vendredi 26 février 2010

Me gustan bondiola y choripan

Je m’en rends compte tous les jours : Buenos Aires est une ville immense. Je n’aurai pas assez de deux semaines pour quadriller la ville et découvrir chacun des 48 barrios qui la composent. Pour vous donner un ordre de grandeur, sa superficie équivaut deux fois à celle de Paris. Autant dire qu’il faut aimer marcher si on veut se vanter, à son retour, de bien connaître la ville. Avec des tongues, ce n’est pas toujours très facile, mais on s’y habitue, comme à la chaleur d’ailleurs qui devient très supportable grâce au bel air qui souffle sur l’estuaire (Buenos Aires, ne l’oublions pas, signifie littéralement bon air ou bons vents). Il faut aussi être endurant et prendre des forces pour déambuler pendant des heures. Pour cela, il existe un quartier fabuleux où il est possible de joindre l’utile (manger) à l’agréable (marcher). Son nom : Puerte Madero. Ce barrio est situé entre les anciens docks et la réserve écologique et abrite des dizaines d’échoppes où l’on peut se gaver de choripans.

Il y a encore à peine quelques années, ce quartier était un repaire de bandits, un endroit vraiment très mal famé. En un peu plus d’une décennie, il est devenu méconnaissable, des arbres ont été plantés, des tours luxueuses ont poussé comme des champignons, si bien qu’il est devenu l’un des plus chics de la ville, avec Palermo Chico, où sont regroupées toutes les ambassades.

Mais revenons à nos moutons, ou plus exactement à nos cochons, car c’est de ceux-ci que j’entendais vous parler aujourd’hui. Ils sont à la fête le long de l’avenue Tristan Archeval Rodriguez qui borde la réserve naturelle. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de ce quartier : le prix au mètre carré a beau être le plus cher de toute la ville, on trouve quand même au pied des buildings toutes sortes de marchands ambulants, qui vous font rôtir les meilleurs morceaux de viande pour trois fois rien, alors qu’on s’attendrait à croiser des magasins Vuitton.
  
Il y en a des dizaines, tous plus rutilants les uns que les autres. On ne sait où donner de la tête car l’avenue est très longue.

Finalement, c’est seulement quand il s’est mis à faire nuit noire, vers 21h00, que nous avons fait notre choix. Nous avons atterri chez El Rey de Puerto Madero, c’est là en effet que les morceaux de bondiola paraissaient les meilleurs.

Ce que les Argentins appellent bondiola, c’est la partie du cochon située juste au dessus des côtes. Vous aussi vous rêvez de vous approcher et de sentir cette bonne vian-viande ? Patience... Normalement, ce n’est pas possible, mais figurez-vous que j’ai eu beaucoup de chance, le patron m’a laissé entrer dans son camion pour que je prenne des photos de toute sa barbaque...

Les voilà, sur la droite, tous ces fameux morceaux de bondiola. Pour 10 pesos (2 euros), le patron vous découpe deux énormes tranches et les fait saisir sur le grill. Quand c’est prêt, trois minutes plus tard, la viande est déposée sur un morceau de pain.

Il ne reste plus qu’à assaisonner : oignons crus ou confits, tomates, sauce pimentée, et le tour est joué! Bon appétit !

jeudi 25 février 2010

Buenos Aires, me voilà !

Ça y est, me voilà sur le sol argentin. Enfin car ce n’était pas gagné! Départ mercredi à l’aube, à l’heure où, comme le dit le poète, blanchit la campagne... Pas que la campagne d’ailleurs, mes cheveux aussi, qui ont été mis à rude épreuve pendant deux jours, quand j’ai appris qu’il y avait une grève des aiguilleurs du ciel et que mon premier vol jusqu’à Madrid était annulé. Je ne vous raconte pas dans quel état j’étais, jusqu’au dernier moment, j’ai cru que je ne décollerais jamais, mais après avoir brûlé des dizaines de cierges, j’ai pu finalement m’envoler jusqu’à Buenos Aires et me retrouver, après 14 heures de vol, en plein coeur de la capitale argentine.

Arrivé sur place, la première chose à faire était de trouver un taxi. Disons le tout de suite, ce n’est pas la chose la plus compliquée en sortant de l’aéroport, tant on se trouve littéralement assailli par des dizaines de chauffeurs qui n’ont qu’un seul objectif, vous entraîner par la main dans leur carrosse. La véritable difficulté à Buenos Aires, c’est de monter dans un taxi qui soit agréé et qui vous conduira dans la capitale, sans vous plumer. L’ambassade de France est d’ailleurs très claire à ce sujet : ne jamais monter dans un taxi à la sortie de l’aéroport, mais dans l’aéroport, juste après le passage à la douane. Il faut s’adresser à une hôtesse dans un stand, qui vous facture la course à l’avance – 24 euros en l’occurrence – et vous n’avez plus à vous soucier de rien après. Que vous mettiez une heure ou trois heures pour arriver chez vous, qu’il y ait des embouteillages ou pas, le prix ne bouge pas et reste le même! Le problème, c’est qu’un tel système encourage les chauffeurs à accomplir leur course en un minimum de temps, sans aucune espèce de considération pour les risques d’accidents encourus. C’est bien simple, j’ai cru mourir à dix reprises sur le trajet de l’aéroport à la maison et chaque fois que l’on entrait dans un tunnel, j’avais l’impression d’être Lady Di et dêtre accompagné de mon Doddy!

Jusqu’à Tetro de Coppola, je n’avais strictement aucune image de Buenos Aires dans la tête, à la différence de New York où, la première fois que j’y ai mis les pieds, j’étais capable de reconnaître les principaux buildings et me repérer dans la ville, sans plonger les yeux dans un guide. C’est vrai, tout le monde connaît New York sans y être allé, jusqu’aux sirènes des voitures de police. Je ne dirais pas cela de Buenos Aires. Derrière la vitre de mon taxi, tout était nouveau pour moi. J’avais la sensation d’être dans une grande ville américaine, avec ses avenues gigantesques, ses blocs d’immeubles alignés en carrés parfaits, ses enseignes allumées et ses panneaux publicitaires géants.

Mais la ville ne se réduit pas à cela non plus, comme j’allais m’en rendre compte le lendemain après un long petit déjeuner sur notre terrasse de princesse. Tout d’abord, ce qui frappe le plus, c’est l’immense variété architecturale. On ne rencontre jamais, dans la même rue, deux immeubles identiques. Tous les styles coexistent et on trouve alignés des immeubles haussmaniens, des bâtiments Art Nouveau, des pavillons de style colonial, etc., et surtout des cafés à chaque angle de rue, comme on le verra plus tard.

Deuxième aspect très caractéristique, la taille et l’importance des arbres. Buenos Aires est la ville la plus boisée que je connaisse, bien davantage que Berlin, qui est pourtant une référence dans le genre. Les arbres filtrent les rayons du soleil et colorent la ville d’une lumière tout à fait remarquable. J’en ai vu des dizaines, peut-être des centaines d’espèces différentes, mais je ne serai pas capable de les nommer. Les arbres ne sont pas seulement présents sur les places, comme ici en face du Teatro Colon, ou dans les jardins, vraiment très nombreux, mais dans les rues également, où leurs gigantesques branches s’enchevêtrent au-dessus des trottoirs et créent ainsi, dans chaque rue, l’illusion d’une tonnelle. On observe surtout des peupliers, des platanes, des tilleuls, des acacias, comme nous en connaissons tous, mais aussi des palmiers, des poivriers, des gommiers, des ficus, des jacarandas, des capoquiers, ces derniers étant actuellement en pleine floraison. Pour peu qu’on prête attention aux bruits curieux, on aperçoit aussi des perroquets, des colibris et toute sorte d’oiseaux fabuleux qui sautillent de branche en branche...

Comme chaque fois que je découvre une ville étrangère, la première chose que je fais, c’est de me rendre à l’Opéra. Il y en a pour qui ce sont les cathédrales, d’autres les Hard Rock cafés, moi, c’est l’Opéra. C’est comme ça, on ne me changera pas. Malheureusement, comme je le savais aussi, le Teatro Colon est en ce moment en complète restauration, et ce jusqu’en mai prochain, date de la prochaine réouverture.

Jusqu’à la construction récente de l’Opéra de Sidney, le Teatro Colon était le plus grand théâtre de tout l’hémisphère sud. En ce moment, les façades sont en train d’être dépaquetées, difficile donc d’approcher la scène... Mais que les amateurs de théâtres se rassurent, le spectacle est partout présent dans la ville, dans les parcs, où l’on croise des danseurs de tango qui rendent un culte à Carlos Gardel, le héros de tous les Porteños, ainsi que dans les restaurants, où le bœuf argentin est à la fête, comme on s’en rendra compte bientôt. 

Affaire à suivre donc...

mardi 23 février 2010

Voyage, voyage...

En 1995, les voyageurs arabes entraient dans la Pléiade. Cette publication devait élargir le champ des connaissances islamiques, lequel n’avait guère progressé dans la bibliothèque de la Pléiade depuis 1967, date de la publication du Coran. Depuis, le pari a été tenu et d’autres ouvrages ont paru : le premier volume du Livre des exemples d’Ibn-Khâldun en 2002 et les trois volumes des Mille et une nuit en 2005.

Le volume consacré aux voyageurs arabes regroupe quatre récits de voyage, rédigés entre le IXe et XIIIe siècles, de quatre auteurs différents : tout d’abord, un Document sur la Chine et sur l’Inde, produit par un anonyme (p. 1-24), ensuite un Récit de voyage d’Ibn Fadlân (p. 27-67), puis une Relation des péripéties qui surviennent pendant les voyages d’Ibn Jubayr (p. 69-368) et, enfin, l’ensemble des Voyages et périples d’Ibn Battûta (p.371-1050), le plus célèbre des voyageurs arabes, qui a parcouru 120 000 kilomètres par voie terrestre ou maritime. La publication de ce volume est illustrée de quatre cartes qui situent les lieux par où sont passés nos différents voyageurs. Pour ne pas être trop long, je ne parlerai ici que des trois premiers récits de voyage et consacrerai plus tard un billet spécial à celui qu’on a pu surnommer « le Marco Polo de l’Islam ».
Ce qui frappe tout d’abord à la lecture de ces différents récits, ce sont la disponibilité, l’ouverture et la curiosité dont font preuve ces voyageurs à chacune des étapes de leur voyage et les ressources intellectuelles qu’ils mettent en œuvre pour décrire tout ce qui leur apparaît comme nouveau. On aurait tort d’imaginer que l’anthropologie est née au XIXe siècle en Occident… Bien avant Tylor, nos voyageurs arabes cherchaient à comprendre comment vivaient les autres peuples et se renseignaient sur leurs habitudes alimentaires, leurs pratiques sexuelles, leurs rites mortuaires. Ils s’intéressaient aussi aux institutions sociales, aux systèmes politiques, judiciaires et religieux, et n’hésitaient pas à relater les faits extraordinaires et troublants dont ils étaient les témoins privilégiés, comme on va s’en rendre compte.
1. Le manuscrit du premier récit de voyage, intitulé Document sur la Chine et sur l’Inde, est conservé à La Bibliothèque nationale de France. S’il est très difficile d’en identifier le ou les auteurs, les spécialistes s’accordent en revanche à penser que le texte a été écrit en 851. La partie sur la Chine est celle d’un marchand, ce n’est pas le cas des autres parties, ce qui laisse supposer que l’œuvre est peut-être aussi celle d’un compilateur. Une attention particulière est apportée aux mœurs, au système social chinois, à l’éducation de la population et aux aspects sanitaires.
Le voyageur fait part de son étonnement devant certaines découvertes, notamment le papier hygiénique que les Chinois ont inventé en même temps que la pâte à papier: « Les Chinois ne sont pas propres : ils ne se lavent pas après avoir déféqué, mais s’essuient avec du papier chinois. » (11). Cet usage révulsait les musulmans qui, on le sait, pratiquaient les ablutions. Si on a souvent reproché à certains ethnologues d’être ethnocentriques, c’est-à-dire de juger les autres cultures à partir de critères, de normes propres à leur culture d’origine, il ne fait pas de doute que les remarques de cet auteur accréditent l’idée que l’ethnocentrisme est la chose du monde la mieux partagée. On peut ainsi facilement savoir « d’où parle » celui qui s’étonne qu’«en Chine, il n’y a[it] pas beaucoup de palmiers-dattiers » (10). Plus loin : « Ils mangent de la viande de bêtes non égorgées ». Cette remarque, on le voit, ne peut émaner que d’un homme qui appartient à une société où la consommation de sang est interdite. Enfin, deux autres choses sautent aux yeux de notre observateur, la première est que « les Chinoises ont la tête découverte » (11), la seconde que « ni les Indiens ni les Chinois ne pratiquent la circoncision» (22) Mais toutes ces différences ne bloquent pas le sentiment d’admiration pour certaines formes d’organisation sociales. Le commerce est florissant et honnête : « Les Chinois se comportent honnêtement dans les transactions et pour les créances » (18). Une protection médicale est attestée en Chine en IXe siècle : « Lorsque le malade est pauvre, on prélève sur le Trésor le prix du remède qu’on lui remet» (19). Cependant, l’esclavage existe et s’il ne choque pas, c’est aussi parce que, comme l’a rappelé avec force Olivier Pétré-Grenouilleau, il était à cette époque abondamment pratiqué dans les pays musulmans.
2. Le récit d’Ibn Fadlân obéit à une toute autre logique. Il s’agit d’un ambassadeur qui est envoyé par le Calife de Bagdad pour apporter de l’argent au roi des Bulgares, argent qui doit financer la construction d’une mosquée. La caravane est constituée de 3000 bêtes de somme et de 15000 hommes. C’est à l’occasion de ce voyage diplomatique, qui débute en 921, qu’il consigne tout un tas de remarques d’une finesse extrême. On lui parle des ossements d’un géant qui se trouve à plusieurs kilomètres… Il n’hésite pas à bousculer son voyage, à partir à cheval pour vérifier cela de ses propres yeux. Quand, chez les Bulgares, il découvre un animal qu’il n’a jamais vu, tel le rhinocéros, il manifeste son embarras pour le décrire et s’ingénie à puiser dans des catégories qui lui sont familières : « sa tête est celle d’un chameau, la queue celle d’un bœuf, le corps ressemble à celui d’un mulet, ses sabots à ceux d’un bœuf. Au milieu de la tête, il a une seule corne, épaisse et ronde » (55). Même chose vis-à-vis des Russes, dont le type lui est tout à fait inconnu : « Je n’ai jamais remarqué d’homme si bien faits. Ils ressemblent à des palmiers. Ils sont blonds et rougeauds » (58). Il manifeste également une très grande curiosité pour les mœurs des populations qu’il visite : sexualité, croyances religieuses, rites mortuaires. S’agissant de la sexualité, il rappelle que la pédérastie est passible de mort chez les Turcs, mais le procès auquel il assiste laisse la vie sauve au coupable : l’acquittement a été prononcé moyennant 400 moutons offerts au père du jeune garçon cajolé. Il dit avoir aussi été témoin d’un culte phallique chez les Turcs. Quand il s’avise d’en connaître la raison, on lui répond : « Parce que j’ai été procréé par lui et que je ne connais pas d’autre créateur » (42). Au sujet de la crémation qu’il découvre pour la première fois chez les Russes ; il n’hésite pas à rapporter les propos qu’on lui tient : « Vous, Arabes, êtes sots !... Vous inhumez les gens que vous honorez et que vous chérissez le plus et la terre, les insectes et les vers les mangent. Nous, nous les brûlons immédiatement et ainsi ils vont au paradis sans tarder!» (63).

3. On a vu un marchand partir faire affaire en Chine, un diplomate apporter un présent au roi des Bulgares, on verra une autre configuration se déployer dans le récit de l’Andalou Ibn Jubayr. Ce dernier part de Grenade en 1183 avec une faute à expier et profite donc de son pèlerinage à la Mecque pour rédiger un journal de voyage très instructif et très pittoresque. Le but est de fournir aux fidèles qui seront tentés de le suivre une cartographie mieux établie car « le pèlerin qui chemine sur cette route connaît bien des périls et court bien des dangers » (110). Mais précisément parce que notre voyageur est animé d’un zèle religieux très poussé, il est parfois difficile de faire la part des choses entre la simple notation ethnographique et la propagande politique. S’il lui arrive, en effet, de chanter les louanges de Saladin, le vainqueur chevaleresque des croisés, qui règne alors sur l’Égypte et sur la Syrie, c’est parce que ce dernier a supprimé les taxes que levaient les habitants sur les pèlerins (90). Plus tard, s’il se sent fier d’être musulman quand il découvre des captifs chrétiens exposés en Égypte, c’est parce qu’il se souvient qu’au même moment la Reconquista gagne du terrain en Espagne (93). La même chose se vérifie à la fin de son périple, quand il se trouve à Damas et qu’il décrit la grande mosquée. S’il parle alors d’un «spectacle stupéfiant dont l’entendement ne peut restituer la majesté » (314), l’apologétique reprend ses droits très vite : « aucune araignée n’y tisse sa toile, aucune hirondelle n’y fait son nid » (316).
C’est à Aydhab, un port médiéval important situé autrefois sur la mer rouge, qu’il embarque en direction de la Mecque. Il s’indigne alors des passeurs qui s’enrichissent sur le dos des pèlerins : « Les habitants de ‘Aydhab traitent les pèlerins comme le feraient des mécréants. Ils chargent tant les jalba que les passagers sont entassés les uns sur les autres, au point qu’ils croiraient être dans une cage à poules pleine. Les habitants de ‘Aydhab sont poussés par la cupidité et le désir de louer leurs embarcations : le propriétaire de la jalba récupère, grâce à eux, le prix de la construction en une seule traversée sans se soucier des périls de la mer, disant : “Nous sommes responsables des planches, les pèlerins de la mer” » (104). Le lecteur moderne ne peut pas s’empêcher de faire le lien entre cette situation et celle que subissent ces autres pèlerins de l’art que sont de nos jours les touristes à Venise, lesquels doivent, eux aussi, s’acquitter d’un prix exorbitant pour aller voir, par exemple, l’église du Reddentore sur l’île de la Giudecca qui se trouve à moins de 300 mètres de la Piazetta.
Plan de la grande mosquée de La Mecque. Masjid Al-Haram
Ibn Jubayr est fasciné par la beauté des édifices religieux qu’il décrit très minutieusement tout au long des 15 000 kilomètres qu’il parcourt. De la variété des matériaux employés – onyx, marbres, ors, etc. – aux dimensions exactes des bâtiments, rien n’est occulté. Le regard chemine du minbar, c’est-à-dire de la chaire où le khatib fait son sermon jusqu’à la maqsura, c’est-à-dire la partie privée réservée au souverain pour la prière, et n’oublie jamais d’embraser la qubba, c’est-à-dire le dôme de la mosquée, recouvert le plus souvent de feuilles d’or. Certaines descriptions paraîtront d’ailleurs interminables, sauf aux amateurs de Nouveau Roman qui trouveront en Ibn Jubayr quelqu’un qui surpasse l’auteur de La Jalousie !
L’arrivée à la Mecque vient redonner un peu de piquant au récit. Ibn Jubayr découvre les marchés superbement achalandés. Ses certitudes ethnocentriques volent en éclat : « Pour ce qui est des denrées alimentaires, des fruits et autres bonnes choses, nous pensions que l’Andalousie avait été favorisée plus que les autres pays jusqu’au jour où nous sommes arrivés dans cette région bénie. » (150). Il découvre figues, raisins, grenades, coings, pêches, noix, pastèques, concombres cannelés, aubergines, courges, navets, choux, etc. en abondance. C’est la pastèque qui retient toute son attention : « Quand on vous apporte une pastèque, le parfum du fruit le précède ! On est tellement préoccupé de jouir de ce parfum, qu’on oublierait presque d’y goûter ! Si on en mange, on a l’impression qu’on a ajouté à la chair du sucre fondu ou du miel pur. Peut-être que ceux qui feuillèteront cet ouvrage penseront qu’il y a quelque exagération dans cette description. Mais non ! je jure que la réalité est bien au-dessous de ce que j’ai décrit et de ce que j’en ai dit ! » (150-151).
Toujours à la Mecque, Ibn Jubayr découvre des édifices religieux somptueux et recueille des informations de toute première main sur la situation artistique. À la différence, par exemple, de ce qui se passait en Italie plus tard au Quattrocento, où les banquiers, notamment, avaient la possibilité d’ouvrir un « compte courant avec Dieu » en finançant la décoration des chapelles et des églises, nous apprenons que les mécènes musulmans qui souhaitaient laisser une trace de leur générosité et de leur bienveillance à l’égard des artistes par une inscription ou une signature ne le pouvaient pas : « L’homme riche qui recherche la récompense divine ne peut restaurer un bâtiment ou construire un pavillon d’imam (…) Lorsqu’un grand de ce monde désire restaurer un monument du sanctuaire ou édifier une noble construction, il en demande l’autorisation au calife. Si c’est un ouvrage sur lequel on peut graver ou tracer une inscription, on y écrit le nom du calife, mais on n’y inscrit pas le nom de celui qui s’est chargé de cet ouvrage. » (157) Les mécènes devaient aussi verser une somme équivalente au montant des travaux engagés sur le compte du calife qui acceptait les travaux.
Mais c’est en priorité de la vie religieuse que nous sommes le mieux informés. Ibn Jubayr prend la mesure de la ferveur des pèlerins en assistant à des scènes de bousculades parfois tragiques: « c’était un spectacle atroce car ces malheureux risquaient de perdre la vie ou de se briser les membres ! pourtant ces pèlerins n’en avaient cure ! ils ne cessaient de se précipiter sur la noble Maison par excès de joie et de plaisir : on aurait dit des papillons qui se ruaient vers une lampe ! » (207). En effet, le but de tous ces pèlerins était d’obtenir la baraka. La fin, c’est-à-dire ici la bénédiction, justifiait donc les moyens.
Au cours de ce séjour à la Mecque, puis à Médine, autre ville sainte, qui aura duré un peu plus de neuf mois, Ibn Jubayr peut dresser une cartographie du sentiment religieux (247-249). Il a vu tant de cœurs s’enflammer de passion pendant la récitation des versets du Coran, tant de croyants fondre en larmes pendant les sermons, que sanglots, suffocations, évanouissements, sont pour lui des sentiments bien connus. « N’aurions-nous navigué en haute mer et parcouru des étendues désertiques que pour assister à une des séances [comme celles-ci] que l’opération aurait été avantageuse et le voyage fructueux et réussi », écrit Ibn Jubayr (247).
Cela dit, le lecteur prend également beaucoup de plaisir à suivre au quotidien la vie de ces infatigables pèlerins. Après avoir décrit les édifices religieux dans leurs moindres détails, notre voyageur est saisi par la beauté des caravanes de pèlerins qui stationnent dans le désert. Le campement de l’émir irakien est tout simplement magnifique : des tentes rondes sont fixées sur les chameaux pour protéger les pèlerins du soleil, des tapis moelleux sont déployés dans certains pavillons, de somptueux étendards flottent au-dessus des palanquins. Il faut imaginer aussi la musique qui accompagne ce cortège car des officiers battent le tambour. La beauté des caravanes, qui avancent comme des « nuages accumulés » qui se heurtent de temps en temps à leur bord : « Celui qui n’a jamais pu contempler cette caravane irakienne n’a rien vu des merveilles du monde qui vaille la peine qu’on en parle et qui puisse charmer l’auditeur par son caractère insolite » (213). Les voyageurs se déplacent le jour comme la nuit, à la lueur des torches : « on avance entre des astres qui se déplacent, qui percent les ténèbres de leur clarté et grâce auxquels la terre rivalise d’éclat avec les étoiles du ciel » (214).
L’arrivée de Sadr al-dîn, le chef des chaféites, enflamme notre voyageur. Son équipage manifeste l’éclat de sa condition car il possède de nombreux esclaves. Son campement se voit de loin et ressemble à une immense couronne posée sur le désert qui donne l’impression de s’élever dans le ciel. On pourra d’ailleurs se faire une idée de la magnificence de ces caravanes de pèlerins en admirant l’un des plus grands manuscrits arabes enluminés, le fameux Maqamat d’Ibn Ali al-Hariri illustré au XIIIe siècle par le peintre al Wasiti.

Caravane de pèlerins par Al Hariri
Cependant, la vie de pèlerin n’est pas de tout repos. Au quotidien, le tambour en terrorise plus d’un. Nombreux, aussi, sont ceux qui meurent en voyage car la route qui relie, par exemple, Kufa et Bagdad, est semée de canaux et de ponts très étroits qui favorisent les bousculades. Certains voyageurs et certaines bêtes se noient (240-241). Mais c’est sur mer, incontestablement, que le voyage est le plus périlleux.
La traversée est longue et très éprouvante psychologiquement : « depuis notre départ de Akka, nous étions en mer depuis vingt-deux jours si bien que nous avions perdu le sens de l’intimité et que nous ressentions anxiété et désespoir » (336). Tout le monde voit les provisions s’amenuiser. Sur le chemin qui les conduit en Sicile, ils affrontent une tempête redoutable : « La mer se déchaîna et les flots se gonflèrent. Les vagues étaient bouillonnantes d’écume et on aurait cru que les cimes dansantes étaient des montagnes neigeuses » (337). Nos voyageurs pensaient avoir affronté la pire tempête en mer, mais ils n’avaient encore rien vu : « des vagues aussi hautes que des montagnes heurtaient le navire qui oscillait, bien qu’énorme, comme se balancerait une branche toute tendre. Quoique le navire fut aussi haut qu’une muraille, les vagues s’élevaient à sa hauteur et s’abattaient sur le pont en paquets comme tombe une averse. Lorsque la nuit arriva, les vagues s’entre-choquèrent plus violemment encore, leur mugissement était assourdissant. On desespéra de rester dans ce monde et on dit adieu à la vie. » (338). L’espoir revient avec la vue des côtes calabraises et siciliennes.
Si, à l’aller, notre voyageur passe devant les côtes siciliennes, c’est surtout au retour de pèlerinage qu’il séjourne plus longuement dans l’île, ce qui fait qu’une partie de ce texte pourrait être versé au dossier, déjà très abondant en littérature, des voyages en Italie.
Notre voyageur fait d’abord escale à Messine, une ville peu accueillante et où « l’étranger ne s’y trouve pas à l’aise » (344), puis à Termini et enfin à Palerme, qui allie « opulence et splendeur » (352). De toutes les villes de Sicile, c’est celle qui charme le plus notre voyageur, en raison de sa ressemblance avec Cordoue : « on croirait que ses places et ses esplanades sont des jardins… on est charmé par l’éclat de son bel aspect… elle est quoique antique encore belle, brillante et agréable. » (352) C’est à Palerme que le roi de Sicile s’est installé et cela n’empêche pas notre voyageur, qui avait admiré les mosquées du monde musulman, d’admirer maintenant les trésors de l’art chrétien : « Combien a-t-il de pavillons et de châteaux, de belvédères et de tours… Combien possède-t-il dans les environs de la ville, de couvents à l’architecture ornementée dont les moines sont enrichis par de vastes apanages et dont les croix des églises sont ciselées en or et en argent ! » (353).
À l’époque, l’île est sous domination chrétienne, depuis que le normand Robert Guiscard et son frère Roger Ier l’ont arrachée aux Byzantins un siècle plus tôt. Naturellement, quand il arrive en Sicile, Ibn Jubayr espère que Dieu la restitue aux musulmans et formule des prières en ce sens. En 1184, c’est le roi Guillaume II qui exerce le pouvoir.

Sous son règne, de nombreux bâtiments religieux ont été érigés, mais les mosquées n’ont pas disparu de Palerme. Au contraire, de nombreux musulmans célèbrent la prière à haute voix et possèdent des faubourgs entiers où, s’ils vivent séparés des chrétiens, demeurent en bonne entente avec eux. En effet, les musulmans participent à la vie du royaume : « Le roi de Sicile est admirable en ceci qu’il a une conduite parfaite ; il emploie des musulmans comme fonctionnaires et utilise des officiers castrats et tous, ou presque, gardent leur foi secrète et restent attachés à la loi musulmane. Le roi a pleine confiance dans les musulmans et se repose sur eux pour ses affaires et ses travaux les plus importants » (345-346). Un autre élément qui témoigne de l’imbrication de la culture musulmane et de la culture chrétienne, c’est que le souverain « lit et écrit l’arabe » (346). Certes, il ne faut pas perdre de vue que quelques cheikhs musulmans subissent des pressions pour apostasier, Ibn Jubayr lui-même étant témoin de quelques conversions forcées, mais dans l’ensemble on constate que « les habitants musulmans et chrétiens ont leurs mosquées et leurs églises » (356).
À cette époque, les artistes et lettrés musulmans ont également toute leur place à la cour de Palerme et Ibn Jubayr s’est entretenu avec un brodeur d’or de l’atelier royal qui lui a notamment appris que les femmes du palais sont toutes musulmanes et que les chrétiennes qui y sont introduites se convertissent progressivement à l’islam. À l’extérieur du palais, dans les rues de Palerme cette fois, il devient tout autant impossible de distinguer les femmes chrétiennes et musulmanes : « Les chrétiennes dans cette ville étaient vêtues comme les musulmanes… Elles avaient revêtu des robes de soie brochée d’or, étaient drapées dans des voiles charmants ; le visage caché derrière des voilettes de couleur, chaussées de bottines dorées, elles se pavanaient en se rendant à l’église ou à leur gite de gazelle, parées comme des musulmanes : bijoux, teintures et parfum » (354).
De même que le voile, dans l’histoire, n’a pas été un monopole islamique, comme on l’admet généralement aujourd’hui, de même l’ethnocentrisme n’est pas un monopole occidental, mais, bien au contraire, une des choses au monde les mieux partagées. Quand Ibn Jubayr décrit de façon horrifiée les chrétiens comme des «adorateurs de croix » et des « mangeurs de cochons », en sous-entendant par là, évidemment, qu’ils sont dans l’incroyance, on mesure mieux la violence de certaines descriptions très ethnocentriques - que l’on songe à Norbert Elias qui disait dans Du Temps que les Indiens n’arrivaient jamais à l’heure ou Weber qui raccordait la naissance du capitalisme à l’éthique protestante, comme si le commerce et les échanges marchands n’avaient jamais existé en Chine avant la soi-disant naissance du capitalisme en Occident.

vendredi 12 février 2010

Giulio Cesare à Pleyel : bis repetita

Autant qu’on puisse se le permettre, on devrait toujours aller voir plusieurs fois le même concert, car il se passe chaque soir des choses vraiment différentes. On va s’en rendre compte une nouvelle fois avec le Giulio Cesare qui a été donné à la salle Pleyel: rien ne s’est présenté ce soir-là comme la dernière fois (voir billet du 9 février). Rien, ou presque, car le concert charriait son même lot de célébrités, stars du show bizz, créateurs de mode, hommes politiques, etc. Fait étrange, il ne s’est trouvé personne ce soir-là pour chahuter le préposé aux basses œuvres venu avec son micro demander à l’assistance de ne pas ovationner les artistes à la fin de chaque air. Au contraire, la salle l’a applaudi comme si elle était satisfaite de rentrer plus tôt chez elle. Ce seul élément suffirait à montrer que nous étions en présence d’un public entièrement différent. Un public qui applaudit un type qui demande de ne pas allonger la sauce, quand la sauce s’appelle Bartoli, Jaroussky, Scholl, Dumaux, ça fait un peu bizarre. Et de fait, la leçon a été assez bien suivie : personne n’a applaudi Cecilia Bartoli après Non disperar, comme certains s’y étaient risqués l’autre soir ; personne non plus n’a réservé un triomphe à Philippe Jaroussky après son royal Cara speme, comme cela s’était produit mardi. La glace a commencé à fondre seulement 90 minutes après le début du spectacle avec le très décevant Va tacito d’Andreas Scholl. Mais même à ce moment-là, j’ai entendu des gens crier chuttt ! On est en France, pays décidément fâché avec la musique ! 

Deuxième changement notable : l’emplacement que j’occupais. Je suis passé du deuxième rang au premier rang au centre, la position royale en principe. Sauf que cette fois je n’étais plus en face de ma chérie, mais derrière le chef… j’aurais dû m’en souvenir, je serais venu avec des fléchettes pour viser les mollets de Christie et donner ainsi un coup de fouet à sa direction ! Cela dit, c’était un poste d’observation idéal pour Cecilia Bartoli car nos regards se sont croisés à plusieurs reprises pendant tout le concert.
Que je vous raconte… Ainsi qu’on peut le voir, Cecilia était sans cesse tournée vers Christie, comme si elle était à la fois violon, alto, hautbois, contrebasse, mais dès que son regard pivotait en direction de la salle, elle tombait inévitablement sur le mien qui mordait comme à un hameçon.
Autre changement significatif : ma voisine de concert. Une vraie peste ! Je n’ai vraiment pas eu de bol cette fois, elle n’a pas arrêté de toucher sa montre, de peur qu’elle s’envole. Quand elle ne touchait pas sa montre, elle s’amusait avec son programme qu’elle roulait, enroulait, déroulait, comme si c’était de la pâte à cannelloni. C’est quelque chose qui me débecte ! Pleyel met sur un plateau doré Bartoli, Jaroussky et Dumaux, et que fait le public ? Il se plonge dans le programme au lieu de regarder les chanteurs… Bref, j’en ai eu tellement marre que j’ai dû recourir aux grands moyens : à l’entracte, profitant du départ de ma voisine, je me suis permis de lui confisquer son programme et de le ranger immédiatement dans mon sac ! J’en ai profité également pour subtiliser les programmes de Pierre, de Ruggiero qui traînaient sur nos sièges afin qu’elle ne soit pas tentée de nous piquer les nôtres. De retour dans la salle, deux minutes avant que le concert ne reprenne, je l’entendais couiner que son programme avait disparu… Si elle m’avait demandé la moindre chose, j’aurais affecté de lui dire que c’était la même chose pour mes amis, que les gens n’ont plus d’éducation et qu’ainsi va le monde ! Une chose est certaine, j’ai eu une paix royale après. Bon prince, quand le concert s’est terminé, j’ai jeté mon programme à ses pieds pour applaudir les artistes et les prendre en photo. Elle a profité alors d’un moment d’inattention de ma part pour ramasser le programme et partir avec ! Je n’en attendais pas moins d’elle !
Venons-en maintenant au concert. La présence d’Andreas Scholl dans le rôle-titre m’a semblé toujours aussi problématique. Sa voix apparaît bien trop limitée pour le rôle ; il campe un César inaudible et sans panache. Le seul air où il a le mieux tiré son épingle du jeu est finalement Se in fiorito ameno prato, une page magnifique de l’opéra où, après avoir fait concerté la voix de César avec un cor à la fin du premier acte, Händel la fait concerter ici avec un violon, celui de Florence Malgoire dont la corde n’a pas lâché cette fois.

Pour le reste, le contre-ténor a été assez limité, ce qui fait qu’un air comme Al lampo dell’armi était quelque chose d’assez insoutenable à entendre, surtout quand on a en mémoire la prestation de Jennifer Larmore qui, pour moi, restera le meilleur César de tous les temps. C’est bien simple, c’est le rôle de sa vie.
Quand je réfléchis à la présence de Scholl dans ce casting, plusieurs questions me chatouillent l’esprit. Tout le monde sait que Cecilia Bartoli a acquis un tel pouvoir, une telle suprématie dans le monde lyrique que c’est elle qui, désormais, est en position de force pour choisir et imposer les distributions. Pour les productions de l’Opéra de Zürich, par exemple, c’est elle qui décide des chanteurs et de l’orchestre qui l’accompagnent, et son pouvoir est si grand qu’il peut s’étendre jusqu’au choix du metteur en scène de l’opéra, comme ce fut le cas avec Clari d’Halévy où Bartoli a imposé les noms de Moshe Leiser et Patrice Caurier. Cela fait très longtemps qu’il en est ainsi. Pour la production de La Cenerentola à Houston en 1995 et 1996, notre regina avait non seulement engagé les chanteurs qui devaient chanter à ses côtés, mais aussi les professeurs de chant qui devaient les former à la pratique de l’italien ! Plus récemment, c’est elle qui a choisi Alessandro di Marchi pour l’enregistrement de La Sonnambula et la question qu’on peut se poser ce soir est de savoir si, à nouveau, c’est elle qui a choisi Andreas Scholl. Cette hypothèse n’est pas totalement à exclure si on a en tête qu’Andreas Scholl possède une petite voix qui permet de mettre bien en valeur celle de Bartoli. La voix de Bartoli n’étant pas très puissante non plus, un partenaire comme Scholl est une aubaine ! Cela dit, il est possible aussi que Scholl, qui a comme Bartoli un contrat d’exclusivité avec Decca, ait été choisi par la maison de disque, s’il est vrai, comme on le murmure, qu’un enregistrement de Giulio Cesare doit bientôt paraître.

(Ndlr : après confirmation par un des principaux interprètes, il sera bien enregistré en avril 2011, mais avec Giovanni Antonini et son ensemble Il Giardino Armonico)

Le triomphe de Cecilia Bartoli sur la scène de Pleyel a pu aussi être renforcé par la structure de la distribution : il n’y avait pas de seconde mezzo ou de seconde soprano. Dans sa catégorie, elle était la seule à concourir (ce qui ne sera pas le cas dimanche avec Anna Bonitatibus qui remplacera Jaroussky), alors que pour les contre-ténors, une véritable rivalité a pu s’engager sur la scène du théâtre. La bataille était surtout générationnelle : Scholl est né en 1967, tandis que Jaroussky (ci-dessous) et Dumaux sont nés respectivement en 1978 et 1979.
Il est évident que la nouvelle génération de contre-ténors incarnée par Philippe Jaroussky et Christophe Dumaux a permis de relever le niveau. Ces deux chanteurs ont des styles très différents, certains trouveront Dumaux too much, mais moi j’adore quand il change de registre, ça m’émeut terriblement, je le trouve sensationnel : vivement que vienne son tour et qu’il chante le rôle de Jules César ! C’est prévu normalement pour la saison 2011-2012, à Versailles et à Garnier. Avant cela, on pourra le retrouver dans le rôle de Ptolémée avec Emmanuelle Haïm, l’an prochain à Garnier, pour la reprise de Giulio Cesare. Et pendant que Jaroussky accomplissait un véritable sans faute, jusqu’à son dernier grand air, La giustizia ha già sullarco, je pense que le destinataire de ses flèches était Scholl lui-même, qui devait être transpercé par la puissance et lexemplarité de son cadet.
Pour Cecilia, comme je l’ai déjà dit, c’était un plaisir non seulement de la revoir dans ce rôle qui lui va comme un gant, mais aussi de suivre son engagement complet dans le drame, en la voyant chanter tous les airs de l’opéra, y compris le premier air du chœur, Viva, viva, il nostro Alcide. Son implication dans l’opéra est jubilatoire… Peut-être que, comme le dit Olivier, les autres chanteurs connaissent aussi tous les airs de l’opéra, mais Cecilia était la seule à manifester son enthousiasme de cette façon, ce qui ajoute au caractère exceptionnel de son intervention. Que dire d’autre que je n’aie pas déjà dit sur cette chanteuse et qui ne laisse pas de me surprendre ? Les coloratures sont uniques, les da capo saisissants, les pianissimi à pleurer…
Une mention aussi pour la basse Andreas Wolff, que l’on voit ci-dessus, à gauche. Il n’a pratiquement rien eu à chanter, mais le peu qu’il a donné laisse présager de grandes surprises. Verdict dans un mois et demi au théâtre des Champs-Élysées où je retournerai le voir sous la direction l’Akademie fur Alte Musik chanter une Passion, non de Johann Sabastian, mais de Johann Ludwig Bach.
Enfin, s’agissant de l’orchestre, et de son chef, mon bilan est en demi-teinte. Si les Arts Flo étaient un peu meilleurs le second soir que le premier, bénéficiant ainsi d’un effet répétition, l’orchestre n’est pas au niveau des orchestres allemands, tels que l’Akademie für alte Musik ou le Freiburger Barockorchester. Ça, tout le monde en est d’accord ! Les attaques sont moins franches, les contrastes moins nets, et surtout, je ne sais pas comment Christie se débrouille, mais il n’est jamais fichu d’avoir des cornistes qui jouent autrement qu’en canardant (soit dit en passant, c’était la même chose avec ses trompettistes dans Fairy Queen). Alors certes, la direction reste de bonne tenue, mais elle n’a rien de renversant, il n’y a qu’à voir ce que fait Christie pendant les récitatifs : rien ! J’ai beau savoir que s’il ne dirige pas les récitatifs, c’est parce qu’il fait confiance à ses musiciens... Il n’empêche, le résultat n’est pas là. Quand on sait que Cecilia est capable de nous saisir autant en chantant qu’en récitant, il est dommage que les récitatifs avec Christie ne vibrent pas davantage : avec Jacobs, qui dirige les récitatifs comme personne, son arrivée au début de la scène 5 de l’acte I (Regni Cleopatra) aurait eu plus de gueule. À l’évidence, Christie est moins inspiré quand il joue Händel que Purcell, ses précédents Orlando ou Serse le prouvent assez. Espérons maintenant que si enregistrement il doit y avoir, ce soit avec les Allemands qu’il aboutisse, et que ce Jules César ne soit qu’un coup d’essai. Le rêve serait une rencontre au sommet Bartoli - Jacobs.

mardi 9 février 2010

Cecilia Bartoli à Pleyel : « la regina io sono »

J’aurais dû normalement avoir une poussée de fièvre, mais ce sont des frissons et des sueurs froides que j’ai éprouvés de bon matin en ouvrant mes volets : les toits étaient recouverts de neige. Quelques minutes plus tard, en ouvrant mon ordinateur, j’avais un message de ma moitié qui me disait qu’il neigeait aussi à Genève et qu’il espérait qu’il n’y aurait pas de retard avec le train. Le pauvre savait de quoi il parlait : la veille, il avait été bloqué sept heures dans le TGV à cause d’une caténaire qui avait lâché… Si ce scénario devait se produire à nouveau, adieu Cecilia et le concert du siècle… J’ai donc retenu mon souffle toute la journée en restant rivé à mon téléphone pour suivre l’évolution du trafic. Heureusement, le train est arrivé à l’heure et nous avons pu rejoindre Pleyel à temps.
La salle était bondée. Tous les publics se bousculaient pour voir Cecilia. Cela allait du gym queen à la vedette de la télé, en passant par l’académicien, le député, sans oublier le petit étudiant fauché en Converse. Une fois n’est pas coutume, je n’étais pas au premier rang, mais au deuxième rang… Que je vous explique d’abord comment j’en suis arrivé là, vous n’allez pas me croire. Quand j’avais pris mon abonnement l’an dernier, j’avais demandé un premier rang pour les deux concerts de Cecilia et j’avais reçu, tout à fait logiquement, deux places au premier rang. Sauf que, voilà, parmi les deux places, il y en avait une à l’extrémité du premier rang. Je m’étais alors rendu compte de ma monumentale bévue : en souscrivant mon abonnement, j’avais oublié de préciser que je voulais deux premier rang centrés! J’aurais donc dû être placé ce soir en AA-124, c’est-à-dire à perpette ! Sachant qu’on ne peut ni échanger ses places ni se les faire rembourser, il fallait donc jouer finement pour obtenir une meilleure place. Il est évident que si je m’étais présenté à la billetterie en faisant mon chipoteur de première, on m’aurait envoyé bouler et on aurait eu raison de le faire. Il fallait donc mettre en œuvre une autre stratégie, celle de la victime. Je m’étais donc présenté au guichet en m’étonnant d’avoir reçu un billet de premier rang (à 80 euros) et non un billet de deuxième rang (à 110 euros), comme j’avais feint de le demander. On m’avait alors présenté des excuses, que j’avais naturellement acceptées, et c’est comme ça que, quelques minutes plus tard, j’avais en main une place mieux centrée, la BB-113 ! Regardez comme c’est beau. 

Quand on y réfléchit après coup, c’était l’emplacement idéal : je n’aurais jamais imaginé que je me retrouverais pile en face de ma chérie, à deux mètres d’elle, pendant la totalité du spectacle. Je n’ai jamais vécu ça de ma vie : Cecilia sous mes yeux pendant quatre heures et demie… Je peux vous dire que je l’ai vraiment bien examinée et passée au laser…
Restait ensuite à régler le problème du voisinage, le problème numéro 1 quand on va au concert. À gauche : ma momie. Tout allait bien de ce côté-là. À droite : une dame plus problématique qui portait une Swatch à son poignet. Tout le monde sait que les Swatch sont des montres dont les trotteuses font un bruit monstrueux. Je ne pouvais pas me résigner à endurer un tel supplice pendant quatre heures. Il a donc fallu, à nouveau, la jouer très finement pour neutraliser la montre de ma voisine. J’ai donc tenté dans un premier temps la séduction, je me suis tourné vers elle avec mon plus beau sourire pour la prier de bien vouloir ranger sa montre dans son sac. Peine perdue ! Lévy-Brulh n’aurait pas regardé ses « primitifs » avec plus d’étrangeté qu’elle n’en a manifestée à mon égard. J’ai donc dû faire preuve de pédagogie en lui expliquant ensuite que le tic-tac de sa montre m’était tout à fait insupportable. Elle a alors fait un pas vers moi : « Je veux bien retirer ma montre, mais j’ai peur que ça ne suffise pas, parce que si ma montre vous gêne, tout va vous gêner chez moi, mes mouvements, ma respiration… » J’ai donc dû rassurer cette dame en lui disant que je n’en avais pas du tout contre sa personne, mais seulement contre le mécanisme de sa montre, ce qui est peu de chose on l’admettra, et ne devrait pas susciter autant de résistance. Deux minutes plus tard, le bracelet était dans le sac et j’avais gagné la partie ! Le concert pouvait donc commencer sous les meilleurs auspices.

Mais au moment où la lumière baissait en intensité, voilà qu’un pingouin surgit sur scène, l’air grave, avec un micro à la main. Que va-t-il nous annoncer de catastrophique ? Que quelqu’un est souffrant ? Non, vous me croirez ou ne me croirez pas, mais celui-ci nous a demandé de ne pas applaudir à la fin des airs… seulement à la fin des actes, pour ne pas retarder la bonne marche du concert ! C’est vrai que si les gens ont payé 150 euros, c’est pour bouder leur plaisir et rester les bras croisés sur leur fauteuil ! On vit une époque épouvantable ! Il faut que tout soit minuté, calibré ! Payez, écoutez, mais fermez là ! Voilà ce que Pleyel avait à nous dire ce soir.

Je dois dire que si j’ai été le premier surpris d’appliquer à la lettre les recommandations de ce monsieur, ce n’est pas, comme on pourrait le penser, parce que j’ai un surmoi très développé ou une disposition toute naturelle à intérioriser les contraintes de la société, mais parce qu’Andreas Scholl était tout simplement mauvais et ne méritait, tout bien pesé, aucun applaudissement ! Tout d’abord, la voix est maintenant trop étroite pour le rôle. S’il a pu, dans le passé, incarner le rôle de César, Andreas Scholl ne peut plus chanter des airs comme Empio, dirò tu sei ou Al lampo dell’armi, qui sont censés exprimer la fureur guerrière. La voix est ensuite trop petite en volume : du deuxième rang où je me trouvais, je l’entendais à peine, j’avais l’impression de me trouver au dernier rang du second balcon. C’est dommage parce que l’opéra ménage quelques airs de bravoure, comme le célèbre Va tacito e nascosto, qui exigent un fort engagement sur scène. Cet air, qui est peut-être l’air le plus célèbre de tout l’opéra, doit donner la mesure de la vaillance du guerrier. Celui-ci se compare à un chasseur qui va saisir sa proie, le méchant Ptolémée, et c’est précisément pour illustrer ce thème de la chasse que Handel a placé quatre cors qui doivent dialoguer et concerter avec la voix de César dans une joute musicale redoutable.
Cela n’a pas empêché notre rôle-titre de ravir ici quelques applaudissements. Cela pouvait encore être justifié pour le seul air qu’il a convenablement interprété, Aure, deh, per pieta, un air très lent et très beau, au milieu du troisième acte. Il est vrai qu’il y a quelques années, Andreas Scholl avait pu faire sensation dans ce rôle, mais certains de ceux qui l’avaient entendu en 2006 au Théâtre des Champs-Élysées en étaient ressortis épouvantablement déçus. On avait dit alors qu’il était souffrant. Pour ne pas trop l’accabler, on dira qu’il l’était encore ce soir, tant il était pâle comme un linge et n’arrêtait pas de se racler la gorge, avant, pendant et après chaque air.

Cela n’a pas empêché non plus Cecilia Bartoli d’être une vraie mamma pour lui, en restant constamment à ses côtés pour veiller sur lui, grâce à moult sourires, signes de tête et tapotements dans le dos qui avaient pour but de l’encourager. Quand Andreas Scholl se levait de sa chaise pour chanter sur scène, elle ne le quittait pas des yeux et chantait chacun de ses airs. Je dois dire que ce fut la plus belle surprise du concert : Cecilia n’a pas seulement chanté tous les airs que son rôle exigeait, elle a chanté également tous les airs de tous les autres rôles de l’opéra, soit une trentaine d’airs qu’elle connaissait par cœur ! Elle n’était pas seulement ce soir Cleopatra, mais tour à tour Cesare, Cornelia, Sesto, etc. Pour ceux qui étaient placés en face d’elle, ce fut un bonheur de tous les instants.

Cléopâtre est un rôle rêvé pour une chanteuse digne de ce nom parce que c’est un rôle complet et tout en contrastes. À la différence de Cornelia qui, pendant deux actes et demi, ne cesse de pleurnicher et de s’apitoyer sur son sort, Cléopâtre explore une grande variété de registres. On passe avec elle du désir le plus impétueux à l’inquiétude la plus troublante, de l’espièglerie bouffonne à la séduction, du désespoir au ravissement. Chacun de ses airs exprime une nuance dans la gamme très large des sentiments possibles. Il y en a huit dans tout l’opéra (neuf, si on compte le duo final avec César), ce qui est considérable au regard des autres grandes héroïnes händeliennes (de mémoire, Alcina ou Rodelinda ne comptent pas autant d’airs).

Dans le premier, Non disperar, Cléopâtre s’emploie d’abord à repousser Tolomeo du trône et à affirmer fièrement que c’est elle la reine d’Égypte, et pas son effeminato de frère. C’est un air extrêmement virtuose, avec des cascades de vocalises, toutes plus extraordinaires les unes que les autres. Pour approcher César, qui pourra l’aider à affirmer son pouvoir, Cléopâtre a l’idée de se travestir en servante ingénue. Plus tard, après être parvenue à attirer César dans un bosquet, elle entonne son air le plus langoureux, le plus sublimissime aussi : Vadore pupille. C’est de la musique tellement belle qu’on peut dire, comme César, qu’elle « descend du ciel ». Quand je me suis tourné vers ma momie, elle était en larmes.
Le registre de la séduction est exploité une seconde fois avec une aria di toletta, le fameux Venere bella, où Cléopâtre se fait toute belle. Puis vient le doute : les troupes de Ptolémée font assaut sur César et Cléopâtre implore le ciel d’apaiser ses tourments. C’est le célèbre Se pietà ! Un air absolument déchirant. À ce moment précis du drame, tout le monde a pu voir qu’un autre drame se jouait sur la scène de Pleyel, avec Philippe Jaroussky qui retenait ses larmes, tellement le chant de Cléopâtre était poignant.
Convaincue que César est mort, Cléopâtre se prépare à mourir (Piangero). Et quand, à la fin du troisième et dernier acte, elle apprend que César a la vie sauve, elle entonne son dernier air solo, le fameux Da tempeste, un air absolument vertigineux, avec lequel elle a mis le feu à la salle, qui était soudain en transe et a hurlé bravo, brava. Cecilia Bartoli n’a jamais rien chanté de plus beau dans toute sa vie. Tous ceux qui l’ont vu en 2005 et 2006 au Théâtre des Champs-Elysées pour la tournée Opera proibita se rappelleront qu’elle avait déjà chanté une partie de cet air en bis, seulement le da capo… Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’était démentiel ! Je comprends les nobles qui s’évanouissaient à Londres au XVIIIe siècle quand ils entendaient des castrats. J’étais moi-même sur le point de défaillir en entendant ses coloratures. C’est quelque chose d’assez indescriptible je dois dire, on se sent tout à fait démuni pour exprimer l’incroyable sensation de plaisir que procure son chant. La surprise vient aussi de l’extraordinaire facilité avec laquelle cette chanteuse est capable d’introduire dans son da capo des ornements extrêmement sophistiqués et de produire sur scène le maximum d’effets. Elle s’amuse en chantant comme si elle n’en revenait pas elle-même de tout ce qu’elle est capable de faire. Il n’y a personne de plus engagé sur scène. Elle n’est pas Cléopâtre, elle est la Musique. Il y a des génies en peinture, des génies en musique, Bartoli est le génie du chant. Et le fait d’être devant un génie confère à chacun de ses spectacles un caractère historique, comme je l’ai toujours dit !
À côté, tout le monde fait pâle figure. Et pourtant le plateau réuni ce soir était tout à fait exceptionnel. Philippe Jaroussky n’a peut-être jamais aussi bien chanté que ce soir-là.


On sentait qu’il s’était préparé non seulement pour affronter les trois autres contre-ténors avec lesquels il devait rivaliser, mais pour ne pas décevoir sa chanteuse préférée avec laquelle il allait chanter pour la première fois de sa carrière, réalisant ainsi son rêve le plus fou, comme me l’a appris quelqu’un qui le connaît bien. Il faut dire qu’un plateau pareil, ça met une pression incroyable. Quand vous savez que vous chantez aux côtés de Bartoli (et même de Scholl qui, pour la nouvelle génération de contre-ténors, a été un modèle), vous ne pouvez pas vous permettre d’être médiocre. On a même écrit dans la presse que ce concert allait permettre un « duel inédit de deux générations de contre-ténors : Andreas Scholl et Philippe Jaroussky ». Disons tout net que l’avantage s’est porté, très nettement, en faveur du dernier : Philippe Jaroussky a été aussi sublime qu’Andreas Scholl a été mauvais. Son premier air, Svegliatevi nel core, était à pleurer. Par ailleurs, le public lui sera tout à fait reconnaissant d’avoir suscité des applaudissements avec son deuxième air, Cara speme, questo core, brisant ainsi la règle absurde – celle de ne pas applaudir – que Pleyel nous avait demandé de suivre. Enfin, si Philippe Jaroussky lit un jour cette chronique, qu’il sache que la première à l’applaudir fut également Cecilia. 


Le deuxième à s’être sans doute activement préparé pour ce concert, quoique d’une façon différente, était Christophe Dumaux, ci-dessus, mon contre-ténor préféré. Cela fait des années et des années, en effet, qu’il interprète le rôle de Tolomeo qu’il est devenu proprement imbattable sur ce terrain-là, un peu, toute proportion gardée, comme Cecilia Bartoli avec Cenerentola. Il a chanté Tolomeo avec Christie au festival de Glyndebourne en 2005, avec Jacobs à Pleyel en 2008, où il m’avait fait le plus grand effet, et le chantera encore la saison prochaine à Garnier avec Emmanuelle Haïm.

À la différence de Philippe Jaroussky, qui émet uniquement en voix de tête, et qui a une tessiture proche des sopranos, au point d’être souvent désigné comme sopraniste, Christophe Dumaux est capable de passer de la voix de tête à la voix de poitrine et de ménager de très habiles et merveilleuses transitions entre ces deux registres. Il faut dire aussi que c’est un chanteur qui a une personnalité incroyable, ce qui fait de lui un excellent comédien, tant sur scène qu’au concert, où il est capable de toutes les pitreries. Jetez un coup dœil à sa prestation dans Jules César avec Christie sur Youtube…
Ce soir, nous avons eu droit à notre petit numéro. Quand Sesto annonce la mort du tyran, l’intéressé s’est d’un coup jeté à terre, provoquant le rire de la salle qui ne s’attendait pas à une telle arlequinade.

 
Dernier contre-ténor à entrer en lice, Rachid Ben Abdeslam, qui a hérité du rôle de Nireno, personnage tout à fait secondaire, qui n’a que des récitatifs à chanter. Händel a écrit un seul air pour Nireno que, en temps ordinaire, les chefs s’emploient à supprimer. On se demande bien pourquoi car cet air est tout bonnement délicieux. Ce soir, c’était royal, nous avons eu droit à notre air de Nireno, et Rachid Ben Abdeslam s’en est parfaitement bien tiré, le déhanché en moins ! Voyez...
Pour finir avec les basses, Umberto Chiummo et Andreas Wolf, qui interprétaient respectivement Achilla et Curio, je crois que si cela n’avait tenu qu’à moi, j’aurais inversé la distribution et confié le rôle le plus important, celui d’Achille, à Andreas Wolf qui n’a eu qu’à chanter deux minutes de récitatif. Mais quelles deux minutes! 

Finalement, je suis bien heureux de retourner vendredi soir à Pleyel car cette représentation m’aura encore laissé un goût de trop peu. C’est un comble, mais sur les quatre heures et quelques que dure le spectacle, on ne voit pas un seul instant le temps passer. Il faut dire que, des quarante opéras que Händel a composés, Giulio Cesare est le chef-d’œuvre des chefs d’œuvre. Cela méritait donc un second tour de piste et, je le crains aussi, un second post... (à venir)

vendredi 5 février 2010

Lucilla Galeazzi à l’espace Kiron

Photo : Philippe Mastas
Devant le succès éclatant de sa tournée parisienne, qui a débuté le 20 janvier dernier et qui devait prendre fin officiellement demain, le 6 février, Lucilla Galeazzi a décidé de jouer les prolongations et d’ajouter quelques concerts supplémentaires. Que tous ceux qui ont manqué ce rendez-vous incontournable se rassurent, ils pourront de nouveau aller l’écouter chanter à l’espace Kiron la semaine prochaine, dans le 11e arrondissement. Quant à ceux qui ne connaissent pas encore cette artiste incroyable, les quelques mots qui suivent ne seront pas de trop.
Lucilla Galeazzi, qui est originaire de Terni en Ombrie, une des plus belles régions d’Italie, a commencé sa carrière de chanteuse en 1964, lors du prestigieux festival de Spolète, en compagnie de Giovanna Marini et Giovanna Daffini, ses aînées. Son premier spectacle s’intitulait Bella Ciao. Les thèmes de ses chansons étaient puisés dans la vie quotidienne des hommes et des femmes d’Italie : l’amour, bien sûr, mais aussi le travail dans les champs, à l’usine, les contestations sociales, les souvenirs de la guerre. Bella Ciao à l’époque avait fait scandale : le public chic et mondain de Spolète, qui allait au festival avant tout pour se divertir, n’avait guère goûté la mise en scène très brechtienne du spectacle ni les thèmes de certaines chansons populaires qui évoquaient la vie des mondine, ces femmes qui travaillaient durement dans les rizières de la plaine du Pô. Le spectacle avait même suscité des heurts très violents entre fascistes, qui considéraient que certaines chansons insultaient la mémoire nationale, et communistes, qui étaient venus défendre bec et ongle les chanteuses. Comme le dit aujourd’hui Lucilla Galeazzi, avec le sourire : ce fut, avant l’heure, une formidable opération de marketing ! Le spectacle que l’on peut voir en ce moment à Paris reprend le nom de celui qui fut donné à Spolète en 1964, c’est-à-dire Bella Ciao. Une façon de montrer, que quarante ans après, le combat pour une vie meilleure est toujours d’actualité.
On retrouvera ainsi quelques-unes des plus célèbres chansons de Lucilla Galeazzi, comme Voglio une casa, Quelle parole ou Per Sergio qui sont, pour ma part, celles que je préfère. Pas besoin de connaître l’italien pour comprendre le sens de ces chansons : Lucilla Galeazzi, en plus d’être une fabuleuse musicienne, est aussi une extraordinaire conteuse qui met en scène, de la façon la plus charmante, la plus délicieuse aussi, chacune des chansons qu’elle a écrites. Les chansons s’enracinent tantôt dans la « grande histoire », tantôt dans la « petite histoire », pour reprendre une distinction chère à Christian Boltanski. La « grande » avec l’attentat de la gare de Bologne en 1980, la « petite », avec l’histoire de cette femme qui parle toute seule en passant tous les jours devant la fenêtre de notre chanteuse. Toutes ces chansons populaires font ainsi revivre la mémoire de l’Italie, ses passions, ses luttes, son histoire. On a vraiment l’impression, dès que Lucilla se met à chanter, d’avoir l’Italie servie sur un plateau en argent. En voici un exemple ici avec la chanson composée après le massacre de Bologne, qui a fait 85 morts, et parmi ceux-ci un certain Sergio, étudiant de 24 ans.


Sur scène, notre chanteuse est accompagnée de Davide Polizzotto à la guitare et de Michel Godard au serpent. Sa voix n’a pas changé, elle est toujours aussi magnifique. C’est quelqu’un que j’ai autant de plaisir à écouter que, par exemple, Cecilia Bartoli. Certes, les voix ne sont bien sûr pas comparables, mais le plaisir dans la salle est identique car les deux artistes sont des bêtes de scène. La salle vibre tout entière. On rit, on pleure, et l’on ressort, comme toujours, submergé d’émotion. La chanteuse est courtisée par les plus grands chefs du moment. Christina Pluhar, par exemple, a travaillé il y a quelques années avec elle : on a eu la chance de les voir jouer ensemble au festival de Saint-Michel en Thiérache l’été 2008. On les avait revues ensemble cet hiver pour les dix ans de L’Arpeggiata, souvenez-vous, c’était il y a tout juste un an avec Turluru. Hier soir, un autre chef était présent dans la salle pour la saluer. Peut-être, cette rencontre débouchera-t-elle sur un projet artistique? On l’espère en tout cas.