vendredi 7 août 2009

« Je ne serai pas un castrat à l’envers »



Ce n’est pas tous les jours qu’on peut lire des interviews de Cecilia Bartoli.
Le Monde publie aujourd’hui les propos que Marie-Aude Roux a recueillis en allant à la rencontre de la star. Vous qui avez acheté votre place une fortune et qui vous demandez quel sera le programme du récital prévu le 20 novembre prochain, vous saurez ce soir que votre chanteuse préférée revient sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées pour interpréter à nouveau des airs de Händel, de Caldara, de Bononcini, mais aussi chose nouvelle de Graun, de Hasse et de Porpora…
Après la parenthèse romantique et l
’hommage rendu à la Malibran, je m’attendais à ce que Cecilia Bartoli s’approprie le répertoire de la Faustina, la grande mezzo de l’époque pour laquelle Händel et Hasse avaient écrit leurs plus célèbres airs dopéra. Fausse piste, Cecilia Bartoli s’attaque en fait au répertoire des castrats : Nicolini, Farinelli, Caffarelli, etc. Il y aura même un disque à la clé, intitulé Sacrificium (sortie prévue le 2 octobre), pour évoquer la mémoire de ces milliers de castrats que l’histoire a oubliés et qui ont fait le sacrifice de leur corps pour la musique… Pour la musique vraiment? La vérité est peut-être moins noble. Ce nest pas un hasard en effet si Naples, qui était une véritable pépinière de castrats, était aussi la ville la plus pauvre dItalie. Or les parents qui confiaient leurs garçons à l’Église, laquelle avait besoin des castrats pour le lustre de la messe, recevaient en échange de coquettes sommes d’argent qui les arrachaient pendant un certain temps à la misère. Et sans doute nourrissaient-ils l’espoir, en poussant leurs enfants vers la castration, préalable chirurgical à la carrière de chanteur, de récolter un jour une partie de la gloire qui rejaillirait sur eux...
Marie-Aude Roux : Qu’est ce qu’être une diva aujourd’hui ?
Cecilia Bartoli : C’est toujours un jeu. Faire des interviews, des photos, porter des belles robes... (Rires) Et ne pas y croire totalement. Mais je suis une diva spéciale, qui a envie de partager. Ni solitaire ni mystérieuse. J’aime le contact et ce que les autres m’apportent. Et puis les divas manquent souvent d’humilité envers la musique.
Comment fonctionnez-vous dans la vie ?
J’ai besoin d’adrénaline et de grands projets. Et aussi de symbolique. Voyez par exemple mon prochain disque sur les castrats, Sacrificium. Les contre-ténors ont fait beaucoup pour la redécouverte de ce répertoire, mais je suis la première à aborder aussi le thème de la castration. Peut-être parce que je suis une femme...
Cela change-t-il la façon d’appréhender ce répertoire ?
Musicalement, non, psychologiquement, oui. L’Italie du XVIIIe siècle a mutilé 4 000 enfants par an pendant un siècle. Tout ça pour quatre, cinq ou six grands castrats : c’est un sacrifice au nom de la musique. Le paradoxe de l’Église catholique est de s’opposer à la castration tout en interdisant les voix de femmes et en acceptant seulement les castrats dans l’église.
Une femme peut-elle se mettre dans la peau d’un castrat ?
J’avais abordé ce répertoire avec The Salieri Album et surtout Opera proibita, avec des musiques d’Haendel, Alessandro Scarlatti, de Caldara. Mais j’ai attendu d’atteindre une vraie maturité technique et expressive pour faire ce nouveau disque. Caffarelli, Farinelli pouvaient aller de contralto à soprano léger...
Au-delà de la dimension historique et humaine, j’essaie de faire revivre les affects et les effets de la grande tradition baroque, mais aussi des airs pathétiques et des lamentos. Le plus difficile a été d’acquérir avec mon corps de femme la maîtrise du souffle : 25 mesures sans respirer, comme dans le fameux Son qual nave ch’agitata que Riccardo Broschi écrit pour son frère, Farinelli. Extrait :

Vingt ans de carrière déjà et vous avez su préserver enthousiasme et perfectionnisme...
C’est la passion italienne ! Je ne m’autorise pas l’à-peu-près, et faire des compromis me coûte. Je suis toujours celle qui part la dernière des répétitions et ferme le théâtre avec le gardien. Avec ce sentiment de tristesse qui monte au fur et à mesure qu’on approche de la première. Je pense qu’au-delà du choix de musiques qui conviennent à ma voix, le vrai secret est de chanter des musiques qui conviennent à mon âme.
Être née dans une famille de chanteurs n’est-il pas parfois un inconvénient ?
Je n’en vois pas. J’ai écouté mes parents chanter quand j’étais enfant et maintenant ce sont eux qui m’écoutent. Ils m’ont élevée au biberon du répertoire romantique italien, Aïda, Traviata, Turandot, La Bohème.... Je leur ai apporté Mozart, Rossini, la musique baroque, qui était peu connus dans l’Italie des années 1970.
La rencontre avec le vieux Karajan a-t-elle influencé la jeune cantatrice que vous étiez ?
Karajan m’avait vue chanter à la télévision pour l’hommage à la Callas diffusé sur Antenne 2, en 1987. Il m’a invitée à auditionner à Salzbourg. Il n’y avait qu’une toute petite lumière sur scène pour le pianiste. C’était impressionnant. Karajan était invisible. Il parlait de la salle avec un micro dans un italien mâtiné d’un fort accent allemand. "Co-sa can-te-ra per me ?" ("Qu’allez-vous chanter pour moi"). J’ai chanté Rossini et Mozart, le "Voi che sapete" du Chérubin des Noces de Figaro.
Après l’audition, il m’a proposé la Messe en si mineur de Bach avec Sumi Jo et Florence Quivar. Toutes les deux-trois semaines, je suis allée travailler à Salzbourg. Cela n’a duré que les trois mois précédant sa mort. Mais quel souvenir !
Y a-t-il des rôles qui transforment une vie ?
La vie, la scène, tout est en correspondance. Il y a dans la vie de petits moments de joie, et beaucoup de tristesses. Mais ma philosophie est tout entière dans le très bel air du Il trionfo del tempo e del disinganno, de Haendel : "Lascia la spina, cogli la rosa" ("Laisse l’épine, cueille la rose"). Il y a des rôles qui vous aident à vous comprendre et à comprendre les autres. Cosi fan tutte, par exemple, surtout quand on a, comme moi, chanté, grâce à Nikolaus Harnoncourt, les trois rôles féminins.
Parmi les rôles impossibles, il y a celui de Don Giovanni, que vous rêveriez d’interpréter ?
C’est un personnage idéalement jouissif. La séduction, le pouvoir, la quête permanente. Le rôle féminin qui s’en rapproche le plus est sans doute Carmen, et il n’est pas impossible que je le mette un jour à mon répertoire. Il a un côté tellement noir, presque suicidaire.
Les rôles dramatiques vous font-ils peur ?
J’arrive mieux à les maîtriser. Mais je suis sensible au temps qui passe, même si cela permet de se réconcilier avec les gens qui ne sont plus. Ce qui me sauve est mon côté romain, volontaire, persévérant, même s’il y a des jours avec des épines partout et pas de rose.
Je sors, je marche, j’essaie de me laisser surprendre par le fleuve. Je regarde la nature. Nous autres, musiciens, souffrons d’être toujours à l’intérieur. Les salles, les répétitions, les avions, les trains. Cela fait un peu prison.
Pensez-vous parfois à la fin de votre voix ?
J’y pense et je n’y pense pas. Quand je me lève le matin, je ne me pose jamais la question car je deviendrais dingue. Mais je suis très lucide car j’ai vu ma mère très bien chanter jusqu’à l’âge de 55 ans, avant le changement hormonal. Cela viendra un jour, je le sais. Je ne suis pas prête à faire des traitements spéciaux ou à prendre des hormones. Je ne serai pas un castrat à l’envers !
Vous acceptez donc le cours naturel des choses ?
Je ne comprends pas la folie de la chirurgie esthétique, avec toutes ces femmes complètement mutilées. Les mannequins anorexiques ! Je ne prends pas de médicaments et je ne ferai pas de lifting dans cinq ans. Je n’accepte pas les diktats de la mode. Je veux que ma vie privée soit vraiment privée.
La seule chose que vous avez laissé filtrer est ce regret de n’avoir pas encore eu d’enfant.
Ce n’est pas un choix et je ne fais pas partie de ces artistes qui ont décidé de ne pas avoir d’enfant. Je pensais que c’était facile. Il y a des femmes qui tombent enceintes sans y penser. J’ai essayé, on verra.
La seconde est la mort de votre frère Gabriele. Vous lui avez dédié un disque...
Cela est arrivé si vite. Je n’ai rien compris. C’est difficile de dire ces choses-là. Je suis romaine, chrétienne - mais catholique, hum !, il s’agit presque d’une force politique ! - et je crois qu’il y a autre chose, une autre vie.
Vous avez des mots durs pour la situation en Italie aujourd’hui...
C’est un pays sinistré, qui est en train de perdre tous ses artistes. Les milliers de politiciens qui y pullulent ont tout détruit. Mais quand tous les théâtres lyriques seront ruinés ou fermés, il restera toujours Berlusconi ! Il chante et a toujours son guitariste avec lui. C’est terrible, mais je ne me sens aucun devoir envers l’Italie. Ce pays ne m’a pas soutenue et j’ai été obligée de partir pour bâtir une carrière.
C’est pour cela que vous avez choisi de vivre à Zurich ?
Je n’ai pas choisi la Suisse, c’est elle qui m’a choisie. J’ai commencé à chanter à l’Opéra de Zurich en 1988-1989 et j’ai toujours été réinvitée depuis. C’est un pays qui a une certaine ouverture d’esprit, ne serait-ce que parce qu’on y parle quatre langues : le français, l’italien, l’allemand et le romanche.
Avez-vous de nouveaux projets à Paris en dehors de votre récital annuel ?
J’aimerais bien revenir sur scène à l’opéra. Au Théâtre des Champs-Elysées, à Pleyel, mais aussi à l’Opéra-Comique, qui est un endroit que j’aime beaucoup. J’y ai vu une représentation de Zampa, d’Hérold, dirigé par William Christie. Des opéras en français, pourquoi pas ? Je pensais à La Clari, d’Halévy, que j’ai fait à Zurich et qui avait été créé à Paris. Mais cela n’a pas marché.
Que souhaitez-vous dans les dix ans qui viennent ?
Continuer à apprendre. Parler d’autres langues, voir d’autres villes, d’autres pays. Je voyage en train car je n’aime pas l’avion, mais aussi parce que cela me donne la possibilité de regarder. Mais, à 43 ans, je ne connais rien. J’ai de plus en plus un sentiment d’urgence. Déjà quand j’étais petite, je ne pouvais rester sans bouger sur la plage plus de dix minutes.
Et dans la vie ?
L’homme de ma vie chante en ce moment dans Cosi fan tutte à Zurich. Il possède la patience et l’humour nécessaires pour vivre à mes côtés. J’ai fini une tournée et je suis en ce moment à la maison pour un rôle de « mamma diva », mais j’aime ça aussi !

mardi 4 août 2009

Benedetta Craveri et « la place des femmes » au XVIIe siècle

Il y a quelques jours de cela, j’ai trouvé chez un bouquiniste un livre que je recherchais depuis très longtemps : L’Âge de la conversation, de Benedetta Craveri. Traduit de l’italien (La Civiltà della conversazione) en 2002, cet ouvrage était devenu très vite introuvable, victime du succès qu’il avait rencontré. Réédité en 2005 dans un format que je boude, je ne désespérais pas de retomber un jour sur l’édition princeps. Voilà qui, depuis la semaine dernière, est donc chose faite.
Contrairement à ce que laisse supposer le titre, il y est finalement très peu question de la conversation, c’est-à-dire du bon et du mauvais usage de la langue que les écrivains s’employaient à fixer, mais plutôt du pouvoir considérable que les femmes ont conquis à cette époque à l’intérieur de ces nouveaux espaces de sociabilité qu’on n’appelait pas encore les « salons » (le terme nentrera en usage quà la fin du XVIIIe siècle).
En montrant que c’étaient « les femmes, et non les hommes qui, dans la société mondaine de l’Ancien Régime, dictaient la loi et fixaient les règles du jeu » (p. 12), Benedetta Craveri prend le contre-pied de certaines sociologues de l’art qui, en France, consacrent l’essentiel de leurs recherches à l’analyse de l’emprise de la domination masculine. C’est pour moi, je dois l’avouer, l’intérêt principal du livre.
Il faut dire que le grand sociologue Pierre Bourdieu les a entraînées dans cette voie et a contribué à installer dans bon nombre de cerveaux académiques l’idée que la domination masculine serait « universelle ». Or, ce n’est pas parce que cette domination se rencontre à de multiples époques et dans de très nombreux domaines, qu’il n’existe pas de contextes historiques précis où des femmes sont en situation de domination. Ne pas prendre en considération ces moments consiste précisément à accomplir la domination qu’on dénonce.
Pour prendre un exemple que je connais bien, l’histoire de l’opéra révèle assez clairement que la « domination féminine » y est la règle puisque, de Faustina Bordoni à Cecilia Bartoli en passant par Maria Malibran, les femmes peuvent gagner autant, voire plus que leurs collègues masculins. Or, les cachets exorbitants que touchent les prime donne sont sans doute le meilleur indicateur que nous puissions avoir de l’état du rapport de forces sur une scène d’opéra : ceux qui comptent sont ceux qu’on paie des fortunes.

Faustina Bordoni
En France, des chercheuses comme Marie Buscatto ou Hyacinthe Ravet s’efforcent de montrer, de colloque en colloque, que les femmes ont été, de tout temps, dominées par les hommes. Confondant science et politique, elles sont conduites parfois à exagérer la domination masculine pour mieux la combattre et la dénoncer. Tout contre-exemple visant à limiter le caractère universel de cette domination est accueilli au mieux avec un haussement d’épaules.
Le livre de Benedetta Craveri porte donc un coup de canif salutaire au caractère « universel » de la domination masculine. Notre historienne met bien en évidence le rôle majeur qu’ont joué certaines femmes dans l’imposition des normes de civilité et met ainsi en relation – chose à laquelle je n’avais jamais pensé – la critique des « femmes savantes » ou des « précieuses ridicules » avec la crainte qu’inspirait à certains hommes (Molière entre autres) le féminisme triomphant du début du siècle. Le concept de « féminisme triomphant » s’applique à l’« armée d’héroïnes, d’amazones à cheval, bardées de cuirasses et de casques » (p. 36) qui ont fait leur entrée dans l’iconographie au début du siècle. Des conservateurs de musée ont bien relevé les nombreuses héroïnes qui ont été peintes à cette époque, qu’il s’agisse de Zénobie, Panthée, Judith, Lucrèce, Porcia, Marie-Stuart, que le caravagesque français Guy François, par exemple, a illustrées pour le compte d’un noble qui souhaitait témoigner ainsi de sa fidélité à Anne d’Autriche.
Au même moment, Charles Poerson peignait treize héroïnes dans le cabinet de la Meilleraye qu’on peut encore voir aujourd’hui à la bibliothèque de l’Arsenal. La littérature a fait également une place importante à ces amazones. Bien avant Poullain de la Barre, le grand théoricien de l’égalité des sexes, on observe une floraison d’écrits féministes au début des années 1640 : Madeleine de Scudéry s’intéresse aux femmes illustres des grands historiens dans Les Femmes illustres ou les harangues héroïques (1642). La même année, François de Grenaille publie sa Gallerie des dames illustres, mais c’est Jacques Dubosc qui va le plus loin en comparant la vertu des femmes à celle des hommes et en soutenant, dans La femme héroïque (1645), que le courage des femmes n’est pas moindre que celui des hommes. L’année suivante, en 1646, le Père Lemoyne exalte à son tour l’héroïsme féminin dans sa Galerie des femmes fortes, un ouvrage qui aura un succès retentissant et que le peintre Claude Vignon illustrera avec de nombreuses gravures.

Benedetta Craveri montre également qu’un des enjeux de la fameuse Querelle des Anciens et des Modernes a été la place qu’il convenait de réserver aux femmes dans la diffusion du savoir. Alors que Boileau continuait de brocarder dans ses Épîtres les prétentions féminines, Perrault, au contraire, répliquait par une vibrante Apologie des femmes (1694).

Un autre postulat de la sociologie bourdieusienne conduit à déposséder les femmes de la conscience de la domination. Bourdieu ne cessait de répéter en effet que la domination masculine existait deux fois, dans la réalité et dans les cerveaux (des femmes). Selon lui, la domination est d’autant plus forte que les femmes ont intériorisé la relation de domination et reconnaissent implicitement les hiérarchies qui les oppresse. Cet argument est assez pervers car il contribue indirectement à accuser les femmes d’être complices de leur propre domination, ce que certains textes, exhumés par Benedetta Craveri, démentent catégoriquement. L’historienne montre ainsi que certaines femmes, au XVIIe siècle, ne considéraient pas du tout comme naturelle et allant de soi la structure de la domination, mais qu’au contraire, elles avaient une nette conscience de la domination masculine qui s’exerçait sur elle et qu’elles réfléchissaient activement aux moyens d’y échapper : « Ce qui a donné la supériorité aux hommes a été le mariage, et ce qui nous a fait nommer le sexe fragile, a été la dépendance où le sexe nous a assujetties, souvent contre notre volonté, et par des raisons de famille dont nous avons été les victimes. Enfin, tirons-nous de l’esclavage, qu’il y ait un coin du monde où l’on puisse dire que les femmes sont maîtresses d’elles-mêmes et qu’elles n’ont pas tous les défauts qu’on leur attribue, et célébrons-nous dans les siècles à venir par une vie qui nous fasse vivre éternellement. » (p. 184-185). Un texte que bon nombre de bourdieusiens et de bourdieusiennes seraient bien inspirés de méditer.