dimanche 22 novembre 2009

La Flûte (ré)enchantée de René Jacobs

C’est peut-être la première fois de ma vie que, dimanche 22, je suis allé à un concert de René Jacobs à reculons. En effet, ce soir-là Cecilia redonnait au Théâtre des Champs-Élysées son récital Sacrificium, tandis que René Jacobs était à Pleyel pour La Flûte enchantée. Il est évident que si je n’avais pas acheté mon billet pour La Flûte dès le mois de mars, j’aurais fait acte de présence les deux soirs au Théâtre des Champs-Élysées. Cela dit, La Flûte enchantée de René Jacobs a été un véritable… enchantement ! Cela tombe bien me direz-vous… Mais il n’est pas du tout facile de donner une œuvre aussi connue. Les musiciens doivent en effet rivaliser avec les interprétations magistrales qui peuplent le cerveau du public. L’innovation, dans le domaine opératique, n’est pas nécessairement ce qui est le plus risqué. Un compositeur d’opéras contemporain n’a pas à affronter cette discothèque ambulante qu’est le difficile public moderne qui étalonne tout ce qui passe par ses oreilles à l’aune de ce qu’il possède dans sa discothèque. Tout cela n’est jamais si vrai que pour la Flûte, sans doute un des opéras les plus joués au monde, aussi bien devant des adultes que devant des enfants, avec des chanteurs en chair et en os ou des marionnettes. René Jacobs poursuit donc son petit bonhomme de chemin mozartien avec bonheur et son inventivité a, une fois encore, fait des miracles. La distribution était quasi parfaite. C’était ainsi la première fois que j’entendais le baryton Daniel Schmutzhard dans le rôle de Papageno. Aussi excellent musicien que comédien, sa voix est belle, jeune, alerte. Il avait même, selon certains germanophiles présents autour de moi, ce délicieux accent tyrolien qui en faisait l’homme de la situation. Sunhae Im fut sa Papagena. J’adore cette chanteuse à la voix lumineuse dont le vibrato est un vrai délice. Ses minauderies, qu’on lui reproche parfois, étaient ici parfaitement adéquates et vraiment drôles. J’étais plié sur mon fauteuil au moment de sa rencontre avec Papageno et ai envié le public aixois qui, l’été dernier, a pu découvrir ce spectacle mis en scène par William Kentridge.
Cela dit, tous les chanteurs présents ce soir connaissaient leur rôle par cœur et se trouvaient donc délestés de leur partition. Une mise en espace très fine et très intelligente a été conçue pour donner le change et ainsi ménager l’attention du public.
Dans le rôle de la Reine de la Nuit, 
cest Anna-Kristina Kaapola à laquelle Jacobs a fait appel. Autant elle a vraiment peiné avec son premier air, les notes les plus aiguës étant sorties assez dardées, autant elle s’est honorablement bien acquittée de sa tâche dans le second air, ce qui lui a valu des applaudissements remarquables.Mais ce n’est pas Lucia Popp, qui restera pour moi la meilleure Königin der Nacht de tous les temps. Les trois dames étaient tout à fait délicieuses et comiques. Jacobs n’oublie jamais le théâtre, la drôlerie. Parmi elles, Sunhae Im encore, qui a dû remplacer au pied levé Inga Kalna, souffrante. Figuraient aussi Anna Grevelius et Isabelle Druet, cette dernière ayant été découverte lors des masters class de René Jacobs à la Cité de la Musique en octobre 2007.
J’ai adoré aussi Marlis Petersen qui était une Pamina idéale: une très belle chanteuse à la voix délicate. Daniel Behele, dans le rôle de Tamino, a, de même, été superbe. Son premier air, 
Dies Bildnis ist bezaubernd schön, m’a, je dois l’avouer, arraché quelques larmes. Timbre clair, transparent, magnifique, tout le monde était sous le charme. Je n’oublie pas non plus Marcos Fink, le frère de la jacobsienne Bernarda, et sa voix de velours. Très impressionnant. Comme toujours avec Jacobs, le spectacle était total, très cohérent. Chaque mesure a été étudiée au millimètre, les enchaînements repensés, si bien que j’ai eu l’impression d’entendre des choses que je n’avais jamais entendues auparavant, grâce notamment aussi aux excellentissimes musiciens de l’Akademie für Alte Musik, mon orchestre préféré, et de son premier violon, Bernard Forck. On pouvait d’ailleurs y reconnaître aussi certains musiciens du Concerto Köln, comme le très beau contrebassiste Roberto Fernandez De Larrinoa. Si la notion d’ange musicien a véritablement un sens, c’est à lui qu’on la doit, qui joue toujours en souriant et en dodelinant de la tête qu’il a naturellement bouclée. Cet orchestre magnifique a un son vraiment extraordinaire. Il réunit toutes les qualités que j’aime dans un orchestre : transparence, énergie, subtilité, délicatesse. Son interprétation de Belshazzar avec le même Jacobs que j’étais allé entendre l’année dernière à Berlin avait été renversante. Dans la Flûte, ce dernier s’est surpassé, à tel point que je ne suis pas loin de penser qu’il s’agit, avec Cosi fan tutte, de son meilleur Mozart. Jacobs a rajouté tout plein de petites choses çà et là : des parties jouées au pianoforte pendant les récitatifs, des pauses inhabituelles, des percussions avec ce monument du monde baroque qu’est Marie-Ange Petit. En bref, c’était du tonnerre. Et, pas une seule seconde, je n’ai regretté d’être absent du Théâtre des Champs-Élysées. Maintenant on peut se poser la question d’expliquer cette anomalie extraordinaire qui veut que ce chef qui vit pourtant à Paris n’ait pas dans cette ville toute la place qu’il mérite. Ceci me paraît être un authentique scandale artistique alors que tous les médiocres, comme Curtis et compagnie, ont droit de cité à Paris. Il n’est pas normal que ce chef qui n’est absolument jamais tombé dans la routine et n’a jamais cédé aux sirènes du business, n’ait guère droit, dans notre capitale, qu’à un malheureux strapontin. Heureusement, le disque va bientôt sortir. Et les mélomanes pourront alors inverser la tendance en donnant à sa Flûte la meilleure place qui lui revient dans leur discothèque, c’est-à-dire la première !

vendredi 20 novembre 2009

D Day

Un concert de Cecilia Bartoli se mérite et se prépare longtemps à l’avance. J’avais dit, il y a quelques jours, que je m’emploierais à placer cette journée sous les meilleurs auspices. C’est donc ce que j’ai fait en prenant une journée de congés et en évitant, dès le départ, la brutalité d’un réveil forcé. Lecture le matin, Rosie Carpe de Marie NDiaye, puis départ en début d’après-midi chez Mister Genin, pour savourer un mille-feuilles.

Restait, une fois sur place, à déterminer lequel… J’avais en effet l’embarras du choix entre le mille-feuilles au praliné, le mille-feuilles à la vanille, le mille-feuilles au chocolat ou le mille-feuilles aux marrons. Mais je n’ai pas réfléchi bien longtemps, j’ai pris le petit dernier, le mille-feuilles de saison, avec un chocolat chaud :
 
Magnifique n’est-ce pas ? Il fallait au moins ça après avoir été victime, la veille, des élucubrations du Figaro qui m’avaient entraîné chez un autre pâtissier, réputé bien meilleur mille-feuilliste que Genin…
Que je vous explique. Le Figaro a publié ces jours derniers un palmarès des meilleurs mille-feuilles de la capitale. Celui de Genin arrive en quatrième position après Vandermeersch, avenue Daumesnil, la Pâtisserie de l’Église, rue Jourdain, et Angelina qui est un endroit que je trouve horrible. Ignorant le pâtissier de l’avenue Daumesnil, je m’y suis précipité jeudi soir, en sortant de la cinémathèque, et le moins qu’on puisse dire, c’est que j’en ai été affreusement déçu ! Le feuilleté n’est pas d’une grande fraîcheur, la crème n’est pas à pleurer, Genin peut vraiment dormir tranquille sur ses deux oreilles ! Alors, si vous vouliez être convaincus, une fois encore, que Le Figaro était un très mauvais journal, il suffit de vous reportez à l’édition du 15 octobre.

Ma moitié, que j’avais réussi un peu plus tôt à convaincre de lâcher du pied, avait décidé également de m’accompagner chez le maître. Pour lui, ce fut un Paris-Brest, son gâteau préféré…
Comme toujours chez Jacques Genin, le souci du détail est poussé jusqu’à un point extrême. Vous aurez remarqué, posée sur le sucrier, une petite assiette avec deux pâtes de fruits à l’ananas, un chocolat au lait au gingembre et un chocolat noir à la menthe. Quand vous goûtez un chocolat de Genin, prenons par exemple un chocolat à la menthe, vous avez tout de suite le goût de la feuille de menthe sauvage qui éclate dans la bouche. Rien à voir avec les infâmes After-Eight au goût d’Harpic que, pour un peu, Le Figaro serait bien capable de décorer…
Le passage chez le fondeur en chocolat aurait dû être éclair car j’avais prévu ensuite d’aller à l’autre bout de Paris pour voir l’exposition Souvenirs d’Italie au Musée de la Vie romantique. Mais c’était sans compter sur la douce persuasion d’Arthur et de Virginie qui ont rivalisé de gentillesses et de délicatesses pour me faire découvrir les dernières créations du maître. Ils m’ont offert un gâteau qui n’a pas encore de nom. Quand je l’ai vu, je n’ai pas pu me contrôler, l’appel du couteau a été plus fort que tout, et je m’excuse de l’avoir précipitamment coupé en deux avant de le photographier et de l’analyser couche après couche :
Que je vous en dise plus. À la base, il y a une couche de feuillantine, puis une dacquoise à l’amande et à la noix, une mousse au chocolat et un nappage au chocolat noir légèrement ondulé. C’est, bien sûr, délicieux mais c’est surtout extrêmement bien dosé. Genin s’est livré à une recherche de l’équilibre entre les textures (croquantes et moelleuses) et les parfums (amande, noisette, chocolat).

Il était trop tard pour foncer au Musée de la Vie romantique. Il paraissait plus stratégique de se rapprocher du Théâtre des Champs-Élysées et, quitte à voir à tout prix une exposition, d’aller découvrir celle consacrée à Renoir. Je n’aime pas beaucoup Renoir, mais j’espérais découvrir une autre facette du peintre avec cette exposition dédiée uniquement à ses dernières productions. Finalement, arrivé au terme d’un parcours qui m’aura semblé un véritable chemin de croix, je crois que je préfère encore ses premiers tableaux. On verrait des paysages de Renoir aux Puces qu’il ne se trouverait personne pour acheter pareilles croûtes. Et on comprend très bien pourquoi le Metropolitan Museum de New York s’en soit débarrassé il y a quelques années en revendant tous ses Renoir à des collectionneurs privés ! Tout compte fait, il n’y a qu’un seul tableau qui m’ait plu au cours de cette exposition. Je me suis arrêté soudain, je me suis dit : « Tiens, c’est intéressant », j’ai regardé le cartel, c’était un paysage de Bonnard ! Pour ne pas en rester là, nous sommes allés visiter alors l’autre exposition du Grand Palais : « De Byzance à Istanbul » qui, en effet, est nettement plus intéressante. On y découvre de multiples trésors, entre autres des sarcophages anciens, des bijoux de toutes sortes et, chose amusante, un portrait de Mehmmed II par Gentile Bellini accompagné d’une lettre du sultan lui-même adressée au peintre vénitien – ce qui montre, une fois de plus, que les considérations de Nathalie Heinich sur l’élitisation des créateurs sont, comme toujours, à côté de la plaque. Dans L’Élite artiste, rappelez-vous, Nathalie Heinich nous disait que l’élitisation des peintres ne remontait pas avant la fin du XVIIIe siècle. Chansons que tout cela ! Nathalie Heinich raisonne toujours à partir du cas français, elle ne parle jamais de ce qui se passe ailleurs, dans d’autres pays, à d’autres époques, comme si le fait que des monarques accordent des faveurs à des peintres était un phénomène absolument nouveau. Il faudrait que la sociologue relise le livre XXXV de l’Histoire naturelle de Pline, l’histoire de Charles V ou une biographie de Titien, elle débiterait un peu moins de bêtises. Si les artistes n’avaient jamais compté pour rien, on n’aurait jamais vu des sultans s’abaisser à écrire à des peintres pour exiger d’eux des portraits.

Venons-en maintenant au concert. C’est ce que vous attendez tous, non ? Alors déjà, sachez que j’ai eu le voisin idéal – c’était ma principale crainte : il était tout seul, sans femme ni enfants, concentré du début jusqu’à la fin, limite perturbé par ma personne qui s’épanchait tantôt devant, tantôt derrière ma première et seconde momie (j’avais ma meilleure amie derrière moi). Il avait pris le soin, au moment de s’asseoir, de poser son sac plastique sous son fauteuil, ce dont je lui fus tout de suite reconnaissant. Pendant tout le concert, il est resté très sage, et s’il a applaudi de façon constante, il ne s’est jamais laissé aller ni emporter. À la rigueur, je pense avoir été plus bruyant que lui quand je décroisais et recroisais mes jambes toutes les dix minutes, pour éviter d’avoir des escarres sur mon strapontin ! Et, moi qui suis d’ordinaire une tombe, sauf au moment d’applaudir, je pense l’avoir irrité en hurlant bravo, bravo toutes les cinq minutes. Je lui aurais bien décerné le titre de momie parfaite et je regrette de ne l’avoir pas fait, surtout après avoir discuté aujourd’hui avec Félicie qui m’a raconté le sort qu’elle a subi : un papa angoissé qui appelait toutes les cinq minutes sa baby sitter ! L’horreur quoi! Une dernière chose sur le voisinage : à côté de ma momie, il y avait Mylène Farmer. J’ai songé un moment lui faire signer mon programme, mais elle est partie tellement vite, que j’ai dû renoncer à mon idée. Pensez donc, un programme de Cecilia dédicacé par Mylène, ça en aurait eu de la gueule. Il n’aurait pas fallu attendre plusieurs années avant que ça devienne collector !

S’agissant maintenant du concert en lui-même, il fut, comme toujours, absolument sensationnel. Tout est rigoureusement et minutieusement pensé, de l’enchaînement des airs, fondé sur une alternance d’airs rapides et lents, qui lui permet d’exploiter tous les registres, guerriers et mélancoliques, à l’engagement scénique de la chanteuse, qui est absolument complet, jusqu’au choix du costume, qui est tout sauf anecdotique, de sorte que, comme un opéra wagnérien, un récital de Cecilia Bartoli demeure un spectacle « total ». L’année dernière, rappelez-vous, pour la soirée rossinienne, Cecilia portait une robe dans l’esprit de celle qu’avait dû porter la Malibran. Ce soir, elle avait deux tenues différentes, en première partie un costume plutôt masculin, avec une grande cape noire, des bottes hautes en cuir, une chemise blanche ; en seconde partie, un costume féminin, constitué d’une robe rouge incroyable et d’un corsage doré, l’ensemble des deux vêtements étant dessinés par son ami Agostino Cavalca, lequel avait déjà réalisé les costumes de la Clari d’Halévy.

Évidemment, Cecilia Bartoli s’amuse et nous avons tous beaucoup de plaisir à la voir s’amuser. C’est d’ailleurs, en dehors de sa technique imparable, ce qu’il y a de plus extraordinaire chez cette chanteuse : cet enthousiasme qui l’anime dès qu’elle se met à interpréter des airs de Porpora, de Vinci, de Caldara et qu’elle parvient à communiquer à son public, comme aucune autre chanteuse ne parvient à le faire. Ne perdons pas de vue que Cecilia se décrit volontiers comme une Indiana Jones des bibliothèques et que son plus grand plaisir ne consiste pas seulement à interpréter des airs inconnus et virtuoses que personne avant elle n’a chantés, mais à les partager avec son public. Je me souviens que lorsque j’étais en terminale, je trouvais un peu ridicules les phrases de Sartre sur la communion du public sur lesquelles on forçait mon jeune esprit à disserter… Il a fallu attendre Cecilia Bartoli pour que j’en comprenne profondément le sens ! Il y a en effet quelque chose de totalement fusionnel qui s’engage lors d’un récital de Cecilia Bartoli entre elle et son public et qui ne ressemble à aucune autre chose ! C’est cela qui explique, par exemple, qu’à peine arrivée sur scène, elle soit comme ce soir triomphalement applaudie, alors que l’orchestre a déjà commencé à jouer. En temps ordinaire, il se rencontrerait des gens pour crier chuttt ! – ce soir, au contraire, le public a contraint l’orchestre de s’arrêter de jouer dès l’arrivée de notre chanteuse. C’était digne du sacre de Voltaire, Cecilia exultait. Dans son premier air, Come nave de Porpora, la tension, l’émotion, l’excitation étaient tellement fortes que Pierre s’est trouvé mal et a failli tomber dans les pommes. Ainsi, c’est cela qui est fabuleux avec Cecilia Bartoli, on ne se limite pas seulement à la découverte d’un contenu musical (la musique pour castrats), on revit également les sensations très fortes qui ont accompagné la réception de cette musique si extraordinaire. Moi aussi, figurez-vous, j’ai cru mourir de plaisir, mais avec le Parto, ti lascio, o cara de Porpora dans lequel elle s’est ce soir surpassée. Je crois bien qu’on ne pourra jamais aller aussi loin qu’elle dans la beauté et la profondeur de cette interprétation. Car c’est cela qui est stupéfiant avec cette chanteuse, c’est qu’elle parvient à être aussi profonde dans les airs élégiaques que légère, flamboyante, étincelante, dans les airs pyrotechniques à la Araia – un air que j’ai redécouvert ce soir, avec des scansions plus marquées sur le fracassa – ce qui était tout à fait spirituel.
Enfin, pour être complet, il faudrait dire deux mots sur les musiciens d’Il Giardino Armonico qui nous ont réservé de belles surprises, jusque dans les parties solo qui étaient de toute beauté, je pense à la symphonie extraite de Meride e Selinunte ou l’ouverture de Germanico in Germania de Porpora. Nous avons eu la chance cette année de voir Cecilia en leur compagnie, ce qui n’est pas le cas de tout le monde (je pense à mon ami Olivier qui, lui, a dû se coltiner la Scintilla à Martigny) et ne sera pas le cas de tout le monde – la tournée avec le Giardino s’arrête le mois prochain. L’orchestre de Giovanni Antonini est autrement plus magnifique et expressif, et ce fut un plaisir entêtant de les retrouver avec Cecilia neuf ans après le mémorable concert Vivaldi.

C’est dans les bis que les choses se sont gâtées. Primo, avec le Lascia la spina de Händel, quand les spectateurs des premières loges se sont mis soudain à crachoter ! Je ne sais pas vous, mais moi je suis pour le rétablissement de la peine de mort pour tous ceux qui toussent à un concert de Cecilia Bartoli ! Secondo, après le fameux Son qual nave de Broschi, le public qui était complètement sonné par autant de prouesses vocales s’est levé pour faire une standing ovation à Cecilia Bartoli. Je comprends le public, cet air était totalement renversant, mais on ne fait pas une standing ovation tout de suite. J’aurais dû intituler ce post : Du bon usage de la standing ovation. Dites-vous bien la prochaine fois que vous irez à un concert de Cecilia Bartoli qu’on ne doit jamais faire une standing ovation au bout du deuxième bis, parce que sinon, on se prive du troisième bis, puis du quatrième ! Tout le monde sait bien que Cecilia Bartoli n’abandonne pas son public après deux bis, mais qu’il y en a toujours trois ou quatre – et parfois cinq (rappelez-vous Vivaldi en 2000) de prévus ! Mais mettez-vous à sa place ! Vous lui faites un triomphe au bout du deuxième air, elle ne va pas prendre le risque d’en chanter un troisième. C’est comme Aimé Jacquet avec la coupe du monde, il est parti en 1998, il n’a pas attendu de perdre celle de 2002 ! Alors voilà comment l’idée d’échapper au Sposa non mi conosci de Giacomelli que d’aucuns avaient pu entendre à Baden-Baden m’a replongé dans des affres terribles que je n’avais plus connues depuis le début du concert... Ah ! splendeurs et misères de la vie musicale !

mardi 10 novembre 2009

In bed with Cecilia

Photo : Le Studio1.com
Il paraît que nous faisons tous des rêves récurrents. C’est Freud qui le dit ! Pour certains, ce sera la perte des dents, pour d’autres, le vertige en haut d’une falaise. Il paraît aussi que ces rêves ont une signification cachée… Quitte, donc, à rendre publiques mes névroses, je vais exposer au grand jour mes rêves, car j’ai ceci de particulier que je ne fais pas un, mais deux rêves récurrents. Le premier : je rêve que je passe mon bac et que, systématiquement, je le rate. Cela se produit tous les six mois et, à chaque fois, je me réveille en nage, l’estomac noué. Le second, beaucoup plus fréquent : je rêve cette fois que je vais écouter Cecilia Bartoli en concert et qu’au moment d’entrer dans la salle, j’occupe une place exécrable, où il me sera difficile de bien voir ma chanteuse préférée. Ce rêve a toujours la même structure : le concert a lieu dans une salle que je ne connais pas, où je me rends pour la première fois ; ensuite je crois toujours être en possession des meilleures places car, dans mon rêve, j’ai acheté mon billet une fortune ; enfin c’est au moment où j’entre en salle que je suis horrifié : ma place est toujours loin de la scène, soit en contrebas, soit sur les côtés. Le rêve s’arrête toujours à ce moment-là aussi, avant l’arrivée de Cecilia Bartoli. C’est tellement insoutenable en effet que je me raisonne pendant mon rêve en me disant : « non, ce n’est pas possible, c’est forcément un rêve » !
Évidemment, à l’approche du concert annuel de Cecilia Bartoli, la fréquence de ce rêve récurrent augmente. Pas plus tard que la semaine dernière, j’ai encore rêvé que j’allais à Mexico écouter Cecilia Bartoli.
Il faut dire que quinze jours avant le concert de Cecilia Bartoli, je ne vis plus. Ma plus grande crainte est qu’elle tombe malade ou, bien pire, que l’épidémie de grippe A progresse et contraigne le gouvernement à prendre une décision radicale : la fermeture de tous les théâtres, comme cela s’est produit au printemps dernier à Mexico (tiens, tiens, Mexico !…)
Moi-même, je fais très attention à ne pas tomber malade. J’ai cessé, par exemple, d’aller nager comme j’ai l’habitude de le faire tous les samedis après-midi, de peur de choper un gros rhume. J’ai encore en tête le fameux marathon Malibran du 24 mars 2008 où, Cecilia Bartoli donnant trois concerts le même jour, je m’étais retrouvé au concert avec une double otite – une dans chaque oreille, ce qui avait suscité toute l’admiration de mon ORL ! Alors maintenant, je prends soin de moi préventivement. Depuis hier, par exemple, j’ingurgite des gélules de propolis, histoire de donner un petit coup de fouet à mon immunité !
Une autre angoisse réside aussi dans l’attitude du public. C’est la donnée qu’on ne peut jamais maîtriser. On ne sait jamais à côté de quel névrosé on risque d’atterrir. Toujours pour le concert Malibran, dès l’ouverture de La Cenerentola, je m’étais retrouvé à côté d’une dame très désagréable qui mâchait son chewing-gum la bouche ouverte. L’horreur quoi ! J’avais dû intervenir et passer pour le rabat-joie de service. À un autre concert, celui de décembre 2007, je m’étais retrouvé pas loin d’un vieillard qui, un rang derrière moi, caressait la doublure en viscose de son imperméable, ce qui avait produit un horrible chuintement pendant toute la romance du saule d’Otello – un air d’une beauté inouïe. Pourtant, je prends là encore toutes les précautions qui s’imposent. Ainsi, chaque fois que j’achète une place au Théâtre des Champs-Élysées, je demande toujours une place à l’orchestre de face, mais au bout d’un rang pour diminuer par deux mes chances d’être assis à côté d’un con ou d’une conne ! Je m’efforce aussi de diminuer encore par deux mes chances de subir ce type de nuisance en installant ma moitié juste devant moi car il se comporte comme une parfaite momie pendant le concert. Mais on n’est jamais à l’abri d’un abruti qui, à sa gauche ou derrière soi, battrait la mesure avec ses mains ou, pire, avec son pied, créant ainsi d’insupportables vibrations qui se communiqueraient sur toute la longueur du plancher.

Quelques jours avant le concert, j’assure également une veille très assidue sur les spectacles de la star. J’ai eu le cœur serré d’apprendre que le concert du 10 octobre prévu dans la Tonhalle de Zürich avait dû être annulé ! En revanche, j’exulte de joie quand je lis une dépêche AFP qui rapporte ceci : « La diva italienne Cecilia Bartoli a transporté d’enthousiasme le Festspielhaus de Baden-Baden qui lui a réservé une standing ovation dimanche soir, au tout début de sa tournée européenne de Bruxelles à Londres en passant par Paris. “Fantastique”, “époustouflant de virtuosité”, “une interprétation musicalement splendide”: la star romaine au tempérament volcanique a été couverte d’éloges à l’issue de son récital intitulé Sacrificium. » À l’heure où j’écris ce post, Cecilia est à Amsterdam, elle sera le 13 à Cologne, le 15 et le 17 à Bruxelles, et le 20 à Pariiiiiiiiiiiiis !
Le jour du concert, je flotte dans un élément inconnu. Je me sens en apesanteur. Je prends toujours une journée de congés pour n’avoir pas, le soir, l’esprit pollué par des considérations de travail. Imaginez que débarque en salle un lecteur qui voudrait photographier des documents sous droits et qui créerait un conflit en cas de refus de ma part ! Non, pas de conflit qui tienne ! J’ai prévu le 20 de rester sous ma couette jusqu’à midi, d’aller ensuite chez Jacques Genin savourer un mille-feuilles à la crème de marrons et après de voir une expo. Pourquoi pas Souvenirs d’Italie au Musée de la vie romantique?
Rien ne m’a plus comblé de joie lorsque mon amie Valérie de Berlin m’a envoyé les photos qu’elle a prises chez Dussmann à l’occasion de la séance dédicace du disque. C’était juste avant le concert à la Philharmonie auquel elle était d’ailleurs présente. Valérie ne m’en voudra pas d’en publier un spécimen.

Dans un premier temps, je me suis dit : « Quelle donc est cette robe? » Puis, passant de l’objet photographié au sujet photographiant, j’ai considéré ensuite l’endroit où avait été prise la photo. Quand j’ai vu la place qu’occupait Valérie, mesuré la distance du fauteuil à la scène, j’ai eu tellement froid dans le dos que, le soir même, j’ai fait mon rêve que j’ai décrit plus haut ! C’est que je me sens mal au delà du deuxième rang. J’ai fait de nombreuses recherches et j’ai découvert sur Youtube une capture de ce récital où l’on voit, lors du bis, notre chère Cecilia avec ses plumes d’autruche rouges, son caraco doré et ses grandes bottes noires ! Un must !


 
Regardez comme elle met l’orchestre au pas ! C’est extraordinaire.
Vraiment, parfois, je me prends à rêver non plus de concert, mais de mariage avec Cecilia car je me dis qu’elle doit vraiment être grandiose, aussi, dans les scènes de ménage !