samedi 18 juillet 2009

Le décès des cédés

Bernard Coutaz. Photo Harmonia Mundi
Comme je le disais dans un récent post, l’homme de ma vie est ensorcelé par Weiss ! Comme il m’en parle sans arrêt, j’en suis devenu un quasi-spécialiste ! Lui, qui ne danse pourtant jamais, fait de grands gestes en l’écoutant. Cette musique le rend fou. il passe un temps dingue à rechercher des CD de Weiss disséminés aux quatre coins du monde. Weiss est un grand éparpilleur. Il sème ceux qui veulent le suivre… Au xviiie siècle, il ne publiait rien, de peur, peut-être, qu’on lui vole ses œuvres. Et maintenant, il est toujours aussi inaccessible. Ma moitié me dit qu’à l’heure où le disque connaît une crise sans précédent, il n’en a jamais autant acheté. Internet, évidemment, simplifie les choses… Encore que. Il est par exemple impossible d’acheter des CD d’occasion sur Amazon ailleurs qu’en France. Ça paraît dingue, mais c’est vrai. Il y a ainsi un CD de Weiss par Lutz Kirchhof totalement introuvable à prix correct en France qui est en vente sur Amazon US. Eh bien on ne peut pas le commander ! Au moment de payer, le site refuse. Pauvre petit : il me fait l’effet d’un enfant qui salive devant une glace géante derrière une vitrine sans pouvoir y toucher. C’est très éprouvant pour lui parce que Kirchhof est un des meilleurs luthistes qui soit. Il a un style très spécial qu’on reconnaît immédiatement – mais c’est vrai pour chaque luthiste. On identifie le son d’un luthiste en quelques secondes. Le luth c’est l’homme !, aurait pu dire Buffon. Étant donné la crise du disque, on est bien obligé de se dire que BMG, l’éditeur de Kirchhof, n’est pas prêt de proposer une réédition.
La crise du disque actuelle produit chez nous un grand stress. Lorsque nous entendons les spécialistes nous dire que nous vivons la fin du disque, cela nous serre le cœur. Pas pour le disque lui-même bien sûr, mais pour ce que le disque permet, à savoir le transfert d’argent de l’acheteur au vendeur. Sans cette circulation, plus de musique enregistrée ! Et s’il n’y a plus de musique enregistrée, il n’y aura plus rien à télécharger. Car tout le monde sait bien que les gens achètent moins volontiers un fichier qu’un CD. Or Weiss est précisément le genre de compositeur pour lequel l’enregistrement est indispensable. Comme il est pratiquement impossible de l’entendre en concert, en tout cas en France, il ne reste que la solution du disque. C’est pour ça que cette crise nous inquiète énormément. Bien sûr, les chantres de l’authentique à la Walter Benjamin seront toujours là pour nous dire que tout cela n’est pas grave, que ce qui compte, c’est la scène, bla-bla-bla. Je ne mange pas de ce pain théorique-là. On pourra aussi nous rétorquer que lorsque les éditeurs auront disparu les uns après les autres, les artistes pourront s’adresser à leur public directement sans médiation. Mais un éditeur a un rôle extrêmement important. Savall et Gardiner n’auraient jamais pu s’auto-éditer, comme ils le font maintenant, s’ils n’avaient été préalablement édités par de grandes maisons de disques. Un éditeur est un trieur. Il garantit une qualité. Attire l’attention sur des artistes peu connus. Beckett a besoin que Lindon le découvre pour exister. L’éditeur a un rôle extrêmement important. Lorsqu’on achète un CD d’Harmonia Mundi, on est assuré non pas d’avoir un bon disque, mais d’avoir un niveau de qualité minimal. L’éditeur produit une vraie valeur ajoutée, en tout cas dans le monde de la musique classique. La collaboration entre Harmonia Mundi et Jacobs sur une période aussi longue, c’est superbe ! Cette entreprise commune a modifié le cerveau des mélomanes de toute une génération. De même, quand on achetait un Teldec, on savait à peu près où on allait. C’était fait par des gens qui aimaient leur métier, qui avaient une vision cohérente de ce qu’il fallait faire. C’est pour ça que ça nous a foutu un sacré coup quand Teldec s’est arrêté de fonctionner après sont rachat par des financiers qui n’en avaient rien à foutre. Ils ont fichu Harnoncourt à la porte et ont tout arrêté. Ils ne sont plus capables aujourd’hui que de rééditer un catalogue qu’ils n’ont pas créé en ripolinant ad nauseam de nouvelles couvertures. Lamentable.

Harmonia Mundi a très bien compris certaines choses en transformant ses disques en… livres : le dernier Don Giovanni de Jacobs en est un très bel exemple ! Voilà un terrain où le MP3 ne peut rien. C’est pourquoi lorsque certains éditeurs publient n’importe quoi, on se dit qu’il s’agit là d’une forme de suicide économique. Prenons l’exemple du dernier Weiss d’Eduardo Egüez. Le « livret » est une vulgaire page A4 pliée en quatre avec un texte mal traduit bourré de fautes. C’est une véritable honte! 20 euros pour un pareil torchon, c’est un scandale comme disait Georges Marchais (en plus je déteste le jeu d’Egüez, hors de style et sur-orné). De même, lorsque K617 publie Gli amore d’Apollo e Dafne de Francesco Cavalli par Gabriel Garrido sans le livret (qu’il faut télécharger) à plus de 30 euros, on se dit que ce n’est pas honnête et l’on ne peut pas s’empêcher de penser qu’une telle attitude éditoriale fait le jeu du téléchargement et du piratage. Lorsque Naxos vend Fredegunda de Keiser avec le livret non traduit en téléchargement, on pense différemment et on se dit: « OK, on a payé ça trois fois rien, on ne peut pas tout avoir. »
On raconte partout qu’Harmonia Mundi fonctionne bien, que son réseau de boutiques marche correctement. Je ne sais pas où cette maison en est aujourd’hui aujourd’hui – il faudrait qu’on consulte le registre du commerce un de ces jours – mais ma moitié et moi tremblons. Le marché du disque classique a baissé en France de 2007 à 2008 de 24 %. C’est tout simplement faramineux. Quel secteur économique pourrait se remettre d’un tel effondrement ? Il ne faut certainement pas compter sur Sarkozy pour faire une prime à l’achat de CD ! La culture du gratuit qui s’est imposée sur Internet pourrait bien être fatale au monde de l’enregistrement, pour notre plus grand malheur. Le transfert des sorties d’opéra du CD vers le DVD ne nous satisfait pas non plus car nous préférons de loin des enregistrements studio aux live : les disques ne sont pas faits pour être écoutés mais réécoutés. Entendre toujours les mêmes bruits parasites, des bruits de talons sur scène, est quelque chose d’insupportable. Mais là encore, nécessité fait loi et la multiplication des live est un signe évident de mauvaise santé, même si certains musiciens (Minkowski), faisant de nécessité vertu, affirment aimer les enregistrements en direct pour leur côté « authentique ». Harnoncourt n’est plus audible qu’en live et c’est bien dommage. Je dois avouer que je me passe volontiers de l’authenticité de la sonnerie d’un téléphone portable comme des sternutations intempestives d’un octogénaire grippé…
Depuis longtemps, je mets mes analyses dans un mini code de déontologie que nous respectons scrupuleusement. Que signifient des valeurs si elles ne débouchent pas sur des actes ? Je refuse par exemple de pratiquer la copie privée, sauf peut-être sur certains disques que je n’aurais jamais achetés, comme le dernier Curtis (Ezio), ou encore sur certains CD devenus introuvables. Lorsque ma moitié fait une copie de Weiss pour quelqu’un (n’est-ce pas Benwa ?), c’est seulement dans le but d’inoculer le virus. Il n’en fait jamais deux. Mélomanes, si vous aimez la musique enregistrée, respectez les artistes qui vous apportent tant de plaisir, achetez-la ! Éditeurs, si vous aimez la musique, faites des disques honnêtes avec des livrets denses et bien écrits ! C’est possible même à bas prix. Prenez le premier disque solo de Miguel Serdoura chez Brilliant, Les Baricades mistérieuses.


Il ne vaut pas cher et pourtant c’est un produit « honnête » : bonne musique, bon luthiste, bon concept, livret bilingue intéressant avec photo en quadrichromie. Je vous y recommande la Chaconne de Jacques de Saint-Luc (1616-1708) : une pure merveille ! Et puisque j’en suis aux recommandations, je souhaiterais attirer l’attention sur un CD de Weiss que ma moitié écoute sans arrêt. Il s’agit d’un disque enregistré en 1991 par Michael Dücker. Dücker est le luthiste de Musica Antiqua Köln de Reinhard Goebel. C’est un très bel artiste dont le seul défaut… est de n’avoir gravé qu’un seul CD de Weiss. Quelle musique ! Alors pas de blague : pas de copie !