Ce n’est pas tous les jours qu’on peut lire des interviews de Cecilia Bartoli. Le Monde publie aujourd’hui les propos que Marie-Aude Roux a recueillis en allant à la rencontre de la star. Vous qui avez acheté votre place une fortune et qui vous demandez quel sera le programme du récital prévu le 20 novembre prochain, vous saurez ce soir que votre chanteuse préférée revient sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées pour interpréter à nouveau des airs de Händel, de Caldara, de Bononcini, mais aussi – chose nouvelle – de Graun, de Hasse et de Porpora…
Après la parenthèse romantique et l’hommage rendu à la Malibran, je m’attendais à ce que Cecilia Bartoli s’approprie le répertoire de la Faustina, la grande mezzo de l’époque pour laquelle Händel et Hasse avaient écrit leurs plus célèbres airs d’opéra. Fausse piste, Cecilia Bartoli s’attaque en fait au répertoire des castrats : Nicolini, Farinelli, Caffarelli, etc. Il y aura même un disque à la clé, intitulé Sacrificium (sortie prévue le 2 octobre), pour évoquer la mémoire de ces milliers de castrats que l’histoire a oubliés et qui ont fait le sacrifice de leur corps pour la musique… Pour la musique vraiment? La vérité est peut-être moins noble. Ce n’est pas un hasard en effet si Naples, qui était une véritable pépinière de castrats, était aussi la ville la plus pauvre d’Italie. Or les parents qui confiaient leurs garçons à l’Église, laquelle avait besoin des castrats pour le lustre de la messe, recevaient en échange de coquettes sommes d’argent qui les arrachaient pendant un certain temps à la misère. Et sans doute nourrissaient-ils l’espoir, en poussant leurs enfants vers la castration, préalable chirurgical à la carrière de chanteur, de récolter un jour une partie de la gloire qui rejaillirait sur eux...
Marie-Aude Roux : Qu’est ce qu’être une diva aujourd’hui ?
Cecilia Bartoli : C’est toujours un jeu. Faire des interviews, des photos, porter des belles robes... (Rires) Et ne pas y croire totalement. Mais je suis une diva spéciale, qui a envie de partager. Ni solitaire ni mystérieuse. J’aime le contact et ce que les autres m’apportent. Et puis les divas manquent souvent d’humilité envers la musique.
Comment fonctionnez-vous dans la vie ?
J’ai besoin d’adrénaline et de grands projets. Et aussi de symbolique. Voyez par exemple mon prochain disque sur les castrats, Sacrificium. Les contre-ténors ont fait beaucoup pour la redécouverte de ce répertoire, mais je suis la première à aborder aussi le thème de la castration. Peut-être parce que je suis une femme...
J’ai besoin d’adrénaline et de grands projets. Et aussi de symbolique. Voyez par exemple mon prochain disque sur les castrats, Sacrificium. Les contre-ténors ont fait beaucoup pour la redécouverte de ce répertoire, mais je suis la première à aborder aussi le thème de la castration. Peut-être parce que je suis une femme...
Cela change-t-il la façon d’appréhender ce répertoire ?
Musicalement, non, psychologiquement, oui. L’Italie du XVIIIe siècle a mutilé 4 000 enfants par an pendant un siècle. Tout ça pour quatre, cinq ou six grands castrats : c’est un sacrifice au nom de la musique. Le paradoxe de l’Église catholique est de s’opposer à la castration tout en interdisant les voix de femmes et en acceptant seulement les castrats dans l’église.
Musicalement, non, psychologiquement, oui. L’Italie du XVIIIe siècle a mutilé 4 000 enfants par an pendant un siècle. Tout ça pour quatre, cinq ou six grands castrats : c’est un sacrifice au nom de la musique. Le paradoxe de l’Église catholique est de s’opposer à la castration tout en interdisant les voix de femmes et en acceptant seulement les castrats dans l’église.
Une femme peut-elle se mettre dans la peau d’un castrat ?
J’avais abordé ce répertoire avec The Salieri Album et surtout Opera proibita, avec des musiques d’Haendel, Alessandro Scarlatti, de Caldara. Mais j’ai attendu d’atteindre une vraie maturité technique et expressive pour faire ce nouveau disque. Caffarelli, Farinelli pouvaient aller de contralto à soprano léger...
J’avais abordé ce répertoire avec The Salieri Album et surtout Opera proibita, avec des musiques d’Haendel, Alessandro Scarlatti, de Caldara. Mais j’ai attendu d’atteindre une vraie maturité technique et expressive pour faire ce nouveau disque. Caffarelli, Farinelli pouvaient aller de contralto à soprano léger...
Au-delà de la dimension historique et humaine, j’essaie de faire revivre les affects et les effets de la grande tradition baroque, mais aussi des airs pathétiques et des lamentos. Le plus difficile a été d’acquérir avec mon corps de femme la maîtrise du souffle : 25 mesures sans respirer, comme dans le fameux Son qual nave ch’agitata que Riccardo Broschi écrit pour son frère, Farinelli. Extrait :
Vingt ans de carrière déjà et vous avez su préserver enthousiasme et perfectionnisme...
C’est la passion italienne ! Je ne m’autorise pas l’à-peu-près, et faire des compromis me coûte. Je suis toujours celle qui part la dernière des répétitions et ferme le théâtre avec le gardien. Avec ce sentiment de tristesse qui monte au fur et à mesure qu’on approche de la première. Je pense qu’au-delà du choix de musiques qui conviennent à ma voix, le vrai secret est de chanter des musiques qui conviennent à mon âme.
C’est la passion italienne ! Je ne m’autorise pas l’à-peu-près, et faire des compromis me coûte. Je suis toujours celle qui part la dernière des répétitions et ferme le théâtre avec le gardien. Avec ce sentiment de tristesse qui monte au fur et à mesure qu’on approche de la première. Je pense qu’au-delà du choix de musiques qui conviennent à ma voix, le vrai secret est de chanter des musiques qui conviennent à mon âme.
Être née dans une famille de chanteurs n’est-il pas parfois un inconvénient ?
Je n’en vois pas. J’ai écouté mes parents chanter quand j’étais enfant et maintenant ce sont eux qui m’écoutent. Ils m’ont élevée au biberon du répertoire romantique italien, Aïda, Traviata, Turandot, La Bohème.... Je leur ai apporté Mozart, Rossini, la musique baroque, qui était peu connus dans l’Italie des années 1970.
Je n’en vois pas. J’ai écouté mes parents chanter quand j’étais enfant et maintenant ce sont eux qui m’écoutent. Ils m’ont élevée au biberon du répertoire romantique italien, Aïda, Traviata, Turandot, La Bohème.... Je leur ai apporté Mozart, Rossini, la musique baroque, qui était peu connus dans l’Italie des années 1970.
La rencontre avec le vieux Karajan a-t-elle influencé la jeune cantatrice que vous étiez ?
Karajan m’avait vue chanter à la télévision pour l’hommage à la Callas diffusé sur Antenne 2, en 1987. Il m’a invitée à auditionner à Salzbourg. Il n’y avait qu’une toute petite lumière sur scène pour le pianiste. C’était impressionnant. Karajan était invisible. Il parlait de la salle avec un micro dans un italien mâtiné d’un fort accent allemand. "Co-sa can-te-ra per me ?" ("Qu’allez-vous chanter pour moi"). J’ai chanté Rossini et Mozart, le "Voi che sapete" du Chérubin des Noces de Figaro.
Karajan m’avait vue chanter à la télévision pour l’hommage à la Callas diffusé sur Antenne 2, en 1987. Il m’a invitée à auditionner à Salzbourg. Il n’y avait qu’une toute petite lumière sur scène pour le pianiste. C’était impressionnant. Karajan était invisible. Il parlait de la salle avec un micro dans un italien mâtiné d’un fort accent allemand. "Co-sa can-te-ra per me ?" ("Qu’allez-vous chanter pour moi"). J’ai chanté Rossini et Mozart, le "Voi che sapete" du Chérubin des Noces de Figaro.
Après l’audition, il m’a proposé la Messe en si mineur de Bach avec Sumi Jo et Florence Quivar. Toutes les deux-trois semaines, je suis allée travailler à Salzbourg. Cela n’a duré que les trois mois précédant sa mort. Mais quel souvenir !
Y a-t-il des rôles qui transforment une vie ?
La vie, la scène, tout est en correspondance. Il y a dans la vie de petits moments de joie, et beaucoup de tristesses. Mais ma philosophie est tout entière dans le très bel air du Il trionfo del tempo e del disinganno, de Haendel : "Lascia la spina, cogli la rosa" ("Laisse l’épine, cueille la rose"). Il y a des rôles qui vous aident à vous comprendre et à comprendre les autres. Cosi fan tutte, par exemple, surtout quand on a, comme moi, chanté, grâce à Nikolaus Harnoncourt, les trois rôles féminins.
La vie, la scène, tout est en correspondance. Il y a dans la vie de petits moments de joie, et beaucoup de tristesses. Mais ma philosophie est tout entière dans le très bel air du Il trionfo del tempo e del disinganno, de Haendel : "Lascia la spina, cogli la rosa" ("Laisse l’épine, cueille la rose"). Il y a des rôles qui vous aident à vous comprendre et à comprendre les autres. Cosi fan tutte, par exemple, surtout quand on a, comme moi, chanté, grâce à Nikolaus Harnoncourt, les trois rôles féminins.
Parmi les rôles impossibles, il y a celui de Don Giovanni, que vous rêveriez d’interpréter ?
C’est un personnage idéalement jouissif. La séduction, le pouvoir, la quête permanente. Le rôle féminin qui s’en rapproche le plus est sans doute Carmen, et il n’est pas impossible que je le mette un jour à mon répertoire. Il a un côté tellement noir, presque suicidaire.
C’est un personnage idéalement jouissif. La séduction, le pouvoir, la quête permanente. Le rôle féminin qui s’en rapproche le plus est sans doute Carmen, et il n’est pas impossible que je le mette un jour à mon répertoire. Il a un côté tellement noir, presque suicidaire.
Les rôles dramatiques vous font-ils peur ?
J’arrive mieux à les maîtriser. Mais je suis sensible au temps qui passe, même si cela permet de se réconcilier avec les gens qui ne sont plus. Ce qui me sauve est mon côté romain, volontaire, persévérant, même s’il y a des jours avec des épines partout et pas de rose.
J’arrive mieux à les maîtriser. Mais je suis sensible au temps qui passe, même si cela permet de se réconcilier avec les gens qui ne sont plus. Ce qui me sauve est mon côté romain, volontaire, persévérant, même s’il y a des jours avec des épines partout et pas de rose.
Je sors, je marche, j’essaie de me laisser surprendre par le fleuve. Je regarde la nature. Nous autres, musiciens, souffrons d’être toujours à l’intérieur. Les salles, les répétitions, les avions, les trains. Cela fait un peu prison.
Pensez-vous parfois à la fin de votre voix ?
J’y pense et je n’y pense pas. Quand je me lève le matin, je ne me pose jamais la question car je deviendrais dingue. Mais je suis très lucide car j’ai vu ma mère très bien chanter jusqu’à l’âge de 55 ans, avant le changement hormonal. Cela viendra un jour, je le sais. Je ne suis pas prête à faire des traitements spéciaux ou à prendre des hormones. Je ne serai pas un castrat à l’envers !
J’y pense et je n’y pense pas. Quand je me lève le matin, je ne me pose jamais la question car je deviendrais dingue. Mais je suis très lucide car j’ai vu ma mère très bien chanter jusqu’à l’âge de 55 ans, avant le changement hormonal. Cela viendra un jour, je le sais. Je ne suis pas prête à faire des traitements spéciaux ou à prendre des hormones. Je ne serai pas un castrat à l’envers !
Vous acceptez donc le cours naturel des choses ?
Je ne comprends pas la folie de la chirurgie esthétique, avec toutes ces femmes complètement mutilées. Les mannequins anorexiques ! Je ne prends pas de médicaments et je ne ferai pas de lifting dans cinq ans. Je n’accepte pas les diktats de la mode. Je veux que ma vie privée soit vraiment privée.
Je ne comprends pas la folie de la chirurgie esthétique, avec toutes ces femmes complètement mutilées. Les mannequins anorexiques ! Je ne prends pas de médicaments et je ne ferai pas de lifting dans cinq ans. Je n’accepte pas les diktats de la mode. Je veux que ma vie privée soit vraiment privée.
La seule chose que vous avez laissé filtrer est ce regret de n’avoir pas encore eu d’enfant.
Ce n’est pas un choix et je ne fais pas partie de ces artistes qui ont décidé de ne pas avoir d’enfant. Je pensais que c’était facile. Il y a des femmes qui tombent enceintes sans y penser. J’ai essayé, on verra.
Ce n’est pas un choix et je ne fais pas partie de ces artistes qui ont décidé de ne pas avoir d’enfant. Je pensais que c’était facile. Il y a des femmes qui tombent enceintes sans y penser. J’ai essayé, on verra.
La seconde est la mort de votre frère Gabriele. Vous lui avez dédié un disque...
Cela est arrivé si vite. Je n’ai rien compris. C’est difficile de dire ces choses-là. Je suis romaine, chrétienne - mais catholique, hum !, il s’agit presque d’une force politique ! - et je crois qu’il y a autre chose, une autre vie.
Cela est arrivé si vite. Je n’ai rien compris. C’est difficile de dire ces choses-là. Je suis romaine, chrétienne - mais catholique, hum !, il s’agit presque d’une force politique ! - et je crois qu’il y a autre chose, une autre vie.
Vous avez des mots durs pour la situation en Italie aujourd’hui...
C’est un pays sinistré, qui est en train de perdre tous ses artistes. Les milliers de politiciens qui y pullulent ont tout détruit. Mais quand tous les théâtres lyriques seront ruinés ou fermés, il restera toujours Berlusconi ! Il chante et a toujours son guitariste avec lui. C’est terrible, mais je ne me sens aucun devoir envers l’Italie. Ce pays ne m’a pas soutenue et j’ai été obligée de partir pour bâtir une carrière.
C’est un pays sinistré, qui est en train de perdre tous ses artistes. Les milliers de politiciens qui y pullulent ont tout détruit. Mais quand tous les théâtres lyriques seront ruinés ou fermés, il restera toujours Berlusconi ! Il chante et a toujours son guitariste avec lui. C’est terrible, mais je ne me sens aucun devoir envers l’Italie. Ce pays ne m’a pas soutenue et j’ai été obligée de partir pour bâtir une carrière.
C’est pour cela que vous avez choisi de vivre à Zurich ?
Je n’ai pas choisi la Suisse, c’est elle qui m’a choisie. J’ai commencé à chanter à l’Opéra de Zurich en 1988-1989 et j’ai toujours été réinvitée depuis. C’est un pays qui a une certaine ouverture d’esprit, ne serait-ce que parce qu’on y parle quatre langues : le français, l’italien, l’allemand et le romanche.
Je n’ai pas choisi la Suisse, c’est elle qui m’a choisie. J’ai commencé à chanter à l’Opéra de Zurich en 1988-1989 et j’ai toujours été réinvitée depuis. C’est un pays qui a une certaine ouverture d’esprit, ne serait-ce que parce qu’on y parle quatre langues : le français, l’italien, l’allemand et le romanche.
Avez-vous de nouveaux projets à Paris en dehors de votre récital annuel ?
J’aimerais bien revenir sur scène à l’opéra. Au Théâtre des Champs-Elysées, à Pleyel, mais aussi à l’Opéra-Comique, qui est un endroit que j’aime beaucoup. J’y ai vu une représentation de Zampa, d’Hérold, dirigé par William Christie. Des opéras en français, pourquoi pas ? Je pensais à La Clari, d’Halévy, que j’ai fait à Zurich et qui avait été créé à Paris. Mais cela n’a pas marché.
J’aimerais bien revenir sur scène à l’opéra. Au Théâtre des Champs-Elysées, à Pleyel, mais aussi à l’Opéra-Comique, qui est un endroit que j’aime beaucoup. J’y ai vu une représentation de Zampa, d’Hérold, dirigé par William Christie. Des opéras en français, pourquoi pas ? Je pensais à La Clari, d’Halévy, que j’ai fait à Zurich et qui avait été créé à Paris. Mais cela n’a pas marché.
Que souhaitez-vous dans les dix ans qui viennent ?
Continuer à apprendre. Parler d’autres langues, voir d’autres villes, d’autres pays. Je voyage en train car je n’aime pas l’avion, mais aussi parce que cela me donne la possibilité de regarder. Mais, à 43 ans, je ne connais rien. J’ai de plus en plus un sentiment d’urgence. Déjà quand j’étais petite, je ne pouvais rester sans bouger sur la plage plus de dix minutes.
Continuer à apprendre. Parler d’autres langues, voir d’autres villes, d’autres pays. Je voyage en train car je n’aime pas l’avion, mais aussi parce que cela me donne la possibilité de regarder. Mais, à 43 ans, je ne connais rien. J’ai de plus en plus un sentiment d’urgence. Déjà quand j’étais petite, je ne pouvais rester sans bouger sur la plage plus de dix minutes.
Et dans la vie ?
L’homme de ma vie chante en ce moment dans Cosi fan tutte à Zurich. Il possède la patience et l’humour nécessaires pour vivre à mes côtés. J’ai fini une tournée et je suis en ce moment à la maison pour un rôle de « mamma diva », mais j’aime ça aussi !
L’homme de ma vie chante en ce moment dans Cosi fan tutte à Zurich. Il possède la patience et l’humour nécessaires pour vivre à mes côtés. J’ai fini une tournée et je suis en ce moment à la maison pour un rôle de « mamma diva », mais j’aime ça aussi !



