chocolats à la menthe fraîche, se savourent en même temps que ces grands classiques que sont les chocolats au miel ou les chocolats à la fève tonka. Mes invités étaient au septième ciel…

Côté gâteaux, il y a du nouveau. L’éphémère aux marrons glacés, que l’on avait croqué cet hiver, a cédé la place à un éphémère passion, somptueux de beauté.
Que je vous fasse l’article : croustillant chocolat praliné, dacquoise à l’amande, mousse au chocolat, crème à la mangue et aux fruits de la passion. Pour couronner le tout : saupoudrage de chocolat. Sur les flancs, deux petites plaques cacaotées. Mais il existe également un éphémère 100% chocolat.
Toutefois, la grande nouveauté de la saison, ce sont bien évidemment les glaces, qui ne se dégustent que sur place. Inutile, donc, de demander un cornet avec des boules, faites plutôt comme moi, asseyez-vous à une table, sur un canapé douillet et attendez sagement d’être servi.
Le chef propose trois parfums très classiques qui sont comme trois petites pierres jetées dans le jardin des Berthillon : chocolat, vanille et fruits rouges (qui se décline, selon les jours, en fraises, cassis ou framboises). La glace au chocolat a la consistance d’un flanc et la vanille, qui éclate si fort en bouche, provient de Tahiti. Les glaces sont servies comme des quenelles dans une grande assiette et accompagnées pour l’occasion d’une tuile géante, de deux biscuits au chocolat, mais aussi de deux caramels à la mangue et de deux orangettes (j’ai conscience d’être bien gâté).
Parmi les autres nouveautés, on trouve aussi le choux à la crème, que je n’ai pas encore testés, mais ça ne saurait tarder.
Mais parmi les classiques, les éclairs (au chocolat et au caramel) restent une valeur sûre. N’oublions pas non plus ce qui fait la gloire de cette maison : le mille-feuilles ! Amateurs de mille-feuilles, foncez tête baissée dans le mille-feuilles au praliné, vous ne serez pas déçus...
À moins que vous ne préfériez, comme moi, le mille-feuilles vanille.
Ou le légendaire Paris-Brest.
Mais faites vite car, du 9 au 17 août, le chef part quelques jours en vacances ressourcer son inspiration et revenir, qui sait, avec plein de nouvelles idées