Cruel dilemme pour ce dernier jour en Italie. Pour faire court, la question que nous avions à trancher se résumait à celle-ci : où aller ? L’impossibilité de décider résidait dans les deux branches également séduisantes de l’alternative suivante : ou bien aller de villa en villa, pour devenir incollables sur Palladio, ou bien retourner à Venise, pour revoir la Scuola di San Rocco. Le fait de disposer d’une voiture, généreusement prêtée par mes parents, devait logiquement orienter le choix en faveur la première hypothèse, mais l’idée de retourner – crise oblige – dans une Venise purgée de ses touristes, comme le montre assez bien cette station de vaporetto qui n’est plus fréquentée que par un pigeon, avait également de quoi chatouiller l’esprit.
Je me perdais alors dans les réflexions suivantes : combien de temps faudra-t-il attendre pour redécouvrir Venise dans des conditions aussi exceptionnelles que la dernière fois ? Tous les experts s’accordent à dire que des crises économiques de l’ampleur de celle que nous traversons, il ne s’en produit qu’une par siècle. Par conséquent, si nous devons attendre la prochaine crise mondiale, il y aura longtemps que nous serons devenus, pour parler comme Montaigne, « le déjeuner d’un ver de terre ». Les chances de revenir en voiture en Italie s’avérant donc supérieures aux chances de voir s’accomplir devant nos propres yeux la prochaine débâcle financière, c’est donc à Venise que nous sommes retournés aujourd’hui avec l’idée que, comme la dernière fois, nous ne croiserions personne ou pas grand monde sur notre chemin…
La première chose que nous avons faite, en arrivant vers midi à Santa Luccia, ce fut de retourner Campo Santa Margherita pour asseoir nos vingt kilomètres de marche quotidienne sur des bases diététiques solides. Après une pizza tris funghi pour ma moitié et napolitana pour moi,
nous sommes donc parti à l’assaut de la Scuola di San Rocco, moyennant la coquette somme 7 euros chacun. Pas grand monde dans la Scuola du Tintoretto, sauf bien sûr, quelques Français, très mal fagotés, qui se faisaient remarquer, comme toujours, en ricanant bêtement et en débitant des âneries plus fort que tout le monde. Surprise, la fameuse Crucifixion était recouverte d’échafaudages, et il fallait se tordre le cou pour tenter de voir ça :
Après San Rocco, j’eus l’idée de conduire Pierre à l’église Santa Maria Assunta dei Gesuiti (à ne pas confondre avec l’église des Gesuati, sur les Zattere), pour revoir Le Martyre de Saint Laurent du Titien. Titien étant mon peintre préféré, Venise est le seul endroit au monde où les tizianophiles de mon espèce peuvent s’offrir le luxe de se replonger dans l’immense production du maître, en allant simplement d’église en église, comme à saute-moutons. Cette église est à peu près unique à Venise : les murs et les colonnes torsadées sont entièrement recouverts de marqueteries de marbre blanc et vert, tandis que l’autel est sculpté en lapis-lazuli. Sur le chemin qui conduit vers la sacristie, on trouve encore une magnifique Ascension de la Vierge du Tintoret, éclairée en permanence, et dans la sacristie elle-même, une dizaine de tableaux de Palma le Jeune. Désormais, il y a un cerbère qui veille sur tout ce beau patrimoine et qui peut confondre votre appareil photo avec un os à ronger.
Autre église incontournable, San Francesco della Vigna, dont la façade est signée de Palladio.
Rien que dans cette chiesa, on trouve une Ascension de la Vierge de Palma, avec un Saint François agenouillé devant saint Jean (scène peu commune, mais qui a sa logique dans une église franciscaine), une Sainte Famille de Véronèse, avec Catherine et saint Antoine,
et, chef-d’œuvre parmi les chefs d’œuvre, une Vierge sur le trône de Negroponte, retable qui était parti l’an dernier en restauration et qui est désormais de retour.
Les couleurs ont été rafraîchies, on peut désormais admirer tous les détails, le trône sculpté avec ses marches en marbres polychromes typiques de l’Angelico, les festons de fruits et de fleurs, les haies de roses, les animaux exotiques parsemés dans le jardin. À la différence de l’église des Jésuites, les franciscains vous encouragent franchement à prendre toutes les photos que vous voulez. Dans mon cas, il y a même un franciscain qui est venu remettre une pièce dans le tronc, pour me dire que je pouvais continuer de mitrailler. Chose sympathique, le prix à payer n’est vraiment pas élevé : 20 centimes seulement. Mais, en fait, si vous glissez une pièce de 5 centimes, ça éclaire tout autant (la crise, toujours la crise...). Sur le chemin qui conduit ensuite au cloître, on trouve une Sainte conversation de Bellini (quand je ne précise pas le prénom, c’est qu’il s’agit du plus grand des trois, à savoir Giovanni), avec saint Jean-Baptiste, saint François, un donateur sur la gauche, saint Jérôme et saint Sébastien en méditation autour de la Vierge et l’enfant.
Le cloître vaut absolument le détour. Jamais personne ne se hasarde si loin, alors qu’il est si agréable de s’y reposer quelques instants, au milieu des citronniers et des orangers en fleurs.
De même qu’il est hautement conseillé de visiter les Frari au moment de la messe, il est hautement recommandé de se présenter en fin de journée dans l’église voisine de San Giovanni e Paolo, pour éviter d’avoir à payer les trois euros nécessaires pour découvrir les superbes tableaux et monuments funéraires que compte cette église. Ainsi, on dénombre un gigantesque retable de Bellini et un très beau tableau de Lorenzo Lotto, Les aumônes de saint Antoine, qui vient, lui aussi, d’être fraîchement restauré. Comme il s’agit d’une église ordinairement payante, l’éclairage est permanent, mais un peu violent…
Les choses ont bien changé. Autrefois, c’était l’Église qui donnait aux pauvres, maintenant ce sont les pauvres qui doivent jeter des pièces dans les églises pour en admirer les trésors… On retiendra également un magnifique Saint Joseph à l’enfant produit dans l’atelier de Guido Reni, un autre Saint Joseph à l’enfant qui aura encore échappé à la vigilance de J.-P. Winter… Décidément !
Parmi les curiosités de cette église dominicaine, on s’attardera aussi devant le pied de Sainte Catherine de Sienne, conservé dans un reliquaire en bois doré.
Fin de partie à 19h00. C’est l’heure de chasser les pèlerins de l’art des églises de Venise. Dommage, car j’aurais bien aimé revoir Santa Maria dei Miracoli, cette petite église tout en marbre, bâtie sur pilotis, et qui flotte comme une meringue sur l’eau…
Mais elle était fermée. Cela dit, ce n’est pas très grave, cette église est aussi belle à l’extérieur qu’à l’intérieur. Quand les églises ferment à Venise, une autre heure démarre, celle du spritz (apéritif local dont nous n’avons jamais été de grands fans avec Pierre), et des terrasses de café qui se remplissent...