lundi 14 décembre 2009

Le Spectre de la rouge

On ne devrait jamais aller voir un récital de chant quelques jours après un récital de Cecilia Bartoli. Le spectre de la chanteuse restant omniprésent, il faudrait pouvoir s’imposer un délai de plusieurs semaines minimum avant de remettre les pieds dans un théâtre pour écouter une autre chanteuse lyrique, fût-ce une des plus grandes, comme Vivica Genaux, qui était ce lundi 14 décembre au Théâtre des Champs-Élysées. Le risque, sinon, c’est que tout paraisse un peu plus pâle. Et pourtant rares sont celles qui, après Cecilia Bartoli, peuvent se vanter de pouvoir tenir la route dans un air aussi redoutable que Agitata da due venti que Vivaldi a composé pour Margherita Giacomazzi dans son opéra la Griselda. Vivica Genaux est incontestablement de celles-là. La mezzo américaine se révèle une véritable acrobate des pyrotechnies vocales, ce qui tombe à pic puisque c’est cette dimension acrobatique qu’elle exploite dans son dernier disque enregistré à Parme l’hiver dernier et paru chez Naïve au début du mois.

 

Le premier air, Come in vano il mare irato – un air de bravoure extrait de l’opéra Catone in Utica donne tout de suite la mesure de l’écriture lyrique vivaldienne avec une tempête vocale qui culmine dans d’extraordinaires vocalises. Et de la même façon qu’on parle de gothique flamboyant en architecture, devrait-on pouvoir parler aussi, dans le cas de Vivaldi, de « baroque flamboyant » en musique, tant les effets pyrotechniques déployés dans certains opéras du maître sont proprement spectaculaires. Les Italiens disposent d’une expression pour caractériser cette époque : ils parlent de barocco esasperato – ce qu’on pourrait traduire par « baroque exacerbé ».
Cette exacerbation des passions a peut-être atteint ce soir son point le plus haut avec le fameux air Alma oppressa, tiré de La Fida ninfa : Viviva Genaux campe une vestale dont la vertu est outrageusement offensée par les avances d’un berger imprudent qu’elle s’emploie donc à repousser glorieusement.
Pour accompagner ce cortège de passions, c’était Fabio Biondi, autre virtuose, qui dirigeait au violon son ensemble Europa Galante constitué d’une petite quinzaine de musiciens survoltés. Si, comme Cecilia Bartoli, la chanteuse arborait en première partie de concert un costume masculin noir avec un jabot blanc, puis, en seconde partie, une robe rouge, la composition du programme nous aura un peu déçu : quatre airs seulement en première partie de concert, trois autres en seconde partie, entrelardés ici d’une symphonie, là d’un petit concerto. Et ce ne sont pas les deux airs supplémentaires en bis, dont un interprété les yeux rivés sur la partition, qui auront pu rendre le change. Je ne voudrais pas me répéter mais, encore une fois, quand vous êtes habitué à voir Cecilia Bartoli empiler une quinzaine d’airs, dont certains durent plus de dix minutes et que, quelques jours après, vous découvrez une autre chanteuse qui s’illustre moins généreusement sur la scène, vous ressortez inévitablement frustré du concert. C’est dommage car Vivica Genaux est capable de très grandes choses, ses da capo ménagent de prodigieux ornements, d’étonnantes cascades de vocalises, des fusées de trilles, etc. Mais sur scène, elle semble partager son plaisir davantage avec ses musiciens, qu’elle applaudit, qu’elle félicite, qu’elle remercie à intervalles réguliers, qu’avec son public qui aimerait davantage être impliqué.

À propos de public, je ne peux pas achever ce billet sans dire un mot sur la pire espèce de voisins que j’ai dû subir ce soir : celle dont les bruits sont si intimement inscrits dans le corps qu’on ne peut plus les faire cesser. J’avais en effet derrière moi un voisin absolument épouvantable qui respirait en faisant à peu près autant de bruit qu’un radiateur mal purgé. J’ai eu beau, dès les premières minutes, me retourner pour lui proposer un kleenex ; en vain, ledit voisin n’a guère été sensible à ma sollicitude. J’espérais au moins que mon intervention ferait retour sur lui… Peine perdue, il est resté égal à lui-même tout au long du concert. « C’est souvent une cause d’un genre pas plus relevé qui gâte une soirée », notait Stendhal dans la Vie de Rossini. Il continuait ainsi: « On cherche en vain une belle raison métaphysique ou littéraire pour expliquer pourquoi [tel spectacle] ne fait aucun plaisir ; c’est tout simplement qu’on étouffait dans la salle et qu’on était mal à son aise. » Le problème est que, à force d’étouffer et de nourrir des envies de meurtre, j’en viens de plus en plus sérieusement à me demander si je ne vais pas tout simplement renoncer à aller au concert. Regardez, je n’ai même pas pris une troisième place pour le concert de Cecilia Bartoli qui vient d’être tout récemment programmé à Pleyel le 14 février prochain. C’est dire…

dimanche 13 décembre 2009

Napoléon d’Abel Gance ou le « bébé parfait »

Le 7 avril 1927, le public parisien découvrait à l’Opéra de Paris le grand film d’Abel Gance, Napoléon, lequel avait nécessité 14 mois de tournage, 450 kilomètres de pellicules et un budget colossal de 18 millions de francs. À en croire les comptes rendus dans la presse, la soirée fut un triomphe et l’objectif du réalisateur totalement atteint : « faire du spectateur un acteur ; le mêler à l’action ; l’emporter dans le rythme des images », comme on peut le lire dans le programme de l’époque, conservé jalousement à la bibliothèque de l’Opéra.
C’est dans une autre salle de concert, à la Cité de la Musique cette fois, que le film a été présenté ce dimanche, de 15h00 à 23h00, en compagnie de l’Orchestre de la Garde Républicaine qui était présent pour interpréter la musique que Honneger a écrite pour le film. Cinq heures de musique sensationnelle, qui s’ajuste merveilleusement au rythme des images, elles-mêmes hallucinantes. À la direction de l’orchestre, Laurent Petitgirard, portant des chaussures marrons qui juraient avec sa queue de pie. Le chef a cru bon devoir s’en justifier : « Nous avons exécuté la partition dans les moindres détails. Honneger y a écrit : “Il est préférable de diriger avec des chaussures marrons”. »

Étaient également présents au piano Jean-François Zigel, qui s’est fait une spécialité dans l’accompagnement en concert de films muets, et Thierry Escaich, improvisateur de renom international, à l’orgue.
Bien qu’il dure plus de cinq heures, le film ne constitue qu’un minuscule fragment de la gigantesque fresque qu’Abel Gance aurait voulu consacrer à Napoléon. Ce dernier avait prévu – bien avant George Lucas – un cycle en six épisodes, couvrant la bataille d’Arcole, le 18 brumaire, Austerlitz, la retraite de Russie, Waterloo et Sainte-Hélène, mais, faute de moyens, il n’a guère pu aller jusqu’au bout de son projet. Les 315 minutes du film que l’on peut désormais découvrir grâce au remarquable travail de restauration accompli par Kevin Brownlow se limitent donc à un court fragment de la vie de Napoléon : quinze années au total, qui vont de l’apprentissage au collège de Brienne (1781) jusqu’à la campagne d’Italie (1796), en passant par la Corse, la Révolution française et le siège de Toulon.

Le film est absolument grandiose et on ne voit pas les cinq heures passer (les huit en comptant les trois entractes). La distribution, tout d’abord, est franchement exceptionnelle. Il ne faut pas perdre de vue que nous sommes à une époque où le cinéma est encore muet et où, pour donner le change, il faut impérativement des acteurs qui possèdent ce qu’on appelle une « gueule ». Nous trouvons donc Albert Dieudonné dans le rôle de Napoléon : impossible de trouver un acteur plus inspiré ! Il a, comme on dit, le physique de l’emploi. C’est ensuite Gina Manès qui interprète Joséphine : elle est tout dans la séduction et la sensualité, tandis qu’Antonin Artaud qui joue le rôle de Marat est absolument effrayant.

Koubitzky en Danton est pathétique, Marguerite Gance qui joue Charlotte Corday est troublante, Edmond van Daële nous épouvante en Robespierre, tandis que Saint-Just (interprété par Gance lui-même) est tout dans le charme et l’éloquence.
Les décors, ensuite, ont été réalisés par Alexandre Benois, le grand décorateur des Ballets russes ; les costumes ont été conçus par Muelle et Souplet, tandis que Joséphine de Bauharnais porte une robe dessinée par Jeanne Lanvin. Les scènes extérieures ont été filmées sur les sites historiques : la maison natale de Napoléon, la grotte de Casone en Corse, le port de Toulon, les Alpes, etc.
Enfin, du point de vue de l’innovation formelle, Abel Gance a tout inventé ou presque : la caméra à l’épaule ou fixée sur une luge, c’est lui ; la cavale, avec une caméra placée sur la selle d’un cheval, c’est encore lui ; le triple écran avant le cinémascope, c’est de nouveau lui ; la couleur, toujours lui ; la distorsion de l’image, tout comme la surimpression, c’est décidément lui… Gance avait même imaginé l’arrivée du son et demandé à ses acteurs de prononcer distinctement les grands discours, de sorte que, quelques années plus tard, il n’a eu qu’à « coller » le son sur l’image.

La plupart des prouesses techniques et visuelles de Gance sont évidemment à mettre en relation avec son objectif principal qui consiste à inclure le spectateur dans l’œuvre. Ainsi, la caméra n’est jamais statique, mais perpétuellement en mouvement, pour agir directement sur le spectateur. Je pourrais évoquer de très nombreuses scènes qui m’ont émerveillées, que ce soit la bataille de boules de neige au collège de Brienne (que l’on pourra visionner plus bas), la course à cheval avec les troupes de Paoli, une course-poursuite vraiment digne des meilleurs westerns, l’assaut de Toulon dans la boue et la pluie,

la naissance de La Marseillaise au couvent des Cordeliers, la mise en place du comité de salut public et ses dévoreurs de dossiers, la mort de Danton, etc., mais je me limiterai à deux scènes qui sont cultes.
La première est inspirée du Quatre-vingt-treize de Hugo : il s’agit de la Double Tempête. Pendant que Napoléon fuit sur une mer déchaînée les troupes de Paoli qui sont à ses trousses, une autre tempête se déclare au même moment à l’Assemblée nationale entre les Girondins et les Montagnards. Gance a construit un dispositif très complexe, il a fixé sa caméra sur un échafaudage qu’il a jeté dans le vide et balancé dans l’espace comme un pendule. La caméra rase les députés survoltés, pareille à la houle qui ballote l’embarcation de Napoléon et menace directement ses chances de survie. Les deux scènes sont parfois en surimpression, c’est une trouvaille géniale.
La seconde scène a lieu à la fin du film, dans le quatrième acte. Napoléon part en Italie galvaniser ses troupes déguenillées et affamées. Le triple écran se déploie au moment ou la Grande Armée se met en marche et où Napoléon vit le premier contact avec son armée. Abel Gance a placé trois caméras et l’écran s’agrandit démesurément pour faire place aux trois films qui sont mis bout à bout. C’est ce qu’Abel Gance appelle polyvision.

C’est à cette occasion aussi que la couleur fait son apparition. L’écran de gauche devient bleu, celui du milieu blanc, celui de droite rouge. On reste soufflé ! On est en 1927 !

Quand il parle de l’Orfeo de Monteverdi, René Jacobs dit toujours que « le bébé est né parfait ». On pourrait en dire autant du Napoléon d’Abel Gance : il n’y a rien à jeter dans ce film, pas même l’eau du bain. Quand un art nouveau apparaît, qu’il s’agisse de l’opéra (avec Monteverdi ou Cavalli) ou du cinéma (avec Méliès ou Gance), tout est déjà en place. Il est donc erroné de penser qu’il faille attendre les années 1950 pour voir apparaître l’« auteurisation » des cinéastes. Elle apparaît bien plus tôt, seulement quelques décennies après l’invention du cinéma. Méliès a été reconnu, certes après bien des difficultés, de son vivant, notamment par les Surréalistes. La cinémathèque a été créée très tôt, en 1935. Dès que le cinéma apparaît, des auteurs sont là, et les spectateurs, susceptibles de les reconnaître en tant qu’auteurs, ne tardent pas à arriver. Certains cinéastes de la nouvelle vague ont tenté de nous faire avaler l’idée qu’ils étaient les premiers « auteurs » authentiques. Et naturellement, il n’y a que les mauvais sociologues – vous savez maintenant à qui je pense – qui ont cru que c’était vrai pour relayer ce genre de propos (dixit L’Elite artiste, p. 322).
Je ne peux pas terminer ce billet sans rappeler que le Balzac propose cette saison un cycle de ciné-concerts. Si je m’en veux d’avoir loupé mardi dernier L’Auberge rouge de Jean Epstein (un film inspiré du roman éponyme de Balzac), je ne louperai pour rien au monde Le Cuirassé Potemkine de Serguei Eisenstein (1925) que l’on pourra voir deux fois à l’occasion de l’année de la Russie : le 16 mars et le 13 avril 2010. Si vous aimez Jean-François Zygel, il sera la aussi pour accompagner au piano un autre chef-d’œuvre du cinéma réaliste hollywoodien : La Foule de King Vidor (1928). Alors, à vos agendas!